‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 4 sur 156 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

notamment avec la reine Elisabeth, pour élablir la fédération européenne. Ces négociations ont-elles vérilablement eu lieu? Voilà un point qui n'est pas encore éclairci, et sur lequel les archives des chancelleries fourniraient peut-être des indications précieuses *.

Quoi qu'il en soit, l'idée d'établir une fédération, un concert eutre les principaux États pour rendre la paix permanente, cette idée était née, et, en attendant qu'elle portât ses fruits, elle devait engendrer de nombreux projets. Eu d623 paraît un livre intitulé le Nouveau Cynée, attribué à Émeric de Lacroix, et qui renferme un plan destiné à assurer une paix perpétuelle entre les nations chrétiennes. Selon toiite apparence, ce plan n'est autre que celui de Henri IV, dojit Émeric de Lacroix a écrit ailleurs le panégyrique. Un peu plus tard, Leibnitz rêve aussi l'étaMissement d'une fédération européenne, à laquelle il donne pour chefs, à la fois, le pape et Fempercur. A la même époque, les moralistes recommencent à stigmatiser les horreurs de la guerre, et Ton trouve dans la Bruyère un» page admirable sur la foHe malfaisante des hommes qui s'entre-tuent en bel ordre et en boimc discipUne *.

Enfin, au commencement du dix-huitième siècle, l'abbé de Saint-Pierre écrit sou Projet de paix perpétuellBy dans lequel il reprend en sous-œuvre le plan de Henri IV, en l'accommodant aux circonstances du temps.

Ce projet, œuvre capitale du bon abbé, fut d'abord publié en trois volumes. Le dernici' parut eu 1716. Le Journal littéraire et le Journal des savants eu donnèrent des extraits: mais Touvrage était trop volumineux pour devenir populaire. L'auteur le comprit, et il en fit un abrégé qu'il publia, en 1728, sous ce titre, que nous reproduisons avec les singularités de son orthographe :

* Voir à l'appendice le plan de Henri IV, tel qu'il se trouve exposé dans les OEcotumUes royales.

• Voir à V Appendice.

« Abrégé du projet de paix perpétuelle, inventé par le roi Henri le Grand; aprouvé par la reine Ëlizabeth, par le roi Jaques, son successeur, par les républiques et par divers autres polenlals; aproprié à TÉtat prezent des affaires générales de l'Europe; démontré infiniment avanlajeux pour tous les hommes nés et à naître, en général, et en particulier pour tous les souverains et pour les maizons souveraines. »

Cet abrégé est précédé d'une dédicace adressée au roi, dans laquelle Fauteur rappelle au monarque qu'il a déjà eu Thonneur de lui présenter un projet pour diminuer le nombre des procès, en le prévenant qu'il se propose encore de lui offrir prochainement uti nouveau plan de gouvernement. Ces projets, il a la bonne foi et la modestie de le déclarer, n'émanent pas de lui-même; il s'est borné à les éclaircir et à les développer. « Le projet pour diminuer le nombre des procès est né, écritil au loi, sous le règne de Louis le Grand, votre célèbre bisaïeul. )) N'oublions pas qu'il avait été expulsé de T Académie, dix ans auparavant, pour avoir refusé à Louis XIV le surnom de Grand, et qu'il n'avait pas changé d'opinion sur ce monarque : ses Annales politiques l'attestent. Voulait-il donc rentrer en grâce auprès du roi et faire révoquer l'arrêt qui l'avait banni de l'Académie? Non. Il n'y songeait point. En faisant cette amende honorable, qui devait lui coûter, son unique but était de ménager un accueil favorable à ses chers projets. Car, dans la naïveté de ses illusions, il ne doutait pas qu'on ne pût immédiatement les réaliser, et c'est pourquoi il n'hésitait point à leur sacrifier ce jugement sévère sur Louis XIV, qu'il avait refusé de rétracter pour conserver son fauteuil à l'Académie.

« Je viens aujourd'hui, ajoutait-il après avoir rappelé son projet relatif aux procès, vous en présenter un autre beaucoup plus important. H contient des moyens simples et efficaces pour pacifier l'Europe et pour rendre la paix désormais perpétuelle» C'est l'admirable projet de Henri le Grand, un des plus fameux et des plus estimables de vos aïeux*

CBAtlTHË t. ÎS

« J'espère daus peu vous présenter l'éclaii-cissement d'un merveilleux plan de gouvernement, que l'on attribue à votre illustre père, prince très-éclairé, très-laborieux et très-bieniaisaut. Il contient deux moyens propres pour gouverner avec une grande facilité, et cependant avec un très-grand succès.

< 11 ne me reste, sire, qu*un souhait à faire, c'est qu'avec les soins et les conseils d'un ministre très-prudent et très-zélé pour voire Gloire, et par conséquent pour la plus grande Utilité Publique, vous ayez T honneur d'exécuter ces trois magnifiques projets que vous tenez comme par succession de vos ancêtres, n

Avons-nous besoin d'ajouter que le souhait du bon abbé ne fut pas exaucé, et que le roi Louis XV, qui avait bien d'autres affaires, ne tint aucunement à honneur d'exécuter ces trois magnifiques projets qui lui étaient proposés pour sa Gloire et pour la plus grande Utilité Publique?

Analysons maintenant le plus important de ces projets, nous voulons parler de celui qui contenait « des moyens simples et efficaces pour pacifier l'Europe et rendre la paix désormais perpétuelle. )) L'auteur débute en démontrant que les traités de paix et d'alliance ne présentent aucune garantie de durée ; que la paix qu'ils établissent n'est, en réalité, qu'une trêve; que les vaincus ne subissent les conditions des vainqueurs qu'en se réservant de prendre leur revanche, à la première occasion favorable; enfin, que le seul moyen de rendre la paix permanente, c'est de la garantir à Taide d'institutions analogues à celles qui préservent, au sein de chaque État, la vie et la propriété des citoyens.

c Les familles qui vivent dans des sociétés permanentes, ditil, et qui ont le bonheur d'avoir des lois et des juges armés tant pour régler leurs prétentions que pour leur faire exécuter mutuellement, par une crainte salutaire, ou les lois de l'Etat ou leurs conventions réciproques, ou les jugements de leurs juges, ont sûreté entière que leurs prétentions futures seront réglées sans qu'elles soient obligées de prendre jamais les armes

les unes contre les autres. Elles ont sûreté entière de Texécutioii de leurs traités, et que l'éxecution de leurs conventions durera autant que rÉtatmême dont elles font partie. Elles ont sûreté que pour terminer leurs différends elles ne seront jamais exposées aux terribles malheurs de la guerre entre familles et familles.

« Les chefs de ces familles savent que celui qui prendrait les armes et qui userait de violence contre son adversaire, au lieu de prendre la voie des juges commis par Fautorifé de TÉtat, n'a point à espérer d'augmenter son revenu par la force et par la violence; et qu'il serait, au contraire, puni sévèrement et inévitablement s'il usait de violence. Ainsi ils peuvent avoir des contestations et des procès; mais les familles n'ont jamais à craindre entre elles des malheurs incomparablement plus glands, c'est-à-dire les meurtres, les incendies, les pillages que causent les armes.

<r Malheureusement pour les souverains, chefs de plusieurs familles, ils ne sont point encore convenus de former entre eux ni une société permanente pour leur conservation et pour leur garantie réciproque, ni de s'ériger entre eux-mêmes un tribunal permanent, tant pour faire exécuter les conventions passées que pour régler, sans guerre, leurs prétentions futiu'es. Ils n'ont jusqu'à présent nulle véritable sûreté, ni que leurs traités seront exécutés, ni que leurs différends se régleront ou par médiation ou par jugement, et, ce qui est de la dernière importance, ils n'ont aucune sûreté que leurs différends seront réglés et terminés sans être exposés aux funestes malheurs de la guerre*. »

En même temps, l'auteur remarque combien les sujets de querelles, et, par conséquent, les causes de guerre, se présentent fréquemment entre les souverains. Il y a d'abord les cessions de territoire qui ont été extorquées par la force; mais que les cédants se proposent bien de recouvrer plus tard; il y a eu-

' Abrégé du projet de paix perpétuelle, p. 11.

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