CHAPITRE VI
monnaies, c est-à-dire à augmenter la valeur dénominative du marc d'argent en livres numéraires, ce n'est pas que le dessein d'en tirer un secours ou subside considérable et prompt. C'est pour cela que, sans supputer ce que cette espèce de subside coûtera au peuple et au roi lui-même, il lui conseille d'ordonner que le marc d'argent du titre ordinaire vaudra un quart, un tiers, une moitié, par exemple, plus de livres qu'il ne valait.
« Supposons qu'il y ait en France pour 450 millions de livres à 28 livres le marc, autant qu'il valait à la mort de M. Colbert, en 1683.
(( Le ministre imprudent, trompé par le monnayeur fripon, dit au roi : — Faites faire une nouvelle refonte, faites faire une nouvelle empreinte, faites faire des pièces un peu plus ou un peu moins pesantes que les pièces de la monnaie présente, ordonnez que dans les payements le marc d'argent, qui est présentement de la valeur de 28 liv. , sera reçu à l'avenir pour 42 liv. par le créancier, c'est-à-dire, augmentez d'un tiers le marc d'argent en nombre de livres numéraires; cette refonte durera trois ans, et, en trois ans, vous tirerez sur vos peuples un profit du tiers de toute la monnaie de France; car, pour 450 marcs d'argent que le particulier apportera à votre monnaie, il n'en remportera que 300 marcs monnayés; ainsi vous gagnerez 150 millions. »
L'auteur fait remarquer d'abord que ce bénéfice doit être diminué d'une somme de cinq millions que coûtera la refonte, à raison de 1 pour 0/0 environ, ensuite d'une autre somme de vingt millions au moins par la contrefaçon qui s'en fera dans les pays ennemis de la France; puis il démontre que « le subside, qui se lève par l'augmentation des monnaies est très disproportionné, et, par conséquent, très-injuste, plus onéreux pour le peuple et plus coûteux pour le roi qu'aucun autre subside. »
« Nos voisins les Anglais et les Hollandais, dit-il, se sont trouvés aussi souvent que nous dans un très-puissant besoin de
trouver un subside grand et prompt, et cependant ils n'ont jamais voulu prendre ce moyen qui se présente si facilement à l'esprit, même des plus ignorants, comme très-commode et trèsfacile à exécuter.
« On ne peut en rendre d'autre raison, sinon qu'ils ont prévu et senti mieux que nous les pernicieux effets de cette augmentation du marc d'argent en livres sterling et en florins, et ([ue la perte que l'État en souffrirait était trop grande pour être compensée par le profit qu'ils en tireraient pour leurs affaires.
« On ne peut pas dire que ce secours ne leur ait pas été proposé par des esprits superficiels qui l'avaient vu souvent pratiqué en France. Ce secours, ce subside, fut même proposé au roi Guillaume en 1691 ; mais il fut si solidement réfuté comme très-désavantageux à la nation par les discours imprimés du fameux Locke, que personne n'osa depuis le proposer au parlement d'Angleterre.
a U y a dans ce pays-là un beaucoup plus grand nombre d'esprits qui s'appliquent dès leur jeunesse à l'étude des affaires publiques qu'en France. Les jeunes gens qui ont un esprit supérieur et qui peuvent devenir ministres des finances ne sont point obligés, comme en France, d'acheter un office vénal de cinquante mille écus, qui ne leur rapporte aucun revenu. Ainsi le roi n'y est point astreint de choisir parmi ces officiers vénaux les conseillers et les ministres de finances, il les choisit parmi les plus intelligents de la nation.
« Mais, outre ces grands préjugés (arguments tiré de l'exemple de l'Angleterre et de la Hollande), voici des preuves positives de l'injustice et des mauvais effets de l'augmentation des monnaies.
« Je ne parle que de l'augmentation, parce qu'on ne propose jamais de diminuer les monnaies que dans le dessein de les augmenter ensuite; or de là il suit que, si l'on prouve qu'il ne faut jamais les augmenter, on prouvera, par les mêmes raisons, qu'il ne faut jamais les diminuer.
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