CHAPITRE Vil
devait s'y trouver en vigueur, seule pouvait, évidemment, déterminer les hommes à se priver d'une jouissance ou à s'imposer un mal actuel, en vue d'obtenir une jouissance ou d'éviter un mal futur d'une intensité plus grande et d une durée plus longue. Les hommes à qui manquait cette foi dans la vie à venir, dans ses récompenses et dans ses peines, devaient naturellement préférer leur intérêt du moment, intérêt positif, tangible, à fin térêt éventuel et hypothétique que la religion opposait à celui-là.
Mettre la morale en opposition avec l'intérêt, c'était donc, d'une part, rendre la pratique de la morale plus difficile, moins accessible à la généraUté des hommes; c'était, d'une autre part, subordonner entièrement la morale à la religion! En effet, que rhomme cesse d'avoir la Foi, et il s'empressera de préférer la satisfaction de son intérêt qui lui procure des jouissances, à l'observation d'une morale qui ne lui impose que des privations. 11 faut nécessairement, dans ce système, être religieux pour être moral, à moins toutefois qu'on ne redoute suffisamment la justice humaine. Mais, comme celle-ci, quelque puissante et efficace qu'on la suppose, n'atteint et ne peut atteindre que le petit nombre des actions scandaleusement mauvaises et nuisibles, une large carrière demeure ouverte à l'immoralité. L'ordre social repose sur le prêtre d'abord, sur le bourreau ensuite, et, à mesure que l'influence du premier diminue, la besogne du second augmente, sans qu'il soit cependant en son pouvoir de préserver la société d'une ruine, que le retour à la Foi seul peut empêcher.
Politiquement, cette doctrine barbare aboutit à la théocratie, c'est-à-dire à un gouvernement dont la Foi est le pivot et le prêtre le premier agent; économiquement^ elle aboutit à la pauvreté universelle. Car, si l'on ne ne peut acquérir du bienêtre qu'aux dépens d'autrui, la pauvreté seule permet d'observer la justice, puisque celui-là seul qui ne fait pas de profit ne cause de dommage à personne.
Heureusement, depuis un siècle, la science économique a commencé à substituer à cette fausse vue de Torganisation sociale un système fondé sur une observation moins superficielle de la nature et de la société. Ce système proclame que les intérêts ne sont point antagoniques, mais qu'ils sont, au contraire, harmoniques; ce qui signifie que le profit de Fun fait le profit et non le dommage de Tautre, et, par conséquent, qu'où peut satisfaire son intérêt sans blesser la morale.
Les conséquences bienfaisantes de ce nouveau système sont faciles à apprécier, et nous nous bornerons à lès indiquer.
S'il y a harmonie, et non antagonisme des intérêts, on doit être beaucoup plus porté à faire le bien, puisqu'on n a plus à craindre de nuire à ses intérêts en servant ceux d'autrui ; on doit être, du même coup, beaucoup moins porté à faire le mal, puisqu'en faisant tort à autrui on se fait tort à soimême.
Chercher en toutes choses ce qui est juste et s'efforcer de le pratiquer, non pas seulement en vue d'obtenir une rémimération ou d'éviter un châtiment dans la vie future, mais encore pour obtenir la plus grande somme de biens et pour éviter la plus grande somme de maux dans la vie présente : telle est la règle que prescrit la morale utilitaire, ou, si l'on veut encore, la morale économique.
Cette doctrine n'est aucimement antireligieuse , comme on s'est plu trop souvent à le répéter. Elle rend, à la vérité, la morale moins dépendante de la religion, en montrant que la foi n'est pas indispensable pour faire pratiquer la justice, mais elle ne répudie point cet auxiliaire puissant; car, si elle rend ^lus accessibles à tous les sommets élevés où résident le juste et le bien, en écartant les broussailles de la fausse théorie de l'antagonisme des intérêts, elle ne met pas cependant le juste et le bien assez près de nous pour que nous puissions les atteindre sans efforts. Nos appétits et nos passions nous en écartent, même quand nous avons, pour nous y conduire, la raison