‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 31 sur 156 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

nistre de ses ministres ou le représentant de ceux qui gouvernent sous lui. Us sont obéis en son nom, et, quand il croit leur faire exécuter sa volonté, c'est lui qui, sans le savoir, exécute la leur. Gela ne saurait être autremeiït ; car, comme il ne peut voir que par leurs yeux, il faut nécessairement qu'il les laisse agir par ses mains. Forcé d'abandonner à d'autres ce qu'on appelle le détail % et que j'appellerais, moi, l'essentiel du gouvernement, il se réserve les grandes affaires, le verbiage des ambassadeurs, les tracasseries de ses favoris et tout au plus le choix de ses luaitres ; car il en faut avoir malgré soi sitôt qu'on a tant d'esclaves. Que lui importe, au reste, une bonne ou une mauvaise administration? Gomment son bonheur serait-il troublé par la misère du peuple qu'il ne peut voir, par ses plaintes qu'il ne peut entendre, et par les désordres publics dont il ne saura jamais rien? 11 en est de la gloire des princes comme des trésors de cet insensé, propriétaire en idée de tous les vaisseaux qui arrivaient au port ; l'opinion de jouir de tout l'empêchait de rien désirer, et il n'était pas moins heureux des richesses qu'il n'avait point que s'il les eut possédées.

Que fait de mieux le plus juste prince avec les meilleures intentions, sitôt qu'il entreprend un travail que la nature a mis au-dessus de ses forces? 11 est homme et se charge des fonctions d'un dieu; comment peut-il espérer de les remplir? Lesai^e, s'il en peut être sur le trône, renonce à l'empire ou le partage ; il consulte ses forces; il mesure sur elles les fonctions qu'il veut remplir, et, pour être un roi vraiment grand, il ne se charge point d'un grand royaume. Mais ce que fait le sage a peu de rapport à ce que font les princes et ce qu'ils feront toujours. Cherchons au moins comment ils peuvent le faire le moins mal qu'il soit possible.

Avant que d'entrer en matière» il est bon d'observer que, si, pai*

* Ce qui importe aux citoyens, c'est d'être gouvernés justement et paisiblement. Au surplus, que l'État soit grand, puissant et florissant, c'est rafTaire particulière du prince, et les sujets n'y ont aucun intérêt . Le monarque doit donc, premièrement, s'occuper du détail en quoi consiste la liberté civile, la sûreté du peuple et même la sienne à bien des égards. Après cela, s'il lui reste du temps a perdre, il peut le donner à toutes ces grandes alTaires qui n'intéressent personne, qui ne naissent jamais que des vices du gouvernement; qui, par conséquent, ne sont rien pour un peuple heureux, et sont beaucoup pour un roi sage.

mirade, quelque grande âme peut suffire à la pénible charge de la royauté, Tordre héréditaire établi dans les successions et Textravagante éducation des héritiers du trône fourniront toujours cent imbéciles pour un vrai roi ; qu'il y aura des minorités, des maladies, des temps de délire et de passion qui ne laisseront souvent à la tête de l'État qu'un simulacre de prince. Il faut cependant que les affaires se fassent. Chez tous les peuples qui ont un roi, il est donc absolument nécessaire d'établir une forme de gouvernement qui se puisse passer du roi, et, dès qu'il est posé qu'un souverain peut rarement gouverner par lui-même, il ne s'agit plus que de savoir comment il peut gouverner pair autrui; c'est à résoudre cette question qu'est destiné le discours sur la polysynodie.

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