CHAPITRE VII
« Ainsi Ton voit que le droit qui n'est point décidé par dos arbitres, ni soutenu par la grande supériorité des forces de ces arbitres, peut bien être un droit réel pour un des contestants; mais c'est un droit inutile pour lui s'il est le moins puissant, tant que les contestants ne seront point en arbitrage permanent.
« Un Athénien remerciait Solon de ce qu'il avait donné des lois justes et avantageuses à ses compatriotes. Si je dois être remercié, lui dit Solon, ce tCest pas tant de leur avoir donné des lois justes que d- avoir intimement uni la force avec la justice,
« Or voilà l'effet de la police. Les juges désintéressés découvrent facilement la justice, et la font exécuter par supériorité de force. Chacun possède toujours tranquillement ce qu'il possède et ce dont il a été mis eu possession par les juges, au lieu que dans l'état d'impolice où sont encore les souverains d'Europe, chacun se faisant juge de sa propre cause, de deux contestants il y en a toujours un injuste, et celui qui a le droit Ta inutilement s'il ne veut tout risquer et dépenser beaucoup plus que ne vaut la chose contestée, et n'avoir même jamais sûreté de posséder toujours et tranquillement ce qu'il a conquis par la force.
« Cette première loi est la source et l'origine de tous les devoirs de la vie; car, enfin, quiconque ne rend pas à un autre ce qu'il lui doit de services, de politesses, de déférences, d'obéissance, de bienfaits, de prévenances, de biens, de bons offices, elc, celui-là contrevient à la première loi : Ne faites point contre un autre, etc. Il contrevient à son propre intérêt, car voudrait-il que ceux qui lui doivent ou services, ou biens, ou obéissance, ou bons offices, etc., ne lui rendissent point tout ce qu'ils lui doivent? Voudrait-il qu'ils ne s'acquittassent jamais de toutes leurs espèces de dettes ou de devoirs?
(( De là il suit qu'il est presque impossible qu'un fils puisse jamais faire autant pour son père et pour sa mère, qu'ils ont fait pour lui dans sou éducation et dans son établissement.
(( li n'y a personne qui ne convienne que, si tous les hommes d'une société étaient justes et bienfaisants, touà les citoyens n'en fussent incomparablement plus heureux. Pourquoi donc de ce nombre prodigieux de ceux qui en conviennent, y en al-il si peu qui soient justes et bienfaisants?
« C'est qu'ils en conviennent dans des intervalles de raison, intervalles courts, mais ils ne s'en souviennent plus dans les intervalles des passions d'avarice, d'ambition, d'amour, de colère, intervalles très-longs surtout dans la jeunesse, oii les sen« tinients sont si vifs, qu'ils ne permettent pas à l'âme d'écouter la raison. »
Voilà pourquoi, selon le bon abbé, il est si difficile d'être juste et bienfaisant. Voilà pourquoi aussi il est si essentiel d'écarter de ce chemin déjà bien assez épineux de la justice et de la bienfaisance les obstacles artificiels qu'y apporte la doctrine surannée de l'antagonisme des intérêts, et de l'incompatibilité de ces mêmes intérêts avec la justice.
Ces obstacles artificiels à la pratique de la justice et de la bienfaisance, le bon abbé les combattait partout où il les rencontrait. En toutes choses, il recherchait le plus grand bien de la société, et il écartait d'une main quelquefois audacieuse jusqu'à l'imprudence tout ce qui lui paraissait de nature à retarder la marche de l'espèce humaine vers le but que lui a assigné un Dieu souverainement juste et bon. Le morceau plein d'originalité et de hardiesse qu'on va lire porte l'empreinte profonde de cette pensée utilitaire. Il s'agit des :