‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 54 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ceux qui sont déjà accoutumés à quelques peines sentent moins les autres petites peines.

« IV. Le travail accoutume à la règle, à la discipline, â l'observation de la justice. C'est que dans le travail l'esprit s'accoutume à plus d'altention, et Thomme laborieux, attentif et riche, est plus porté à rendre justice, afin qu'on la lui rende, que le fainéant qui n'a rien à perdre .

« De là on peut conclure que le peuple qui est le plus laborieux est le plus riche, le plus juste, le plus facile à gouverner et le plus heureux.

« Là où il y a un grand commerce, non- seulement le peuple est plus laborieux et plus industrieux, mais les riches mêmes y sont plus laborieux qu'ailleurs. Les plus riches marchands ne sont jamais sans occupation.

(( Là où les riches sont laborieux, ils font moins de dépenses inutiles : c'est que rien ne leur apprend davantage la valeur des richesses que les travaux et les soins qu'ils emploient à les acquérir.

« C'est diminuer les maladies d'un État que d'y diminuer la fainéantise et les dépenses de luxe. »

A la vérité, toutes les considérations que Tauteur présente à l'appui de son projet ne sont pas aussi justes que celles-ci. C'est ainsi qu'attibuant à l'or et à l'argent une importance exagérée, et redoutant, d'une autre part, un épuisement graduel des mines du nouveau monde, il pense que les profits du commerce maritime ne pourront manquer de diminuer d'une manière progressive, et qu'il importe, en conséquence, de profiter du moment où ce commerce est encore avantageux. Une autre vue non moins fausse, c'est que le commerce des nations les plus commerçantes décroîtra infailliblement à mesure que les nations les moins commerçantes développeront le leur. Enfin Fauteur, imbu des idées protectionistes qui avaient présidé à l'établissement des tarifs de Colbert, est d'avis * qu'on ne saurait trop planter de cotonniers, de mûriers, soit en France, soit

dans ses colonies, et faire trop venir de coton et de soie en balles, et trop peu d'ouvrages de soie et de coton en France, de peur de ruiner nos manufactures. »

Mais, nous le répétons, à côté de ces erreurs, qui trouvent leur excuse dans Tétat général des connaissances du temps, les idées neuves, justes et originales abondent. L'auteur, devançant en cela les économistes, démontre, par exemple, que le commerce, en enrichissant les particuliers, contribue à enrichir aussi le souverain; il démontre encore que « les États qui fleurissent parle commerce sont bien plus disposés à faire durer la paix, puisque Ion ne peut faire de commerce qu'avec les nations avec lesquelles on est en paix, j» Enfin il réfute, avec une admirable supériorité de raison, cette objection de collège : que la France doit dominer par les armes plutôt que par le commerce.

« Objection. — Ce n'est pas à la France à s'enrichir par la supériorité de son commerce; c'est à la France à soumettre les nations commerçantes à la supériorité de ses armes, c'est à Rome à subjuguer Carthage.

« Réponse. — î. Discoui-s d'esprits frivoles, qui n'ont nulle connaissance de la situation générale de TEurope. Nos voisins ont beaucoup plus d'attention qu'autrefois à empêcher l'agrandissement du territoire des souverains puissants, par l'intérêt sensible qu'ils ont que ce voisin, pouvant d'un jour à l'autre devenir leur ennemi, n'augmente sa puissance.

« II. Les alhances défensives se font présentement en moins de trois mois, et il se forme en peu de temps une ligue de moitié plus puissante que le plus puissant, et qui met sur pied un tiers, une moitié plus de troupes, et d'aussi bonnes troupes.

(( III. La supériorité de trou[)es se trouve toujours là où est la supériorité d'argent. Or c'est parmi les nations commerçantes que se trouve la supériorité d'argent. Il ne faut donc plus que le roi de France songe à conquérir une ville qu'il ne hasarde d'en perdre deux, et qu'il ne soit sûr d'être en exécration à toute

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