‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 93 sur 156 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MOmALE ET mEKilCION

SOMMAIRE

De la doctrine de Tantagonisme des intérêts et de ses conséquences morales. — Qu'elle met l'intérêt en opposition avec la justice. — Résultats opposés de la iloctrine de rharmonie des intérêts. — De la morale utilitaire ou morale économque qui en découlé. — Que Tabbé de Saint-Pierre a devancé Benlham comme moraliste utilitaire. — Son Traité de l'origine des droits et des devoirs. — Ses Observations pratiques sur le célibat des prêtres, — Son Credo, revu et corrigé par Voltaire.

C'était autrefois une opinion généralement accréditée que les intérêts des nations et même ceux des particuliers sont naturellement antagoniques; que nul, par exemple, ne peut s'en-

' On sait que la taUle était l'impôt direct établi sur les biens et sur les personnes des roturiers. La taille réelle (perçue sur les biens) correspondait assez exactement à notre contribution foncière. La taille personnelle était un véritable impôt sur le revenu.

richir si ce iVest aux dépens d'autrui; ce que Montaigne exprimait d'une manière pittoresque en disant que le proufict de l'un fait le dommaige de l autre. De cette fausse doctrine économique découlaient, au point de vue de la morale, les conséquences les plus funestes.

En effet, quel est' le principe qui sert de base à la morale, dont elle n'est même que l'application à tous les faits de la vie publique ou privée? C'est le principe de la justice. Observer la justice, c'est-à-dire rendre à chacun ce qui lui est dû, voilà en quoi se résume, en réalité, toute la pratique de la morale.

Mais, si les intérêts sont naturellement antagoniques, si l'on ne peut, en conséqence, augmenter son bien-être qu'en diminuant celui des autres, qu'en doit-il résulter? C'est que l'homme se trouve placé toujours entre son intérêt et son devoir, le premier lui commandant de faire le mal et le second de faire le bien; c'est qu'il doit nécessairement sacrifier l'un ou l'autre, car ils sont incompatibles.

Or, rintérêt étant un mobile d'une énorme puissance, en ce qu'il résume en lui tous les liens qui nous attachent au monde oii nous vivons, il ne pouvait y avoir qu'un seul moyen de le combattre efGcacement et de le surmonter, c'était de le mettre en présence de l'intérêt d'une autre vie, supposée infinie; c'était d'opposer aux jouissances bornées de la vie présente les jouissances illimitées de la vie future, et à nos privations temporelles des peines éternelles. Tel était le seul moyen auquel on pût avoir recours avec quelque chance de succès pour maîtriser des intérêts qui avaient leurs racines profondes dans la nature humaine, mais qui, par un jeu capricieux et décevant de l'ordonnateur des choses, ne pouvaient se donner carrière sans se heurter et sans mettre la société en péril. Encore, faut-il le dire, ce recours aux intérêts de la vie future pour refréner ceux de la vie présente ne devait pas toujours être pleinement efficace. La foi la plus entière et la plus profonde dans cette vie à venir, ainsi que dans le système de récompenses et de pénalités, qui

Page 1