JUL
L'âbbé de Saint-Pierre a beaucoup écrit ; il n'a pas laissé moins de trente à quarante volumes, et cependant on ne connaît plus guère que son nom et les titres de quelques-uns de ses ouvrages. A quoi tient cet oubli où sont tombées les œuvres d'un homme que les plus grands esprits du dix-huitième siècle considéraient à la fois comme un des plus beaux caractères qui aient honoré Thumanité, et comme un penseur de premier ordre, malgré ses inégalités et ses bizarreries? Le tond en a-t-il vieilli? Les idées et les plans de l'auteur du Projet de paix perpétuelle soni-ils devenus surannés? Sans doute toutes les parties de son œuvre n'étaient pas également capables de résister à l'action du temps; mais quelques-unes méritaient assurément d'être préservées de l'oubli. Non- seulement l'abbé de Saint-Pierre a été
l'apôtre le plus convaincu et le plus persévérant de la cause de la paix, mais encore il a laissé des aperçus de philosophie morale et des appréciations historiques dont le temps n'a pas diminué la valeur. Avant Bentham, il a reconnu et signalé le principe de Tutile, comme le seul étalon auquel il convienne de rapporter les doctrines et les actions des hommes pour en apprécier sainement le mérite. Avant Técole historique moderne, il a porté une main hardie sur le conventionalisme, qui dénature l'histoire; il a librement et sévèrement jugé Louis XIV, trop sévèrement peut-être, à une époque où il y avait péril à le faire, et il a subi avec une calme résignation la sentence que les courtisans et les panégyristes à gages du grand roi lui ont infligée pour le punir d'avoir profané leur idole. Voilà bien, à coup sûr, un bagage suffisant pour sauver une mémoire de l'oubli. Comment donc se fait-il que les œuvres de ce penseur, de ce philosophe, de ce moraliste, de cet homme de bien, qui était, à tant d'égards, supérieur à son siècle, soient aujourd'hui moins connues que celles du plus mince barbouilleur de vers? Hélas ! la faute en est un peu au digne abbé lui-même. Il écrivait trop., et, pour nous servir d'une expression qu'affectionnaient ses contemporains, en écrivant , il ne sacrifiait pas assez aux Grâces. Il avait surtout le défaut de se complaire dans des développements interminables, qu'il jugeait nécessaires pour faire pénétrer sa pensée au plus profond des esprits, et qui finissaient parla rendre fastidieuse. Sous
PRÉFACE. o
ce rapport encore, il ressemblait à Benlham; mais il n'eut point, comme l'illustre jurisconsulte anglais, la bonne fortune de rencontrer d'habiles interprètes de ses idées. Il lui aurait fallu un Etienne Dumont ou un John Bowring, ayant assez d'abnégation pour se faire son metteur en œuvre ou son teitititrier.
Après sa mort, quelques-uns de ses admirateurs voulurent charger Rousseau de le populariser en l'abrégeant. Jean-Jacques accepta un peu à l'étourdie cette mission pieuse , dans la croyance qu'elle conviendrait à un homme qui. « trouvant la peine de penser trop fatigante, aimait mieux éclaircir et pousser les idées des autres que d'en créer. » Mais Rousseau ne tarda pas à s'apercevoir que son génie n'avait ni la souplesse ni l'humilité nécessaires pour s'astreindre à une tâche qui, toute subalterne qu'elle fût, exigeait cependant des qualités de talent et surtout de caractère qu'il ne possédait point. Il abrégea le Traité de la paix perpétuelle et la Polysynodie, s'en tira mal pour avoir voulu trop y mettre du sien, et s'en dégoûta. 11 raconte avec beaucoup de charme dans ses Confessions cet épisode de sa vie littéraire :
« Une autre entreprise m'occupait davantage en ce moment : c'était l'extrait des ouvrages de l'abbé de Saint- Pierre. L'idée m'en avait été suggérée, depuis mon retour de Genève, par l'abbé deMably, non pas immédiatement, mais par l'entremise de madame Dupin, qui avait une sorte d'intérêt à me la faire adopter» Elle était une des
trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieux abbé de Saint-Pierre avait été l'enfant gâté ; et si elle n'avait pas eu décidément la préférence, elle l'avait partagée au moins avec madame d'Aiguillon. Elle conservait pour la mémoire du bon homme un respect et une affection qui faisaient honneur à tous deux, et son amour-propre eût été flatté de voir ressusciter par son secrétaire les ouvrages mort-nés de son ami. Ces mêmes ouvrages ne laissaient pas de contenir d'excellentes choses, mais si mal dites que la lecture en était difficile à soutenir ; et il est étonnant que l'abbé de Saint-Pierre, qui regardait ses lecteurs comme de grands enfants, leur parlât cependant comme à des hommes, par le peu de soin qu'il prenait de s'en faire écouter. C'était pour cela qu'on m'avait proposé ce travail comme utile en lui-même, et comme trcs-convenable à un homme laborieux en manœuvre, mais paresseux comme auteur, qui , trouvant la peine de penser très- fatigante, aimait mieux, en choses de son goût, éclaircir et pousser les idées d'un autre que d'en créer. D'ailleurs, en ne me bornant pas à la fonction de traducteur, il ne m'était pas défendu de penser quelquefois par moi-même, et je pouvais donner telle forme à mon ouvrage, que bien d'importantes vérités y passeraient, sous le manteau de l'abbé de Saint-Pierre, encore plus heureusement que sous le mien. L'entreprise, au reste, n'était pas légère : il ne s'agissait de rien moins que de lire, de méditer, d'extraire vingt-trois volumes diffus, confiis, pleins de longueurs, de redites, de petites
vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il en fallait pé* cher quelques-unes grandes, belles, et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail. Je l'aurais moimême souvent abandonnée si j'eusse honnêtement pu m'en dédire ; mais en recevant les manuscrits de Tabbé, qui me furent donnés par son neveu, le comte de Saint- Pierre, à la sollicitation de Saint-Lambert, je m'étais en quelque sorte engagé jd'en faire usage, et il fallait ou les rendre ou tâcher d'en tirer parti. C'étail dans cette dernière intention que j'avais apporté ces manuscrits à l'Ermitage, et c'était là le premier ouvrage auquel je comptais donner mes loisirs.
c( Je croyais avoir des trésors dans les manuscrits que m'avait donnés le comte de Saint-Pierre. Kn les examinant, je vis que ce n'était presque que le recueil des ouvrages imprimés de son oncle, annotés et corrigés de sa main, avec quelques autres petites pièces qui n'avaient pas vu le jour. Je me confirmai par ses écrits de morale dans l'idée que m'avaient donnée quelques lettres de lui que madame de Créqui m'avait montrées, qu'il avait beaucoup plus d'esprit que je n'avais cru; mais l'examen approfondi de ses ouvrages de politique ne me montra que des vues superficielles, des projets utiles, mais impraticables, par l'idée dont l'auteur n'a jamais pu sortir, que les hommes se conduisaient par leurs lumières plutôt que par leurs passions. La haute opinion qu'il avait des connaissances modernes lui avait fait
adopter ce faux principe de la raison perfectionnée, base de tous les établissements qu'il proposait et source de tous ses sophismes politiques. Cet homme rare, Thonneur de son siiècle et de son espèce, et le seul peut-être, depuis l'existence du genre humain, qui n*eût d'autre passion que celle de la raison, ne fit cependant que marcher d'erreur en erreur, dans tous ses systèmes, pour avoir voulu rendre les hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels qu'ils sont et qu'ils continueront d'être. Il n'a travaillé que pour des êtres imaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.
« Tout cela vu, je me trouvai dans quelque embarras sur la forme à donner à mon ouvrage. Passer à l'auteur ses visions, c'était ne rien faire d'utile ; les réfuter à la rigueur était faire une chose malhonnête, puisque le dépôt de ses manuscrits, que j'avais accepté et même demandé, m'imposait l'obligation d'en traiter honorablement l'auteur. Je pris enfin le parti qui me parut le plus décent, le plus judicieux et le plus utile : ce fut de donner séparément les idées de l'auteur et les miennes, et, pour cela, d'entrer dans ses vues, de les éclaircir, de les étudier, et de ne rien épargner pour leur faire valoir tout leur prix.
« Mon ouvrage devait donc être composé de deux parties absolument séparées : l'une destinée à exposer, de la façon que je viens dédire, les divers projets de l'auteur. Dans l'autre, qui ne devait paraître qu'après que la première aurait fait son effet, j'aurais porté mon jugement
sur ces mêmes projets : ce qui , je Tavoue, eût pu les exposer quelquefois au sort du sonnet du Misanthrope. A- la tête de tout l'ouvrage devait être une vie de Tauteur, pour laquelle j'avais ramassé d'assez bons matériaux que je me flattais de ne pas gâter en les employant. J'avais un peu vu l'abbé de Saint-Pierre dans sa vieillesse, et la vénération que j'avais pour sa mémoire m'était garant qu'à tout prendre M. le comte ne serait pas mécontent de la manière dont j'aurais traité son parent. Je fis mon essai sur la Paix perpétuelle ^ le plus considérable et le plus travaillé de tous les ouvrages qui composaient ce recueil ; et, avant de me livrer à mes réflexions, j'eus le courage de lire absolument tout ce que l'abbé avait écrit sur ce beau sujet, sans jamais me rebuter par ses longueurs et par ses redites. Le public a vu ces extraits ; ainsi je n'ai rien à en dire. Quant au jugement que j'en ai porté, il n'a point été imprimé , et j'ignore s'il le sera jamais ; mais il fut fait en même temps que l'extrait. Je passai de là à la Polysynodie^ ou Pluralité des conseils ; ouvrage fait sous le régent pour favoriser l'administration qu'il avait choisie, et qui fit chasser de l'Académie française l'abbé de Saint-Pierre, pour quelques traits contre l'administration précédente, dont la duchesse du Maine et le cardinal de Polignac furent fâchés. J'achevai ce travail comme le précédent, tant le jugement que l'extrait; mais je m'en tins là, sans vouloir continuer cette entreprise, que je n'aurais pas dû commencer.
« La réflexion qui m'y fit renoncer se présente d'elle-
même, et il était étonnant qu'elle ne me fût pas venue plus loi. La plupart des écrits de l'abbé de Saint-Pierre étaient ou contenaient des observations critiques sur quelques parties du gouvernement de France, et il y en avait même de si libres qu'il était heureux pour lui de les avoir faites impunément. Mais dans les bureaux des ministres on avait de tout temps regardé l'abbé de Saint- Pierre comme une espèce de prédicateur plutôt que comme un vrai politique, et on le laissait dire tout à son aise, parce qu'on voyait bien que personne ne l'écoutait. Si j'étais parvenu à le faire écouter, le cas eût été différent. H était Français, je ne l'étais pas; et, en ra'avisant de répéter ses censures, quoique sous son nom, je m'exposais à me faire demander un peu rudement, mais sans injustice, de quoi je me mêlais. Heureusement, avant d'aller plus loin, je vis la prise que j'allais donner sur moi, et me retirai bien vite. Je savais que, vivant seul au milieu des hommes, et d'hommes tous plus puissants que moi, je ne pouvais jamais, de quelque façon que je m'y prisse, me mettre à l'abri du mal qu'ils voudraient me faire. 11 n'y avait qu'une chose en cela qui dépendît de moi : c'était de faire en sorte, au moins, que quand ils m'en voudraient faire ils ne le pussent qu'injustement. Cette maxime, qui me fit abandonner l'abbé de Saint-Pierre, m'a fait souvent renoncer à des projets beaucoup plus chéris. Ces gens, toujours prompts à faire un crime de l'adversité, seraient bien surpris s'ils savaient tous les soins que j'ai pris en ma vie pour qu'on
ne pût jamais me dire avec vérité dans mes malheurs : Tu les as bien mérités^. »
Ailleurs, dans Y Avertissement placé en tête de Y Extrait de la paix perpétuelle, Rousseau dit simplement : « Apres quelque essai de ce travail, je vis qu il ne m'était pas propre et que je n'y réussirais point. » Ceci nous paraît plus véridique.
Quoi qu'il en soit, l'abbé de Saint-Pierre n'eut point d'abréviateur, car personne ne songea plus à se charger d'une tâche dont Rousseau ne s'était point tiré. Ses œuvres, qui rebutaient déjà ses contemporains par leurs longueurs, rebutèrent bien davantage encore les générations affairées qui suivirent. On ne les lisait guère au dix-huitième siècle ; on ne les lit plus du tout aujourd'hui.
Cependant, à côté d'idées surannées et de plans impraticables, elles contiennent des conceptions utiles et originales qu'il serait regrettable de laisser périr. Nous avons cru, en conséquence, qu'on nous saurait gré de reprendre la tâche abandonnée par Rousseau, en donnant un abrégé des œuvres de l'auteur du Projet de paix perpétuelle. Nous nous sommes attaché , au surplus, à simplifier ce travail autant que notre illustre devancier l'avait compliqué, en nous gardant^ par exemple, de substituer notre pensée à celle de l'auteur. Nous nous sommes borné à analyser ce qui nous a paru trop
* Confessions f liv. IX.
long et à émonder ce qui nous a paru trop touffo, en conservant religieusement le fond des idées et, autant que possible même , la forme qui leur servait d'enveloppe. Nous n'avons été impitoyable que pour Forthographe, le système que le bon abbé voulait faire adopter, et dont le célèbre M. Marie est devenu plus tard le coryphée, n'ayant décidément pas prévalu. Nous écrivons donc ouvrage, au lieu de ouoraje ; maison, au lieu de maizon, etc., et nous espérons que cette infidélité sera la seule que les mânes du bon abbé auront à nous repfocher.
Le 5 mai 1718, l'enceinte ordinairement si paisible de l'Académie française présentait le spectacle d'une agitation presque tumultueuse. Il y avait dans les coulofrs forcée allées et venues. Dans l'intérieur, des discussions animées étaient engagées, et les physionomies les plus placides portaient l'empreinte d'une vive émotion. Sur les unes, on lisait la stupéfaction et cette horreur muette que cause aux âmes timides la révélation d un attentat inouï; sur les autres, l'indignation et la colère. De quoi donc s'agissait-il? Oh! il s'agissait, en eft'et, d'un crime sans exemple, d'un attentai inouï. Pour la première fois, depuis la fondation de la docte assemblée, un académicien, manquant à tous ses devoirs, méconnaissant toutes les traditions officielles, oubliant tout décorum, avait osé juger librement un souverain protecteur de l'Académie. Pour la première fois, un académicien avait osé faire acte d'indépendance.
Cet audacieux, ce libertin, on dirait aujourd'hui ce libre pmsetiry qui voyait dans l'Académie autre chose qu'une
manufacture royale de panégyriques et une succursale littéraire des antichambres de Versailles, était Tabbélrénée Gastel de Saint-Pierre, et le souverain qu'il avait jugé sans flatterie était Louis XIV. Frappé, comme la Bruyère, Vauban et Fénelon, de la misérable situation de la France, que la guerre et les fastueuses dépenses de Versailles avaient réduite aux plus désolantes extrémités, peu ébloui du faux éclat d'une gloire achetée au prix des souffrances du peuple, il n'avait pas craint de refuser à Louis XIV le surnom de Grand.
(( On pourra bien, disait-il, lui donner le surnom de Louis le Puissant, de Louis le Redoutable (car nul de ses prédécesseurs n'a été si puissant et ne s'est tant fait redouter); mais les moins habiles ne lui donneront jamais le surnom de Louis le Grand tout court et ne confondront jamais la grande puissance avec la véritable grandeur. G'est que cette grande puissance, à moins qu'elle n'ait été employée à procurer de grands bienfaits aux hommes en général, et aux sujets et aux voisins en particulier, ne fera jamais un homme fort estimable. En un mot, la grande puissance seule ne fera jamais un grand homme. »
Que l'on juge du scandale que dut causer un tel langage au sein d'une compagnie dojit la plus importante occupation, pendant soixante années, avait été d'inventer de nouvelles formules pour louer le grand roi; qui avait épuisé les ressources de la mythologie et de l'antiquité classique pour trouver des allégories et des comparaisons dignes de ce demi-dieu mortel, et pour commenter sa devise plus orgueilleuse qu'intelligible : isec pluribos impar.
Même après la mort du roi-soleil, toute critique des actes de ce monarque, qu'elle était accoutumée de si longue main à encenser, devait donc sembler blasphématoire à l'Académie. Elle résolut de faire un exemple en chassant
de son sein le blasphémateur. Le cardinal de Polignac, qui avait été exilé par Louis XIV, à cause du mauvais succès de ses négociations en Pologne, voulant montrer qu'il sacrifiait ses injures personnelles à la gloire du monarque, se chargea de dénoncer le contempteur des merveilles du grand règne. Le 28 avril 1718, il déféra à l'Académie le Traité de la polysynodiey où Louis XIV se trouvait si librement jugé, en demandant justice contre l'auteur. Le cardinal de Polignac faisait remarquer, à l'appui de son accusation, que déjà, dans un Mémoire sur la taille proportionnelle y l'abbé de Saint-Pierre avait hasardé des expressions peu flatteuses pour la mémoire du grand roi; qu'averti alors de ne plus retomber dans la même faute, il n'avait tenu aucun compte de cette admonition bienveillante; qu'il venait, au contraire, de redoubler ses outrages. En conséquence, le cardinal de Polignac demandait que le coupable fût exclu de l'Académie.
Voilà pourquoi la séance du 5 mai 1 7f 8 présentait le spectacle d'une agitation inusitée. C'est que l'Académie avait à statuer, ce jour-là, sur la demande d'exclusion faite huit jours auparavant par le cardinal. Dans l'intervalle, l'abbé de Saint-Pierre avait été vivement sollicité d'apaiser l'Académie, en faisant amende honorable à la mémoire du grand roi; mais l'abbé avait dans le caractère quelque chose de naïf et de tenace qui désespérait les solHciteurs. 11 était convaincu qu'il avait jugé Louis XIV conformément à la justice, et il lui répugnait d'acheter la conservation de son fauteuil au prix d'une palinodie. Il se contenta donc d'écrire au chanceher de l'Académie, qui était alors le cardinal de Fleury, pour demander à être entendu. Il écrivit aussi au régent pour se justifier; mais sa justification était au moins originale : il se bornait à dire qu'il n'avait pas
U BIOGRAPUIE
cru, en conscience, pouvoir parler de Louis XIV autrement qu'il n'avait fait. C'était aggraver son tort et rendre sa condamnation inévitable.
Le cardinal de Fleury, en sa double qualité de chancelier de l'Académie et de précepteur du roi régnant, emploi qui lui avait été confié par Louis XIV, fut chargé de jeter la première pierre au coupable. Il le fit en se servant du langage que réclamait la circonstance.
« Je regarde, dit-il, Taffaire sur laquelle nous allons opiner comme la plus importante qui ait occupé jusqu'ici la compagnie. Ce n'est point de la gloire du feu roi dont il s'agit, elle se soutiendra bien sans nous, et la postérité lui rendra justice, quand même nous ne la lui ferions pas dans la persoime d'un de nos confrères qui a eu la témérité d'attaquer sa mémoire dans des écrits qu'il a avoué être de lui. Je fais profession d'honorer sa famille, et elle mérite de l'être par tous les honnêtes gens; mais, quand il s'agit de l'honneur du coi^s, on ne serait pas digne d'en être si on lui préférait les amitiés et les liaisons particulières. Permettez-moi donc, s'il vous plaît, messieurs, de faire quelques réflexions sur celte affaire, que vous aurez sûrement faites avant moi. Nous avions imposé la loi à tous ceux qui étaient reçus dans la compagnie de faire l'éloge du feu roi, et ce prince a été pendant cinquante ans le sujet de tous nos panégyriques. Un de nos confrères a la hardiesse de venir démentir pour la seconde fois, à la face du public, les justes louanges que nous lui avons si longtemps données. Si nous laissons cette hardiesse impunie, n'aura-t-on pas raison de dire qne les plumes de l'Académie sont des plumes vénales, consacrées à la fortune et à l'intérêt, et que les louanges qu'elle donne ne durent qu'autant que la vie des princes qu*elte loue. »
DE f/ABBÉ DE SAINT-PIERRE. 1.5
II était clair, en effet, que le jugement rigoureux que l'abbé de Saint- Pierre avait porté sur Louis XIV renfermait la condamnation implicite de ses panégyristes officiels. Or ceux-ci remplissaient l'Académie, et, comme le leur faisait habilement remarquer le chancelier, absoudre le détracteur du grand roi, c'était se condamner eux-mêmes, en convenant qu'ils l'avaient loué plus que de raison. Le chancelier faisait remarquer ensuite à l'Académie qu'elle avait banni de son sein, à l'unanimité, Furetiére, qui l'avait attaquée, et qu'elle ne pouvait se montrer' moins touchée des offenses faites à son protecteur que de celles qui lui avaient été faites à elle-même.
« J'ose même avancer, concluait-il, qu'il serait honteux
à nous de délibérer là-dessus, et que la manière la plus
convenable et la plus noble de montrer notre zélé serait
* de rayer par une acclamation unanime ce confrère du ca -
talogue des académiciens. »
Après ce discours, Sacy lut la lettre que l'abbé de Saint- Pierre avait écrite au chancelier pour demander à être entendu. Mais le cardinal de Polignac, qui avait donné pendant cette lecture toutes les marques de la plus vive impatience, s'empressa d'en détruire Teffet en prononçant un réquisitoire des plus véhéments contre le téméraire accusateur du monarque tout-puissant que l'Académie avait encensé pendant un demi-siècle.
« Si l'abbé de Saint-Pierre, dit-il, était tombé pour la première fois dans la faute énorme dont toute l'Académie est si justement indignée, on pourrait écouter de sa part, non des justifications, mais des témoignages sincères de son repentir. Ce qu'on vient de lire, messieurs, est plutôt une apologie de sa conduite qu'un aveu de son égarement; il persiste à soutenir qu'il n'est point coupable; et cette opi-
niâtreté à poursuivre en toute occasion la mémoire du feu roi lui paraît si peu criminelle, qu'il n'en laisse pas seulement espérer la correction. Comment nous en flatterionsnous, puisque c'est une rechute, au mépris de la réprimande qu'on lui fit, de l'indulgence que l'Académie voulut bien avoir pour lui, et de ses propres engagements? Vous vous en souvenez, messieurs, il nous avait promis, d'une manière très- positive, qu'il en profiterait à l'avenir. Au lieu de se rétracter, comme il était de son devoir, et comme il en avait donné l'espérance, au lieu de réparer dans quelque ouvrage le tort qu'il s'était fait à lui-même aussi bien qu'à nous, son acharnement le porte à publier de nouvelles calomnies contre ce grand roi que nous avons toujours fait profession d'admirer et de célébrer par nos éloges. L'abbé de Saint-Pierre se sépare aujourd'hui de tous ses confrères, comme pour donner là-dessus un démenti solennel. Il ou- ' blie, en outrageant son maître, et les grâces qu'il en a reçues et le respect qu'il doit, non-seulement au roi, mais au régent. Le caractère royal, toujours le même, ne cesse jamais d'être l'objet de notre vénération la plus profonde, et quand on ose l'insulter, on attaque également et ceux qui le portent et ceux qui sont dépositaires de l'autorité qui l'accompagne.
« Quand le feu roi voulut bien ajouter à tous ses titres si glorieux celui de notre protecteur, il mit, pour ainsi dire, entre nos mains le dépôt de sa gloire. Quels remercîments ne lui fimes-nous point de ce qu'il nous avait jugés dignes d'un si grand honneur? Était-ce pour participer un jour, par une indigne tolérance, au crime de ceux qui tâcheraient de couvrir sa mémoire d'ignominie? Vous avez frémi, messieurs, à la lecture que je vous ai faite de quelques-uns des articles odieux dont ce livre est rempli. A peine avez-vous
pu attendre qu'elle fût achevée; vous avez senti votre devoir, vos cœurs se sont déclarés; il ne s'agit plus que d'expliquer votre jugement. Je sais qu'il y en a parmi vous, messieurs, qui, sans disconvenir de l'énormité de la faute, sont touchés de compassion pour le coupable, et dont la justice est balancée par l'amitié personneUe qu'ils ont pour lui. Mais enfin nous avons nos règles ; elles disent qu'un académicien qui offense l'honneur de ses confrères perdra sa place irrémissiblement. Le feu roi n'est-il pas plus que tous nos confrères ensemble? En un mot, il est d'une nécessité absolue que cette aventure fasse un vide dans l'Académie. Qui de nous pourrait se croire permis de s'asseoir dans ce lieu avec celui qui n'a pas craint de calomnier indignement notre protecteur, notre bienfaiteur et notre roi? »
Sous l'influence de ce réquisitoire, l'Académie refusa d'entendre l'accusé. Quelques voix timides s'élevèrent cependant pour lui faire obtenir cette faveur. Mais, dit d'Alembert, l'Académie prétendit que sa lettre au régent aggravait sa faute au lieu de la diminuer; que, si l'accusé n'avait pas changé d'avis depuis qu'il avait écrit cette lettre, il ne fallait pas lui fournir l'occasion de venir en pleine séance ajouter de nouvelles insultes à celles dont il avait déjà flétri le nom révéré de Louis le Grand; qu'enfin l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre était un corps de délit existant et suffisant, qui dispensait d'entendre l'auteur avant de le juger. On alla donc aux voix, et personne n'osa se prononcer en faveur de l'abbé. Cependant l'Académie, pour laisser à ses membres au moins l'apparence de la liberté, décida que le vote aurait lieu au scrutin secret. On ne trouva qu'une seule boule blanche dans l'urne. C'était celle de Fontenelle.
Le régent, dit encore d'Alembert, quoiqu'il aimât beaucoup l'abbé de Saint-Pierre, quoiqu'on l'accusât même de
penser comme lui sur Louis XIV, ne crut pas devoir annuler la délibération de l'Académie. Il se contenta de faire observer que, l'Académie n'ayant pas nommé de successeur à Furetière après son exclusion, il lui paraissait juste de ne pas traiter plus mal le membre qu'elle venait d'exclure, et d'attendre sa mort pour remplir sa place.
Dix-huit mois plus tard, Taffaire étant un peu oubliée et le scandale apaisé, l'abbé de Saint-Pierre demanda de nouveau à être entendu. Le directeur et le chancelier étant alors deux hommes de lettres, MM. de Boze et de la Motte, il espérait, dit d'Alembert, les trouver plus favorables à sa demande que les académiciens de cour qui présidaient l'Académie à l'époque de son exclusion. Mais l'Académie n'osa pas prononcer sur une si grosse affaire avant d'avoir pris les ordres du duc d'Orléans. Celui-ci, qui craignait apparemment que la réhabilitation de l'abbé ne lui fût imputée comme un manque de respect envers la mémoire de Louis XIV, reçut la députation de l'Académie avec une impatience visible, et il la congédia en exprimant son mécontentement de ce que « l'on avait encore invoqué son nom dans cette affaire, dont il ne voulait plus qu'on lui parlât et dont il voulait encore moins se mêler. » L'abbé se trouva ainsi exclu d'une manière irrémissible. Il n'en garda pourtant pas rancune à l'Académie; car il continua, comme par le passé, à lui envoyer ses œuvres *. A sa mort, l'Académie,
* Voici la lettre vraiment admirable que l'abbé de Saint-Pierre écrivit à Sacy, le lendemain même du jour où l'Académie avait prononcé son exclusion.
« 6 mai 1718, Palais-Royal.
« Je vous supplie, monsieur, de marquer de ma part à la compagnie que je ressens fort la perte que je fais d'être privé désormais de Thon-
qui avait refusé de faire un service pour Furetière, délibéra pour savoir si elle userait de la même rigueur à Tégard de l'abbé de Saint-Pierre. Le parti de Findulgence et de l'oubli des injures triompha cette fois, et les honneurs funéraires ftirent rendus à l'académicien exclu. Mais il n'en fut pas de même pour les honneurs académiques. A la sollicitation de l'évêque de Mirepoix, précepteur des enfants de France, on défendit à Maupertuis, qui hérita du fauteuil de l'abbé de Saint-Pierre, de faire l'éloge de son prédécesseur. Cet interdit ne fut levé que trente -deux ans plus tard. D'Alembert obtint, alors seulement, l'autorisation de combler cfette lacunendes éloges académiques et de payer au courageux prédécesseur de Maupertuis le tribut d'hommages que les panégyristes de Louis XIV lui avaient refusé. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que d'Alembert s'acquitta de sa tâche avec son esprit et son tact accoutumés. Il sut réhabiliter la
neur et du plaisir d'assisler aux assemblées. Vous savez, monsieur, par les démarches que j'ai faites, combien je désirais d'éviter cette perte; mais je vous supplie de témoigner en même temps à mes anciens con- Trères que je ressens encore plus la peine que mon imprudence leur a fait souffrir.
« Je vous supplie encore, monsieur, de les prier de ma part de me pardonner le dépkisir que je leur ai causé ; et que je leur ai pardonné le grand tort qu'ils m'ont fait : et que, si j'éUiis jamais en pouvoir de rendre service à ceux même qui ont paru le plus animés et qui ont le plus penché à b sévérité, j'en saisirais les occasions avec joie. Je n'ai point de meilleure preuve de la sincérité de mes sentiments que la confiance avec Inquelle je m'adresserais à eux si j'avais besoin de leur secours. La raison et la religion m'inspirent ces sentiments, et je crois que vous me connaissez assez pour en pouvoir répondre. J'ai prié mes amis de parler dans le même sens aux autres personnes que l'on m'a dit que j'ai ofl'ensées incessamment.
« Je m'en vais à la campagne de peur que l'on ne me fasse parler oontre mes véritables sentiments, et j'ai besoin de calme et de repos. »
victime du cardinal de Polignac, sans humilier la docte compagnie qui Tavait exclu de son sein.
Esquissons maintenant la biographie de 1 homme qui eut le courage de protester seul, publiquement, contre l'adoration posthume d'un monarque dont l'ambition et la vanité avaient, après des triomphes plus éclatants que solides, mis la France à deux doigts de sa ruine; racontons la vie de cet académicien qui, placé entre sa conscience et son fauteuil, n'hésita pas un instant, et préféra , au grand étonnement de ses contemporains, sans parler de la postérité, la vérité à l'Académie.
Giiarles-Irénée Castel, abré de Saikt-Pierre, na^iuit le • 18 février 1658, au château de Saint- Pierre-Église, près de Barfleur, en Normandie. Charles Castel, son père, était bailli du Cotentin et gouverneur de Valogne. Sa famille était al* liée à celle du maréchal de Villars. 11 fit ses premières études au collège de Caen, où il se lia avec Varignon, qui devint plus tard un mathématicien célèbre. Varignon était pauvre. Le jeune de Saint Pierre n'était pas bien riche, car son revenu ne dépassait pas dix-huit cents livres. Néanmoins, il voulut emmener son ami à Paris, où il se rendit pour cultiver les sciences et les lettres, conformément à sa vocation, après avoir embrassé l'état ecclésiastique pour obéir aux vœux de ses parenls. Il loua une petite maison au faubourg Saint-Jacques, et il y donna un appartement à Varignon. Par un surcroît de délicatesse, il voulut même lui assurer une pension de trois cents livres, afin de lui permettre d'aller vivre à sa guise quand les liens de l'amitié lui paraîtraient gênants. (( Je ne vous donne pas, lui dit-il, une pension, mais un contrat, afin que vous ne soyez pas dans ma dépendance et que vous puissiez me quitter pour aller vivre ailleurs quand vous commencerez à
vous ennuyer de moi. » A Tabbé de Saint-Pierre et à Varignon se joignirent Fontenelle et Tabbé Vertot, et celte petite société s'occupait tour à tour des sciences exactes, de la philosophie et des belles-lettres. « Nous parlions à nous quatre, dit Fontenelle, une bonne partie des différentes langues de Tempire des lettres, et les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les académies. » Les quelques années que labbé de Saint- Pierre passa dans sa cabane du faubourg Saint-Jacques, comme il se plaisait à la nommer, furent presque entièrement consacrées à 1 étude. Il se passionna d'abord pour la physique, et, plus tard, il s'en félicitait beaucoup, prétendant qu'il avait dû, en grande partie, à cette étude, les allures positives de son esprit.
« J'allais, dit-il, aux cours d'anatomie de feu M. du Verney. J'allais aux cours de chimie de feu M. Lemery. J'allais à diverses conférences de physique chez M. de Launai, chez M. l'abbé Bourdelot, et chez d'autres. Je hsais les meilleurs ouvrages. J'allais consulter le feu père Malebranche, et lui faire des objections sur quelques endroits de ses ouvrages. J'avais des camarades avec lesquels Je disputais souvent, à la promenade, sur ces matières. Je crois devoir à ces exercices l'habitude à l'application, la docilité à tout écouter, à tout examiner, la facilité à changer d'opinion quand j'en apercevais une plus vraisemblable, la fermeté à garder mon opinion tant que je ne trouvais rien de plus vraisemblable. Je me plaisais à cette étude. Mais une pensée de Pascal me fît estimer davantage l'étude de la morale, et ensuite la comparaison de l'utilité des bons livres de morale avec l'utilité des bons règlements et des bons établissements me fit préférer l'étude de la science du gouvernement à l'étude de la morale, et si j'y ai acquis quelques connaissances utiles, je crois les devoir à ces trois ou quatre années
n nrowiAPHiE
d'exercices de mon esprit dans l'étude de la physique *. » Cette étude des sciences physiques et mathématiques laissa, en effet, dans l'esprit de l'abbé de Saint-Pierre, les traces les plus profondes. Peut-être même eut-il le tort de trop vouloir appliquer leurs procédés aux sciences philosophiques, en soumettant celles-ci à des formules rigoureuses, qu'elles ne comportent pas toujours. Non qu'elles soient, en réalité, moins positives, moins exactes même, que les sciences physiques : mais il y a dans leurs éléments une telle diversité et une telle mobilité, qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de les fixer dans une formule mathématique. On peut analyser assez exactement un caillou et calculer avec précision une force mécanique; mais les plus minutieux inventaires que l'on ait dressés des facultés de l'homme sont, à coup sûr, fort incomplets, et nous ne sachions pas qu'on ait jusqu'à présent inventé un dynamomètre moral. Néamnoins l'abbé de Saint-Pierre gagna à l'étude des sciences physiques l'excellente habitude de chercher, en toutes choses, des données positives, et c'est ainsi qu'avant Bentham il prit pour boussole, en morale et en politique, le principe de l'utilité, qu'il assujettit, comme le fit plus tard l'illustre philosophe et jurisconsulte anglais, aux ^règles du calcul. Avant Bentham, il mérita, comme nous le verrons, le titre de père de l'école utilitaire.
En 1695, ses relations de famille beaucoup plus encore que ses études sérieuses et son mérite littéraire lui ouvrirent les portes de l'Académie française. Il y remplaça Bergeret, secrétaire de la chambre et du cabinet du roi. En ce temps-là, les discours de réception des académiciens n'étaient guère que des ampUfications banales sur un thème
' Projet pour des conférences sur la physique.
obligé. L'abbé de SaiDi-Pierre, qui commençait déjà à rapporter toutes ses actions à la mesure de l'utile, ne crut pas devoir s'occuper longuement du sien. 11 n'y consacra que quatre heures. Comme on l'engageait à y mettre un peu plus de temps : « Ces sortes de discours, répondît-il, ne méritent pas, pour l'utilité dont ils sont à l'État, plus de deux heures de temps; j'y en ai mis quatre, et cela est fort honnête. »
En vertu de la même règle de conduite, il se préoccupait beaucoup plus, dans ses écrits, du fond que de la forme. « Devenu, dit d'Alembert, membre d'une compagnie dont l'objet principal est la perfection du style, il ne se crut pas obligé pour cela de donner plus de soin à sa manière d'é crire; il composa beaucoup d'ouvrages dans lesquels, uniquement occupé du fond, qu'il croyait excellent, il négligeait absolument la forme. Ce n'est pas qu'il n'en connût le prix, et qu'il n'en sentît même la nécessité pour se procurer plus de lecteurs; mais il ne se croyait pas le talent d'orner ce qu'il avait à dire, et il ne voulait pas forcer la nature, craignant que les efforts inutiles qu'il ferait pour la dompter ne fussent autant de moments perdus pour ses spéculations morales et politiques. » Entendant un jour une femme aimable s'exprimer avec beaucoup de grâce sur un sujet frivole : « Quel dommage, dit-il, qu'elle n'écrive pas ce « que je pense ! » Cette négligence, provoquée par le désir d'économiser du temps, était, il faut l'avouer, assez mal entendue. Si l'abbé de Saint-Pierre s'était donné la peine d'écrire d'une manière plus agréable, on l'aurait lu davantage, et, en admettant même qu'il eût mis au jour moins d'idées, celles qu'il aurait produites se seraient plus aisément et plus généralement propagées. Au simple point de vue de l'utihté, l'auteur du Projet de paix perpétuelle
n'aurait donc pas perdu son temps en soignant quelque peu son style. Il l'aurait d'autant moins perdu, qu'il possédait deux des plus belles qualités de l'écrivain : le naturel et la clarté. Ses deux défauts étaient la monotonie et les redites. Il se répétait d'une manière fatigante. Chez lui, à la vérité, c'était système. 11 était d'avis que les choses ne se gravent bien dans l'esprit qu'à force d'être répétées. « Je trouve, « lui disait quelqu'un, d'excellentes choses dans vos écrits, « mais elles y sont trop répétées. — Indiquez-m'en quel- « ques-unes, je vous prie ? » Comme son interlocuteur lui en citait plusieurs : « Vous les avez donc retenues, lui dit-il, « voilà pourquoi je les ai répétées, et j'ai bienfait, sans cela « vous ne vous en souviendriez plus. » Ce système a du bon, sans doute, et les vieux maîtres de l'art oratoire font remarquer, avec raison, que des répétitions bien ménagées fortilient et éclairent le discours. Mais encore n'en faut-il pas abuser, surtout dans la parole écrite, ou du moins fautil prendre soin, en répétant ime idée, de varier la forme sous laquelle on la présente. Or cet artifice élémentaire de style, l'abbé de Saint-Pierre le négligeait absolument. H reproduisait vingt fois, dans un livre ou dans une brochure, les mêmes idées exprimées dans les mêmes termes, ce qui en rendait la lecture des plus fastidieuses. Peut-être, à la vérité, retenait-on mieux ce qu'on y trouvait; mais, comme on redoutait la fatigue de les lire, l'utilité que l'auteur attribuait à son système de répétitions en demeurait fort compromise. Ce système était excellent pour faire retenir, mais il ne valait rien pour faire lire; voilà à quoi notre digne abbé n'avait pas pris garde, et voilà pourquoi ses ouvrages n'obtinrent jamais la popularité qu'ils méritaient à bien des égards.
Cette même négligence qu'il mettait dans la composi-
tion de ses livres se retrouvait aussi dans sa conversation. 11 passait pour ennuyeux dans la bonne compagnie, que ses relations de famille lui avaient ouverte; mais on sait que la bonne compagnie s^ennuie aisément des choses sérieuses. Pour les lui faire goûter, il aurait fallu plus d'esprit que n'en avait Tabbé de Saint-Pierre. Aussi se taisait-il souvent, et à ceux qui lui demandaient les motifs de son silence, il répondait avec une exquise bonhomie : « Quand j'écris, personne n'est forcé de me lire; mais ceux que je voudrais forcer à m'écouter se contraindraient pour en faire au moins semblant, et c'est une gêne que je leur épargne autant que je puis. » dépendant il n'était pas dépourvu d'agrément dans l'esprit, et il avait, en outre, le tact assez rare de ne parler que des choses qu'il connaissait bien. « Outre ses connaissances politiques, qui étaient fort étendues, dit l'auteur de son Éloge, il avait dans la tête beaucoup de faits et d'anecdotes, les contait bien quoique trèssimplement, et surtout avec la plus exacte vérité; car il se serait fait scrupule d'en altérer la moindre circonstance, même pour y ajouter plus d'agrément ou d'intérêt. « On cf n'est pas, disait il, obligé d'amuser; mais on lest de ne « tromper personne. » Ceux qui avaient la patience et l'équité de l'entendre ne s'en repentaient pas, et se trouvaient souvent payés, sans s'y être attendus, de l'effort de courage qu'ils croyaient avoir fait. Une femme de beaucoup d'esprit, ayant eu avec lui un long entretien sur des matières sérieuses, en sortit si contente qu'elle ne put s'empêcher de lui marquer tout le plaisir qu'elle venait d'avoir. « Je suis, « répondit le modeste philosophe, un mauvais instrument « dont vous avez bien joué. » D'Alembert rapporte encore quelques autres traits qui attestent que son esprit ne man. quait ni de vivacité ni de pittoresque. « Une femme qu'il
^if> BIOGRAPHIE
voyait souvent possédait à un degré supérieur le talent de parler avec imagination et avec grâce, pourvu qu'on la laissât parler seute et longtemps ; mais elle perdait ce talent dès qu'il fallait converser, et que le monologue, où elle excellait, se changeait en dialogue/On demanda à Tabbé de Saint-Pierre ce qu'il pensait d'elle. « Je trouve, répondit-il, « qu'elle danse bien, mais qu'elle ne sait pas marcher. » 11 applaudissait au mot d'une autre femme sur un discours qu'elle venait d'entendre. « Qu'il y a d'esprit là dedans, lui « disait un des auditeurs. — 11 y en a tant, répondit-elle, « que je n'y ai point vu de corps. » Se trouvant à Versailles, où l'appelait sa place de premier aumônier de madame la duchesse d'Orléans, il fiit rencontré par un évêque qui lui dit, croyant faire une excellente épigramme : « Quel séjour « pour un philosophe! — Pensez vous, répliqua-t-il, qu'il « vaille mieux pour un évêque ! »
Celte charge de premier aumônier de madame la duchesse d'Orléans, l'abbé de Saint-Pierre l'acheta en 170â. La duchesse parut satisfaite de son aumônier philosophe ; car elle lui procura le bénéfice de l'abbaye de Tiron, possédé auparavant par le poète Desportes, et qui augmenta sensiblement son aisance. En 1712, l'abbé de Polignac l'emmena au congrès d'Utrecht, où les difficultés que rencontrait la conclusion de la paix lui suggérèrent l'idée de son fameux Projet de paix pe)yéttielle. Mais il ne paraît avoir fait aucune tentative pour se mêler à la vie active des affaires. C'était, en effet, un homme de pensée, et nullement un homme d'exécution. 11 était doué du génie de l'invention dans la sphère des sciences morales et politiques, et il passait sa vie à imaginer des combinaisons pour améliorer l'organisation politique et l'éducation morale de la société, comme les inventeurs ordinaires en imaginent pour perfec-
tionner son outillage matériel. Il se trompait souvent, sans doute, et nous verrons qu'un bon nombre de ses projets ne supportent pas Texamen. D'autres fois, il commettait simplement une erreur de date, et il travaillait pour le dixneuvième ou le vingtième siècle, en croyant travailler pour le dix-huitième. Ses contemporains lui savaient naturellement assez peu de gré de cette besogne qu'il faisait pour l'avenir, et ils ne lui épargnaient pas les épigrammes. On se moquait, par exemple, de ses plans utilitaires, en lui attribuant un « projet pour rendre utiles les prédicateurs et les médecins, les traitants et les moines, les journaux et les marrons d'Inde. » Mais l'écrivain, qui avait bravé les courtisans de Louis XIV et renoncé à son fauteuil d'académicien plutôt que de !e conserver au prix d'une bassesse, n'était pas homme à se laisser abattre par une épigramme. 11 continuait donc à élaborer projets sur projets, et il ne manquait jamais de les envoyer aux princes et à leurs conseillers. On n'en faisait aucun usage ; mais les plus sceptiques avaient fini par éprouver un certain respect pour cet homme, qu'aucune ambition personnelle n'animait, et qui trouvait son unique bonheur à chercher les moyens d'améliorer le sort de ses semblables. Le cardinal Dubois lui-même n'osait se moquer ouvertement d'un homme qu'il était si peu fait pour comprendre, et il se contentait d'appeler ses projets les rêves d'un homme de bien.
On a reproché à l'abbé de Saint-Pierre de manquer de sensibihté, et on l'a assimilé à ces philanthropes qui, appliquant toute leur puissance affective à l'humanité en général, n'ont au service de leurs proches qu'une dose infinitésimale de sentiment. Ce reproche repose beaucoup plus, croyons-nous, sur une théorie excessive de l'abbé que sur des faits positifs. Cette théorie consistait à envisager la
douleur physique seule comme réelle, effective; ce qu'il exprimait en disant qu'elle seule avait une valeur intrinsèque, tandis que les autres maux, sur lesquels la raison peut avoir prise, n'ont, ajoutait-il, qu'une valeur* purement nuniéraire. C'est pourquoi il tournait de préférence son attention vers le soulagement des maux physiques et des misères matérielles. Le médecin Chirac ayant dit, un Jour, devant lui, que le meilleur moyen de guérir les obstructions consistait à faire courir la poste aux malades, il inventa un fauteuil à ressort, dont le mouvement imitait celui de la voiture, et auquel il donna le nom de trémoussoir. On parla beaucoup du trémoussoir, et l'on s'en servit un peu. Cependant, en dépit de sa théorie, l'inventeur n'était pas insensible aux affections morales. Sa liaison avec Varignon et la générosité dont il fit preuve à l'égard de cet ami sans fortune l'attestent suffisamment. Combien peu d'hommes, même parmi ceux dont la réputation de sensibilité est la mieux établie, se soucieraient de partager leur revenu avec un ami pauvre ! Il consacrait encore une bonne part de son revenu au soulagement des malheureux. Il faisait élever à ses frais des enfants abandonnés, en ayant soin de leur donner les métiers les plus utiles et les moins exposés aux caprices de la mode. « Dans leur éducation, dit d'Alembert, il ne donnait rien à la vanité ni à l'opinion, et tout à l'avantage le plus sûr pour ces créatures infortunées; il négligeait de leur faire enseigner les langues, la danse, la musique, enfin toutes les choses qu'on peut regarder comme le luxe de l'éducation; il leur faisait apprendre un métier utile et solide, qui pût les mettre à l'abri de l'indigence ; encore choisissait-il parmi ces métiers ceux qui, étant d'une nécessité indispensable, doivent en conséquence subsister toujours, et que, par cette raison, il jugeait propres à faire vivre dans
tous les temps ceux qui les embrassent ; il se gardait bien de domier aux enfants dont il prenait soin quelqu'un de ces métiers de mode ou de caprice, dont il prévoyait Tanéantissement d'après les calculs qu'il faisait sans cesse. Car, semblable en quelque sorte à cet Anglais qui a poussé lafmesse de l'arithmétique Jusqu'à déterminer l'année précise de la fin du monde, l'abbé de Saint-Pierre avait aussi calculé à sa manière l'époque où chaque préjugé, chaque erreur, chaque sottise des hommes devaient finir; et nous pouvons donner par un seul trait quelque idée de la certitude de ses spéculations. 11 n'hésitait point à prédire qu'il viendrait un temps où, pour emprunter ses propres termes, le capucin le plus simple en saurait autant que le plus habile jésuite. )» Ce mot porte assurément le cachet du génie ; ce qui n'empêchait pas les calculs du bon abbé d'être sujets à caution. Mais qu'importait, après tout, que ses calculs fussent exacts ou non, si son cœur et sa raison le guidaient bien? Au témoignage de d'Alembert, il savait aussi pratiquer la charité morale, non moins utile que la charité matérielle, et plus rare. « Il croyait que la charité d'un sage, à Fégard des autres, ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent, qu'elle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence, dont leurs fautes, leurs travers, leurs ridicules, ont si souvent besoin; que, si un des plus tristes fruits de la vieillesse est de prendre de jour en jour plus mauvaise opinion des hommes, l'expérience doit apprendre en même temps à avoir pitié de leur faiblesse, et que le devoir de l'homme vertueux est renfermé dans ces deux mots : donner et pardonner, » Dans la . bouche de Tabbé de Saint-Pierre, cette devise n'était pas vaine; car il s'attachait, en toute occasion, à y conformer sa conduite. Il lui appartenait, mieux qu'à personne, de remettre en honneur le mot bienfaisance y que
d'anciens écrivains avaient déjà employé, mais qui était tombé en désuétude *.
L'esprit de charité engendrait chez lui la tolérance, qu'il poussait au plus haut point. Il n'était intolérant qu'avec les intolérants. Encore la peine qu'il voulait leur infliger étaitelle fort douce; il demandait qu'on mît fm aux querelles théologiques, qu'il jugeait fort peu utiles à l'humanité, en imposant silence aux disputeurs. Mais laissons-le ici se peindre lui-même :
« Un docteur de Sorbonne, exilé comme nioliniste persécuteur, qui cherche à faire un schisme dans l'Église de France, fit imprimer en 1736 deux nouvelles lettres pour montrer que toupies cathoUques devaient traiter d'excommuniés et éviter comme pestiférés, soit dans les églises, soit ailleurs, tous ceux qui sont ou qu'ils croient jansénistes et opposants à la constitution Unigenitiis. On ne sait pour quelle raison il mit dans le titre (^e ces lettres qu'elles
* VoHaire attribue, mais à tort, la paternité de ce mot à l'abbé de Saint- Pierre :
Certain législateur, dont la plume faconde Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde, Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats, Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas.
Ce mot est Henfesance^ il me plaît, il rassemble, Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble. Petits grammariens, grands précepteurs des sots, Qui pesez la parole et mesurez les mots, Pareille expression vous semble hasardée :
Mais Tunivers entier doit en chérir Tidée.
Discours sur V Homme. Septième discours sur la vraie Vertu.
le mot înenfaisance existait déjà dans la langue, mais il était peu usité. L'abbé de Saint-Pierre le remit dans la circulation, et, ce qui tant mieux, il tti montra, )^t son exemple, h èlg;Aifleatiôn pratique.
étaient écrites par M. Tabbé de Saint-Pierre. Je ne devine point pourquoi il a ainsi employé mon nom.
« C'est un de ces fanatiques qu'on peut appeler boutefeux, qui voudraient exterminer par un beau zèle tous ceux qui n'ont pas le bonheur de penser précisément en tout comme eux. Je crois au contraire que rien n'est si recommandé aux hommes par la religion que l'observation de la justice et la pratique de la bienfaisance les uns envers les autres, pour plaire à Dieu et pour en obtenir le paradis. Je soutiens, par conséquent, que non-seulement nous devons avoir de la patience et de Tindulgence pour ceux que nous croyons dans J'erreur, mais que nous devons même leur procurer du bien et les traiter comme nous voudrions en être traités s'ils étaient les plus forts ; ainsi je me suis fort défendu d'avoir eu aucune part à de si injustes écrits.
(( Cependant un religieux, homme d'esprit, mais dans cette erreur qixil faut pratiquer la persécution par zèle pour la vérité, me fit l'autre jour compliment sur la manière éloquente et savante dont ces deux lettres sont écrites. — Mon père, lui répondis-je, faime sur toutes choses la paix et la tranquillité dans VÉtat et dans V Église; ainsi je s^tis très-éloigné de V opinion de celui qui a écrit ces lettres persécutantes et séditieuses. Je suis, à la vérité, de V opinion de Molina sur la liberté, mais non pas moliniste. C'est un terme de parti persécutant; or la bienfaisance ne permet jamais d'être d'aticun parti persécutant, elle qui ne vise an contraire qu*à Vunion et à la concorde,
« Mais, monsieur, me dit le religieux fort étonné, vous ne vous souciez donc pas de sauver la vérité des artifices de V erreur? Non, mon père, lui dis-je, quand, pour soutenir la vérité, on est forcé de perdre la charité bienfaisante envers ceux qui prennent V erreur pour la vérité. Cest que la
V(^Ué ne se noie jamais. On a beau la plonger , die surnage, elle revient toujours sur Veau : Ihomme qui ne la connaît point aujourd'hui la connaîtra demain; au lieu que la charité bienfaisante se perd toujours par les marques de mépris et de haine et par les persécutions mutuelles et injustes qu inspire toujours lesprit de parti persécutant, surtout à ceux qui se piquent d'être fort zélés poiir leur parti.
« Les erreurs de notre prochain, ajoutai-je, sont des défauts, mais ils sont involontaires; car nul ne veut être trompé; ainsi les erreurs involontaires sont excusables; et, lorsqu elles ne sont point contraires à la pratique de la charité bienfaisante, elles ne font jamais aucun mal à la société, au lieu que les persécutions sont toujours volontaires-, car qui persécute veut persécuter; ainsi elles sont toujours inexcusables, elles sont toujours injustes. Car n'est-ce pas faire contre les autres ce que vous ne voudriez pas quHls fissent contre vous? Ainsi rien nest plus opposé à toute société et à toute charité bienfaisante que la haine, Vintolérance et la persécution réciproque qui se trouve dans les différents partis. Et puis je le quittai *. »
La vie du digne abbé se partageait ainsi entre l'élaboration de projets qu'il croyait utiles à ses semblables et la pratique des plus belles vertus humaines. Aussi, arrivé au déclin d'une existence qu'il avait remplie de la pensée et de la pratique du juste et de l'honnête, jetait-il un regard satisfait sur le passé et envisageait-il l'avenir avec sérénité :
<( J'ai atteint aujourd'hui, disait- il le 13 février 1758, la quatre-vingtième année de mon âge, et avec de la santé. Si
* Annales polUiques, I, 635.
la vie est une loterie pour le bonheur, il se trouvera que, à tout prendre, il m*est échu un des meilleurs lots que je ne changerais pas contre un autre, et il me reste une grande espérance du bonheur éternel. »
Il mourut, à Tâge de quatre-vingt-cinq ans, le 29 avril 1743. Quelques jours avant sa mort. Voltaire lui ayant demandé de quelle manière il envisageait sa fin prochaine, il répondit : Comme un voyage à Ut campagne. La veille de sa mort, il répétait à quelqu'un, qui le sollicitait de parler à son entourage, cette admirable réponse de Patru : « Un mourant a bien peu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse ni par vanité. » Il mourut donc comme il avait vécu : en sage
L'abbé de Saint-Pierre était un « homme à projets, » en prenant cette expression dans le sens le plus élevé qu'elle comporte; car il n'attendait de ses projets aucun bénéfice, aucune gloire même. Désintéressé au point de mépriser ce qu'il appelait la « gloriole » de la réputation, il n'avait en vue que l'accroissement du bien-être de l'humanité. Son patriotisme s'émouvait seulement de la crainte de voir la France devancée par l'Angleterre. « Je meurs de peur, écrivait-il en 1740, que la raison humaine ne croisse davantage à Londres qu'à Paris, où la communication des vérités démontrées est dés à présent moins facile. » Sans doute, un grand nombre des projets qu'il élaborait con amore étaient, les uns inapphcables, les autres prématurés ; mais quels inventeurs ont jamais su se tenir exactement dans la ligne de ce qui est vrai et surtout de ce qui est actuellement praticable? Tantôt ils imaginent des machines et des procédés contraires à la nature des choses, et qui seront toujours inapplicables. Tantôt ils devancent simplement le possible, et ils jettent dans le monde une combinaison ou une idée qui
exige, pour être rendue pratique, des progrès ultérieurs, dont la nécessité, il faut le dire, ne les frappe pas assez. C'est ainsi, pour nous en tenir aux faits matériels, que Papin, le marquis de Jouffroy et plusieurs autres invententla navigation à la vapeur avant la machine à.haute pression, qui en était le moteur indispensable. C'est ainsi encore que plusieurs physiciens trouvent, sans en pouvoir tirer parti, le télégraphe électrique, avant la découverte d'Oerstedt. Ces inventions prématurées demeurent stériles, et leurs auteurs sont bafoués par les myopes de la routine, jusqu'à ce qu'un autre progrés, qui renferme un de leurs éléments nécessaires, vienne les rendre pratiques. La civilisation peut être comparée à un immense édifice en construction, dont les étages se superposent lentement par le concours laborieux de tous les membres de la famille humaine. Ceux-ci y apphquent leur intelligence, ceux-là leurs capitaux : la foule y apporte son travail. Les inventeurs en sont les architectes; mais ils élaborent souvent des plansinexécutables, soit parce qu'ils ne tîeifinent pas assez compte de la nature des matériaux qu'il s'agit de mettre en œuvre, soit parce qu'ils méconnaissent l'un ou l'autre des principes essentiels de leur art, soit encore parce qu'ils se pressent trop et qu'ils bâtissent un étage en oubhant l'escalier. L'auteur du Projet de paix peiyéixielle appartient, il faut en convenir, à cette dernière catégorie d'architectes. Il lui arrivait trop souvent de bâtir en l'air comme les cortstructeurs de la Néphélocucugie d'Aristophane, et de s'attirer ainsi les railleries des esprits positifs. Cependatit, si les architectes pratiques qui s'attachent uniquement à pourvoir aux exigences du moment présent, et dans la mesure parfois bien étroite où eltes peuvent être satisfaites; si ces architectes du jour rendent à la société les services qu'elle apprécie le plus et
qu'elle récompense le mieux, les architectes du lendemain ont bien aussi leur utilité : Papin n'a-t-il pas préparé l'œuvre de Watt? Et qui pourrait dire que Fultou ne doive rien au marquis de Jouffroy? Certes, il est plus sage, comme il est plus avantageux, de s'en tenir à l'œuvre du jour; car on ne trouve guère d'escompteurs pour les lettres de change tirées sur l'avenir; mais l'humanité ne doit-elle pas quelque reconnaissance aux rêveift*s qui préparent, sans ^ucuu espoir de récompense, ses progrès futurs, comme ces vieillards bienveillants qui plantent des arbres pour leur posté- ' rite?
Voici, d'après la Biographie universelle, la liste des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre :
I. Projet de paix perpétuelle, Utrecht, 1715; trois volumes in-12. L'auteur en a donné ensuite un extrait in-12, qui a été réimprimé plusieurs fois. — IL Discours sur le sujet des conférences futures à l'Académie française^ 1714; in -4"* de quatre-vingt-dix-neuf pages, inséré dans le tome XII de VHistoii^e de la république des lettres, par Masson. — IlL Mémoire pour perfectionne^' la police contre les duels, 1715; in-4°. — IV. Mémoire pour rétablissement d*une taille pi'oportionnelley 1717; in-12 et in-4% réhnprimé sous le titre de Projet d'une taille tarifée, 1718; in-4*; 1723; in-12, 1737,1739. — V. Discours sur la polysynodiCy 1718; in-4"; 1719, in-12. On a vu que cet ouvrage avait motivé l'exclusion de l'auteur de l'Académie française. La seconde édition est augmentée des Lettres de l'abbé de Saint-Pierre à Sacy, et du Mémoire qu'il se proposait de Hre à l'Académie pour sa justification. — VI. Mémoire sur les pauvres mendiants et sur les moyens de les faire subsister, 1724; in- 8". -VIL Mémoire pour diminuer le nombre des procès. Paris, 1725; in-8°. — VlII. Mémoire pour augmenter le
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revenu des bénéfices, et pour faire valoir davantage au profit de rÉtat les terres et autres fonds des bénéfices, 1725; in-8*. — IX . Projet pour perfectionner V éducation, avec un Discours sur la grandeur et la sainteté des hommes. Paris, 1728; in-12. — X. Projet pour perfectionner V orthographe des langues de l Europe. Paris, 1750 ; in-8" ; rare. — XI. Discours sur la différence du grand homme et de V homme illustre dans les Mémoires de Trévoux, janvier 1736, et à la tête de VHistoire d'Èpaminondas, par Fabbé Seran de la Tour. — Xll. Ouvrages de politique et de morale. Rotterdam, 1738-41 ; dix-huit volumes in-12; c'est le recueil de la plus grande partie des opuscules qu'il avait publiés séparément, et dont nous venons signaler les principaux. La seule liste des écrits qui s*y trouvent forme un in-12 de vingt-quatre pages. Paris, 1744. —XIII. Annales politiques . Londres-Paris, 1757; deux volumes in-8% édition originale plus complète que celles qui l'ont suivie.
AUetz a pubhé les Rêves d'un homme de bien, qui peuvent se réaliser, ou les Vues utiles et praticables de Vabbé de Saint'Pieire. Paris, 1775; in-12. Cette compilation est par ordre alphabétique.
IINTRODUCTION
Le principal li:rc de Tabbé de Saint- Pierre à la reconnaissance de la postérité, c*est Fardeur persévérante avec laquelle il s'est attaché, pendant tout le cours de sa longue vie, à propager ridée de la paix. Quoiqu'il n'ait pas été l'inventeur de celle idée, que l'on retrouve dans les aspirations et dans les vœux de tous les grands esprits qui ont aimé riiumanilé, quoiqu'il n'ait pas même été le premier à formuler un plan pour la réaliser, il la soutenue avec une conviction si inébranlable et vulgarisée avec une chaleur si communicative, qu'il l'a marquée de son empreinte, et, pour ainsi dire, faite sienne. N'entendons-nous pas, en effet, chaque jour, qualifier les partisans de la paix de « disciples du bon abbé de Saint-Pierre, » et ridée de la paix « d'utopie de l'abbé de Saint-Pierre? »
Il est donc indispensable de rechercher ce que vaut cette idée, pour mesurer la valeur de l'homme qui en a été le plus fervent propagateur. Si FidSe de la paix n'est qu'une pure utopie, un rêve de poêle ou de philanthrope, l'abbé de Saint- Pierre n'est qu'un simple utopiste, un souge-creux humanitaire, et il ne mérite guère que l'on exhume le fatras de ses
rêveries de la poudre des bibliothèques. Si, au contraire, Tidée de la paix est pratique, si elle est destinée à se réaliser un jour, rhomme qui, par sa propagande active et infatigable, a attaché son nom à cette idée ne peut-il pas être, à bon droit, considéré comme un bienfaiteur de rhuraanilé?
L'idée de la paix est-elle, oui ou non, une utopie? Voilà donc ce qu'il s agit, avant tout, d'examiner.
Les philosophes du dix-huitième siècle, qui avaient pris à lâche de corriger les abus et de dissiper les erreurs de leur temps, se plaisaient, comme on sait, à faire intervenir pour les critiquer un être raisonnable transporté d'un autre temps, d'une autre contrée, ou môme d'une autre planète, au sein de la société où ils vivaient. Si nous voulions recourir à une fiction de ce genre, et soumettre à quelque nouveau Micromégas la question toujours pendante de la paix et de la guerre, n'y a-t-il pas apparence qu'à ses yeux l'utopie serait la guerre, et non la paix?
Quel spectacle frapperait, en effet, ses regards s'il s'arrêtait à considérer les conditions attachées à l'existence de Thomnie sur la terre? Il verrait l'espèce humaine obligée, sur toute la surface du globe, à lutter sans cesse pour disputer son existence aux forces destructives de la nature. Chétiveet misérable créature, l'homme ne doit passer sur la terre qu'un petit nombre d'années, et chacun des instants si courts qu'il y passe est un combat contre la mort. Enfant, vingt maladies cruelles se le disputent ; ce n'est qu'à force de soins et de peines qu'on le dérobe à une mort prématurée ; encore la moitié de chaque génération périt-elle avant d'avoir atteint l'âge d'homme. Cependant les risques qui menacent la vie humaine ne disparaissent point avec l'enfance. Outre les maladies et les accidents ordinaires, des épidémies, des inondations, des incendies, des tremblements de terre, rendent, en tout temps, la vie de l'homme fragile et précaire. Au moins, cette vie si courte et si menacée s'écoule- t-elle au sein du bien-être? La nature prodigue-t-elle ses biens à l'homme, sans qu'il ait besoin de les lui arracher?
Non. Si la terre recèle dans son sein ou à sa surface tous les éléments nécessaires pour entretenir la vie de rhomme, elle ne les lui abandonne point sans lutte. 11 doit travailler, c'est-àdire lutter, pour s'en emparer et pour les façonner à son usage. Il doit renouveler perpétuellement la masse des choses que ses })esoins réclament, et les instruments nécessaires pour les produire. 11 doit travailler et épargner sans relâche, sous peine de voir se ralentir, puis s'arrêter, la production qui lui fournit les moyens de subsister. Et, malgré tant de peines et de privations, un dérangement fortuit de la température, un accident du climat ou du sol, peuvent lui ravir sa subsistance et le livrer à toutes les angoisses du besoin. Son bien-être, il rachète au prix des plus rudes travaux et des privations les plus sévères, et il ne peut jamais se Tassurer.
Eh bien! à Faspecl de tant de causes naturelles de soulfraticeset de destruction qui assiègent la chétive créature humaine, qui pourrait croire que, au lieu de s'attacher uniquement à s'enti*' aider, à alléger par leurs efforts communs le fardeau de labeurs et de maux qui pèse sur eux, les hommes aient cherché bien plutôt à s'entre-nuire et às'entre-tuer? Qui pourrait croire qu'ils se soient appliqués avec une inexplicable persévérance à accroître leurs misères, à multiplier leurs souffrances? Qui pourrait croire que la destruction de la vie humaine et des moyens de l'entretenir soit devenue chez eux le plus honoré des arts, et que les hommes qui ont tué ou fait tuer le plus grand nombre de leurs semblables soient ceux-là précisément dont la renommée est la plus éclatante et la plus universelle? Présenlez à quelque nouveau Micromégas le tableau de la guerre, tel qu'il s'étale encore, hélas ! à nos regards, et il le considérera, sans aucun doute, comme la sombre fantaisie d'un cerveau en délire. H ne voudra point croire que des êtres dont la vie est si courte et si difficile mettent leur gloire à l'abréger encore et à la rendre plus pénible. De deux choses l'une, se dira-t-il, ou ces êtres croient que leur existence est bornée au
peu de lenips qu'ils passcul sur la terre; et. dans ce cas, n est-ce pas à la rendre aussi longue et aussi heureuse que possible qu'ils doivent s'appliquer? Et peuvent-ils y parvenir aulrement qu en combinant leurs efforts pour surmonter les résistances que In nature oppose à la satisfaction de leurs besoins, d'où leurs jouissances découlent? Ou bieu ils croient que la vie présenle n es^t qu'une épreuve destinée à les acheminer vers une nouvelle existence meilleure ou plus mauvaise selon qu'ils auront perfectionné leur nature ou qu*ils Tauronl déi^radée, et, dans ce cas encore, est-ce bien en travaillant à se faire du mal les uns aux autres, est-ce bien en systématisant le pillage et le meurtre, qu'ils s'approcheront de Tidéal tr.oral que la religion et la philosophie leur proposent comme le but suprême à atteindre? Non ! quand on examine de près l'espèce humaine, les conditions de son existence, et le but au(iuel elle doit tendre, la guerre apparaît comme une impossibilité monstrueuse. On conçoit que Tesprit du mal ait pu rêver de mettre les hommes aux prises les uns avec les autres, sur une terre oii tant de causes de destruction les environnent; on ne conçoit pas qu'ils aient été assez insensés, assez eiuiemis d'eux-mêmes, pour céder à ses suggestions.
Aux yeux de la raison pure, qui envisage l'homme, les conditions et la fin de son existence, la guerre apparaît donc comme une utopie perverse de Tennemi du genre humain. Comment se fait-il que cette utopie de Tesprit du mal ait été, depuis le premier âge du monde, une triste et universelle réalité?
Si l'on veut juger la guerre en se plaçant an point de vue de la raison, en envisageant Tinlérêt bien entendu de l'espèce humaine, on doit la considérer évidemment comme le fruit d'une aberration inexplicable, et ceux qui la font comme des fous dan-
gereux et pervers. Mais, si Ton éfudic l'homme tel qu'il estsorli des mains du Créateur, avec sou ignorance originaire, ses besoins impérieux et ses passions brutales, on se convaincra qu'il ne pouvait sabsicnir de commettre ce crime contre lui-même. On se convaincra que la guerre était un mal inévitablement attaché à Tenfauce de Thumanité. Que deux hommes aient un différend, leur premier mouvement ne sera- 1- il point de récourir à la force pour le vider? Voilà la guerre. Sans doute, il leur serait plus avantageux de soumettre à un arbitre le point en litige et d'accepter sa décision. Cela serait plus avantageux nonseulement au plus faible, mais encore au plus fort, en tenant compte même de la faillibilité du juge et de l'erreur possible de ses jugements. Mais cette vérité, qui nous semble aujourd'hui banale, savoir que nul, si puissant qu'il soit, n'est intéressé à se faire justice, de sa propre autorité; que l'établissement d'une justice ayant pour mission de faire prévaloir le droit contre la force et la ruse est avantageuse même aux forts et aux nisés, celte vérité n'était susceptible d'être démontrée qu'à laide de raisonnements et de calculs dont l'expérience seule pouvait fournir les éléments. 11 fallait que les maux provenant de l'emploi de la force pour vider les querelles et les procès devinssent bien visibles, même aux yeux de ceux qui avaient coutume d'en prendre l'initiative ; il fallait qu'ils pussent se convaincre que CAi procédé, en apparence si avantageux , avait pour euxmêmes des conséquences funestes. C'était toute une éducation à faire, et cette éducation ne pouvait être que le fruit toujours tardif de Texpérience.
Cependant, peu à peu. la lumière a commencé à se faire sur ce point, et l'on a vu s'établir, au sein des diverses agglomérations d'individus qu'une origine commune et des besoins réciproques ont constituées sur tous les points du globe, des tribunaux qui ont substitué au jugement passionné des parties et . à l'emploi des forces toujours inégales dont elles disposaient le jugement désintéressé d'un tiers et l'emploi d'une force suf-
fisante pour faire exécuter ce jugement, eu dépil de toutes les résistauces. L'ordre a pu s'élablir alors d'une manière stable dans l'intérieur de chaque tribu ou de chaque nation. Que ce progrès ait été conforme aux intérêts de tous les membres de la société, en y comprenant ceux à qui la supériorité de leur force assurait communément la victoire, cela peut se passer aujoûnl'hui de démonstration. Partout l'expérience atteste que c'est seulement à dater de i'in\ention de l'appareil destiné à pourvoir à la sécurité publique que la production a pu se développer, au grand avantage de tous les membres de la société, et que la civilisation a succédé à la barbarie.
Mais cet appareil, servant à assurer la paix intérieure des nations, pouvait-il être employé aussi à assurer la paix extérieure? Des tribunaux et une force publique pouvaient-ils être créés pour faire régner la justice entre les nations et l'ordre dans le monde? Non. 11 eût été impossible, dans les premiers temps de l'humanité, d'en concevoir même la pensée. En effet, des milliers de peuples apparaissent alors, éparpillés sur le globe et confinés dans un isolement presque absolu. N'entretenant que de rares relations, ces peuples ne possèdent, en conséquence, qu'un petit nombre d'intérêts communs. Le plus grand nombre d'entre eux ne connaissent même que leurs voisins immédiats. Le reste de l'humanité est pour eux comme s'il n'était pas. Parmi ces peuples, les uns occupent des conr trées favorisées du ciel, où la vie est facile, où il suffit d'un petit nombre d'efforts pour se procurer les choses nécessaires au maintien et à l'embellissement de l'existence, mais où la douceur du climat et les facilités mêmes de la vie amollissent le corps et énervent le caractère. Les autres, au contraire, habitent, sous un ciel inclément, des régions arides et montagneuses où la vie est rude, où un travail pénible et dangereux ne suffit pas toujours pour leur procurer les premières nécessités de l'existence. En revanche, ces travaux et ces privations endurcissent le corps et fortifient Fâme. L'habitude de bra-
ver le danger finit en outre par donner le goût des entreprises périlleuses. Comment des peuples placés dans une situation si dure ne porteraient-ils pas envie à leurs voisins plus favorisés, et ne chercheraient-ils point à s'enrichir à leurs dépens? Ne leur faudrait-il pas, pour s*en abstenir, des notions morales et économiques, un sentiment raffiné du juste et une connaissance approfondie de Futile, qui sont les produits lentement accumulés d'une civilisation déjà avancée? La guerre n* est-elle pas alors une conséquence inévilable de Timperfection et de l'ignorance natives de Tespèce hnmaine, comme aussi des milieux divers et inégaux où les hommes se trouvent placés?
Heureusement, l'humanité ne demeure point stationnaire ; une multitude de progrès s'accomplissent, qui modifient incessamment sa condition, et rendent possible ce qui naguère était chimérique. Parmi ces progrès, ceux qui ont été réalisés dans les arts mêmes de la destruction ont contribué, comme on va le voir, plus que tous les autres, à pacifier le monde.
A Torigine, les procédés et les instruments de destruction sont fort simples : c'est la vigueur, c'est l'adresse des combattants qui décident la victoire. Mais bientôt Tintelligence intervient, soit par l'invention d'une tactique qui permet de suppléer au nombre en uliUsant mieux les forces dont on dispose, soit par l'invention d'instruments de plus en plus puissants, qui multiplient les moyens de destruction en centuplant leur efficacité. Or les nations civilisées seules possèdent les connaissances et les capitaux nécessaires pour pratiquer avec supériorité l'art de la guerre ainsi perfectionné.
Dans son Traité d'Économie politique, J.-B. Say a parfaitement mis en lumière cette dernière observation, dont l'importance ne saurait échapper à personne.
« La guerre, devenue un métier, dit-il, participe, comme tous les autres arts, aux progrès qui résultent de la division du travail; elle met à contribution toutes les connaissances humaines. On ne peut y exceller soit comme général, soit comme
ingénieur, soit comme officier, soit même comme soldat, sans une instruction quelquefois fort longue et sans un exercice constant. Aassi, en exceptant les cas où l'on a eu à lutter conh c Tenthousiasme d'une nation tout entière, Tavantage est-il toujours demeuré aux troupes les mieux aguerries, à celles dont la guerre était devenue le métier. Les Turcs, malgré leur mépris pour les arts des chrétiens, sont obligés d'êlre leurs écoliers dans Tart de la guerre, sous peine d'être exterminés. Toutes les années de l'Europe ont été forcées d'imiter la tactique des Prussiens, et, lorsque le mouvement imprimé aux esprits par la Révolution française a perfectionné dans les armées de la République l'application des sciences aux opérations militaires, les ennemis des Français se sont vus dans la nécessité de s'approprier les mêmes avantages.
« Tous ces progrès, ce déploiement de moyens, cette consommation de ressources, ont rendu la guerre bien plus dispendieuse qu'elle ne Tétait autrefois. 11 a fallu pourvoir d'avance les armées d'armes, de munitions de guerre et do bouche, d attirails de toute espèce. L'invention de la poudre à canon a rendu les armes bien pliLS compliquées et plus coûteuses, et leur transport, surtout celui des canons et des mortiers, plus difficile. Enfin, les étonnants progrès de la tactique navale, le nombre de vaisseaux de tous les rangs pour chacun desquels il a fallu mettre en jeu toutes les ressources de l'industrie humaine : les chantiers, les bassins, les usines, les magasins, etc., ont forcé les nations qui font la guerre, non-seulement à faire pendant la paix à peu près la même consommation que pendant les hostilités, non-seulement à y dépenser une partie de leur revenu, mais à y placer une portion considérable de leurs capitaux.
«... 11 en est résulté que la richesse est devenue aussi indispensable pour faire la guerre que la bravoure, et qu'une nation pauvre ne peut plus résister à une nation riche. Or, comme la richesse ne s'acquiert que par l'industrie et l'épar-
gne, on peut prévoir que toute nation qui ruinera, par de mauvaises lois ou par des impôts trop pesants, son agriculture, ses manufactures et son commerce, sera nécessairementdominée par d'autres nations plus prévoyantes. 11 en résulte aussi que la force sera probablement a l'avenir du côté de la civilisation et des lumières; car les nations civilisées sont les seules qui puissent avoir assez de produits pour entretenir des forces militaires imposantes; ce qui éloigne pour l'avenir la probabilité de ces grands bouleversements dont Tliistoire est pleine et oîji les peuples civilisés sont devenus victimes des peuples barbares*. »
Depuis lepoque oili J.-B. Say écrivait son Traité, la supériorité des peuples civilisés, dans les arts de la guerre comme dans ceux de la paix, est devenue de plus en plus flagrante. Sur (ous les points du globe où les peuples barbares ont essayé de lutter contre les Européens, ils ont été battus. En outre, il faut bien remarquer que la civilisation gagne tous les jours du terrain aux dépens de la barbarie. Comme nombre, les nations civilisées l'emportent aujourd'hui dans une proportion considérable sur les barbares ; comme puissance, leur supériorité ast encore bien plus manifeste : ce n'est rien exagérer que d'affirmer qu'il suffirait de vingt-cinq mille soldats européens pour protéger la civilisation contre toutes les forces réunies des peuples barbares.
Il est essentiel de bien remarquer la différence qui existe sous ce rapport entre la situatiou du monde ancien et celle du monde modenie. Dans l'antiquité, quel spectacle s'offre aux regards? Celui d'un petit nombre d'hommes intelligents et industrieux qui inventent les premiers arts de la production, ft qui parviennent, moyennant des efforts surhumams, à faire surgir quelques îlots de civilisation au-dessus de Tocéan de l'universelle barbarie. Ces hommes, qui sont les dieux ou les héros
* J.-B. Say, Traité d'économie poiUique, liv. III, ch. vir.
dos légendes primitives, avaient à lutler à la fois contre la barbarie du dedans et contre celle du dehors. A la première, ils opposaientle frein de l'esclavage, à la seconde, le rempart d'une armée disciplinée, dont tous les citoyens étaient tenus de faire partie. Mais il fallait être constamment sur le qui-vive, car on ne connaissait qu'une faible portion delà terre habitée, et, au sein de la paix la mieux assurée en apparence, on était exposé à voir sortir des profondeurs de Thorizon des hordes affamées de butin et de carnage, véritiibles ouragans humains, qui semaient sur leur passage la désolation et la mort, détruisant en quelques jours Toeuvre de plusieurs siècles de travail civiHsateur. Il fallait être tous les jours préparé à se défendre contre ces légions d'ennemis inconnus, et se tenir en conséquence sous les armes comme dans une ville en état de siège. Ou pourrait même affirmer que les guerres intestines des peuples civilisés avaient alors leur utilité, car elles contribuaient à les aguerrir, comme aussi à perfectionner les procédés et les instruments delà destruction, mettant ainsi les défenseurs de la civilisation mieux en mesure de la protéger contre ses ennemis.
. Que si maintenant nous portons nos regards sur le monde moderne, nous serons frappés d'un spectacle bien différent. Les îlots primitifs de la civilisation sont devenus des continents immenses. L'océan jadis sans limites de la barbarie, en se retirant graduellement, a laissé à découvert des montagnes, des plaines, des vallées, qu'anime la présence de l'homme, que son travail féconde et embellit. Çà et là seulement apparaissent encore quelques vastes marécages, derniers vestiges de cet océan desséché; mais le travail de Thomme les entame de toutes paris, et dans quelques siècles il n'en restera plus de traces. Le domaine de la barbarie s'est graduellement rétréci, le prestige mystérieux et terrible qui environnait jadis ses habitants a disparu. On connaît leur nombre, on a mesuré leurs forces, et Ton sait qu'ils ne sont plus redoutables. On sait, pour tou^ dire, que les rôles sont changés : que c'est la civilisation qui
menace la barbarie, et non plus la barbarie qui menace la civilisation.
Qu'en résulte-t-il? C'est que la permanence de la paix, qui était une utopie dans l'antiquité, puisqu'il ne dépendait point des peuples civilisés de la garantir, est devenue possible dans les temps modernes.
Nous aurons à examiner à quelles conditions.
Les gouvernements, comme les individus qu'ils ont mission de proléger, ont des points de contact et des relation; dérivant de leur nature même. Chacun a ses droits, qu'il est tenu de faire respecter, ses devoirs, qu'il est tenu de remplir. Admettons que la nature et les limites des droits de chacun soient clairement définies et reconnues en toute circonstance; admettons enœre que chacun comprenne qu'il est intéressé à ne point dépasser son droit comme à ne point le laisser entamer, aussitôt tout conflit devient impossible.
Mais les gouvernements ne sont pas plus capables que les particuliers de reconnaître toujours les véritables limites de leur droit. Trop souvent aussi ils se croient intéressés à faire prévaloir des prétentions abusives au détriment des gouvernements plus faibles.
S'il existait, pour les gouvernements comme pour les particuliers, des tribunaux devant lesquels ils fussent tenus de porter leurs différends, avec une force publique organisée pour fnire respecter les décisions de ces tribunaux; s'il existait, pour tout dire, une justice et une police internationales, les différends des gouvernements ne troubleraient pas plus la paix du monde que les procès des particuliers ne troublent aujourd'hui Tordre intérieur des États.
Malheureusement, ces cour.^ de justice et cette force publiquo
internationales n'existent point. Pour nous servir de l'expression des jurisconsultes , les gouvernements se considèrent comme étant les uns vis-à-vis des autres dans l'état de nature, ce qui signifie qu'ils s'attribuent le droit de juger leurs propres causes, comme aussi de poursuivre par la force la revendication de leurs droits ou de leurs prétentions abusives ou fondées. De là, la guerre.
Cette situation et les maux qui en résultent, M. Âncillon les a admirablement dépeints dans son Tableau des r(H)olutions du système politiq^ie de VEtirope; mais, en même temps, M. Âncillon considérait comme une utopie l'institution d'une justice et d'une police internationales :
« Les différents Etats qui couvrent la surface du globe, dit M. Âncillon, sont des personnes morales, c'est-à-dire des êtres raisonnables et libres comme les individus qui les composent. Le pouvoir souverain est, dans chacun d'eux, le principe vital, le lien de l'association, la clef de voûte de l'édifice, à laquelle on ne saurait toucher sans danger et sans crime. Âme du corps politique, il pense, il veut, il agit, il a des droits et des obligations, et doit également maintenir les uns et remplir les autres. Les souverains et les Etats, en leur qualité de personnes morales, sont justiciables de la même loi qui sert à déterminer les rapports des individus. Chacun d'eux a sa sphère d'activité, qui est limitée par celle des autres; là où la liberté de l'un finit, celle de l'aulre commence, et lenrs propriétés respectives sont également sacrées. H n'y a pas deux règles de justice différentes, l'une pour les particuliers et l'autre pour les États. Antérieurement à toute convention entre les souverains, il faut admettre un droit des gens naturel, qui résulte de la simple idée de plusieurs peuples placés à côté les uns des autres, et qui contient la théorie des obligationsauxquelles les Etats peuvent légitimement se contraindre les uns et les autres, s'ils en ont la puissance et les moyens.
« Ce droit existe, mais il manque d'une garantie extérieure :
il n'y a point de pouvoir coactif qui puisse forcer les différents États à ne pas dévier, dans leurs relations, de la ligne du juste. Les individus humains ont assuré leurs droits en créant cette garantie; ils ont créé cette garantie en formant Tordre social; et, en le formant, ils sont sortis de Tétat de nature. Les souverains sont donc encore dans Tétat de nature, puisqu'ils n*ont pas encore créé cette garantie commune de leur existence et de leurs droits, et que chacun d'eux est seul juge et seul défenseur de ce qui lui appartient exclusivement et de ce que les autres doivent respecter.
a Au défaut de cette garantie commune de leur existence et de leurs droits, qui a rendu de tout temps leur situation précaire, les souverains se sont liés réciproquement par des contrats appelés traités; ils ont usé de la prérogative de toutes les personnes libres et morales de céder, d'acquérir et d'échanger des droits. La connaissance de ces traités forme le droit des gens conventionnel ou le droit public. Nais ces engagements ont été pris et résiliés avec une égale facilité. Comme ils n'étaient pas garantis par une volonté et une puissance qui pussent assurer leur exécution, ils ont donné naissance à de nouvelles violences, ils ont multiplié les offenses et les plaintes, et ils n'ont obvié à rien. Sans doute, h règle du juste condamne ces infractions, et les principes du droit ordonnent aux Éta!s comme aux particuliers de remplir leurs engagements ; mais ces principes, dénués d*un pouvoir coactif suffisant pour les faire respecter, ont existé dans la théorie, sans diriger la pratique.
<( Ici se présente une question qui doit intéresser vivement tous les amis de l'humanité. L'état de nature dans lequel vivent encore les sociétés les unes à Tégard des autres est un état contraire au bonheur et à la destination de l'homme; un état où la force n'existe que pour violer impunément le droit, tandis qu'elle ne devrait exister que pour le protéger et punir les violateurs. Cet état éternise tous les malheurs réunis dans le seul
fléau de la guerre; il amène des dangers toujours renaissants ou du moins il entretient des jalousies, des défiances, des craintes perpétuelles, et provoque des mesures de précaution, qui sont elles-mêmes déjà un mal réel . Les États ne doivent-ils donc pas lâcher de sortir de cette situation violente? Ne doivenl-ils pas le souhaiter vivement? Et quels sont les moyens qui paraissent le plus appropriés à ce but? »
M. Ancillon examine successivement ceux qui ont été proposés, savoir : la monarchie universelle, rétablissement d*un tribunal souverain des nations, la généralisation du régime constitutionnel, les progrès de la raison et de la moralité, et il les trouve également impuissants.
Voici notamment ce qu'il dit des progrès delà raison et de la moralité :
« Serait-ce enfin des progrès de la raison et de la moralité qu'il faudrait attendre cette garantie de Texistence et de l'indépendance des États? La force morale tiendra- t-ello jamais lieu de la force physique^ qui contient les individus dans la société? Quelque belles et consolantes que soient ces idées, elles ne méritent pas grande attention; ce sont des vapeurs agréablement colorées, qui n'ont aucune espèce de consistance.
a ... Les princes et les peuples, les ministres et les démagogues, ont sans doute multiplié les guerres sans nécessité; mais les guerres tiennent essentiellement à l'état de nature dans lofjuel se trouvent les gouvernements les uns à l'égard des autre *. »
Pour que cet état de nature, si bien caractérisé par M. Ancillon, cessât d'exister, que faudrait-il? Il faudrait que les gouvernements consentissent à renoncer à se faire juges dans leurs propres causes et à poursuivre, par la force, le redressement
* Tableau des révolutions du système politique de F Europe, par Frédéric Ancillon. Discours préliminaire.
de leurs griefs; il faudrait, en un mot^ qu'ils renonçassent à user de leur droit de faire la guerre.
Peut-on attendre d'eux qu'ils limitent ainsi volontairement leur liberté d'action?
Non. II serait peu raisonnable de concevoir une telle espérance. Mais cette renonciation au droit de la guerre, on peut l'exiger d'eux, en se fondant sur les changements que l'extension des relations internationales a introduits dans l'état du monde, sur la solidarité nouvelle que l'entre-croisement progressif des intérêts a fait naître entre les nations, et qui se développe chaque jour davantage.
A Torigine, remarquons-le bien, les différentes nations n'ayant entre elles que des relations peu fréquentes, et par conséquent qu'un petit nombre d'intérêts communs, une guerre qui éclate entre deux États n'intéresse les autres qu'à un faible degré. Cette guerre ne peut leur occasionner directement qu un dommage insignifiant. Le seul mal sérieux qui puisse en résulter pour elles est purement éventuel. Il consiste dans Tatigmentation de la puissance du vainqueur, et dans le danger qu'elle peut faire courir aux autres États dont les forces ne se sont point accrues. Aussi que voyons-nous alors? Nous voyons les États neutres s'unir fréquemment pour prévenir ce danger, (( en vue de maintenir Féquilibre des puissances ; » nous les voyons se joindre au plus faible contre le plus fort, sans s'inquiéter au surplus de la justice de la cause, sans rechercher qui a tort ou qui a raison. C'est que la loi de l'utile est la règle de conduite des peuples comme elle est celle des particuliers, et que leurs institutions, bonnes ou mauvaises, naissent toujours des nécessités du moment, et sont en harmonie avec elles.
Mais, à mesure que les relations internationales se développent, la guerre, qui d'abord ne causait un dommage sérieux qu'aux belligérants eux-mêmes, est devenue de plus en plus une nuisance pour la communauté dos peuples civilisés.
Examinons, par exemple, ce qui s*est passé dans la guerre d'Orient Cinq nations seulement ont pris part à celte guerre : la Russie, d'un côté; TAngleterre, la France, la Turquie et la Sardaigne, de Tautre. Le dommage oceasionné par la guerre s'est-il concentré seulement sur.les nations belligérantes? Non, les neutres en ont aussi subi leur part, et cette part a été considérable. Voyons en quoi elle a consisté :
i* Les neutres ont été obligés d'augmenter leurs armements, soit pour faire respecter leur neutralité, soit |)our se tenir en garde contre les bouleversements intérieurs que la guerre pouvait amener;
2* ils ont souffert de Tiiilerruption partielle de leur commerce. C'est ainsi qu'il leur a été interdit de fournir aux belligérants les produits compris sous la dénomination de contrebande de guerre; c'est ainsi encore qu'ils ont dû cesser toutes relations avec les parties de la Russie les plus accessibles au commerce, mais que le blocus avait mises en interdit;
5* ils ont souffert du ralentissement des affaires que la guerre, et surtout la crainte des complications dangereuses qu'elle pouvait engendrer, ont occasionné sur toute la surface du monde civilisé, et de la dépréciation de toutes les valeurs qui en a été la conséquence;
4* ils ont souffert encore, parce qu'il leur a été interdit de recourir aux approvisionnements de la Russie pour combler le déficit de leurs récolles. Celles-ci étaient insuffisantes dans toute l'Europe, excepté en Russie. Si la paix avait subsisté, la Russie aurait pu fournir en deux ans, aux autres natiourî, plus de quarante millions d'hectolitres, pour combler le déficit de leur production alimentaire, soit le quinzième environ de leur consommation, ce qui eût occasionne dans les prix une diminution qu'on ne saurait évaluer à moins de douze à quinze pour cent ;
5* Enfin, en diminuant temporairement les travaux pixxluctifs des nations belligérantes et en augmentant leurs dépenses,
et par conséquent en les appauvrissant, au moins d'une manière relative, la guerre a encore occasionné un dommage permanent à toulcs les nations qui sont en relation d'dfHiires avec elles. Car la masse d'affaires que Ton peut faire avec une nation aussi bien qu'avec un individu est toujours slriclcment proportionnée à ses ressources. D'où il résulte que tout ce qui contribue â appauvrir un peuple, que ce soit une guerre, une révolution, une inondation, une peste ou tout autre fléau, est dommageable pour les autres, comme tout ce qui contribue à Fenrichir leur est profitable.
La guerre d'Orient n'a donc pas infligé un dommage aux seuls belligérants; elle a été nuisible encore à tous les peuples qui font partie de la communauté des nations civilisées, et dans la mesure de l'étendue et de l'importance de leurs relations internationales. Or ce dommage que la guerre inflige aux neutres dans l'état actuel de la civilisation est inévitable, et il ne peut qu'aller croissant dans une progression rapide, si Ton considère l'impulsion énorme que l'avènement de la grande industrie et le perfectionnement des voies de communication ont donnée au commerce extérieur.
A une époque qui n'est pas encore bien éloignée de nous, le commerce extérieur n'avait qu'une valeur insignifiante relativement au commerce intérieur. Il en est encore ainsi chez les peuples les moins avancés dans les arts de la production. Kn Russie, par exemple, le commerce extérieur ne dépasse pas un vingtième du commerce intérieur. Mais, chez les peuples qui marchent à la tête de la civilisation industrielle et commerciale, la proportion est beaucoup plus forte, et elle va croissant chaque jom\ f4'est ainsi que le commerce extérieur de l'Angleterre, des États-Unis, de ia France, de la Belgique, de la Hollande et de l'Allemagne, a plus que triplé depuis vingt-cinq ans; d'où il résulte que toute guerre ou toute perturbation extérieure affecte aujourd'hui les intérêts de ces nations trois fois plus qu'elle ne les aurait affectés alors.
5i INTRODUCTION.
On voit donc que la guerre acquiert de plus en plus, pour la communauté des peuples civilisés, les caractères d'une a industrie dangereuse et insalubre, » c'est-à-dire qu'elle leur cause, ^n vertu des changements que le développement de la civilisalion opère dans le milieu où elle s'exerce, une nuisance croissante qu'il n'est pas en leur pouvoir d'éviter, qu'il n'est pas non plus au pouvoir des belligérants de leur épargner.
De là, pour les peuples Élisant partie de la grande commu* nauté de la civilisation, un intérêt croissant, non -seulement d'éviter la guerre pour eux-mêmes, mais encore d'empêcher qu'elle n'éclate entre les autres peuples. De là aussi un droit croissant qu'ils ont acquis d'intervenir pour l'empêcher.
Ce droit nouveau, fondé sur le phénomène de Tentre-croisement progressif des intérêts et de la solidarité internationale qui en dérive, vient donc se dresser devant le droit primitif de la guerre, pour le limiter d'abord, et, finalement, pour le surmonter.
Cette situation nouvelle que M . Âncillon n'avait point aperçue, et qu'il ne pouvait guère apercevoir, puisqu'elle commençait seulement à se développer à l'époque où il esquissait son Tableau des révolutions du système politique de i Europe, cette situation nouvelle étant bien définie, supposons qu'im différend survienne entre deux nations, et que, soit orgueil, soit convoitise de Tune ou de l'autic part, l'affaire ne s'arrango point à ramiai)le. Supposons que la guerre soit sur le ])oint d'en sortir. Quelle conduite les autres nations seront-elles autorisées à tenir pour l'empêcher?
N'auront-elles pas le droit de dire aux deux parties contondantes ; « Vous voulez recourir à la force pour vider votre différend. Soit! Nous n'aurions rien 5 y redire si vous pouviez en user ainsi sans porter atteinte à nos intérêts, sans nous causer un dommage; mais vous ne le pouvez point. Quoi que vous fassiez, quelles que soient les mesures auxquelles vous ayez recours pour faire respecter la propriété et le commerce des
neutres, vous ne pouvez éviter de nous nuire. Nous avons, en conséquence, le droit d'intervenir, soit pour vous empêcher de commettre des actes qui doivent avoir pour résultat infaillible de nous causer un dommage, soit pour vous obliger à nous indemniser de ce dommage. »
Cela étant, toute guerre ne pourrait- elle pas être aisément évitée? Ne suffirait-il pas, pour la prévenir, que les neutres menaçassent de s* unir contre la puissance qui refuserait de se dessaisir de son droit de guerre, c'est-à-dire d'un droit qui, dans l'état actuel de la civilisation, ne peut plus être exercé sans occasionner un dommage sérieux aux tiers non intéressés dans la querelle ?
Or, comme il n'existe pas dans le monde un État capable de résister à l'effort des autres États réunis, de même qu'il n'existe pas, au sein de chaque État, une individualité ou une collection d'individualités capable de résister à l'union de toutes les autres, celte menace, fondée sur un droit et sur un intérêt incontestables, ne suffirait-elle pas pour empêcher la guerre? Lorsque chaque puissance aurait la conviction qu'en persistant à exercer son droit de guerre, c'est-à-dire à se faire juge dans sa pro[)re cause, et à exécuter elle-même son jugement, elle s'expose à l'effort d'une coalition composée de toutes les autres puissances, ce droit légué des temps barbares ne tomberait-il pas en désuétude? N'emploierait-on pas un autre procédé, mieux en harmonie avec l'état actuel de la civilisation, pour met Ire fin aux différends qui surgissent entre les gouvernements?
Quel serait ce procédé?
Ce ne serait et ne pourrait être évidemment que l'intervention d'un tiers arbitre ou d'un tribunal constitué spécialement pour juger les conflits de ce genre, tribunal dont toutes les nations intéressées au maintien de la paix se chargeraient de faire exécuter les arrêts.
On peut affirmer, au surplus, que le régime actuel n'est'
qu'un acheminement vers celui-là. Le « droit de guerre » a cessé d'exister dans toute sa plénitude. Les Étais secondaires de l'Europe ne le possèdent mcme plus que d'une manière purement nominale.
Depuis 1815, pour ne pas remonter plus haut, cinq grandes puissances se sont attribué la dictature politique de l'Europe. Ces puissances se sont investies elles-mêmes du droit d'intervenir pour mettre fm aux conflits internationaux, en vue de sauvegarder la paix européenne. Leur intervention s*est exercée en Grèce, en Belgique, et finalement dans la guerre d*Orient même, où Tune d'elles se trouvait en cause. Il suffirait d'élargir ce système, en faisant entrer toutes les nations civilisées dans le (( concert européen, » au lieu de laisser le droit d'intervention comme un monopole entre les mains des grandes puissances, pour que la paix du monde ne pût désormais être sérieusement troublée. En effet, dès qu'un conflit de nature à compromettre la paix commune surgirait entre deux gouvernements, les autres s'uniraient pour faire prévaloir le droit d'intervention sur le droit de guerre, et nul ne serait évidemment assez insensé pour entreprendre de lutter avec une coalition qui comprendrait toutes les forces du monde civi&é, moins les siennes.
II nous reste à examiner quel bénéfice les peuples pourraient retirer de cet établissement d'un « concert universel » pour maintenir la paix.
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Supposons que ce « concert universel » étant établi, chaque puissance reconnaisse qu'il ne lui est plus possible de recourir à la force pour faire prévaloir ses prétentions abusives ou fondées; qu'elle est tenue de vider ses querelles à Tamiable, sous peine de voir les autres puissances s'unir pour la forcer à ac-
ceptcr le vei*dict d'une cour de justice internationale, qu'arrivcra-t-il ? Qu'un fait analogue à celui qui s'est produit lors de rétablissement d'une justice et d'une police régulières dans riutérieur des Élats se produira de nouveau sur une échelle pins étendue; que l'on verra*les nations désarmer, comme alors ont désarmé les individus, par la conviction de leur impuissance à faire prévaloir leur force isolée contre les forces combinées des autres membres de la communauté civilisée. A quoi se réduiront alors les armées? D'abord, au contingent nécessaire pour protéger contre les barbares le domaine de la civilisation, ensuite au contingent qui devra être requis pour faire exécuter les arrêts rendus au nom de la justice internationale. Quelle pourra être l'importance de ce dernier contingent? Elle se mesurera évidemment à celle des résistances qu'il s'agira de surmonter. Or ne pourra- t-on pas exiger de chaque puissance admise au sein du concert universel ((u'elle réduise au minimum sou eAectif militaire, afin de pouvoir réduire d'autant la force comiiïune?
Quelques chiflres que nous i mprunlons au savant ouvrage de M. P. Larroque, De la Guerre et des Armées petmanentes, ouvrage couroiuié par le Comité de la paix de Londres, donneront une idée de l'économie que les peuples civilisés pourraient réaliser en réduisant au minimum leurs dépenses militaires, après avoir élargi, universalisé la « Sainte-Alliance. »
« L'clfeclif des armées de terre et de mer de l'Europe , sans y comprendre les gardes nationales, milices, réserves et landwehrs, est de 2,805,414 hommes (en temps de paix), et les sommes correspondantes à la perte de leur travail s'élèvent à 753,102,000 fr.
« La valeur improductive des propriétés mobilières et immobilières, affectées au service de la guerre, est de i 8,785,455,505 fr., et les intérêts de la valeur de ces propriétés s'élèvent à 751,417,412 fr.
(( Les dettes publiques causées par la guerre forment un
lolal de 58,6!22,677,587 fr., et les intérêts de ces dettes sont de 1,748,750,355 fr. Pour certaine nation, Tintérêt de la dette publique va jusqu'à dépasser les 6/7 du revenu total de l'État.
« La dépense militaire annuelle, qui, dans les budgets officiels, est portée à un total de 2,020,524,454 fr., s'élève en réalité à un total de 5,253,794,204 fr.; c'est-à-dire qu elle dépasse les 6/7 du chiffre de fa recette totale, qui est de 6,124,593,289 fr. Pour plusieurs Éiats, elle dépasse le chiffre des recettes du budget public ^ »
Ainsi donc, on comptant et la perte du travail du personnel des armées, et la perte de l'intérêt du capital engagé dans le matériel militaire et les intérêts des dettes occasionnées par la guerre, on arrive à une charge totale de plus de cinq milliards, que le régime actuel fait peser, en pleine paix, sur les peuples européens. Les dépenses et les maux que chaque nouvelle guerre occasionne doivent naturellement être ajoutés à ce fardeau ordinaire. Or on estime qu en moins de trois années la guerre d'Orient, par exemple, a dévoré cinq cent mille hommes et huit ou dix milliards, sans parler des pertes indirectes qu'elle a occasionnées à la communauté des peuples civiUsés, par l'interruption des communications avec la Bussie et la perturbation générale des affaires.
Que l'on juge d'après cela des bénéfices que les peuples retireraient d'un régime qui, en associant les gouveniements dans un concert universel, pour maintenir la paix du monde, rendrait la guerre à peu près impossible, et leur permettrait en conséquence de réduire leur effectif au minimum que comporterait cette situation nouvelle.
* De la Guerre et des Armées permanentes, par V. Larroque, ancien recteur de l'Académie de Lyon, p. 196.
Ce concert universel, constiluant une véritable sociélé d'assurance mutuelle contre le risque de guerre, doit inévitablement s'établir de lui-même par le développement naturel des forces et des intérêls de la civilisation; mais l'avènement en peut être accéléré ou refardé, selon que les faits et les doctrines qui le préparent se développeront et se propageront avec plus ou moins de rapidité.
Le grand fait, qui est comme la pierre angulaire de l'édifice de la paix, c'est le mélange, l'ejitre-croisement des intérêts des différents peuples. Lu nécessité d'établir un appareil pour sauvegarder la paix générale aussi bien que le droit de l'établir eu dérivent. A mesure que la masse des intérêts communs s'accroîtra, cette nécessité deviendra plus pressante et ce droit plus visible.
Or comment se créent les intérêts communs? Ils se créent par le commerce. Tout ce qui contribue à développer le commerce entre les nations contribue donc, par là même, à consolider la paix du monde. C'est ainsi que tous les progrès qui augmentent Fabondance de la production en diminuant ses frais, et qui étendent en conséquence la sphère où les produits peuvent s'échanger; c'est ainsi, en particulier, que les progrès réalisés dans les moyens de transport sur terre et sur mer, progrès qui entament et affaiblissent l'obstacle naturel des distances; c'est ainsi, enfin, que l'abaissement, ou mieux encore la suppression des barrières artificielles que les nations ont élevées à leurs frontières, soit en vue de la fiscalité, soit en vue de protéger cerlaines industries aux dépens des autres, c'est ainsi que tous ces progrès divers, en multipliant les intérêts communs, qui rendent les nations solidaires, rendent inévitable l'avènement d'un régime qui donne à l'ordre extérieur des
garanties équivalentes à celles sur lesquelles repose Tordre intérieur des Étals.
La propagande spéciale en faveur de la paix peut concourir aussi à hâler Tavénemenl d'un concert univei^el et permanent contre la guerre. Cette propagande, pour être pleinement efficace, doit s*al tacher, d'une part, à bien mettre en lumière les maux inévitables que la guerre cause à la communauté des peuples civilisés, à faire le compte ou le bilan de chaque guerre, de manière à rendre visible à tous les yeux Tinlérét qu ou avait à la prévenir; d'une autre part, elles doit s'attacher à faire ressortir le droit que les neutres ont de s'opposer à ce fait nuisible, et signaler les moyens que le droit des gens leur offre pour l'empêcher ou pour y mettre fin. Vulgariser les principes de l'économie politique et du droit des gens dans leurs applications à la guerre, telle doit donc être la tâche principale d'une propagande en faveur de la paix.
Cependant, en admettant qu'un concert universel vienne à s'établir pour empêcher la guerre, sous la pression croissante des intérêts communs, la paix se trouvera-t-elle désormais hoi^ de toute atteinte? Les peuples cesseront-ils d'être exposés au risque de guerre? Nous n'oserions l'aflirmer. Sans doute, la crainte d'attirer sur soi l'elTort d'une coaUtion composée de toutes les autres puissjuices engagera chaque gouvernement à soumettre ses différends au jugement d'un arbitre ou d'un tribunal constitué ad Iwc plutôt qu'à recourir à la force, et la sécurité générale s'en trouvera sensiblement consolidée, tandis que les dépenses qu'elle exige pourront être considérablement réduites; mais il n'en serait pas moins téméraire d'affirmer que la généralisation du concert européen, ou, si l'on veut encore, que l'établissement d'une Sainte-Alliance universelle amènerait la paix perpétuelle. Des événements que la sagesse humaine n'a [K)int l'habitude de prévoir, des révolutions et des guerres civiles, par exemple, pourraient encore disloquer cet appareil préservatif de la paix, et livrer de nouveau le monde aux hor-
reurs de la guerre . Aussi longtemps que k le risque de guerre » subsistera, aucune institution, si solide et si parfaite qu'on la suppose, ne pourra entièrement Técarter, comme aucune digue, si élevée et si massive qu elle soit, ne pourra complélenient garantir les riverains des mers et des grands fleuves cor.- Ire le risque des inondations, lant que les causes qui agissent \)onv exhausser accidentellement le niveau des mers et des fleuves continueront de subsister.
Il s'agit donc de savoir en quoi consiste le risque de guene, si ce risque est permanent de sa nature ou s'il est susceptible de diminuer et de s'effacer.
« Si Ion veut avoir une idée des éléments dont se compose ce risque, écrivions nous ailleurs, on n*a qu'à jeter un coup d œil sur les causes principales qui ont jusqu'à nos jours suscité la guerre.
« La Société de la paix du Massachusetts a dressé une enquête qui peut fournir à cet égard des indications utiles. Elle a recherché les causes des guerres qui ont affligé le monde civilisé depuis le règne de Constantin. Ces guerres sont au nombre de 286, non compris les insurrections, les luttes parlielles, ni les guerres engagées contre les peuples sauvages. Voici en quelles catégories elles se distribuent :
(( 44 guerres engagées pour obtenir un accroissement de territoire.
« 22 pour lever des tributs, etc.
« 24 de représailles.
« 8 entreprises pour décider quelque question d'honneur ou de prérogative.
« 6 provenant de contestations relatives à la possession d un territoire.
«41 provenant de prétentions à une couronne, guerres de .succession, etc.
« 50 commencées sous le prétexte d'assister un allié.
(( 23 provenant d'une rivalité dinfluence.
(( 5 provenant de querelles commerciales.
(( 55 civiles.
(( 28 de religion, en y comprenant les croisades contre les Turcs et les hérétiques.
(( Ce relevé a le défaut de manquer de précision, il nous semble aussi que ses auteurs n'ont pas accordé une part assez large aux guerres occasionnées par des rivalités commerciales. Pour avoir été souvent déguisée, cette cause ne se trouve pas moins au fond de beaucoup de luttes internationales. Malgré ses imperfections, le tableau dressé par la Société de la paix du Massachusetts peut néanmoins être consulté avec fruit.
« Les guerres qui s'y trouvent énumérées peuvent être, en dernière analyse, ramenées aux quatre catégories suivantes : « Guerres religieuses.
« Guenes commerciales.
« Guerres politiques.
« Guerres civiles.
« Or, si l'on prend à part chacune de ces catégories, on apercevra au fond l'esprit de monopole agissant pour susciter la guerre, et l'esprit de liberté s'élevant, au contraire, pour rétablir la paix et la consolider.
« D'où sont provenues, par exemple, toutes les guerres religieuses? De ce que certains hommes qui professaient la religion A ne voulaient pas souiïrir que d'autres hommes professassent la religion B. D'abord ils recouraient à la persuasion pour les convertir, et, la persuasion venant à échouer, ils employaient la force. Les sectateurs de A torturaient, pendaient, brûlaient les sectateurs de B, dans le dessein louable de sauver leurs âmes. Ils ne manquaient guère non plus de confis^ quer leurs biens. Lorsque les sectateurs de B se sentaient assez forts pour résister ouvertement à leur» convertisseurs, ils se levaient en armes, et la guerre religieuse commençait. Animés pour l'ordinaire d'un fanatisme égal à celui de leurs persécu-^ teurs, ils imitaient volontiers leur intolérance» L'écrasement
LNTRODUCTION. 65
de l'une ou de Tautre secte pouvait seul mettre fin à la lutte. Chacun sait quelles guerres sanglantes et quels forfaits abominables la religion, ainsi mise au service de Fesprit de monopole, a suscités dans le monde. Heureusement Tesprit de liberté finit par intervenir. Ou s'aperçut à la fin que les sectateurs de A n'avaient, en réalité, nul intérêt à obliger les sccU'iteurs de B à partager leur façon de croire et réciproquement, et la liberté religieuse mit un terme aux guerres de re ligiou.
(( D'où sont provenues toutes les guerres commerciales? Encx)re de l'esprit de monopole. Certains peuples ont voulu s'attribuer, d'une manière exclusive, lexploitation de certains marchés, et, dans ce but, ils ont établi des prohibitions, conquis des colonies, conclu des alliances commerciales. De là, d'innombrables occasions de querelles et des guerres interminables. Heureusement, le même esprit de liberté, qui commençait à pacifier l'arène religieuse, gagna aussi le domaine des intérêts matériels. Un jour, des hommes imbus de cet esprit de liberté et de paix dirent aux peuples qui se disputaient, les armes à la main, des débouchés : — Pourquoi verser votre sang et dépenser votre argent pour acquérir la possession exclusive d'un marché? Il y a mieux à faire. Au lieu de vous disputer un monopole qui, selon toute apparence, coûtera plus au vainqueur qu'il ne lui rapportera jamais, tolérez-vous mutuellement sur le marché en litige; mettez-y vos marchandises en concurrence. Celui d'entre vous qui offrira la meilleure denrée et au prix le plus bas remportera infailliblement sur ses rivaux. Le plus souvent même il n'y aura, au bout de cette hitle pacifique, ni vainqueur ni vaincu. Chacun de vous, ayant ses aptitudes particulières, son capital matériel et moral sui generis, trouveia un débouché dans le marché di>puté. Chacim y placera les choses qu'il est le plus apte à produire. Grâce à cette combinaison si simple et d'un caractère si fraternel, les hommes industrieux pourront s'adonner sur fonte la surface
du globe au genre de production qui convient le mieux à leurs aptitudes, les consommateurs seront mieux servis et les frais des guerres commerciales seront économisés, au grand avantage de tous. — Ce bon conseil commence à être suivi, et, quoique la liberté du commerce soit encore à son aurore, elle a déjà rendu presque impossibles les guerres commerciales.
a Le même esprit de monopole se retrouve au fond de toutes les guerres politiques et civiles. Comme dans les cas précédents, il a encore pour infaillible antidole Tesprit de liberté. S'agit-il, par exemple, de contestations relatives à la possession d*un territoire ou d'une couronne, laissez les hommes adopter librement le gouvernement qu ils préfèrent, au lieu de disposer d'eux sans les consulter, comme s'il s'agissait de vils troupeaux, et la principale cause des guerres politiques cessera d'exister. De même, qu'au sein des États la liberté devienne de plus en plus la base des institutions politiques, religieuses et économiques, et les occasions de conflits intérieurs disparaîtront peu à peu.
(( A mesure donc que Tesprit et les inslilulions des peuples progressent dans le sens de la liberté, le risque de guerre devient moindre, et la prime destinée à le couvrir peut être abaissée*. »
En résumé, la durée de la paix dépend de deux causes : 1® de refticacité de l'appareil destiné à la maintenir; 2* du nombre et de rinlensilé des risques de guerre. Nous avons examiné les faits qui ont amené rétablissement d'un appareil destiné à sauvegarder la paix européenne; nous avons recherché aussi comment cet appareil peut être rendu à la fois plus eflicace et moins coûteux. Nous venons enfin de jeter un coup d'œil sur les causes qui agissent d'une manière incessante et progressive pour affaiblir le risque de guerre. Ces investigations diverses ont dû convaincre nos lecteurs, comme elles nous ont convaincu
* Dictionnaire de r Économie politique, art. Paix.
nous<m^me, que la consolidation de l'ordre extérieur ou de la paix ne saurait être improvisée. Il faut du. temps pour achever la digue qui est destinée à préserver le monde du flot destructeur de la guerre ; il faut du temps aussi pour éliminer les causes qui précipitent les nations hors de leurs frontières comme des fleuves dont les eaux mugissantes s'entre-choquent hors de leur lit ; il faut du temp^ pour maîtriser les éléments qui produisent ces tempêtes humaines. Mais, si les progrès qui conduisent à la paix ne s'improvisent point, ils n'en suivent pas moins une loi de développement immuable et irrésistible ; on peut les prédire et presque les calculer comme on calcule les phénomènes astronomiques, et, pour qui sait lire dans le livre ouvert des lois de la nature et de la société, la paix perpétuelle est le fruit tardif, mais savoureux et magnifique, do Tarbre de la civilisation.
Peut-être même avons-nous tort de signaler la paix comme le fruit tardif de l'arbre de la civilisation. Nous vivons, en effet, à une époque où Ton voit se réaliser, avec une promptitude merveilleuse, des progrès qui eussent semblé chimériques il y a un siècle à peine. N'est-il pas certain, par exemple, que la guerre d'Orient a singulièrement avancé Toeuvre de l'élablissement d'un concert universel et permanent en faveur de la paix? Cette guerre n'a-t-elle pas attesté en premier lieu la toute-puissance de l'opinion publique, qui a cimenté l'alliance des puissances occidentales au profit du droit du plus faible contre les prétentions abusives du plus fort? N'a-t-elle pas donné le spectacle d'une coalition agissant pour exécuter unverdict rendu au nom de la conscience des peuples? N'a-t-elle pas monlré, d'un autre côté, combien le concert européen deviendrait plus efficace pour sauvegarder la paix du monde, s'il
comprenait toutes les puissances au lieu de n'en contenir que quelques-unes? N'est-il pas certain que, si toutes les puissances, grandes et petites, qui condamnaient les prétentions abusives de la Russie, s'étaient unies contre elle, la guerre n'eût même pas éclaté?
Enfin, à lissue de cette guerre, les plénipotentiaires, réunis au congrès de Paris, ont émis un vœu solennel en faveur de l'arbitrage. Ce vœu a été ainsi formulé dans la séance du U avril d 856:
tf Messieurs les plénipotentiaires n'hésitent pas à exprimer, au nom de leurs gouvernements, le vœu que les États entre lesquels s'élèverait un dissentiment sérieux, avant d'en appeler aux armes, eussent recours, en tant que les circonstances Tadmettraient, aux bons offices d'une puissance anaie.
(( Messieurs les plénipotentiaires espèrent que les gouvernements non représentés au congrès s'associeront à la pensée qui a inspiré le vœu consigné au présent protocole. »
Sans doute, ce n'est là qu'un simple vœu ; mais ce vœu n'atteste-t-il pas à quel point le besoin de la paix est déjà devenu intense et universel? Et, si Ton invite aujourd'hui les gouvernements à recourir à l'arbitrage, ne pouna-t-on pas demain leur en imposer l'obligation, au nom des intérêts croissants pour lesquels la guerre est une nuisance ?
Tandis que l'appareil préservatif de ta guerre va se perfectionnant, les risques de guerre s'affaiblissent par la diftnsion et la réalisation progressives des doctrines qui substituent la liberté au monopole, dans le monde des affaires comme dans celui des croyances. Ainsi toutes les forces de ta civilisation sont en jeu pour consolider la paix ; et qui pourrait affirmer qu'elles demeureront longtemps encore impuissantes contre les vieilles pratiques de la barbarie? Tout progrès à réaliser resrembte, ne l'oublions pas, à une mpntugne à gravir. Il faut aller jusqu'au sommet pour être récompensé des fatigues et des dangers de l'ascension ; mais plus on approche de ce som-
met radieux, plus la fatigue est grande, plus les dangers se multiplient, plus on craint de n'y arriver jamais. Parce que la guerre a redoublé ses fureurs, parce que rbumanité laisse des traces de sang de plus en plus larges le long des âpres sentiers qu'elle suit pour arriver à la région sereine où elle aspire, ne désespérons pas de l'entendre crier bientôt : Italiam! liaiiaml Peut-être est-il voisin de nous, le jour oii la paix perpétuelle, que l'on qualifiait, il y a un siècle, de « rêve d'un liomme de bien, » sera la réalité, et oii la guerre à son tour n'apparaîtra plus que comme le rêve d'un méchant, l'utopie de l'esprit du mal.
L'ABBÉ