‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 91 sur 156 · PREUVES · texte numérisé non relu

PREUVES

c 1" Si le roi lève 150 millions en trois ans sur son peuple, c/est 50 millions par an; or il n'y a jamais eu eu France de subside si grand, et par conséquent si onéreux.

« 2** Un subside est d'autant plus onéreux aux sujets, qu'il est disproportionné à leur revenu; or, dans la levée de ce subside, le sujet, qui ne doit point de rentes, et qui n'a, par exemple, que six mille livres de rentes, tant sur le roi que sur les particuliers, perd tout d'un coup le tiers de son revenu réel en poids d'argent, et par conséquent le tiers de son revenu en denrées et en marchandises nécessaires à la subsistance de sii famille.

« Gela est bien facile à comprendre quand on sait que les étrangers et que nos r^iai'chands, à. leur imitation, augmentent d'un tiers le prix de leurs denrées quand le roi augmente ses H)onnaies d'un tiers; car, comme le prix des denrées nécessaires^ à la subsistance de ces bourgeois est augmenté d'un tiers, et comme ils n'ont plus que les deux tiers de marcs d'argent de revenu qu'ils avaient à employer à acheter ces denrées, il est évident qu'ils se trouvent moins riches d'un tiers; ainsi ils perdent le tiers de leur subsistance annuelle par cette augmentation des monnaies.

« Celui qui a six mille livres de rentes en terres affermées perd aussi le tiers de son revenu; mais il a un grand avantage sur le simple rentier actif, c est qu'à l'expiration de ses baux il peut en augmenter le prix d'un tiers; ainsi il ne perd le tiers de son revenu que pour quelques années, au lieu que le rentier perd le tiers de son revenu pour toujours.

« Dans l'augmentation du marc d'argent, il n'y a que le fermier de la campagne qui a des marchandises et des denrées à vendre, qui, loin de payer sa part du subside de l'augnienlation des monnaies, y gagne un tiers en augmentant d'un tiers

le pi'ix de ses marchandises et de ses denrées durant le reste de son bail.

« L'ouvrier vend son travail un tiers plus cher, ainsi il n'y perd ni n*y gagne.

« Or peul-on imaginer un subside plus injuste, plus disproportionné, plus onéreux et plus ruineux que celui qui n'est supporté que par le tiers des sujets et par quelques-uns durant quatre ou cinq ans, et par les autres pour toujours?

« 3° Un subside qui diminue le commerce est pernicieux; or le subside de l'augmentation de la monnaie diminue le commerce. En voici la raison : celui qui espère un haussement de monnaie ne vend point sa marchandise ou sa denrée de peur de la vendre trop bas prix. Ainsi moins de vendeurs et moins de deiu'ées à vendre au marché; ce qui produit encore la cherté des denrées pour la subsistance.

« 4" Parles augmentations du marc d'argent du tiers de plus en livres numéraires, le roi 'diminue tout d'un coup ses revenus d'un tiers, de sorte que, s'il reçoit 4", 500, 000 marcs d'argent de revenu à 28 livres le marc, comme il les recevait en 1683, lorsqu'il avait i 20 millions de revenu, il ne tirera plus réellement que 3 millions de marcs d'argent tant de la taille que de ses fermes et de ses autres revenus; c'est 1 ,500,000 marcs de moins.

« Le taillable, qui lui payait 4 1/2 marcs de taille, valant 126 livres, lorsque le marc sera mis à 42 livres, ne donnera plus au collecteur ou receveur des tailles que trois marcs d'argent, qui vaudront les d26 livres de sa taille.

(( Ainsi cette augmentation . des monnaies ôtera au roi 1,500,000 marcs d'argent de son revenu ordinaire, qui, à 42 liv. le marc, font 63 millions par an.

« Au reste, tout ce qu'il perd dans ses revenus, il ne le re* gagne pas dans le payement de ses dettes annuelles, pai-cc qu'il a beaucoup d'autres dépenses à payer par an que des rentes, des pensions et des appointements. 11 a beaucoup de iiiar-

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chaudises à acheter; or Je prix des marchandises augmente d'un tiers à mesure que le roi augmente d'un tiers le nombre de livres sur le marc d'argent.

« Ainsi le roi augmente sa dépense d'un tiers sur les habillements, sur les vivres, sur les armes, sur les munitions des troupes de terre et de mer, sur les fortifications qu'il fait faire, sur la dépense de sa maison, sur ses ambassadeurs, sur ses bâtiments, sur les réparations des chemins et sur les autres ouvrages publics.

« Or ce qu'il dépense de ces côtés-là monte à plus de soixante millions par an. C'est donc vingt millions dont il augmente sa dépense ordinaire. Ainsi il se charge d'une nouvelle rente de 20 millions pour 125 millions, au lieu que, par la création do rentes au denier 18, il aurait 125 millions pour moins de 7 millions par an. Ainsi, à user de la méthode de Taugmentation des monnaies, il perd 1 S milUons de revenu.

« 5* Nos autres subsides n'augmentent en rien le profit de nos ennemis, ils sont tout entiers au profit du roi. Dans celui-ci, nos ennemis s'enrichissent à nos dépens.

K 6"* Si nous étions aussi habiles dans le commerce que les Anglais et les Hollandais, nous ne perdrions pas avec eux dans Taugmentation des monnaies ; mais dans les deux ou trois premières années nous croirons beaucoup faire que de leur vendre nos marchandises un sixième de plus, et ils les revendront un sixième de plus qu'ils ne les achètent de nous : ainsi, durant deux ou trois ans, ils gagneront sur nous un sixième.

« Or de toutes ces considérations ne suit-il pas évidemment que nul de nos subsides n'est si injuste, si disproportionné, si pernicieux pour la loi et pour TÉtat que l'augmentation de nos monnaies? Ce qui était à démontrer.

Conséquences^ « De là il suit que le roi devrait non-seulement s'interJire

UO L ABBÉ DE SAIMT-I'IEKRE.

à lui-iiiéiue pour toujours un pareil subside, mais encore le rendre impraticable pour ses successeurs.

«f II eu a un moyen simple, qui serait approuvé et suivi par toutes les nations d'Europe : c'est qu'il ordoime qu'en Fra^ice les payements futurs seront stipulés en tant de marcs et en tant d onces d'argent de onze deniers de fin valant tant de livjes tournois.

« Supposez, par exemple, qu'un débiteur veuille s'obliger à payer 12,000 livres, et que le marc d'argent à onze deniers de douze de fin * vaille 50 livres, l'obligation portera promesse de payer dtux cent quarante marcs d'argent valant douze mille livres.

« Il est évident que, si tous les souverains prenaient peu à j>eu cette méthode, le commerce d'Europe en deviendrait iiit-nnipar^blement plus facile et plus sur. »

Dans ta seconde partie, l'auteur propose de remplacer le système vicieux et inique de l'augmentation des monnaies par le système des annuités usité en Angleterre, et qu'il expose avec beaucoup de clarté.

« Ces annuités, dit-il, sont des rentes annuelles non perpétuelles, que rÉlat, qui emprunte, s'oblige de payer au particulier prêteur durant un certain nombre d'années, en payant tous les ans quelque chose sur le capital. Ainsi ces annuités lemboursent au prêteur, année par année, partie de son capital avec son intérêt, et c'est ce qui fait que ces rentes cessent entièrement au bout d'un certain nombre d'années et ne sont point perpétuelles. »

11 en cite un exemple pour illustrer son explication, puis il propose divers moyens de perfectionner ce système tel qu'il

* Le mot denier servait, comme on sail, à exprimer le degré de pureté ou de finesse du métal. L'entière pureté était représentée par 12 deniers, et le titre ordinaire de la bonne monnaie était de IJ deniers, ou de H parties de métal fin et de 1 pai*lie d'alliage. Aujourd'hui c'est 9 parties de uiélal fin et 1 d'alliage.

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éUiit pratiqué de sou leaips. Ce serait, !• de le niaiiUenir en temps de paix, l'argent étant alors plus commun qu'en temps de guerre, et l'intérêt généralement à 5 0/0 ; 2* que la négociation en fut dégagée de toute formalité superflue; 3' qu'elles fussent rendues insaisissables afin de leur procurer plus d'acheteurs ; 4° qu'on les garantît en leur affectant un impôt particulier, et que les payements en fussent effectués à jour fixe.

Dans un autre « projet pour rendre les rentes sur l'État d'un commerce plus facile et plus fréquent, » il propose encore de créer pour 40 millions de renies 2 1/^0/0, en les inscrivant sur une sorte de grand livre, en les garantissant par un privilège d'un million sur le revenu des fermes, et en accordant toutes facilités pour les négocier, eu les rendant insaisissables, etc. Il remarque que cet intérêt est celui des rentes sur la ville en 1 752 , et qu'en admettant que l'opération réussît le roi pourrait acquitter tous les ans une partie des dettes de l'État à l'aide de «es nouveaux fonds, dont l'intérêt serait modique. Dans le même projet, il propose encore, pour simplifier la circulation et la rendre plus économique, le système des virements de comptes de la Banque d'Amsterdam, imité plus tard dans le Clearing- House de Londres.

« Le bureau des comptes ou Banque d'Amsterdam est un dépôt public oii chaque dépositeur a sa feuille dans le registre de la Banque, pour y faire mention de ce qu'il diminue par les transports qu'il fait, ou de ce qu'il y ajoute par les transports que lui font les autres.

« Je souhaiterais fort de voir un établissement semblable à Paris, pour épargner le transport des sacs d'argent, pour éviter la garde dangereuse et inquiétante de l'argent, pour éviter la numération perpétuelle de l'argent, et pour éviter la fausse monnaie. »

Ces extraits suffiront, croyons-nous, pour attester combien le bon abbé entendait mieux que ses contemporains les questions de la monnaie et du crédit pubhc. Aucun économiste n'a

signalé plus clairement les vices de Texpédient barbare et ruineux de l'altération des monnaies, trop souvent employé par les financiers de Tancien régime. A cet expédient, emprunté aux faux monnoyeurs, il voulait substituer le système de crédit public reposant sur Fexactitude et la bonne foi dans l'exécution des engagements pris et sur de solides garanties matérielles, qui avait déjà augmenté à un si haut point les ressources des gouvernements de la Hollande et de TAngleterre, et qui a fini par prévaloir partout. Seulement, l'auteur du Projet de paix perpétuelle ne pouvait prévoir l'abus déplorable qui serait fait de ce dernier système pour multiplier les guerres et les rendre plus formidables.

Nous bornerons là cette analyse des « Projets » du bon abbé. Nous pourrions cependant la poursuivre encore, car la matière ne manque pas, Texcellent homme, que nous couchons aujourd'hui douloureusement dans le lit de Procuste d'un volume grand in-l 8 , ayant passé soixante années de sa vie à « projetter » et rempli vingt volumes de ses projets, sans compter les manuscrits. Contentons-nous de signaler encore, !•* un Mémoire mr le droit de substituer, dans lequel l'auteur, trop frappé peut-être des inconvénients du morcellement des héritages, et pas assez de ceux de leur immobilisation, réclamait l'extension du droit de substituer aux six provinces qui ne le possédaient point, savoir : la Normandie, la Bretagne, une parlie de l'Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais et la Marche; 2" un Projet pour l'extirpation des corsaires de Barbarie, qu'il avait emprunté à son oncle le commandeur de Saint- Pierre, chevalier de Malle, et par lequel il proposait aux nations chrétiennes de faire un fonds pour mettre les chevaliers de Malte en état de purger la Méditerranée des corsaires Iwirbaresques. La suppression de Tordre de Malte et la conquête de l'Algérie nous dispensent d'entrer dans le détail de ce projet, qui se rattachait d'ailleurs à l'organisation esquissée dans le Projet de paix perpétuelle; enfin, 3" le Projet d'une taille

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