CHAPITRE VI
la pratique pour perfectionner les arts, procurent beaucoup plus de bien à un nombre beaucoup plus grand de familles que les découvertes plus difficiles, mais bien moins utiles, des Newton, des Leibnilz et des autres mathématiciens purement spéculatifs ou des systèmes des physiciens purement curieux, qui ne poussent pas leurs spéculations jusqu'à la pratique dans les arts, et qui ne diminuent en rien ni la peine des ouvriers ni la dépense des ouvrages.
« De là il suit que les livres de morale chrétienne qui, par leurs sages considérations, diminuent les maux de la vie présente parles espérances des biens de la vie future, et qui nous portent à la pratique de la jusb'ce et de la bienfaisance, et surtout à la patience des injures, qui est une grande partie de la bienfaisance, sont incomparablement plus utiles que les livres qui ne font que nous amuser pour le temps que nous les lisons, tels que sont la plupart de nos livres d'histoire et la plupart de nos romans et de nos comédies.
« De là il suit que les bons livres de morale chrétienne, qui augmentent en nous des craintes très-salutaires et des espérances très-consolantes, sont beaucoup plus estimables et plus utiles que les bons livres de géométrie spéculative.
a il est vrai que Ton peut écrire l'histoire, faire des romans et des comédies d'une manière très-utile; mais malheureusement, faute de perfectionner notre police de ce côté-là, cette méthode salutaire n'est pas encore assez en pratique.
« De là il suit que le livre le moins utile, c'est celui qui ne sert qu'à satisfaire la curiosité, et surtout la curiosité d'un petit nombre de lecteurs, par exemple les livres sur les généalogies anciennes des Grecs et des Romains, sur leurs habillements, sur leurs opinions ridicules. Tels sont encore les hvres d'étymologie du grec, du latin, de Tancieu persan, de Tancien égyptien, la connaissance des médailles, des inscriptions antiques, qui ne sont utiles qu'à perfectionner une chronologie, qui e&t elle-même peu utile, les questions frivoles et trop
exactes de chronologie, les découvertes dans l'explication des auteurs anciens lorsqu'il s'agit de choses très-inutiles et d'auteurs qui n'ont nul titre d'infaillibilité.
« De là il suit que, si Ton mesure la plupart des ouvrages de plusieurs des beaux esprits de notre siècle avec cette règle incontestable de la plus grande utilité publique, ils paraîtront d'une valeur bien petite en comparaison de ceux qu'ils auraient pu faire en joignant la grande utilité de la matière au grand agrément de la forme. Si ces beaux esprits font tant d'hoimeur à leur nation pour avoir si bien orné des bagatelles, combien lui en auraient-ils fait davantage s'ils avaient employé leurs talents à embellir, à orner, à rendre agréables les matières les plus importantes à la félicité publique !
(f Je laisse au lecteur judicieux à tirer, par cette méthode, une infinité de conclusions sur la valeur de chaque livre d'une bibliothèque, et c'est cette méthode qu'on peut appeler un Hbliomètre, »
Plus loin, le bon abbé, revenant encore sur l'appréciation de l'utihté des Hvres, compare les ouvrages d'amusements, tels que les poésies, les romans, les comédies, aux pyramides d'Egypte, dont on peut dire : Quelle dépense inutile ! ^
ti Ces pyramides, dit-il, prouvent à la vérité dans les princes de grandes richesses, comme ces livres prouvent dans les auteurs une prodigieuse fécondité d'imagination et même une délicatesse et une justesse d'esprit prodigieuses; mais, par malheur, ils prouvent en même temps le peu de discernement de ces faiseurs de grands bâtiments mutiles, et de ces grands faiseurs de bagatelles difficiles, qui ne voient pas que les plaisirs qu'ils procurent avec tant de dépense sont ou pour peu de personnes ou peu durables. »
Sa conclusion, c'est donc que « les livres ne sont précieux et estimables qu'à proportion de leur utilité, et que les grands génies, s'ils veulent passer pour bons citoyens ou pour gens d'un bon discernement, doivent àBployer encore plus d'esprit