‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 79 sur 156 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Il faut que, depuis vingt ans, il ait été exercé dans la capitale par les conférences, par les disputes et par la lecture des mémoires modernes, manuscrits et imprimés; il faut qu*il soit accoutumé à la méditation et à la composition.

« Il faut un esprit juste qui, à force d'examiner les vraies démonstrations, et, à force d*en former lui-même, ait acquis un sentiment délicat et sûr pour discerner promptement les conséquences justes et réelles des conséquences fausses et apparentes.

(( Il faut un homme qui, par une pratique et par une expérience de plusieurs années dans li^s affaires publiques et particulières, puisse lier avec facilité les vérités de spéculation avec les moyens convenables de pratique.

« 11 faut un homme tempérant et d'une santé exempte de douleurs et d'infirmités, accoutumé à démontrer évidemment aux autres dans la composition ce qu'il s'est démontré à luimême dans la méditation.

« Il faut un homme assez sensible à la distinction entre pareils pour les surpasser en travail et en patience, et assez éclairé pour discerner la distinction la plus précieuse de la moins précieuse.

« Il faut un homme qui ait assez de revenu pour avoir et les commodités de la vie et surtout un copiste occupé à remettre au net durant le jour ce qu'il aura corrigé le matin; il faut même que le recouvrement de ce revenu ne lui coûte que peu d'application durant Tannée comme des renies ou des pensions bien payées; il faut que, de ce côté-là, il soit exempt d'inquiétudes sur des procès; car, pour méditer avec plus de succès, il faut non-seulement du loisir, mais encore du calme sur tontes les sortes d'affaires qui causent de l'inquiétude.

« Il lui faut un domestique tranquille et qui ne lui cause pas trop de distractions, et, soit qu'il ait une femme et des enfants, ou qu'il n'en ait pas, il faut dans sa famille du repos, de la santé, de la tranquillité. La femme et les enfants dont la cou-

duite plaît excitent au travail, mais, quand leur conduite déplaît, ils causent de grandes distractions.

tt II faut, du côté des lois, qu'il soit excité au travail par la certitude d'obtenir de grandes récompenses pour lui et pour sa famille si ses découvertes se trouvent très-importantes et trèsbien démontrées.

u il faut un génie sage et docile, qui écoute volontiers et qui profite aisément des lumières des autres; il faut qu'il soit bon estimateur de ce qui est plus ou moins important au bonheur public; il faut qu'il ait comparé diverses matières pour choisir la plus importante.

(( Il faut qu'il ne hasarde l'impression qu'à quarante ans, après qu'il aura souvent et longtemps corrigé ses compositions. Tels sont les moyens de former de grands génies et de procurer au public d'excellents ouvrages.

« 11 faut donc, du côté de la personne, des qualités naturelles et plusieurs habitudes assez rares; il faut du côté de la fortune certaines conditions nécessaires et peu communes.

« Or, conune il est très-rare de rassembler toutes ces qualités et toutes ces conditions, il est très-rare aussi de rencontrer, même dans un grand État, plus de trente génies de la première classe qui s'occupent avec succès, dans des conditions privées, à faire des découvertes importantes dans la politique pratique. »

On n'a pas, en effet, à redouter beaucoup la surabondance des génies de première classe, en admettant même qu'ils soient rémunérés en proportion de l'utilité de leurs œuvres.

Il nous paraît superflu d'insister sur ce que les vues cpie nous venons de reproduire contiennent d'original et d'avancé pour l'époque oii écrivait le bon abbé. On a reconnu depuis qu'il valait mieux laisser au public le soin de récompenser les inventeurs, en garantissant à ceux-ci, au moins d'une manière temporaire, la propriété de leurs œuvres. On en viendra, sans aucun doute, à la leur garantir d'une manière illimitée, et à

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