L'AME D£ L*KP&£. H
plié de lui laisser Yérifier les preuves par 1«U recueillies de la guérisoii d'un paralytique de SaÎQt-Côme, dans la procession soleuM^ de rËucharistie, qui avait eu lieu eu. 1770 ou 1 77i : c Monsieur^ i^ondit Tabbé de TËpëe, si le miracle se faisait à ma porte, je ne rouvrirais pas pour le voir. »
Il n'accompagna pas, comme on Ta prétendu par erreur, le jeune Solar dans ses courses au midi de la France ; ses occupations et ses infirmités Tobligèrent à en charger le maître de pension M. Chevreau. Joseph eut, aâdsi que nous lavons dit , le sourd-muet Deydier pour compagnon et poiir interprète. Gomment réussiront-ils à découvrir le lieu de sa naissance? On conduit le pauvre délaissé à toutes les barrières de Paris ; & la barrière d'Enfer , il indique que c'est par là qu'il est entré dans la .capitale. Voilà un trait de lumière pour Tabbé 4e lÉpée, qui le fait partir pour Toulouse, ie 19 août 1799, avec le sietir Olivier, conseiller au Ghàtelet, le sieur Deyeux , substitut, et un greffier. Ce ne fut que le 23 du même mois que le sieur Gazeaux et Thuissier, qui lui fut donné pour gardien y prirent la même route. M** de Vormes se chargea d'accompagner M^^ de. Solar dans cette direction.
Lie rendee-vous général était À SaintrJorry , près de Toulouse, Le 6 septembre, à six heures
118 L'ABBÉ D£ LÉPÉE.
du matin , tous ces personnages sont réunis à rentrée tle la ville, quMnondent les flots d'une population immense, avide de suivre leurs pas, d'examiner les traits de leurs visages et d'interroger leurs moindres mouvements. Le juge ordonne à Joseph et à son interprète de s'arrêter devant chaque maison dont l'aspect frappera le jeune Solar. Après avoir parcouru successivement tous les lieux témoins de son enfance et s'être transporté, les jours suivants, dans tous les sites où il est censé avoir porté ses pas, Joseph déclare ne rien reconnaître, pas même le lieu où repose le feu comte de Solar, son père , tandis que celte vue arrache des torrents de larmes à la jeune Caroline.
On descend daiis la fosse, et, aux yeux de toute la paroisse, on en retire sans fracture la tête d un jeune enfant. Un autre jour (le dimanche 36 septembre), on en extrait tous les ossements et différentes dents cariée^; on trouve enfin cette su rdent si importante dans l'affaire , au dire du défenseur du sieur Cazeaux, cette surdènt qu'on prétend avoir été arrachée à Joseph.
C'est en Picardie que se terminent les enquêtes^ Nous jugeons à propos d'en extraire seulement ce qui a trait à Tinconnu qui vint à Cuvilly demander des nouvelles de son frère, et qu'on ne retrouva plus ensuite.
VABBÈ DE L*ËPÉE. H9
C élaii un jeuae homme, de qiMOze à* seize ans, nommé Alexandre Joseph, qui, ayant quitté son père, Pinchon de ia Moite, employé aux mines deCharleroy, avait mendié son pain en compagnie de son frère sourd-mnet , &gé de neuf à dix ans, nommé Pierre Joseph, et qui était vêtu dune roulière. Alexandre, le voyant tellement accablé de lassitude, qu'il ne pouvait plus poursuivre sa route, l'avait abandonné du côté deCuvilly. A son retour chez son père, il lui avait dit que son frère était à Paris, où une dame l'avait fait placer; il lui avait offert d'aller chercher un certificat constatant le fait qu'il avançait^ et, étant revenu quelque temps après, il avait apporté à son père un écrit sans signature^ lui annonçant que son fils Pierre était Ji Bicêtre.
Cependant le défenseur de Cazeaux accuse l'abbé de l'Épée d avoir laissé surprendre sa bonne foi. Il va jusqu'à soutenir qu'un homme revêtu d'un caractère honorable, le sieur Ducasse, juge à la monnaie de Toulouse, a préparé ce coup de théâtre avec le petit imposteur; il l'accuse formellement, il accuse les membres de la famille Uauteserre , témoins les plus favorables à Joseph. Il tire de nouveaux arguments contre ce dernier de ses variations, de ses contradictions manifestes, de ce qu'il appelle ses tergiversations incessantes. Il est, as-
itO L'ABBÉ DE VÈPÉE.
syure-t-il, scandalisé de la liberté illûnitée qu'on a laissée au principal acteur de. celle mystification et à son digne interprète, de courir, de grand matin, dans les rues^ tantôt avec le sieur Chevreau , tantôt avec différents domestiques , tantôt avec div^s particuliers qui portent le plu& vif intérêt à sa cause. Il arrive aux prétendues reconnaissances de certaines personnes et y v(Mt le fruit évident, ou d'une prévention aveugle « ou dune obstinatiob opiniâtre, ou d*une mauvaise foi palpable. Enfin, il oppose Joseph à Joseph lui-même y répondant contradictoirement aux questions qu'on lui adresse sur la reconnaissance dont il est l'objet de la part de la dame d'Hauteserre, de son fils, de ses sçeiirs et de la sei*vante. Et, pour établir d^onstrativement que le sourd-muet présent n'est pas le comte de Solar, il s'efforce de prouver i^ l'impossibilité [4iysique, que l'individu qui a passé à Toulouse tout le mois d août et les premiers jours de septembre 1773, soit le même quon découvre à Cuvilly, le l*"^ août 1773; 2Me fait de Joseph^ méconnu par l'universalité morale des témoins les plus digues de foi , rapproché du fait de Joseph méconnaissant les personnes et les lieux que le vrai Solar aurait dû reconnaître.
Et, cependant, le 8 juin 1781, une nouvelle sentence du Châtelet réhabilite le jeune Théo-
L^ABBË DE L'ÉPËË. ftl
dore. (C'est le nouveau nom que 1 abbé de TÉpée a donné à son protégé.) Voici le r.ésumé de Tarrêt :
Le mineur Joseph est déclaré comte de Solar; défenses à toutes personnes de le troubler dans la possession de son état.
Cazeaux est déchargé de Taccusalion, son écrou est rayé, biffé.
Il est enjoint au curé d'être plus exact et de se conformer aux ordonnances et déclarations du roi.
Cadaurs (1) est mandé et admonesté à 8 fr. d'aumône.
La demoieelle Solar et la fille Lama dont mises hors de cour.
U est enjoint kh demoiselle de reconnaître Joseph pour son frère.
L'énonciation faite sur le registre est rayée comme fausse.
Et Cazeaux prcnnet de faire afficher la sentence en ce qui le concerne seulement.
(1) Ce maître d'école de Toulouse a été accusé d'avoir subor&é 098 écoliers pour les engager è ne pas rM^onnailre le 8oai4«0iiiet ^ question .
Le % décembre n72, il reçut GuiUaume-Jean Joseph, sourdmuet, né à Glermont le i*f novembre ne^, et il marqua sur soÉMgistre la sortie de cet enfant au t septembre de Tannée smvimte.
Bed o n hfffftif é'cAwti des advermr» *bi pupiHe et l'abbé dt rZpcc — Ils réassHKBC i 6tre supcofire l'exécalÎQB de la sesteoee^ — Msepà perd ses prolerteurs le duc de Pentbipvre el l'ahbe de [Tpee. — Les paiiemeats <oar détruits par la rêrolatidB^ — LenoaTcau tribumal de Paris casse le jaycat nmdm en fiiTear da paane délaissé. — Sans appai. saas fanille. sans resscMirce, l'ex-comte de Solar §'eon5Ie dans l'araée répubikaine H aieiirt, soiraat les ans, s«r on cbaap de bataille, selon d'antre«, dans on hôpital. ~ Son interprète, le sourd -miiet Didier, fuit son exemple et s'engage dans l'artillerie.
Cependant, la partie adverse qui soutenait que lejeunesourd-muet, unique héritier présumé de la maison de Solar, était mort en 1774, à Charlas, près de Bagnères, en appelle encore au parlement et, par des efforts inouïs, elle obtient que Texocution de la sentence sera suspendue. Sur ces entrefaites, cet infortuné perd ses seuls protecteurs, l'abbé de lÉpée et le duc de Penihièvre, et, après la destruction des parlements, sa prétendue famille réussit, le 24 juillet 1792,
L'ABBÉ DE L'ËPËE. ff3
à faire casser parle nouveau tribunal de Paris le jugement rendu en faveur du pauvre délaisse.
Voici quelle est Fa teneur de l'annulation :
• Le Tribunal, etc. (t),
« Considérant que le sieur Cazeaux n'a fondé son appel que sur ce que Joseph a été déclaré fils de^ sieur et dameSolar, disposition qui ne peut faire grief qu'à la demoiselle Solar ; el que le sieur Cazeaux^ qui a été complètement déchargé d'accusation, n'a ni qualité ni intérêt à contester;
« Considérant sur les reproches , que ceux proposés contre la femme Lama, le sieur Ducasse, la veuve Daris, la dame Combette et ses deux enfants ne reposent que sur des faits vagues et insignifiants;
« Qu'au contraire, le reproche contre l'individu connu au procès sous le nom de Joseph est fondé en droit, 1° sur son état de sourd et
(OExlraildu rapport du procès Solar, fait leSjuin n92etjours suivants à raudiencepubliquedu second tribunal criminel, établi par la loiduli-mars f 791, et séant a Paris, au Palais de-Justice, par Jean-François Ëude, juge à ce tribunal, sunTappel de la sentence définitive rendue au Châtelet de Paris le 8 juin 1781.
C'est par le plus grand des hasai-dsque cette pièce est tdmbée fout récemment entré mes mains. Sur ma demande, des recherches, relatives à ladite annulation, avaient élé faites jusque-là, mais infructueusemenl, dans les minutes du greffe de la cour (Pai^l, au greffe du tribunal ^ do première instance et aux archives nationales.
mibet qui ne lui a pas permis d'entendre par lui-même, la lecture des actes qui étaient la base de Tiifôtructian, ni de se rendre un compte personnel des faits qui pouvaient être à sa connaissance; 2^ sur ce que, quoique, lors de sa déposition, il ne fût pas ostensiblement partie au procès, il y avait néanmoins l'intérêt le pliis sensible, intérêt qu'il a manifesté ouvertement, depuis, en se faisant recevoir partie intervenante ;
« Considérant, au fond, qu'il est clairement établi au procès que l'individu sourd et muet, connu sous le nom de Joseph (1), a été trouvé sur la grande route de Péronne à Paris, ail village de Cuvilly , ^n Picardie, le 1" août 1773;
« Qu'à cette époque, il fut recueilli par le sieur Le ïloux, receveur des aides â Cuvilly, et par la dame son épouse, chez lesquels il est resté jusqu'au' 2 septembre suivant;
« Que, le2 de cemêmemois,ilestenlré, par
ordre du sieur de Saitine, dans la maison de
Bicêtre à Paris, où il à résidé, tant dans cette
maison qu^ nacelle de rHôteNDieu, plus de vingt
mois con&éi'U-tifs ;
« Qu'au contraire, Guillaume-Jean-Joseph,
(0 II n'est, selon le rapporteur,. autre que Pierre-Hyacintheloseph , fils de Matthias Pmchon de la Motte , employé dans les Pavs-Bas aux travaux des mines. •
LABBÉ DE LÉRÉE. il5
aussi sourd el muet., ^ul fils, né à Clerniont, en BeauYOÎsis, du mariage des sieur et dame Solar, le V^ novembre 1763, ayant quitte le séjour de la Granérie, pi*ès Alby, a babitë hi YÎlle de Toulouse, avec sa mère et Cart^ine, sa soaur, jusqu'au commencement de septembre 1773;
c Que, dans les premiers jours de ce mois, sa mère le confia au sîeur Cazeaux pour le conduire à Charlas,et delà aux eaux de Bagnères, où il a été yu dans le cours dudit mois> comme àCharlas les mois suivants, et positivement reconnu par les personnes qui Tavaient vu à Toulouse, immédiatement auparavant ;
« Qu après le voyage de Bagnères et le retour de cet enfant à Charlas, chez le sieur Cazeaux père, dans la maison duquel il a habité assez longtemps^ tofujours connu sous le nom de SotétTy il a été attaqué de la petite vérole, à la fin de Tannée 1773, est mort des suites de cette maladie le 28 janvier suivant, et a été inhumé, le lendemain 39,-dans le cimetière de la paroisse de Charhs, sous la dénomination seulement de /S/^ ducomtedeSolar, parce qu'aucune des personnes présentes ne cohnaissait ses noms de baptême ; .
« Qu'ainsi ce n'est que par une funeste erreur qu'en élevant des doutes sur la mort de cet enfeint, on a présumé que l'individu Joseph
I<6 L'ABÔK DE LKPÉK.
pouvait être Guillaume, (ils (ies sieur et dame Solar^ el que le sieur Cazeaux fils a été accusé de rex|>ositiiOn el suppression d état de cet enfant; et, par suite de la même erreur, que les premiers juges, en tléchargeant le sieur Cazeaux d accusation, ont néanmoins donné à Joseph une qualité que Tévidence des preuves lui refuse;
H Considérant, sur les autres accusations, que, par rapport au sieur Durban, curé de Charlas* on ne Toitque des omissions et négligences sans dessein criminel dans la rédaction de l'acte mortuairede Guillaume, fils de Solar, et que, dès Ioi*s, il doit être déchargé d'accusation, en lui enjoignant de se conformer dorénaTant aux lois existantes sur la tenue des registres de baptêmes, mariages, sépultures;
• Qaen ce qui concerne Jean-Marc Cadours, accusé de prétendus faits de suggestion envers quelques témoins, il n'y a pas de preuve à Tappuî de l'accusation :
4 Et qu>Ji ce qui touche la.demoiselle Solar et autres accusés (abstraction faite du quidam, nomme Alexandre, A 1 égard duquel il n'est entendu rien préjuger), il n existe pas au procès le moindre indice du plus léger délit ;
« Déclare Jeau^François-Hippolyte Cazeaux iKittHrvtvvable dans Tappel par lui interjeté de b;Mtilf«cedu Châtelet de Paris du 28 juin 1781 ;
L ABBÉ DE L ÉPÉK. il7
laroline Solar, Jean -Baptiste -
urban et Jean-Marc Cadours, appe-
j ladile sentence;
jit qu il a été mal jugé, quant aux chefs
acernant lesdits accusés et Tindividu connu
PSu procès sous le nom de Joseph ; émendant et
ayant égard, sur les conclusions du ministère
public, au reproche proposé contre ledit Joseph,
premier témoin de linformation faite à Paris,
le 23 juillet 1778, a ordonné que sa déposition
soit rejetée, et non lue aux termes de lordon-
nance; et, sans s'arrêler aux reproches fournis
contre les 7* et 10* témoins de l'information de
Toulouse, du 13 mai 1778, el encore contre les
50% 52* et 54' témoins d'autre information de
' Toulouse du 20 octobre 17.79, ei contre le 16*
de linformation faite, en la même ville, le 30
septembre précédent, lesquels sont déclarés
non pertinents et inadmissibles ;
« Faisant droit sur les appellations, fins et conclusions des parties,
• Déclare que l'enfant sourd et muet, mon des suites de la petite vérole chez Cazeaux père, à Charlas, le 28 janvier 1774 et inhumé, le lendemain, dans le cimetière de la paroisse dudit lieu, était véritablement Guillaume-Jean- Joseph, sourd et muet, fils unique de Vincent- Joseph de la Fontaine Solar et de Jeafine-Pauline Antoinette Clignet, son épouse, lequel était
né à Clermonl le premier novembre 1762 ;
« En conséquence, ordonne qu énoncîation des noms dudii enfant et de ses père et mère, et que mention par extrait du présent jugement seront faites par le grefGer du tribunaPsur le registre joint au procès, lequel r^istre sera remis ensuite dans les archiyes de la paroisse de Charlas^ et, en outre, sur le double registre étant au greffe de la sénéchaussée de Toulouse, par le greffier dépositaire actuel;
« Décharge Caroline Solar (1) de Taccusation contre elle intentée r fait défenses à Tindividu nommé Joseph de se dire et qualifier fils des sieur et dame Solar et de prendre les noms et exercer les droits et actions appartenant à cette famille ;
« Décharge pareillement Jean-Marc Cadours et Jean-Baptiste-François Durban, curé de Gharlas:> d'accusation; et, cependant, enjoint audit Durban de se conformer aux lois exis-
^4>0n a remarqué qu'elle a v^rié dan^ sea déclaration3 sur Joseph^ Pour se juslifier, elle disait que c'étaitsur la foi d'autnii qu'elle croyait quil était son frère, mais que, devant la justice, elle devait à la vérité de déclarer qu'elle ne le reconnaissait pas. C'est pour cette raiaon que , par l'organe de son tuteur, celui-ci a forniè contre elle une demande en communication de l'inventaire (ait après le décès de la comtesse de Solar. C'était, selon lui, un moyen d*arrf ver ainsi à faire reconnaître judiciairement rètat de Joseph et son identité avec le comte 6e Solar.
taates sur la tenue des registres de baptêmes, mariages et sépultures de sa paroisse ;
« Faisant droit sur l'intervention de Tindividu nommé Joseph^ Tévince des 6ns et conclusions^ par lui prises en sa requète> et, sur les autres demandes des parties, les renvoie hors procès;
c Ordonne qu'au résidu , la sentence , dont est appel, sortira son plein et entier effet ;
« Ordonne, en outre, qu'à la diligence du ministère public, le présent jugement sera exécuté, imprimé et affiché en cette ville de Paris et partout où besoin sera, et autorise Caroline Solar à le faire imprimer et afficher de sa part partout où elle jugera convenable.
« Signé EuDE, rapporteur. »
Un jugement conforme (1) est rendu en dernier ressort le 24 juillet 1792.
Quel parti prendra Tek-comte de Solar? Le voilà seul jeté au milieu de ce tourbillon égoïste qu'on appelle le monde, sans appui, sans famille, sans ressource. Mieux eût valu
{{) Depuis lors, nous apprend le rapporteur par postscriptuin^ M* Avril, défenseur de Gazeaux, lui fit donation, à sa mort, de tous ses biens, pour le dédommager du tort involontaire que sa compagnie lui avait fait éprouver. Cette donation , évaluée à 200,000 fr., et qui consistait principalement en une jolie maison, sise aux environs de Brunoy, donna lieu au mariage de Gazeaux avec Caroline de Solar.
cent fois qu'une pitié compatissante ne fût point venue à son secours, qu'on Teût abandonné sur la route de Péronne, Masse encore brute et sans culture, n'ayant d'autre sentiment que celui du bien-être et de la douleur, il ignore et cette lumière céleste que la Providence a mise en nous et ces rapports fraternels de l'homme avec l'homme, que son âme neuve et candide colore des plus brillapts reflets. Son réveil, après tant de secousses, dut être effrayant ! 11 lui fallait cependant se décider. La France révolutionnaire s'ébranlait pour courir à la frontière, pour voler à la victoire. Solar ne balance pas, il oublie son infirmité, il s'engage dans un régiment de. dragons. Trois mois après, entouré d'ennemis, hors d'état d'entendre le signal de la retraite, il vend cher sa vie et montre, par son indomptable valeur, qu'il est digne du nom doat quelques personnes persistent à croire qu'il a été injustement, brutalement dépouillé, et que c'est \e sang d'un brave officier qui coule dans $es veines. Suivant une autre version, le malheureux se serait enrôlé dans un régiment de cuirassiers, et mal préparé par Taisance de ses premières années et par les misères de son adolescence à la rude vie des camps, il aurait,- peu de temps après, rendu le dernier soupir dans un hôpital. C'est par erreur qu'on a prétendu que son camarade Didier n'a-
vait quitté les drapeaux qu'après avoir assisté à la mort de son frère d'armes et d'infortune. Le fait est qu'il n'en fut pas témoin. Non moins brave que son ami, il servait alors dansTartillerie à Lyon.
Coup d'œil rétrospectif sur l'épisode du comte de Solar. — Est-ce une aventure réelle ou un roman historique? — Bonne foi , conviction de l'abbé de l'Épée. — Ses efforts pour rendre l'innocence et l'honneur à Cazeaux. — Un dilemme pour en finir. — M. Fournier des Ormes voit dans cette aventure une mystification. — Suivant lui, le pupille du célèbre instituteur n'aurait pas été complètement sourd. — Cette opinion combattue par M. Valade-Gabel. — La pièce de Bouilly. — Première représentation. — Grand succès. — Incident de la seconde. — L'abbé Sicard mis en liberlé.
Quelques personnes, à l'exemple du défenseur de Cazeaux, ont paru disposées à reprocher à l'abbé de l'Épée de s'être laissé entraîner dans cette mémorable affaire par l'excès d'un zèle aveugle et de s'être lancé à Taventure dans une entreprise dont il a, suivant elles, mal calculé les conséquences. Nous faudra-t-il nous rallier à cette opinion ou soutenir celle du vénérable instituteur?
A ne considérer, la main sur la conscience,
L ABBÉ DE L ËPËE. m
que le dénouement de ce procès, et principale^ ment Tépisode dramatique du cimetière de Charlas, où cette fameuse surdent est enfin découverte et représentée comme une pièce de conviction à la décharge de Cazeaux, peut-être, malgré certaines présomptions palpables en faveur de Télèvede Tabbé de TÊpée, pencherions-nous, avec nos adversaires, pour y voir moins une aventure réelle qu'un roman historique.
Quoi quil en soit, de quel droit nous permettrions-nous de faire un crime à ce bienfaiteur de rhumanité d'avoir joué, dans ce drame si fécond en péripéties, un rôle indigne du caractère dont il était revêtu , et bien plus indigne encore de cette pureté d'intention qui , de l'aveu de tous ceux qui ont été à même de le connaître et de l'apprécier, ne se dément pas 4fi un instant dans le cours de celte vie d'abnégation et de sacrifices? Jusqu'à sa dernière heure, nous ne craignons pas de le dire, il eut la ferme conviction que son client appartenait à une famille honorable , et que, tôt ou tard, la vérité triompherait dans sa personne.
En ce qui regarde Gazeaux, à voir avec quel consciencieux et généreux empressement notre illustre instituteur a tout mis en œuvre pour lui faire rendre l'innocence et l'honneur, ne semble-t-il pas qu'il s'imputait à lui-même,
en gémissant, les rigueurs qu'avait endurées ce malheureux jeune homme ?
Enfin pourquoi, au lieu de souiller la vie, si pure, de notre grand instituteur, ne pas lui rendre la justice d'admirer exclusivement, et en bannissant jusqu'à la moindre pensée outrageante , sa persévérance à consacrer tous les efforts de sa charité surhumaine à la défense des droits d'un de ses filsadoptifs, qu'il regarde, dans son for intérieur, nous le répétons une bonne fois pour toutes , comme un pauvre orphelin victime d'une barbare cupidité ?
Tout examiné, nous nous bornerons à poser le dilemme suivant :
De deux choses l'une : ou le jeune sourdmuet, alors âgé de dix-sept à dix- huit ans, est un imposteur, ou il ne Test pas. S'il a effron- \ tément menti , pourquoi avoir négligé d'empfoyer tous les moyens infaillibles qu'offrait la justice pour s'assurer si sa déposition est ou non véritable?
Si, de sa part, il n'y a pas eu la moindre intention d'en imposer à qui que ce soit, pourquoi refuser d'admettre que la coïncidence ou la similitude des circonstances a pu produire une si étrange illusion?
M. Fournier des Ormes , dans ses feuilletons intitulés : le Sourd-Muet de Vabbé de VÉpée (Souvenirs historiques) ^ qui ont paru dans le Consti-
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. m
tuimmel, sur la fin de 1851 , n'a pas craint de ranger l'histoire de Joseph au nombre des mystifications du dix-huitième siècle, et il a étayé victorieusement^ selon lui , sa conviction à cet égard sur ce qu'il n'était pas complètement sourd.
Nous croyons devoir opposer à cette opinion celle de M. Valade-Gabel , professeur distingué de sourds-muets, ancien directeur de Tlnstitution de Bordeaux, qui, à propos de la publication de ces feuilletons, a bien voulu nous adresser par écrit quelques observations, auxquelles nous parait donner un poids considérable son expérience dans une matière qu'il a longtemps étudiée et pratiquée. Les voici :
«Paris, le <5 avril 1852.
« Cher collègue ,
« Vous ne vous êtes point trompé, elle est inadmissible , elle est impuissante, la supposition à l'aide de laquelle un jeune écrivain prétend expliquer ce qui reste à jamais inexplicable dans le procès du sourd-muet de Péronne, et ce qui fera toujours suspecter le bien jugé de la, sentence qui le dépouilla même de son nom.
« La prétendue tradition qui veut faire de lui un demi-sourd, capable de surprendre les se-
crets des familles, est d'invention récente ; Tau leur la qualifie lui-même de simple hypothèse. Mais en fût-il autrement, fût-il avéré que ce malheureux jeune homme avait conservé un certain degré d'audition, on ne saurait déduire de ce fait aucune conséquence légitime pour lui imputer un rôle infâme. Celui qui, dès l'enfance , n'entend qu'à demi , au tiers , au quart, n'entre pas, pour cela, en possession du quart , du tiers , de la moitié du langage ; il contracte seulement l'habitude de s'exprimer et de comprendre à laide de signes mimiques, et quiconque s'est occupé de l'éducation des sons sait que l'habitude de penser autrement qu'avec la parole élève un obstacle invincible à l'audition de celle-ci. Ajoutons que l'instruction donnée par l'abbé de l'Èpée à ses élèves ne ressemblait en rien à celle que le demi-sourd doit recevoir pour devenir capable d'écouter et de comprendre le discours verbal.
« Interrogez à ce sujet M. Allibert. Vous le savez, durant nombre d'années, notre estimable collègue à l'Institution de Paris reçut du docteur Itard des leçons de parole. Eh bien ! comme finalement c'est à l'aide des signes qu'il a acquis son instruction , tout demi-entendant et tout intelligent qu'il est, je soutiens que l'oreille ne lui révèle jamais rien de ce qui se dit autour de lui.
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. Uî
(( 11 eût été plus raisonnable de supposer que le précurseur de Gaspard Hauser avait, comme Desloges , perdu Touïe , après avoir eu Tusage de la parole, et qu'il saisissait encore celle^î au mouvement des lèvres. Malheureusement > cette supposition accuserait trop de naïveté et de bonhomie chez tous les hommes distingués qui furent en rapport avec lui.
« J'ignore Tintention qui a pu dicter les feuilletons dont il s'agit; mais, à coup sûr, si l'auteur s'est proposé d'effacer jusqu'à leur dernière trace les soupçons qui planèrent sur certaines personnes qui ont figuré dans cette déplorable affaire, il a complètement manqué son but. Je ne suis pas le seul à qui il ait remis en mémoire que le respectable abbé Salvan, ce digne collaborateur de l'abbé de TÉpée, regrettait avec amertume l'impossibilité où, lors du procès de 1792, l'abbé Sicard s'était trouvé de faire usage des pièces que son prédécesseur lui avait laissées dans l'intérêt de son pupille.
« Adieu, cher collègue ; vous avez voulu connaître toute ma pensée , la voilà sans déguisement. »
Gomme chacun sait, ce fut dans cette cause célèbre que Bouilly puisa , avec une heureuse hardiesse, le sujet de VAbbé de l'Épée , co-
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
médie historique, en cinq actes et en prose, dont le sous-titre fut remplacé par celui de drame^ lors du dénoûment inattendu de cet éirange procès. Bouilly était déjà précédé d'une assez belle réputation due à sa comédie historique de René Descartes j jouée aussi sur le premier théâtre de la nation :, quand il se présenta avec son nouvel ouvrage devant Taréopage de la rue Richelieu. Sa lecture achevée , il n'y eut qu'une voix pour prédire à l'œuvre un succès immense, infaillible. Qui, d'ailleurs, en eût osé douter, quand l'élite de la scène française (1) s'empressait de lui prêter le concours actif de ses talents , de son bon vouloir , de son âme tout entière?
Ce fut le samedi 14 décembre 1799 qu'eut lieu la première représentation de VAbbé de VÉpée. Chacun des acteurs s'efforçait d'imprimer un caractère particulier au rôle dont il s'était chargé. On comprendra aisément com-
(\ ) Voici la distribution des rôles :
L'abbé de l'Épée Monvel.
Jules. ....... Mad. Vanhove-Talma.
Dablemont. '. Grandménil.
Saint-Alme Damas.
Franval. ........ Baptiste aîné.
. Dominique. ....... Dazincourt.
Mad. Franval Mad. Suin.
Clémence, soeur de Franval. Mlle Mézerai.
Marianne Mad. Lachassaigno.
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. m
bien le jeu de Monvel dut électriser rassemblée , quand on saura ce que fut ce grand comédien, et avec quelle opiniâtreté invincible il lutta non-seulement dans sa jeunesse contre une nature rebelle , mais encore , plus tard , contre les infirmités de l'âge , lorsqu'elles vinrent l'assaillir;
C'est au second acte que l'abbé de l'Épée, assis dans le cabinet de Franval , ayant auprès de lui la mère et la sœur de cet avocat , leur explique par quelle persistance de moyens, d'eflforls, de peines, de fatigues, il est parvenu à découvrir la ville où est né le jeune sourdmuet que la Providence lui a confié , quelle est sa famille, quel est le vrai nom enfin de cette intéressante victime de la perversité des hommes. Il commence ainsi son récit :
« Voici le sujet qui m'amène. Je serai peut- « être un peu long, mais je ne dois rien né- « gliger pour arriver au but que je me pro- « pose. »
A ces mots : « Je serai peut-être un peu ong, » une voix du parterre s'écria : Tant mieux! et toute la salle applaudit.
Après la chute du rideau, Tauteur, à la demande générale , parut sur la scène et fut accueilli par d'unanimes bravos. Les mêmes honneurs furent décernés au talent non moins impressionnable que gracieux de M*"" Vanhove-
UO L'ABBÉ D£ L'ÉPËE.
Talma (depuis comtesse de Chalot), jouant, comme on vient de le voir, le personnage du jeune sourd-muet ; et des vers tombèrent de toutes parts à ses pieds.
Qu'on nous permette de citer les suivants , dont la forme a bien vieilli, mais qui, à défaut d'autres mérites, ont, au moins^ celui de peindre l'époque :
Vous, dont les talents enchanteurs Nous ont si souvent, sur la scène. Fait entendre les sons flatteurs De Thalie ou de Melpomène, Vankove, par quel art secret, Sans avoir besoin de paroles.
Faites-vous d'un sourd et muet Le plus intéressant des rôles ?
El ceux-ci d'une épître du citoyen Chazet, devenu depuis le chansonnier légitimiste Alisan de Chazet :
Vanhove, ce muet charmant, Qui s'exprime avec éloquence Et qui choisit le sentiment Pour interprète du silence.
La seconde représentation fut témoin d'un heureux incident, auquel les sourds-muets durent la liberté de l'abbé Sicard, le plus célèbre successeur de l'abbé de l'Épée. Laissons Bpuilly
L'ABBK DK4.ÉPÉE. ui
racoiUer lui - même ce touchant épisode :
« M"»® Bonaparte m'avait fait prévenir
qu'elle ne pourrait assister à la première représentation; mais elle vint à la seconde, ao compagnée du premier consul, dont la présence me valut une des plus honorables jouissances que j'aie éprouvées dans ma carrière littéraire. Au cinquième acte, lorsque MonvrI, représentant l'abbé de l'Épée , dit à Tavocat Franval : « Qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de son absence ., » Collin d'Harleville, placé à la galerie, avec plusieurs gens de lettres, en face de la loge de Bonaparte, se lève et s'écrie ; « Que Sicard, qui « gémit dans les fers , que le vertueux Sicard • nous soit rendu !» A ce cri de l'honneur et de l'amitié, un grand nombre de spectateurs se lèvent et répètent : « La liberté de Sicard! la fi liberté de l'instituteur des sourds-muets I... » J'étais, en ce moment,* au fond du théâtre , et ne sachant ce qui pouvait causer ce tumulte , je l'attribuai à quelque imperfection de mon ouvrage , que le public frappait de sa réprobation, lorsque Dazincourt, s'apercevant de l'altération répandue sur mon visage, s'avance vers moi , ivre de joie , et me dit : « Eh bien ! « cher ami , quel' triomphe pour vous ! Votre « ouvrage va faire cesser l'incarcération d'un
142 L^AbBÉ DE LÉPÉE.
« ami (le riiumanité (1). » J'apprends alors que le premier consul , frappé d'une réclamation aussi générale , et , cédant aux vives instances de Joséphine , avait annoncé qu'il se ferait rendre compte de la détention de l'abbé Sicard. Je l'avouerai, l'honneur que je ressentis me fit tressaillir bien délicieuseinent , et les félicitations de tous ceux qui m'entouraient sont encore présentes à mon souvenir. Il est de ces dates du cœur qui ne s'effacent jamais. »
(1) L'abbé Sicard fut réintégré dans ses fonctions le 22 nivôse an Vlll.
Le buste du célèbre instituteur des sourds-inuots offert à M. Boailly par les jeunes élèves de TÉcole nationale de Paris. — Félicitations du premier consul Bonaparte et du roi Louis XVIII à l'auteur du drame deTÀBBi de l'Épée. —Souvenirs intéressants de MmeTalma. Deux traits de présence d'esprit de cette admirable actrice à deux représentations de la pièce. — Tribut d'éloge de Monvel à son élève. — Conclusions de M. Villenave. — Heureux résultats pour les sourds-muets du succès du drame de VXhBt de l'Épék.
Ecoutons encore Tauteur du drame de VAbbé de l'Ëpée, à propos d'une visite que lui lirenlles élèves de Tlnstitution nationale :
« Les jeunes sourds-muets, dit-il, instruits par Sicard que c'était à ma pièce qu'il devait le bonheur de se retrouver parmi eux, et qui se livraient, dans leur institution, à l'étude des beaux-arts, avaient eux-mêmes modelé en terre cuite un fort beau buste de rabl)é de rÉpée, qu'ils me destinaient. Ils étaient sortis, de bonne heure, de leur école, située au haut du
faubourg Saint-Jacques, et s'adressèrent, d'abord, par écrit, au concierge du Théâtre-Français, qui leur indiqua mon adresse. J'habitais, à cette époque, la rueVilledot. Us se présentent à la loge du portier, au nombre de trente environ, et lui font un grand nombre de signes rapides, expressifs^ mais auxquels le pauvre homme ne comprenait rien. Il s'imagina que c'étaient des échappés de Charenton. Enfin, Tun d'eux saisit uneplume et fait entendre clairement l'objet de leur mission. Mon portier les conduit alors lui-même à mon appartement, où ils m'entourent, m'expriment rattachement et la reconnaissance qu'ils me portent, par des gestes parlants et d'une expression ravissante. De mon côté, je me fis comprendre d'eux par la pantomime quej'employaisetpar quelquesuns de leurs signes que j'imitais, à ce point qu'une heure entière s'écoula dans nos mutuels épanchements, qui m'offraient un charme tout nouveau, une jouissance inexprimable. Je reçus de leurs mains le buste de l'abbé de l'Épée, queje plaçai sur le marbre de mon secrétaire; etje leur demandai la permission daller les remercier à leur Institution et d'assister souvent à leurs études dirigées par Sicard; ce qu'ils m'accordèrent tous avec les démonstrations de la joie la plus franche.
« Je mis une des fleurs du magnifique bou-
L AfifiË DE L^ÉPËE. 145
quet qu*ils m*appor talent, sous le globe de verre dont j'avais fait couvrir le busie de Tabbé de TËpée. Je les conserve encore dans ma galerie ; et chaque fois que j*y porte les yeux, elles me rappellent mon double succès et la plus belle époque de ma carrière dramatique. »
Bonaparte, de son côté, adressa à Bouilly les félicitations les plus flatteuses sur son double succès. < Je vous remercie, lui dit-il, avec le sourire aux dents Hanches qui rendait sa bouche si expreuive : vous m'avez procuré le plaisir de rendre Sicard à ses élèves. — Et moi, général, répondit Bouilly^ je dois vous remercier bien plus encore de m'avoir procuré par cet acte de justice la plus honorable jouissance que puisse éprouver un auteur ! »
Louis XYlIIf avec cette politesse exquise qui le caractérisait, tenait, longtemps après, ce langage à Bouilly : « Vous n'êtes pas seulement an conteur moraliste, vousavez obtenu sur la scène des succès mérités. J*ai vu jouer à Londres; votre Abbé de VÉpée, vos Deux Journées; et la vive impression que m'ont fait éprouver ces deux créations dramatiques, est encore présente à mon souvenir. »
M"* Talma revendique, à son tour, ici la parole comme un légitime dédommagement du sacrifice qu'elle a fait généreusement au soula^ gement de ceux qui en sont privés, de cette voix
qui fut si longtemps en possession des suffrages du public. Le morceau délicieux qu'on va lire, donnera la mesure, non-seulement des difficultés qu'elle a eues à surmonter dans la création d'un rôle pour elle si nouveau, mais encore du talent admirable , à l'aide duquel elle est parvenue à reproduire si heureusement la nature. Il est emprunté au livre qu elle a publié en 1836, sous le litre de : Études sur VArt théâtral (p. 226-270).
« I/art de bien dire au théâtre ne suffit pas : un acteur intelligent doit encore savoir tirer parti des moindres circonstances pour augmenter rillusion théâtrale, fût-ce même à ses risques et périls. Qu'il me soit permis de rappeler une de ces circonstances dans laquelle, ayant montré de la présence d'esprit, j'en fus récompensée immédiatement par les applaudissements du public. C'était à l'époque du brillant succès de VAbbé de l'Épée ; je jouais le rôle du sourd-muet (le jeune Solar), et j'avais toute l'illusion du personnage que je remplissais; car, pour mieux m'identifier avec cette nature nouvelle pour moi, j avais recherché l'amitié de Massieu, si connu par son intelligence, sa belle âme, son esprit et son savoir.
« Pendant plus de six mois, je m'étais préparée à représenter le personnage que m'avait confié M. Bpuilly. Je me composai une société journalière de sourds-muets; ils étaient en-
L^ÂBBÉ DE L KPÉE. U*
chantés de me voir profiter de leurs le\*ons ; et Massieu surtout me donnait avec empressement les matériaux nécessaires à la composition de mon rôle. Enfin, le succès de la pièce fut complet, et le mien par contre-coup.
« Un jour donc, une circonstance extraordinaire me fournit l'occasion de montrer à quel point je m'étais idenilGéeavec mon personnage : une machine qui servait à faire mouvoir les décorations tombe du cintre^ derrière le théà* tre; des cris se font entendre; un accident des plus graves semblait être arrivé ; toute la salle se lève spontanément; Baptiste, Mlle Thénard et Mlle Bourgoin, qui étaient en scène, se voient forcés de la quitter; ils reviennent bientôt rassurer les spectateurs (très-nombreux), en affirmant que personne n'a été blessé; et le calme ne tarde pas à se rétablir.
« Mais le public, qui ne perd jamais l'occasion d'être juste envers les acteurs, s'aperçut que, pendant ce temps, j'étais restée comme sourde à ma place, près d'une table, observant une mappemonde et complètement étrangère à l'événement qui avait interrompu le spectacle ; le jeu de ma physionomie était loin d'exprimer la crainte. Alors, frappé de cet à-propos, le public me fit entendre des applaudissements réitérés à quatre reprises.... Ah! pour cette fois, je n'avais garde de rester dans mon rôle de sourd ;
mon cœur battait de plaisir.... J^avais senti l'importance de la mission dont je m'étais chargée : un seul mouvement de surprise ou de crainte eût détruit toute illusion.
« Un jour, j'entrais avec Monvel sur la scène, au second acle de VAbbé de VÊpée : c'est le moment où le jeune Solar reconnaît la maison dans laquelle il a passé ses premières années. Nous avions joué plusieurs fois cette pièce; son suc^îès était complet : nous savions donc, Monvei et moi, ce que nous devions faire; nos effets étaient réglés presque invariablement. Cependant, Un jour, au lieu de me trouver sous la main de Monvel, ou plutôt de l'abbé de TÉpée, au moment où il se retournait pour m'interroger de nouveau par les signes accoutumés, il regarde autour de lui, il me cherche et me trouve pressant demesmains la muraille delà maison paternelle où il ne m'était plus permis d'entrer : mes yeux pleins de larmes exprimaient toute ma pensée. Monvel , en me regardant, s'attendrit luimême h tel point) qu'il ne pouvait parler; et le public, s-apercevant de notre émotion mutuelle^ fit entendre de lon^ applaudissements.
t En rentrant dans la coulisse : « Parbleu, < madame, me dit le célèbre artiste, vous avez * bien opéré! Je ne savais, d'honneur, si je « pourrais finir ma scène» moi ! Je ne me dou- « tais pas de ce nouveau jeu de théâtre; il fal-
L ABBÉ DE LÉPËE. 149
lait donc m'avertir. — San8 doule, moo maître, si j'avais su moi-même ce que je ferais I En résultat, êtes-vous mécontent? Ai-je mal fait? — Non sans doute, chère petite, dit-il en m'embrassant. Avec tant d*àme on ne peut se tromper; suivez toujours vos inspirations I »
Enfin, car il faut se borner de crainte de s*écarter beaucoup plus longtemps du sujet qu'il ne convient, reproduisons ici à la hâte les quelques lignes tracées sur la célèbre comédienne par un écrivain distingué, dont nous pleurons encore la perte, M. Villenave, dans la notice qui se trouve en tête du livre auquel nous empruntons ces détails. (Pages XI V-XV.) « M*** Talma obtint un bien beau triomphe dans le drame de VAbbé de VÊpée. Ce fut , en effet, un rôle bien difficile que celui de ce sourd muet qu'on vil, avec une surprise mêlée d'attendrissement et d'admiration, remplir la scène pendant les quatre derniers actes, sans cesser d'intéresser profondément les spectateurs. Trente-six ans se sont écoulés (en 1836), et Tauteur, M. Bouilly, en conservant le souvenir de cette belle époque de sa vie, n'a pas oublié celle qui jouait le sourd-muet et à qui, dit-il, avec une modestie devenue bien rare, je dus mon plus beau laurier. Les poètes firent des vers en Thonneur de rexcellentc actrice,
(50 L'ABBÉ DE L'ÉPÉK.
et on eût pu lui appliquer cet heureux distique composé pour Tabbé de TÉpée par un de ses élèves (de Seine, sourd-muet).
Il révèle à la fois le secret merveilleux
De parler par les mains, d'entendre par les yeux.
S'étonnera-t-on ensuite que, malgré les critiques dont la pièce de Bouilly est devenue l'objet depuis lors, tant au point de vue du style, qui n'est peut*étre pas celui qui convient le mieux au sujet, qu'au point de vue de la mimique qui, de nos jours^ a fait des pas de géant, elle ait contribué si prodigieusement, grâce à d'aussi puissants éléments de succès, à agrandir rintérét que mérite une si cruelle privation, à populariser la gloire de son héros, à multiplier enfin les effets de la sympathie nationale et étrangère en faveur de cette famille exceptionnelle?
Efforts ienlés auprès du gouvernement pour suspendre les représen* tations du drame de I'Abbé db l'Épie. — L'auteur accusé par la presse d*avoir voulu troubler le repos et compromettre Thonneur de certaines personnes. — M. Bouilly se disculpe. ^ 11 oflAre de changer le lieu de la scène et efface du titre la qualification de Go- MiDiE HisTORiûUB. — Mort de l'abbé de TÉpée. — Touchant spectacle de ses derniers moments. ^ Tableau du sourd-muet Peyson. — Le célèbre instituteur inhumé à Saint^Roch. -^ On se dispute ton image. — Sa répugnance à laisser reproduire ses traits , de ton vivant. — Le sculpteur sourd-muet de Seine. — La Commune de Paris demande à l'Assemblée nationale qiie l'État adopte les sourdemuets privés de leur père. — Ce vœu est réalisé. — Oraison funèbre de l'abbé de l'Épée, prononcée dans l'église Saint-Étiennedu-Mont. ~~ Supplice du panégyriste,
Qui le croirait? Il se trouva des personnes intéressées que le succès du drame de Y Abbé de VÉpée offusqua^ et qui ne craignirent pas d'agir auprès des autorités supérieures, dans la vue d'en obtenir que les représentations de la pièce fussent suspendues. Elles eurent même recours à la voie de la presse pour accuser l'auteur de
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
n*avoir mis son œuvre au théâtre qu'avec Tarrière-pensée de troubler leur repos et de cornpromettre leur honneur. D'aussi basses inculpations pouvaient-elles porter la moindre atteinte à Testimable caractère de celui qui en était Tobjet? Comment soupçonner l'auteur qui, en retraçant sur la scène un mémorable épisode de la vie de notre illustre fondateur, avait formellement déclaré ne tendre qu'à un double objet, honorer la mémoire del'abbé de TÉpée, et intéresser le public en faveur non-seulement de celui qu'il avait institué, en mourant, le légataire de son génie, l'abbé Sicard, mais encore de tous ses successeurs à venir? Peu lui importait, disait-il, que la sentence du Chàtelet de Paris, restituant ses droits à l'élève de notre illustre maître, eût été infirmée par un nouveau jugement en 1792, s'il voyait son but complètement atteint. Il croyait même sa conscience parfaitement en repos après avoir constaté qu'il s'était borné à la donnée principale, et n'avait fait autre chose que d'y ajouter quelques développements épisodiques, quelques nouveaux personnages de son invention.
Supposons que les reproches dont on l'accabla fussent fondés, n'avait-il pas droit, au moins , à un peu d'indulgence pour l'attention scrupuleuse qu'il avait apportée à se renfermer strictement, d'un bout à Tautredeson œuvre,
L'ABBE DE L'fiPEE. m
dans les limites que lui imposaient la prudence humaine et les conyenances sociales? Ne le vit-on pas, sur les réclamations de Gazeaux^ se bâter, avec un empressement qui Thonorait, de supprimer du litre de sa pièce la qualification de comédie historique ? Et sa générosité n'alla-telle pas même jusqu'à lui offrir de changer le lieu de la scène, l'assurant sur Tbonneur que son œuvre ne le regardait ni directement ni indirectement?
Avant la fin de ce procès célèbre qui occupe une si large place dans l'existence de Tabbé de rÉpée, ses forces avaient sensiblement décliné, et il penchait^ à vue d'œil, vers la tombe. Déjà son état commençait à inspirer de sérieuses inquiétudes à tous ceux qui Tenvironnaient, lorsqu'un coup imprévu vint tout & coupconfirmerleurscraintes. Il s'endormit dans le Seigneur le 23 décembre 1 789, après avoir reçu les derniers sacrements du curé deTéglise Saint-Roch, sa paroisse, M. Marduel, neveu et successeur de son ami, entouré d'une députation derAssemblée nationale, ayant à sa tête Mgr de Cicé, archevêque de Bordeaux, de ses parents et de ses élèves, fondant en larmes. Une pauvre fille inconnue se fit remarquer à genoux devant ce lit de mort. Sourde-muette, elle était venue de bien loin contempler son père adoptif, et elle le trouvait expirant. De tendres conseils,
\U L'ABBÉ DE L'ÉI^ÉË.
de douces consolations tombaient encore de ses doigts glacés sur ces malheureux enfants qui n'allaient plus avoir de père. Tout à coup un dernier rayon d'espoir brille dans ses yeux qui s'éteignent. Dieu n'abandonnera pas ces pauvres orphelins. Us l'ont compris, et leur séparation est moins cruelle, et les larmes qui coulent de leurs yeux^ en présence du cadavre de leur ami, sont moins amères, et leur douleur a revêtu le caractère d'une pieuse résignation.
Cette scène touchante a été reproduite sur la toile avec un talent supérieur par le sourdmuet Frédéric Peyson, de Montpellier. Ce fut un des tableaux les plus remarquables de l'exposition de 1889.
fauteur de ce mémoire avait proposé à ses amis, tant parlants que sourds-muets, réunis dans une circonstance solennelle, d'exprimer dans une pétition collective (1) le vœu de voir le gouvernement se décider à faire l'acquisition de cette œuvre, et la requête avait été couverte aussitôt de nombreuses signatures. Mais le prix en ayant paru un peu trop élevé, le généreux artiste se décida à offrir son tableau à l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, dont il décore la chapelle, et chargea un professeur sourd-
(0 Voyez à la noie K un extrait de ujon allocution au banquel anniversaire de la naissance de l'abbé de TEpée , le H décembre 4842.
L ÂBBÉ D£ L*ËPË£. 155
muet distingue, M. Alphonse Lenoir, de transmettre cette résolution (1) à la Commission consultative de cet établissement.
L'abbé de TÉpée fut inhumé au sein de Téglise Saint-Roch^dans le caveau de la chapelle Saint- Nicolas : c'est dans cette chapelle, appartenant à sa famille, qu'il avait coutume de célébrer la messe, que ses sourds-muets, à tour de rôle, servaient de vive voix.
Quand le père spirituel des sourds-muets eut rendu le dernier soupir, ce fut à qui reproduirait sa vénérable image. De son vivant, il n'avait jamais voulu se prêter au désir d'aucun artiste, jaloux de conserver ses traits, ne fût-ce que pour le plus simple croquis. Il ne ût exception à la règle qu'en faveur d'une dame , dont le portrait a été prêté pour modèle^ par le fils d'une de ses nièces, M"»* la comtesse de Courcel (2) à M. Michaut (des Monnoies)> auteur de la statue de l'Apôtre des sourds-muets érigée à Versailles.
Un jour,s'apercevant que son élève de Seine, sculpteur etgraveur, avait fait son buste, sur le-
(0 Voyez à la noie L la lettre de ce professeur , en date du U mai 4845.
(2) Une autre nièce de ce bienfaiteur de l'humanité est morte le 24 décembre 4844, à Thôpital Necker, salle Sainte-Adélaïde, où elle occupait le lit n' 29. Elle était dans le plus complet dénûment.
quel était écrit le distique que nous avons cite plus haut, il en demanda le prix à l'auteur^ le paya et brisa cette image. L'artiste, qui s'était fait fort de triompher de la modestie du maître, ne vit d'autre moyen de gagner sa gageure, que d'épier les intervalles de recueillement où il lui arrivait parfois de se plonger, afin de saisir, à la dérobée , des traits si chers. Le bon abbé , instruit du succès decette innocente manœuvre, ne put s'empêcher de sourire à Topiniàtre reconnaissance du statuaire , qui ne fut pas , du reste, le seul à tromper sur ce point la vigilance du maître.
Ce de Seine est le même qui , plus tard , moula la figure de Mirabeau , et remporta le prix du concours ouvert par l'Assemblée nationale pour l'exécution du buste du grand orateur. Les premiers artistes de l'époque avaient pris part à la lutte. Le vainqueur s'y était présenté sans appuis ni précédents. Le gouvernement lui accorda , en outre , 600 francs de pension et un logement au Louvre (1).
(0 Roger Ducos, député des Landes, nous apprend dans son rapport et son projet de décret sur l'organisation de six établissements pour tous les sourds-muets de la république, à Paris, à Bordeaux, à Rennes, à Clermont, à Grenoble et à Nancy, d'après les décrets des 28 juin 4793 (vieux style) et 9 pluviôse, que leSS pluviôse le statuaire de Seine, sourd-muet, avait offert à la Con-
Quatre députés de la Commune de Paris, M. Godard, avocat au parlement, portant la parole, exprimèrent à TAssemblée nationale le vœu qu*un établissement fût ouvert , aux frais de rËtat,aux malheureux orphelins que la mort de Tabbé de TÉpée laissait sans appui. Ce vœu» comme on le verra tout à l'heure, fut réalisé. Depuis lors, des écoles de ce genre se sont multipliéesàrinfini, sur tous les pointsdu globe, pour attester la supériorité de sa méthode sur celle de tous les instituteurs étrangers.
A pareil jour, deux ans plus tard , le 23 février 1790, l'oraison funèbre de l'abbé de TÊpée fut prononcée dans l'église de Saint-Étienoe* da-Mont,en présence d'une députation de l'Assemblée nationale , du maire de Paris , des membres de la Commune, et de tout ce que la capitale comptait de plus illustre dans les Iel>* très et dans les sciences, par Tabbé Fauchet, prédicateur ordinaire du roi , dont le nom a conquis dans le monde politique une impéris* sable renommée par sa participation à la prise de la Bastille, par son dévouement à la cause du peuple et aux nouvelles institutions, par son supplice enCn, qui eut lieu le 31 octobre 1793. Ses juges l'avaient déclaré suspect de compli-
vention nationale , par l'organe d'une citoyenne , le buste do Mutins Scevôla, par lui sculpté, etqu'il avait, en outre, fait don à la même assemblée de ceux de Lepelletier et de Marat.
m VAhbk DE LÉPÉE.
cité avec les Girondins, et plus particulièrement avec la courageuse Charlotte Corday.
On nous saura peut-être gré de reproduite ici les paroles que Tabbé de TÉpée avait adressées à ce même abbé Fauchet , quand celui-ci lui avait soumis son panégyrique de saint Augustin.
« Oui, disait-il h Tauteur, en lui témoignant son approbation de ce qu'il avait insisté sur les dangers de Torgueil, c'est malheureusement notre péché d'origine à tous ; c'est celui qu'il nous faut combattre toute la vie ; il n'y a point de relâche à se permettre sur ce point ; c'est tout le mal de l'homme ; c'est le mien. Je l'éprouve à toute heure : vous m'avez loué en désirant mon suffrage , je pourrais vous louer aussi ; mais assez d'autres vous empoisonneront d'éloges. De nous-mêmes nous ne sommes que trop enclins à nous applaudir au fond de nos cœurs, tandis que, si nous avons un motif de bénir le ciel pour nous avoir accordé quelques lumières, nous avons mille raisons de nous hu<^ milier de nos ténèbres. »
ni
L'Assemblée nationale décrète que le nom de l'abbé de l'Épée sera inscrit parmi ceux des citoyens qui ont bien mérité de l'humanité et de la patrie et que son Institution sera subventionnée par l'État. ^ Fondation de S4 bourses gratuites, projet de translation à l'ancien couvent des Célestins. — La Convention fonde, dans chacune des écoles de Paris et de Bordeaux, 60 bourses, portées successivement, pour la première, à 80 et à iOO. — La Convention avait eu un ins^ tant le projet de fonder, pour l'éducation de 4000 sourds-muets, une école normale et six grandes institutions, avec ateliers et travaux agricoles. — Transfert de l'établissement de Paris dans le local actuel, à l'ancien séminaire Saint-Magloire. — Les frais d'éducation des sourds-muets rangés, en i832, parmi les dépenses facultatives des budgets départementaux. — M. deGerando avait infructueusement proposé que ce fût parmi les dépenses obligatoires.
Dans sa séance du 21 juillet 1791, TAssemblée nationale, qui avait renvoyé , le 24 mai de Tannée précédente , à son comité de mendicité, une pétition de Tabbé Sicard (1), relative à la
(1) Il venait dètre proclamé successeur de Tabbé de TÉpée par runanimilé des suffrages à Pissue d'un concours public ouvert à Peffet de recueillir cet héritage de gloire et de bienfai-
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
perpétuité de l'établissement ouvert aux sourdsmuets, décréta (1) que le nom de Tabbé de l'Épée serait placé au rang de ceux des citoyens qui avaient bien mérité de Thumanité et de la patrie, et que son Inslitution serait entretenue aux frais de TÉtat comme un monument digne de la nation française. Elle y fonda, mais pour une année seulement, vingt-quatre bourses gratuites, dont elle assurait la jouissance , par arrêt des 10-14 septembre (2) , aux titulaires , et assigna à Tlnstitution les bâtiments de l'ancien couvent des Célestins, qu'elle devait partager avec celle des aveugles , jusqu'au moment où un nouveau projet d'organisation des deux établissements , préparé par
sanee. Afin d'apprendre sous cet illustre maître à régénérer mo ralement ces malheureux, il avait été envoyé de Bordeaux, où il dirigeait une école de sourds-muets, fondée en 4786, à Tinstar de celle de Paris , par M. Champion de Gicé, archevêque de cette
ville.
(4) Le décret de P Assemblée nationale fut converti en loi par la sanction royale le 29 du même mois.
(%) L'article V' du décret des 40-4 4 septembre 4794 était ainsi conçu :
« Le nom de Tabbé de PÉpée, fondateur de cet établissement, sera placé au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mérité de rhumanité et de la patrie. »
L'art, t lui assigna la totalité du loeal et des bâtiments des Célestins.
Il devait l'occuper concurremment avec les jeunes aveugles sur lesquels les travaux de Hatiy commençaient, dès cette époque, à attirer l'attention publique.
L ABBÉ DE L'ÉPKE. 461
uu comité spécial , aurait reçu sa sanction déflnitive.
C'est un devoir sacré, pour nos cœurs reconnaissants, de recommander à la mémoire ^es amis de Thumanité le nom de Prieur, député de Châlons, doot toutes les conclusions en faveur des pauvres soiirds-muets furent Votées par TÂssemblée nationale. Son rapport remarquable se terminait ainsi : « A' votre voix, B|essieurs, quatre mille infortunés (le nombre a dû eu être quatre ou cinq fois plua^-grand) pourront recouvrer toutes leurs facultés^ eïvavec elles, Tusage de leurs droits ; ils redeviendnmt des hommes et des citoyens. » Ainsi les sourdSmuets, ces étrangers dans la société humaine, ces anciens parias de la civilisation « en imprimant ce rapport de leurs mains , tracèrent alors eux-mêmes, en caractères ineflaçaUes, leurs lettres de grande naturalisation intellectuelle, comme Ta si justement observé un de nos littérateurs les plus en renom (1).
Un décret des 10-14 septembre 1792, concernant les établissements des sourds-muets et des aveugles-nés, alloua sur le trésor national les fonds nécessaires au paiement des pensions fondées dans, lesdits établissements.
(«) Alf^onse Esquiros. — Revue de Paris. — Le$ sourdsmueti de Paris. Novembre 4844.
leî L'ABBÉ DE L'ÉPÉL:.
La Convention nationale , par décret des 12-14 mai 1793, convertissant en Institution oationale l'École des sourds-muets de Bordeaux , et la plaçant ;$ous la surveillance du département et de la municipalité, lui alloua une subvention annuelle de 16,000 francs, et y créa, ainsi que dans celle de Caria, vingt-quatre bourses gratuites. Elle décréta^ en outre, que tous les sourds-tnuets recevraient indistinctement le bienfait de l'éducation publique, et que, pour atteindre ce but, en différents endroits de la.république, d'autres, établissements s'élèveraient, sur le modèle de ceux de Paris et de Bordeaux. Cependant , elle crut devoir se borner, pour le moment, à la création de soixante bourses (1), pour chacune des deux institutions alors existantes, qu'elle organisa sur le pied d'une parfaite égalité par son arrêté du 16 Aivôse an lit (5 janvier 1795). Elle affecta définitivement , à la première les bâtiments de l'ancien séminaire de l'archevêque de Paris, rue du Faubourg- ^Saint'-Jacques, n^^ 25A. et 256, conmi sous le nom de séminaire de Saint-Magloii é et qu'elle occupe encore aujourd'hui (2).
(1) D'autres arrdiés ministériels ont plus lard élevé d'abord de 60 à 80, puis de 80 à 100, le nombre des places gratuites réservées aux sourds-muets indigents dans Plnstitution de Paris.
(2) Voyez à la note M quelques détails sur Torigine du bâtiment concédé aux jcunçs sourds-muets et sur sa situation actuelle.
L ÀBfiË DE L'ÉPÊE. 463
A celte époque , le citoyen Muignet , déptité du Puy-de-Dôme , $*expi1mait ainsi , dans son rapport & la Ge^vention nationale, sur lé prc^ét de décret d'organisation première de ces ëtlH blisséments :
€ L^on ne perdra jamais de vue que le prine^ palbutquenoQsnousproposdù^^ est d*drrû«ker les sotiM^muets â Findigence , en leiif donnant une profession qui ptlisâe leur faire trottVër dans \e tMvail des ressôurceis Suffisantes contre le besoin. Le soin des instituteurs sera de diâ^ cerner quelle est ta professiôft pôttr lai^llë chacun d*eux montre le plus éè talent , et dé l'y appliquer. » '
Le même représentant s'était efforcé de é^ montrer la ttécesôîté de créer une Ecole centrale, pour y former des instituteurs. 1! aràit émis , en outre , le vœu que six établissenients fussent fondés en France, pour recevoir 4,000 sourds-muets ; qu'on y annex&t divers ateliers, et que, plusieurs fois, par semaine, les instituteurs conduisissent leurs élèves dans les champs, et n'épargnassent rien pour leur inspirer le goût des travaux agricoles. Le rapporteur insistait pour que son projet fût adopté , quels que fussent les embarras dans lesquels la patrie était alors plongée. « Nous venons, s'écriait-^il avec Vaccent énergique d'une consciencieuse philanthropie, vous offrir un noii-
veau genre d'alliance à contracter , alliance inconnue, jusqu'ici, dans les fastes de l'histoire, mais qui n'en sera que plus chère à vos cœurs ; c'est Talliance avec l'infortune; il s'agit de lier par la reconnaissance les enfants sourds-muets au règne de la liberté. »
La Convention nationale décida, art. 2, titrelll du décret du 3 brumaire an IV, sur l'organisation de l'instruction publique, la création de plusieurs écoles publiques de sourds-muets dans leil' départements (1), outre celles de Paris et de Bordeaux; mais il ne fut pas donné suite à ce projet proposé par le comité de secours publics , et précédé d'un exposé des motifs de Uoger-Ducos, député des Landes.
Un décret du 16 vendémiaire an V déclara, art. 4 :.
« Les établissements existants, destinés aux aveugles et aux sourd&-muets , resteront à la charge du trésor national. »
A partir de là, ce n'est plus qu'en 1832 que nous voyons, de nouveau, les sourds-muets fixer sérieusement sur eux la sollicitude du Gouvernement > et devenir l'objet d'une disposition spéciale dans le classement des attributions des conseils généraux. Cette disposition met leurs frais d'éducation au nombre des dépen-
(0 pennes.— Clermopt. — Grenoble. — Nancy.
ses facultatives des budgets départementaux.
M. le baron de Gérando, chargé de rédiger cette disposition importante, avait proposé au ministre de Tinlérieur de ranger ces dépenses parmi celles qui sont obligatoires, comme Tentretien des aliénés et des enfants-trouvés; il échoua malheureusement dans cette généreuse initiative.
XÎII
Mode d'admioistration successif des. Institutions Batlo&ales des sourdsmuets de Paris et de Bordeaux. — Projets divers ayant pour but de généraliser en France cet enseignement spécial. — Sollicitations infructueusesjusqu*àcejour. — Pétition adressée en i8M,parla Société centrale d'éducation et d'assistance pour les sourds-muets en France à l'Assemblée nationale législative. — Éloges de l'abbé de l'Épée, par MM. fiébian , ancien censeur des études de l'Institution nationale de Paris, et d'Aléa, ancien directeur du collège royal des sourdsmuets de Madri4. — L'auteur des Tehpuers , M. Raynouard , de l'Académie française, voulait, à sa mort, fonder on prix pour le meilleur poôme à la gloire de l'abbé de l'Épéc. — Nomenclature complète des œuvres du célèbre instituteur.
Les écoles de sourds-muets de Paris et de Bordeaux, placées d abord sous la surveillance des autoritésdépartementales, furent, plus tard, administrées par un conseil , composé d'abord de trois men^bres, puis de cinq, et enfin de $ept. Deux arrêtés , en date du 18 fructidor an VII et du 18 vendémiaire an IX, rendus par Lucien Bonaparte^ alors ministre de l'iptérieur^
L ABBÉ DE L'ÉPKE. m
avaient réglé Torganisation de 1 école de Pari$; un autre, en date du 8 brumaire an X, émanant de rillustre Chaplal, avait modifié les deux statuts précédents. En (822, tous les arrêtés anté* rieurs furent révisés et fondus en un règlement général, revêtu, le28 juin, de rapprobation Ini* nistérielle; enfin, une ordonnance royale,do3t février 1 84 1 , concernant les établissements généraux de bienfaisance et d'utilité publique, créa un conseil supérieur, composé de vingt-quatre membres, chargé de les surveiller, et, en exécu*" tion de Tart. 6 de ladite ordonnance, un arrêté ministériel, du 16 mars de la même année, organisa , près de chacun de ces établissements, une commission consultative , composée de cinq membres, y compris le directeur.
A diverses époques, le Gouvernement s'est occupé de mesures législatives pour procurée l'éducation h tous les sourds-muets.
La Convention nationale voulait rattacher renseignement de ces infortunés au système général d'instruction publique de la France.
Plus tard, Chaptal, par une lettre en date du 22 germÎDal an IX, consultait le conseil dad^^ ministration de TËcole de Paris sur un projet semblable. 11 insistait principalement pour qne les établissements de sourds-^muets fussent assis sur de solides bases.
En 18â6, un autre ministre. M. le comte
168 LÂBBÉ DE UÉPÉE.
de Gasparin^ ayant invité le conseil d'administration de institution nationale de Paris à élaborer un projet de loi sur l'organisation définitive des écoles consacrées à ces malheureux , ne trouva pas celui qui lui fut remis de fiature à être présenté à l'examen dos Chambres.
Six ans aprèsi, la même question fut débattue au sein du congrès scientifique de France, teMu à Strasbourg, où étaient accourus quatre instituteurs français de sourds*muets, MM. Piroux, directeur de Pécole de Nancy; Edouard Morel, directeur actuel de celle de Bordeaux ; Jacoutot et Selligsberger, dont chacun dirige un établissement de ce genre à Strasbourg.
Les vues d'enseignement général, exposées dans cette enceinte d'une manière péremptoire par les deux premiers, furent favorablement accueillies par rassemblée, qui en adopta les conclusion^.
Deux pétitions ont été simultanément adres* sées sur le même sujet, au Corps législatif, par M. Eugène Garay de Monglave, ancien membre de la commission consultative de rinstitution des sourds*miiets de Paris, et par Pauteur d^ce mémoire. Depuis^ Tune et l'autre ont été renouvelées jusqu'à trois ou quatre foia; mais elles n'ont obtenu aucun résultat immédiat,. aucun résultat complet, malgré les
votes favorables dont elles n'ont cessé d'être Tobjet de la part des diverses législatures.
En juillet 1851 , une pétition (1) à TAsseni^ blée nationale a été proposée et adoptée unanimement au sein de la Société centrale tTéducatimt et d'assistance pour les Sourds-Muets en France^ présidée par M. Dufaure, ancien ministre. Elle tend à Textension de renseignement de cee înl'ortunés et des jeunes aveugles, et à une augmentation de fonds nécessaires pour atteindre ce but.
Mais la dissolution de cette Assemblée, ayant été amenée par l'événement du 2 décembre de la même année, a nécessité la rédaction d'un nouveau mémoire (2) au Prince Louis-Napoléon Bonaparte, Président de la République.
I^ Société royale académique des sciences de Paris proposa , en 1817, au concours, Téloge de 1 abbé de TÈpée. I^ prix fut décerné , en 1819, à M. Bébian, ancien censeui»«des études de 1 Institution des sourds-muets de Paris,
(I) Le rédacteur était H. Valadc-Gabel , à qui furent ajjljoiiits MM. E. Durieu, ancien directeur général de fadministranon des cultes, et Hyde de Neuville, ancien ministre d^^Charies T^ qui avait émis , le prqRiier , pn s^B^blable vœ^ , lequel ne doit point surprendre quiconque a. été à même d'apprécier, de près ou de loin, ses nobles qualités.
(2)' Le nouveau rédacteur est M. Puybonnieux, professeur et bibliothécaire-archiviste de Tlnstltalion nationale des sourdsmuets de Pari$.
«70 L'ABBÉ m LÉPÉIi:.
et l'accessit a M. Ba/ot, membre de I Aihénco des arls^ etc. Nous avons de M. d'Aléa, ancien directeur du collège royal des sourds-muets do Madrid, l'Éloge de l'abbé de VÉpée, ou Essai sur les avantages du système des signes méthodiques^ appliquée V instruction générale élémentaire, traduit de lespagnol sous les yeux de Tauteur* M* d'Aléa était déjà connu dans sa patrie par une traduction espagnole de Paul et Virginie, On assure qu'il a travaillé à un Dictionnaire de signes d'action analogiques.
On nous a rapporté que, quelque temps avant sa mortt le célèbre auteur des Templiers^ M« Raynouard, avait manifesté Tinte ation de proposer pour sujet d'un prix de poésie leloge de notre J9^r^ spirituel. Nous aurions voulu qu'il eût été donné suite à cette proposition , qui aurait certainement honoré la mémoire du sa-« vant académicien dont nous déplorons la perte.
Voici la nomenclature complète des ouvrages de Tabbé de l'Épée :
1^ Relation de la maladie et de la guérison miraculeuse opérée sur Marie- J mie Pigal le ^ 1757»
2*^ Institution des sourds et muets, ou Recueil des exercices soutenus par les sourds et muets, pendant les années 1771, 1772, 1773 et 177ft, avec les lettres qui ont accompagné les programmes d^ chacun de ces exercices, Paris, 4774, in-12 de 412
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pages (dans sa qiialrième lettre, il développe les moyens dont il s'est servi pour conduire ses élèves à la connaissance de la divinité et des dogmes religieux ; il y annonce que ce quatrième exercice public sera le dernier);
3<> Institution des sourde et muets par la voie des signes méthodiques, Paris, 1776, in-12; nouvelle édition corrigée sous ce titre : Im véritable manière d'instruire les sourds et muets, confirmée par une longue expérience, Paris, 1784, in- 12; cet ouvrage a été traduit en allemand;
&^ Dictionnaire général des signes employés dans la langtie des sourds-muets , auquel la mort Kempéclm de mettre la dernière main.
nui
Violation des sépultures de l'église Saint-Rochen 93.— Le plomb des cercueils fondu en balles sur tes autels. — Mission que l'auteur s*élail imposée de retrouver la tombe de l'abbé de TÉpée. •— Lettre aux journaux pour se plaindre de ce que son portrait ne figure pas au Musée historique de Versailles, de ce que sa statue ne se voit, ni dans sa ville natale, ni à Paris; de ce que la tombe enfin de son successeur, l'abbé Sicard, languit sans honneur, dans un déplorable abandon. — Demande de renseignements au curé de Saint-Roch sur le lieu de la sépulture de l'abbé de l*Épée dans cette église. — Gomment on découvre que ses restes reposent dans le caveau de la chapelle SaintrNicolas. — L'auteur y descend avec le sourd-muet Forestier et le docteur Doumic. — Spectacle déchirant! — Souscription ouverte dans les journaux pour élever un monument aux cendres du célèbre instituteur et faire apposer deux inscriptions en français sur la maison oii il est né et sur celle qui fut le berceau de son enseignement.
J*ai terminé le tableau, malheureusement beaucoup trop incomplet, des exploits de notre héros pacifique. J'aurais voulu pouvoir en recueillir religieusement tous les traits. Ce n'est pas que je ne me sois adressé à bien des témoins de son admirable exis-
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. m
teDce(l) dans la vue de donner pi us de prix à ce modeste travail ; mais, & mon vif regret , aucun n a pu me satisfaire pleinement. Par bonheur, les traces du passage de lillustre fondateur sont trop profondes, trop lumineuses, pour qu il soit besoin de rien ajouter à lauréole de gloire qui couronne son front vénérable.
Le Mercure de France, An 10 avril 1790, avait proposé, pour épitaphe au tombeau de Tabbé de TÈpée, ces quatre vers lalins (2) :
Hic jacet , egregio cœli qui munera pollens, NatursB imposuit ( visu mirabile ) I leges ; Auditum et surdis tribuit, mutisque loquelam. An sit, ut hune laudet, mutus veî surdus in orbe?
Cette épitaphe de mauvais goAt , et qui ra^ conte si imparfaitement les bienfaits de celui que le peuple sourd-muet a canonisé dans le calendrier de sa reconnaissance, fut-elle réellement gravée sur sa tombe? Elle le méritait peu certainement. A tout hasard, en voici la traduction française :
(i) Entre autres, M"* Courtois; Tabbé Salvah, élève et ami de Tabbé de TÉpée, ancien instituteur en second à riq^itntion des sourds-muets de Paris; Tabbé Dujardin, curé deBrysur-Marne, près de Nogent*sur Seine, que le comte é& Room^, sourd-muet, m'avait désigné comme un des amis les plus dévoués de Fadmirablc rédempteur de mes fi'èrcs d'inforlune.
{%) Ils sont de M. Audet de la MésenqiTÔre, maitre-ès-arts et de pension à Picpus, ancien professeur de belles-lettres et meoi* bre de TAcadémie de ChàlQps-sur-Mar4ie.
ni L'ABBÉ Dli L'ÉPKE.
rc Ci-git qui, riche dun admirable don du ciel , imposa (ô prodige !) des lois à la nature , en rendant louïe aux sourds et la parole aux muets. Existe-t-il, pour le louer, un sourd ou uti muet sur la terre? »
Cette tombe, comme tant d'autres, fut violée en 93. Le plomb des cercueils, qui reposaient dans les caveaux de l'église Saint-Roch, fut bfîsé, fondu, converti en balles. On vit alors des centaines d'ouvriers tiavâiller dans le saint lieu^ devenu un vaste atelier, à fondre , sur les autels consacrés longtemps à là célébration des mystères du christianisme, des projectiles destinés à repousser les ennemis de la France révolu tioniiatre.
Ëlève de rin^titution Mtioiiale des sourds^ muets de Paris, j'appris tout cela dès ma plus tendre enfance; je sm de mes mattres que Tafebé de TÉpée avait été inhumé dans réglisè SainMtoch. Dès lors, je m'étais imposé la mis^ sion de retrouver, un jour, les restes mortels de notre bienfaiteur à tous. C'était, dans mon espritj une idée arrêtée* Je ne voulais pas mourir sans avoir acquitté , au nom de mes frères ëp«rs sur le globe , ce tribut de pieuse recoii^ naissance.
C'est dans ces sentiments que je crus devoir, avant tout , appeler , par l'entremise de la presse , Tattention publique sur la scandaleuse
L ABUli DE L'EPËE. 176
absence duu portrait de Tabbé de lÊpëeau Musée historique de Versailles, ce pAnthéon moderne de toutes nos gloires nationales.
Le 20 novembre 1837^ les journaux publiaient la lettre suivante :
t Auriez-vous lextrême bonté d'accueillir dans les colonnes de votre feuille Texpressioik tardive , mais franche , de Tétonnement dont une lacune déplorable a frappé une portion assez nombreuse de la grande famille française, les sourds-muets , ces enfants adoptifs de Tabbé de rËpée , dans une revue attentive qu'ils ont faite du Musée de Versailles? (Juoi! pas un coin , pas une esquisse consacrée à notre pare intellectuel l Notre étonnement a dû être partagé par tous les appréciateurs de son talent, Si national , quoique si modeste. Que de regardé ont dû vainement le chercher dans ce vaste panorama des célébrités de toutes les époques! Le génie et la charité de cet homme ne devraient-ils pas aussi occuper une large et belle page dans les annales artistiques, à côté, et j'oserai dire n^éme au^essus des lumières im des merveilles des^ siècles, comme son œuvre est placée par la postérité au rang des créatioM^ les plus extraordinaires de Fintelligence, xit qualifiée de divine par les plus beaux génies (le noire époque?
« Dieu sait romlwêH de médiocrités obscures
et ignorées ont obtenu ici les honneurs d'une représentation peu méritée ! 1/adulation est prodigue d'encens; ladmiration est avare d'hommages. LesApelle, les Phidias ont trop souvent profané leur pinceau, leur ciseau; trop souvent ils ont immortalisé des ennemis du genre humain, des dévastateurs du monde ; ils ont déifié même d'heureux scélérats; et rhomme de bien, le régénérateur d'une portion de lespèce humaine, est indignement oublié! PraJipudar!
« Ce qui a droit de nous surprendre encore davantage , c'est que ce soit précisément dans les lieux qui Tout vu naître, a Versailles, qu'on n'ait pas songé à élever un trophée à la mémoire de notre Messie, tandis qu'avec un empressement de compatriotes, digne des plus grands éloges, on y a payé un tribut d'estime et de reconnaissance au héros paciûcateur de la Vendée, à Hoche. C'était un sublime caractère, sans doute ; mais les généraux, amis de la concorde et de la paix^ ont-ils jamais manqué à notre belle France ? Qu'on nous dise , d'un autre côté, s'il s'est jamais rencontré, et s'il se rencontrera jamais peut-être un second abbé de rÉpée ! Le sauveur dévoué d'une classe d'êtres rejetée ignominieusement en masse du sein de la société par de désolants préjugés, et plongée ainsi dans la plus déplorable dégradation, ne
L ABBÉ DE L'ÉPÉE. m
mérite-t-il pas ici, je le demande, une statue, un portrait au moins ^ à défaut d'un temple que lui eût élevé la Grèce antique?
« Ne pourrait-on pas, à juste titre, reprocher la même insouciance à notre capitale , à cette ville, berceau de la civilisation de nos fcères d'infortune , et qui fut , la première, témoin des triomphes de l'art sur la nature ? 11 faut le publier à la honte de notre pays , les hommes utiles sont mieux appréciés à l'étranger.
c En 1828^ une souscription contribua à l'érection d'un monument de marbre blanc en rhonneur de Daniel Guyoi, directeur de l'Ecole des sourds-muets de Groningue, en Hollande, mort Tannée précédente. On le voit sur la place de la ville , en face même de cette instituticm.
« En 1829^ à Gènes, les mêmes honneurs furent décernés au père Âssarotti , directeur de l'Ecole des sourds -muets de cette ville. Or» Guyot et Assarotti avaient puisé, l'un et Vautre, cet art bienfaisant dans, la aiéthode de Tinstituteur français. Pourquoi donc, lorsque les élèves sont, ailleurs, si justement, sî dignement récompensés, le maître est-il » en France, dans sa patrie, laissé dans un coupable oubli? On ne sait pas même où reposent ses cendres.
Les recherches auxquja}les nous nous sommes livrés à cet égard n'ont produit aucun résultat.
« Le gouvernement s'empressera ( et son amour éclairé de la jusliee nous en est un sûr garant) 9 de réparer ce honteux abandon, qui , prolongé, démentirait le titre de foyer des lumières, que TEurope intellectuelle a, depuis longtemps, décerné à Paris.
« Qu'il me soit permis de profiter de cette circonstance pour déplorer l'élat de dépérissement où languit le monument élevé à Tabbé Sicard, à Taide d'une souscription ouverte en 1822 par son respectable ami M. Lafon-Ladébat. Qu'on choisisse une commission chargée de réparer le modeste mausolée d'un homme de bien, et nous serons les premiers à contribuer de notre fgible offrande à cette œuvre de reconnaissance.
« En publiant cette lettre (1), expression sineère du vœu de tous mes frères , vous aurez acquitté , Monsieur, une trop minime partie, malheureusement, de notre dette sacrée envers nos deux bienfaiteurs , -qui sont aussi ceux de l'humanité •entière; car quel est le pays qui ne leur doit pais de nouveaux citoyens , tout aussi dévoués que ceux qui les ont précédés dans la catrière? *
(4 } Voyez à la note (Hes vers^pompoeés à cette occasion sous ce titre : le Sourd-JUuet, par un de nos frères les plus distingués, Pélissier, aujourd'hui professeur à Tlnstitution nationale de Paris.
« Agréez, je vcwis prie, d'avance, l'expression de leur gratitude , ainsi que lassurance pipticulière de ma considération la plus distin*^ guée. »
Dans le courant de janvier 1838, je me prë« sentai à M. Tabbé Olivier, alors curé deSaint- Roch, aujourd'hui évéque d'Evreux, lui deman** dant des renseignements sur l'emplacement qu'occupaient les restes précieux de l'abbé de rÉpée, emplacement sur lequel tout le monde ne s'accordait pas. Ce prélat, dont Tobligeance, dans cette grave circonstance , ne s'effacera jamais de nos souvenirs, m'ayant répondu qu^il ne connaissait dans sa paroisse personne qui eût assisté à l'inhumation, mais m'ayant biaii promis de ne rien épargner pour découvrir si mention de sa sépulture ne serait point faite dans ce qui peut rester des registres du temps, je me mis , de mon côté , en quête d'informa*» tions, et, au bout de quatre mois, j'arrivai enfin au terme de mes recherches. Mes efforts fuirent couronnés du plus heureux succès. Une personne respectable , M°^® Guerin , qui venait de perdre une sœur sourde-muetta , élève de l'abbé de l'Ëpée, eut l'extrême bonté de me mener chez M|ie Courtois , rue Villedot , n^ 3 , entendante**parlantAi, ancienne compagne et amie intime des demoiselles élèves du célèt»*e instituteur.
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
11 serait difficile de peindre la joie et la reconnaissance qui brillaient dans les yeux de cette excellente femme en apprenant le motif de la visite du pauvre sourd-muet , député de ses frères. Les expressions me manquent pour reproduire ce qu'il y eut d'empressement dans son accueil. Nous n'éprouvâmes aucune difficulté à nous entendre, quoiqu'elle n'eût, disaitelle, depuis longues années , personne avec qui elle pût s'entretenir dans le langage des signes. Elle nous apprit que c'était le caveau de la chapelle Saint-Nicolas qui avait reçu le corps de Tabbé de l'Épée , et que ses ossements ne s'y trouvaient mêlés à aucuns autres. « Car, ajoutait-elle avec effusion, cette chapelle appartenait à sa famille ; c'est là que tous les jours nous entendions sa messe. » Puis, elle se prit à nous raconter, toute joyeuse , avec de grands détails, l'histoire de son bienfaiteur et du nôtre ; et ces détails , qui nous étaient connus dès l'enfance , venant d'elle, avaient pour nous un parfum de nouveauté que je n'oublierai de ma vie. Elle mit à notre disposition quelques manuscrits , quelques imprimés , que, depuis tant d'années ^ elle conservait comme de précieuses reliques. Dans les uns se trouvait exposée la méthode de l'abbé de l'Epée ; les exercices publics de ses élèves étaient l'objet des autres. M"'* Guerin , avec le même empressement , of-
L'ABBÉ DE L'ÉPËE. igt
frit à notre curiosité des lettres du respectable prêtre , adressées à quelques-unes de ses filles adoptives, et renfermant de paternelles instructions sur les vérités du christianisme et les dangers du monde.
Ces renseignements pris, accompagné de mon ami Forestier, ancien élève de l'Ecole, aujourd'hui directeur de l'Institution des sourdsmuets de Lyon , et de M. le docteur Doumic , qui, ayant un frère sourd-muet, possédait à fond la langue des signes^ je me rendis chez le curé de Saint-Roch , pour lui faire part de nos découvertes et solliciter de son obligeance l'autorisation de vérifier nous-mêmes le témoignage de M^i® Courtois. Un vieux gardien du temple, appelé par l'abbé Olivier, recueille ses souvenirs et confirme notre déposition.
Tout ce que nous avons avancé lui a . été raconté par son prédécesseur, témoin des obsèques de l'abbé de l'Epée. « Vite, s'écrie le digne prêtre dans son enthousiasme , vite ,. qu'on aille quérir un maçon, un fossoyeur!
Il n'y a pas un instant à perdre. Ne voyez-vous pas rimpatience de ces enfants, à qui nous allons restituer les cendres de leur père?»
Déjà la pierre qui ferme le caveau a cédé à nos efforts. Nous sommes tous descendus, et les premiers ossements ont été découverts.
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
Le 6 juin, les journaux inséraient la lettre suivante :
« Quand le Musée historique de Versailles s'ouvrit au public, les sourds-muets y cherchèrent en vain le portrait de l'abbé de l'Epée. Leur surprise trouva de Técho dans la presse périodique, et Toubli fut réparé. En même temps, ils exprimaient le regret de n'avoir pu arriver à la découverte du lieu qui recelait la dépouille mortelle de leur immortel bienfaiteur. Depuis , il nous est venu des informations, conârmées par l'ancien curé de Saint- Roch, feu l'abbé Marduel, qui assista au dernier soupir de son ami , notre père spirituel. Ses cendres reposent dans cette église, sous les marches de la chapelle Saint-Nicolas, celle où l'on voit le magnifique Christ de Michel-Ange.
« Le curé actuel de Saint-Roch, M. l'abbé Olivier, qui n'avait pas trouvé la sépulture de Tabbé de l'Epée inscrite sur les anciens registres de l'église, nous a autorisés fort obligeamment, MM. le docteur Doumic, Forestier et moi, à descendre dans le caveau. Là, quel spectacle affreux s'est offert à nos regards I Plus de cercueil de plomb I De la poussière et quelques os épars , voilà tout ce qui reste d'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité! Nos cœurs se sont émus, et nous, les enfants de ce génie de charité, nous qui, sans lui, ne serions pas
L AB6Ë DU L'ÉPÉË. i»3
des hommes, nous venons vous conjurer d'au-' vrir les colonnes de votre journal à uniQ sov^r cription qui aurait pour but de réparer cet f^cXe de vandalisme. Nous faisons un appel, non-$ea* lemçnt à tous les sourds-muel^ de T univers, «^ c'est pour eux un devoir d'honneur , ih doiv^m se priver de pain pour donner un tombeau 9 leur père, — mais encore k toutes les êwi^ charitables, de quelque point du globe qu'elles viennent, à quelque opinion qu'elles se ralliant, quelque religion qu elles professent. L'appel 4e notre reconnaissance sera entendu , nous n'eft doutons pas. 11 n'est pas besoin d'énumérer ici les droits de labbé de l'Epée à cet acte de reconnaissance publique, ils sont dans vos bouches, hommes qui parlez, dans nos cœurs > à nous qui ne parlons pas. Il ne sera pas dit que, quand d'abondantes souscriptions afQuent de toute la France pour honorer le plus beau génie qui ait illustré notre scène (t), le Messie d'une des classes les plus maltraitées de la société sera l'objet de l'indifférence publique. Qui fecerit et docuerit bonum hic magnus vocabitur^ « celui qui aura fait et enseigné le bien, sera appelé grand. » (Saint Matthieu , v. 19.)
« Ne conviendrait-il pas aussi de placer deux inscriptions, mais en français et non en latin,
(i) Molière.
m L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
pour que tous les sourds-muets qui savent lire pussent les comprendre, Tune sur la maison qu'habita notre premier instituteur , rue des Moulins, n* 14, à Paris^ lieu où il recueillait les victimes de la nature marâtre , lieu où il mourut, l'autre sur la maison où il naquit, à Versailles, dans l'ancienne rue de Clagny, laquelle, depuis quelques mois seulement, porte le nom du grand homme.
« Recevez , Monsieur , par anticipation , nos remerciments à tous et l'assurance de ma considération personnelle.
« Ferdinand Berthier,
« Professeur sourd-muet à llnstitution des sourds-muets de Paris. »
Une commission se forme pour régulariser la souscription destinée à élever un monument à Tabbé de TÉpée. — M. Dupin aîné en accepte la présidence; M. Villemain consent à en faire partie. — Elle se compose, en outre, de MM. de Schonen , de Gérando, Chapuys- Montlaville , Gavé , l'abbé Olivier, Monglave, Nestor d'Andert, et de trois sourds-muets, Ferdinand Berthier, Forestier et Lenoir.— Regrets de M. de Chateaubriand et du premier président Séguier.— Première séance à Thôtel de la présidence de la Chambre. -— Remercîments des trois membres sourds-muets. — Projet de M. Victor Lenoir , architecte du gouvernement. — Voies et moyens : représentations à bénéfice, souscription de la famille royale. — Oii s'élèvera le monument? — On repousse la cour de l'Institution ; on préfère la chapelle SaintrNicolas, à Saint-Roch. — Organisation de la souscription. — Recherches à faire au Palais de Justice, à l'Hôtel de Ville , aux Archives nationales , sur le lieu de l'inhumation. — MM. Montlaville, Monglave etBerthier, délégués pour aller constater l'identité des restes découverts ou à découvrir.
il restait à former une commission chargée de surveiller et de diriger cette œuvre éminemment philanthropique.
Le U juin 1838> mon compatriote et ami, M. Chapuys-Montlaville, alors député de Saône-
et-Loire, aujourd'hui préfet de la Haute-Garonne, nous présenta, Lenoir, mon collègue à rinstitution nationale de Paris, Forestier et moi , à M. Dupin aîné , alors président de la Chambre des députés. Nous prîmes la liberté de lui offrir, au nom de nos frères, la présidence (1) de cette commission, et de lui soumettre une liste de membres dont nous avions l'intention de la composer. M. Dupin, avec cette rapidité d'émotion que chacun lui connaît, saisit la plume et écrivit : « J'accepte bien volontiers; c'est un honneur, un plaisir et un devoir. »
Le 13, M. Chapuys-Montlaville me chargea d'une lettre pour M. Yillemain. La voici, avec la réponse de l'illustre académicien :
« À Monsieur Yillemain.
« Les restes de l'abbé de l'Epée ont été découverts dans l'un des caveaux de Téglise Saint- Roch. Les sourds-muets brûlent d'élever un monument à la mémoire de leur père. Une commission a été proposée par eux. M. Dupin en a accepté la présidence. Ils désirent. Monsieur, que vous en fassiez partie, et je suis heureux qu'ils aient bien voulu me choisir pour être l'interprète de leur vœu et de leurs
(4) Voyez à la note la demande textuelle des mandataires sourds-muets» adressée à M. Dupin aine.
sentiments. C'est M, Berthier, président de la Société des sourds-muets, qui vous remettra cette lettre.
« Veuillez agréer, Monsieur, T hommage de mes sentiments les plus dévoués. »