‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 87 sur 156 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ces jeunes géhs, on ne saurait trop leur indiquer les moyens les plus faciles et les plus efficaces.

«... Lorsque, — ajoute-t-il, — je n'ai point indiqué ces moyens, on a dit de mes mémoires politiques : Ce sont des projets de la république de Platon ou du roman de Fénelon qui sont agréables à lire et impossibles à exécuter; or, entre deux maux, j'ai choisi le moindi*e : donner du superflu aux uns plutôt que de refuser le nécessaire aux autres. »

Voici sa réponse non moins naïve et originale à la seconde objection :

« Il y a des sujets dont on peut dire : Omari res ipsa negat.

« Et je crois que la science du gouvernement doit être enseignée avec des démonstrations et sans les ornements de Téloquence. 11 est vrai que je ne suis pas éloquent, et que Ton peut soupçonner mon opinion d'un peu d'intérêt; mais enfin, c'est mon opinion.

« Ce n'est pas que je ne sois persuadé que Forateur doit user des images et des figures de rhétorique. J'avouerai même que l'auditeur ordinaire est plus remué par l'éloquence de Cicéron que par la force de ses raisons, et, quand on a comme lui à dé~ terminer sur-le-champ un sénat, il est à propos d'user de l'un et de l'autre moyen de convaincre les esprits et de remuer les cœurs.

« Mais, comme mon but est de faire que le lecteur retienne par mémoire ma démonstration, qui consiste dans un relevé des principaux avantages d'un projet qu'il faut exprimer par des primo f des secundo, etc., si le cœur était trop remué, il ne permettrait pas à la mémoire de se charger des membres de la démonstration. Le lecteur se souviendrait seulement qu'il a été persuadé; mais, n'ayant plus en sa main les raisons qui l'ont persuadé, il ne pourrait les exposer aux autres et les convaincre à son tour, au lieu que, lorsque je m'attache uniquement à convaincre son esprit, il faut que, pour être convaincu, il s'atlacJie

uniquement à retenir mes raisons, et voilà pourquoi je ne sais si, pour Futilité du lecteur, je devrais ajouter des ornements de rhétorique, quand je le pourrais, j»

VU. Projet pour rendre l'académie des boks écrivains plus DTiLE À L État. — Exclu de TAcadémie, le bon abbé conçoit le projet, — qui lui est suggéré peut-être par une rancune innocente, — de faire travailler les académiciens. En conséquence, il les distribue dans trois bureaux se réunissant trois fois par semaine dans trois pièces de l'appartement bas du vieux Louvre : 1* bureau du dictionnaire, de la grammaire et de la poétique; 2*" bureau des monuments modernes et antiques; y bureau de l'éloquence et des vies des hommes illustres. Il pousse même la précaution jusqu'à dresseï* le programme des matières qui devront être traitées dans ces bureaux chacun des jours de la semaine. C'était, il faut l'avouer, considérer un peu trop les académiciens comme des écoliers, enclins à faire l'école buissonnière, et c'était, à coup sûr, un mauvais moyen de reconquérir les bonnes grâces de l'Académie. Mais on sait que le bon abbé n'y songeait guère. La partie de son plan à laquelle il tenait le plus était celle qui concernait les vies des hommes illustres. Car, à son avis, les notions du vrai et du beau ne se gravent facilement dans les esprits qu'autant qu'on les monti^ en quelque sorte incarnées dans la conduite et dans les œuvres des grands hommes qui ont le mieux servi et le plus honoré l'humanité. Il recommandait surtout les Vies de Plutarque comme les meilleurs éléments de morale qu'on pût mettre entre les mains de la jeunesse.

({ Aucun autre ouvrage des anciens, dit-il, n'est si propre que Plutarque à enseigner les plus importantes maximes de la politique et de la morale, à inspirer aux jeunes gens du courage et de la constance dans les travaux qu'ils entreprennent pour acquérir des talents utiles à la société; aucun ouvrage des Grecs et des Romains ne donne tant d'éloignement de la

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