CHAPITRE ni
intérêt de TÉtat et du roi ; ces obstacles sont , outre le défaut de lumières, l'intérêt particulier des administrateurs; d'où il suit que, plus les intérêts particuliers trouvent de gène et d'opposition, moins ils balancent l'intérêt public ; de sorte que, s'ils pouvaient se heurter et se détruire mutuellement , quelque vifs qu'on les supposât, ils deviendraient nuls dans la délibération, et l'intérêt public serait seul écouté. Quel moyen plus sûr peut-on donc avoir d'anéantir tous ces intérêts particuliers que de les opposer entre eux par la multiplication des opinants? Ce qui fait les intérêts particuliers, c'est qu'ils lie s'accordent point ; car, s'ils s'accordaient , ce ne serait plus un intérêt particulier, mais commun. Or , en détruisant tous ces intérêts l'un par Tautre, reste Tintérét public, qui doit gagner dans la délibération tout ce que perdent les intérêts particuliers.
Quand un vizir opine sans témoin devant son maître, qu'est-ce qui gêne alors son intérêt personnel? A-t-il besoin de beaucoup d*a~ diesse pour en imposer à un homme aussi borné que doivent l'être ordinairement les rois , circonscrits par tout ce qui les environne dans un si petit cercle de lumières? Sur des exposés talsifiés, sur des prétextes spécieux, sur des raisonnements sophistiques, qui l'empêche de déterminer le prince avec ces grands mots d'honneur de la couronne et de bien de l'État aux entreprises les plus funestes, quand elles lui sont personnellement avantageuses? Certes, c'est un grand hasard si deux intérêts particuliers aussi actifs que celui du vizir et du prince laissent quelque influence à l'intérêt public dans les délibérations du cabinet.
Je sais bien que les conseillers de l'État seront des hommes, comme les vizirs; je ne doute pas qu'ils n'aient souvent, ainsi qu'eux, des intérêts particuliers opposés à ceux de la nation, et qu'ils ne préférassent les premiers aux autres en opinant. Mais, dans une assemblée dont tous les membres sont clairvoyants et n'ont pas les mêmes intérêts, chacun entreprendrait vainement d'amener les autres à ce qui lui convient exclusivement : sans persuader personne, il ne ferait que se rendre suspect de corruption et d'infidélité. 11 aura beau vouloir manquer à son devoir, il n'osera le tenter ou le tentera vainement au milieu de tant d'observations. Il fera donc de nécossité vertu, en sacrifiant publii^uement son intérêt particulier au bien de la patrie, et, soit nécessité, soit hypocrisie, l'effet sera le même en c«;tte occasion pour le bien de la société. C'est alors qu'un intérêt particulier très-fort, qui est celui de sa réputation, concourt avec
rintérêt public. Au lieu qu'un vizir qui sait, à la faveur des ténèbres du cabinet, dérober à tous les yeux le secret de TËtat, se flatte toujours qu'on ne pourra distinguer ce qu'il fait en apparence pour Tintérêt public et ce qu'il fait réellement pour le sien; et, comme, après tout, ce vizir ne dépend que de son maître qu'il trompe aisénu'nt, il s'embarrasse fort peu des murmures de tout le reste.