‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 52 sur 156 · CHAPITRE IV. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. i

111. Projet pour faire cesser les disputes séditieuses des THÉOLOGIENS. — C'est à propos de la querelle des Gomaristes et des Arminiens que notre bon abbé, affligé des maux qu'avait suscités cette querelle, succédant à tant d'autres non moins stériles, se mit à la recherche d;m moyen de « faire cesser les disputes séditieuses des théologiens »

« Quel bien produisent ces disputes? se demandait-il d'abord. Aucun. Car, en admettant même que des erreurs se soient gh'ssées dans l'interprétation des dogmes, ces erreurs sont de peu de conséquence dans la pratique. Le mal que produisent les querelles religieuses n'est, au contraire, que trop réel.

a Les deux partis viennent à se traiter réciproquement de fanatiques, d'hérétiques, de désobéissants. Ils mettent tout en œuvre pour persécuter leurs ennemis, et cela sous le spécieux prétexte de zèle pour la vérité de la foi, et ils parviennent souvent à troubler, par des guerres ouvertes, la tranquillité de la société chrétienne. »

Ces disputes théologiqnes finissent donc par engendrer une maladie politique qui trouble la société. Or le remède h opposer à cette maladie n'est-il pas du ressort du gouvernement séculier, qui ne doit permettre aucune querelle entre les citoyens de la même république et moins encore aucune formation de deux partis dans l'Etat? Ëtquel est ce remède? C est le su^enge. Il faut obliger les deux partis à se taire complètement, absolument, sinon le bon abbé, qui connaît de longue main ses confrères les théologiens, ne répond pas de la tranquillité publique. A l'appui de son opinion, il cite, non sans quelque malice, une anecdote relative aux religieux de la Trappe, que lui racontait le maréchal de Bellefond.

a J'ai ouï conter au feu maréchal de Bellefond un fait à propos du silence. 11 n'approuvait pas l'extrême rigidité avec laquelle les religieux de la Trappe observent un silence éternel entre eux, et, comme il voyait qu'il en résultait quelques inccHYénients, il demanda un jour à l'abbé qui avait rétabli la

grande réforme du fameux saint Bernard, s*il ne serait pas plus à propos de relâcher un peu de la rigueur de la règle sur l'article du silence : — N*êtes-vous pas très-édifié, lui répondit Tabbé, de leur vie innocente, de leur mortification, de leur pé' nitence, de leurs pieux exercices, du service divin et de leur grande obéissance? Ne croyez-vous pas qu'ils opèrent leur salut dans l'union et dans la charité? Or, si je relâchais tant soit peu de la sévérité du silence, comme chacun de ces vertueux religieux a ses opinions, ses préjugés et son degré de lumières, il y aurait bientôt des disputes, des divisions et des partis parmi eux. Je ne dois qu'à leur grand silence la grande obéissance, la grande tranquillité et la grande union de ces cent quarante hommes qui composent cette communauté dont vous admirez la vertu. Je puis vous assurer que sans ce silence, qui a ses inconvénients comme vous le dites, je ne les tiendrais jamais unis et paisibles. Ainsi ils tomberaient dans des inconvénients incomparablement plus considérables que ceux que vous avez remarqués et qui naissent de ce silence qui vous paraît excessif, et que vous reprochez à la règle de saint Bernard. »

Soit ! Mais la société peut-elle être gouvernée comme un couvent de trappistes? N'est-ce point par la dispute, autrement dit par la discussion, que le progrès s'accomplit dans Tordre moral aussi bien que dans Tordre matériel? On objecte, à la vérité, que les choses religieuses ne sont {)as susceptibles de progrès; mais il ne faut pas oublier que cette objection est communément soulevée au nom d une religion qui se prétend seule vraie et parfaite. Elle peut être valable aux yeux de la foi; elle ne Test pas aux yeux de la raison. Comment donc se fait-il que Tabbé de Saint-Pierre, qui était phitôt un philosophe, un homme de raison qu un homme de foi, s*en soit prévalu pour fermer la porte au progrès religieux? Cela tenait, croyonsnous, aux tendances un peu trop matérialistes de son esprit, qui le portaient à n'attribuer une valeur sérieuse, intrinsèque , comme il avait Thabitisde de le dire, qu'aux progrès matériels,

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