‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 136 sur 287 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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toutes les difficultés ; autant de réponses pour les résoudre les unes après les autres.

Cette remarque faite au point de vue littéraire, supposons pour un instant que toutes les déclarations des taillables soient loyales, que l'intendant soit intègre et qu'il connaisse d'une façon exacte les revenus de chacun, le système de l'abbé de Saint- Pierre est excellent, conforme aux règles les plus équitables et supprime tous les abus.

Mais l'abbé n'a-t-il pas tort de compter sur la bonne foi des contribuables ou de ses voisins ? A moins de recourir à des procédés vexatoires et même en y ayant recours, le revenu ne resterat-il pas une chose insaisissable ? « Pour former des tarifs justes, disait un contemporain de l'abbé il faut connaître la valeur précise des biens et ce dédale est impénétrable. Car, comment opérer exactement dans une aussi prodigieuse variété de terrains différents, je ne dis pas dans chaque province, mais dans chaque village, dans chaque hameau, dans chaque canton. Comment estimer le rapport de ce mélange confus de terres bonnes, médiocres et mauvaises dans la production desquelles il y a des subdivisions infinies, dépendantes de l'industrie, de l'intelligence et souvent du hasard. Comment, dans cette diversité de fruits, dont les prix varient suivant l'indulgence des temps, évaluer une valeur certaine sur un produit si inconstant ? Comment approcher d'une juste estimation dans une opération vague et dont l'obscurité augmente par les mesures différentes et par la division et la réunion fréquente des portions ? Au milieu de tant de ténèbres, comment faire une évaluation précise des gains qu'on cache et des pertes qu'on augmente ? Comment en extraire un prix moyen ? L'estimation prise sur la valeur du fond est encore abusive ; on achète souvent trop cher, rarement à bon marché ; dans l'un et l'autre cas le rapport est obscur et dépend des talents, de l'intelligence et de la dépense dans la culture. Les déclarations seront donc toujours fausses quelques peines qu'on y attache ; et elles le seront d'autant plus que dans une opération douteuse il semble qu'il soit permis à tout le monde d'affaiblir ses produits, parce qu'ils varient réellement en proportion des

1. Réflexions sur la taille tarifée de Vahhé de Saint-Pierre. (Bibliothèque de V Arsenal. Ms. 3053, 209 BSAF.)

l'abbé de saint-pierre financier

gains et des pertes, des événements heureux ou fâcheux, du travail, de l'industrie, des saisons favorables ou contraires. »

On se rappelle l'anecdote racontée dans les Confessions ^ sur ce paysan qui ne laissait en évidence sur sa table que du lait écrémé et du gros pain d'orge. « Il me fit entendre, dit Rousseau, qu'il cachait son vin à cause des aides, qu'il cachait son pain à cause de la taille. » Si le projet de l'abbé de Saint-Pierre eût été appliqué dans ce coin perdu de Savoie, il est probable que la déclaration de ce paysan, en dépit de tous les systèmes, n'eût guère été véridique.

Que dire aussi de cette permission que l'abbé donne aux habitants de faire par écrit la déclaration du revenu de leurs compatriotes récalcitrants ! N'est-ce pas la porte ouverte à toutes les injustices et à toutes les vengeances ? La charité bienfaisante pour laquelle il avait une dévotion si grande devait être bien souvent foulée aux pieds... d'autant plus que la taille était un impôt de répartition ^, c'est-à-dire un impôt dont la taxation profite à l'un dans la mesure où elle nuit à l'autre.

L'abbé croyait encore que les intendants renseignés ne commettraient plus d'injustices. Il paraît ne pas se douter, tant il est optimiste, que plus d'un cédera aux instances de quelque puissant seigneur et commettra sciemment et par complaisance des actes arbitraires. Et les privilégiés, et les protégés, si fort intéressés à perpétuer les disproportions ! L'abbé ne se rend donc pas compte qu'ils jouissaient d'une puissance capable de faire trembler les taillables non protégés, capable aussi d'en imposer aux intendants eux-mêmes. Ce sera là précisément la cause principale de l'échec de la Taille Tarifée...

Aussi ne croyons-nous pas être taxé de sévérité en répétant après un auteur du temps ^ : « Les maux que cause la Taille arbitraire sont très bien détaillés par l'abbé de Saint-Pierre et

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