CHAPITRE VI. 23i
fainéantise, de la mollesse, de Tintempérance et des injustices, et n'inspire tant de désir d'imiter les grands hommes dont il nous a laissé les peintures.
« C*est dans ces vies que la jeunesse pourra apprendre à juger sainement la véritable valeur des actions des grands hommes, à mépriser toutes les petites glorioles des enfunls et des femmes, et à estimer la véritable gloire. »
Le bon abbé complète cet aperça par des « observations pour diriger ceux qui écrivent la vie des hommes illustres. » Il est presque inutile d'ajouter qu'au fond de ces observations on retrouve toujours le principe de l'utile. Aux yeux de l'auteur, le véritable grand homme a pour mobile le bonheur de la société, et il met sa gloire à faire plus de bien au public que ses pareils. Le seul morceau à signaler est celui où l'auteur démontre, avec un rare esprit d'analyse, que :
« Les grands hommes de notre siècle ont plus de lumières que les grands hommes de rantiquité, sans avoir pour cela plus de vertu.
« L'esprit du genre humain croît nécessairement en lumières, et cet accroissement est irès-sensible au bout d'un siècle dans la même nation quand il n*y a point de guerres civiles ou étrangères. Les arts et les sciences vont nécessairement en se perfectionnant, et les gouvernements perfectionnent tous les jours leur police.
<t Quand la nation bien policée fait la conquête de la nation barbare, les connaissances de la nation conquise augmentent beaucoup en peu d'années; mais c'est tout le contraire quand la nation barbare est conquérante : les arts et les sciences diminuent beaucoup en peu de temps.
« Les arts, les sciences, les talents, les qualités de l'esprit, prennent dans la paix un grand accroissement en plusieurs siècles, et, par conséquent, les grands hommes d'aujourd'hui sont, du côté des connaissances, beaucoup plus grands que ceux des siècles éloignés de mille ans.
23î2 L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE.
f Mais, si Ton considère les grands hommes des siècles ignorants par rapport aux qualités du cœur, c'est-à-dire par rapport à la grandeur du désir de surpasser de beaucoup leurs pareils dans le dessein d'être plus utiles ou aux hommes en général ou à leur patrie en particulier, ces anciens grands hommes peuvent être aussi grands et même plus grands de ce côtélà que les grands hommes d'aujourd'hui.
« Ce désir d'être grand bienfaiteur de sa patrie ne prend pas parmi les hommes le même accroissement chaque siècle que prennent les connaissances humaines : ce beau motif peut bien croître et se fortifier tous les jours dans le même homme durant toute sa vie; mais ce grand homme ne peut pas mettre ses disciples au même point de zèle où il est pour le bien public, en même espace de temps, comme Thomme fort échdré peut par l'écriture et par l'imprimerie mettre ses lecteurs au même point des connaissances qu'il a acquises par ses méditations, par ses talents, par ses expériences, et par le secours des conférences, soit dans la politique, soit dans la morale, soit dans l'art militaire, soit dans les autres arts et dans les autres sciences.
« De là il suit qu'en parlant des grands physiciens, des grands géomètres, des grands politiques, toutes choses qui regardent l'esprit, il faut toujours sous-entendre qu'ils étaient grands pour leurs siècles, et en comparaison de leurs contemporains, mais qu'ils ne sont pas grands de ces côtés-là en comparaisondes physiciens, des géomètres, des politiques d'aujourd'hui.
« Au lieu que, pour ce qui regarde la vertu et le désir d'être fort utile aux autres, il peut se trouver des hommes aussi vertueux, c'est-à-dire aussi zélés pour le bien pubUc parmi les nations ignorantes que parmi les nations les plus savantes d'aujourd'hui.
« Nous héritons facilement de toute l'étendue des lumières des grands hommes qui nous ont précédés, et nous nous approprions facilement et en peu de temps les découvertes qu'ils ont faites