CHAPITRE I
nature humaine. Même dans leurs conceptions les plus aventureuses, ils n'imaginent point que la guerre puisse être bannie de la terre. C'est ainsi que Platon, qui fait si bon marche des poètes dans sa Républiqtiej se gai'de d'en exclure les guerriers. Il s'attache seulement à organiser et à discipliner cetle classe dangereuse, mais nécessiiire, de telle façon qu'elle soit pour rÊtat un rempart inexpugnable, sans compromettre sa liberté intérieure. Si Platon avait imaginé une Répnbliq^ie sans guerriers, on l'aurait traité de songe-creux, absolument comme nous traiterions aujourd'hui un théoricien politique qui proposerait d'organiser un Etat sans tribunal et sans police.
Sous l'empire romain, quelques philosophes, en tète desquels il convient de nommer Sénèque, se font les avocats de la paix. En même temps aussi, le christianisme commence à enseigner aux hommes, comme le premier et le plus essentiel des pi'éceptes, a qu'ils doivent s'aimer les uns les autres. » Mais ni les philosophes païens ni les apôtres chrétiens ne croient à la possibilité d'inciuiier dans les faits, au moins d'une manière |)ermanente, leurs aspirations ou leurs préceptes. L'anarchie du moyen âge, en rendant la guerre universelle, devait éloigner encore les espérances que les amis de la paix avaient pu concevoir pendant la durée de l'empire romain. C'est seulement à l'époque de la Renaissance, lorsque, d'une part, l'ordre eut commencé à renaître, en Europe, sur les ruines du régime féodal; lorsque, d'une autre part, les conquêtes des Portugais et des Espagnols, en Afrique, en Asie et en Amérique, eurent manifesté la supériorité décisive des peuples civilisés, que l'idée de l'établissement d'une paix générale et permanente put germer dans les esprits.
On trouve, dans les OEconomies royales de Sully, Texposé d'un plan attribué à Henri IV pour l'établissement d'une fédération destinée à maintenir la paix au sein du monde chrétien. Il s'agissait de parlager F Europe en quatre États à peu près d'égale étendue et d'égale force, d'instituer un tribunal euro-
l^éeri pour juger leurs procès, et de mettre au service de ce tribunal une force commune. Cette même force devait encore être employée à faire la guerre aux nations infidèles. Tel était le plan que Sully attribuait à Henri IV. L'honneur de l'avoir conçu appartient-il, en réalité, à ce monarque? Quelques historiens le nient. Nous citerons en particulier M. Bazin, Fauteur d'une Histoire de Louis XIII, qui attribue cette rêverie, comme il la nomme, au vieux ministre*. Mais est-ce bien là une rêverie de vieillard? Et ne s'accorde-t-elle pas mieux avec le tempérament aventureux et chevaleresque de Henri IV qu'avec l'esprit plus froid et plus rassis de sou ministre? Ajoutons encore que les Mémoires de Sully sont (rès-explicites sur te point, que le ministre et le confident de Henri IV affirme que des négociations ont été engagées avec plusieurs souverains,
* « Lorsqu'on trouvera, dit-il, de si longs et de si fréquents développements sur ce que les rédacteurs appellent « les hauts et magnifiques des- (( seins de Henri le Grand, » on aura soin de se rappeler que la rédaction définitive et la mise en ordre des Mémoires est postérieure de vingt ans au moins à la mort de ce roi, que c'est une œuvre de vieillesse et de retraite, de chagrin et de regret. Alors on comprendra que l'envie de blâmer le présent a dû conduire nécessairement à « magnifier » le passé; que les rêveries du vieux ministre, s'étendant à l'aise hors des choses positives et vivantes qui l'avaient occupé autrefois, ont pu se formuler en projets sans fin, en possibilités capricieusement enchaînées, dont il a prêté le plan et la rédaction à l'ancien règne pour la plus grande gloire de son maître et la plus profonde humiliation du règne suivant. La république européenne de Henri IV est certainement née au château de Sully; au Louvre, à l'Arsenal, on avait bien autre chose à faire qu'à tracer des utopies ; et certes, un roi, auquel il avait fallu cinq ans de sa vie pour rentrer dans s«i capitale, dix ans pour achever son dernier traité avec le dernier de ses sujets rebelles, aurait été le plus insensé de tous les hommes s'il eût pensé, lui, presque sexagénaire, qu'il lui restait encore assez de temps pour refaire à neuf la chrétienté, distribuer les couronnes, répartir les lots, fixer à chacun ses limites, et à tous une loi commune. » — Bazin. Sur les OEconomies royales. Nouvelle collection de Mémoires pour servir â VHistoire de France par Michaud et Poujoulat, t. II, p. 15.