CHAPITRE X
l'abbé de saint-pibrre économiste
I. Idées générales. — II. Projets pour soulager les pauvres et pour renfermer les mendiants. — III. Projet pour rendre les chemins praticables en hiver. — IV. Projet pour perfectionner le commerce de France. —
V. Mémoires sur le pédiposte et sur l'agrandissement des capitales. —
VI. L'augmentation des monnaies, la méthode des annuités, le commerce des rentes sur l'Etat.
Si l'abbé de Saint-Pierre avait voulu consacrer uniquement à l'étude de l'économie politique les fécondes ressources de son intelligence et sa passion pour le bien public, l'avènement de la paix perpétuelle n'eût pas été retardé. Mais il ne serait peut-être pas exagéré de dire que l'abbé eût fait avancer d'un grand pas cette science alors toute nouvelle qui rentrait si bien dans le cadre des occupations qu'il s'était tracées. L'économie politique ne tend-elle pas, d'après sa définition même, à satisfaire les besoins de l'homme et à lui procurer le plus de bonheur possible ! Rossi dit bien qu'elle se borne à l'étude de la richesse, mais l'abbé lui donne avant Droz, avant Sismondi et avant Storch un domaine plus large en lui assignant pour but le développement du bien être individuel et de la propriété collective ^.
Qu'on lise les ouvrages de l'abbé sur les chemins, sur le commerce, sur l'agriculture, sur l'assistance obligatoire, on constatera que la plupart des idées qu'il émet nécessitent moins de
1. L'économie politique « a pour objet le bien être physique de l'homme » (Sismondi). — « C'est une science dont le but est de rendre l'aisance aussi générale que possible » (Droz). — « C'est la science des lois naturelles qui déterminent la prospérité des nations » (Storch).
l'abbé dk saint-pierre économiste
réserves encore que le Projet de taille tarifée. La remarque est d'autant plus importante que l'abbé de Saint-Pierre écrivait il y a près de deux cents ans, alors que le système mercantile en Europe et le colbertisme en France continuaient d'être en honneur. Comme économiste, il est vraiment un de nos contemporains égaré au xviii^ siècle ^.
Il ne nous a pas laissé de traité complet d'économie politique. Ce n'était pas dans sa manière : aux théories générales, aux vues d'ensemble, aux œuvres de longue haleine, il préférait les questions particulières, les matières très circonscrites qu'il traitait alors dans les moindres détails. Il s'est donc contenté d'étudier quelques projets qui se sont présentés successivement à son esprit ou qu'il considérait comme plus importants.
Est-ce à dire qu'on ne puisse dégager de son œuvre économique quelques idées générales ? Non. Ainsi, longtemps avant Adam Smith, il met en lumière dans la production de la richesse l'importance du travail, dont il dessine le rôle moral avec beaucoup de justesse. Il prévoit l'importance du machinisme, « ce perfectionnement qui consiste à faire les mêmes ouvrages meilleurs et à moins de frais )). La division du travail lui semble une méthode indiscutable qu'il va jusqu'à introduire dans la Polysynodie. Après Boisguillebert, il demande la liberté du travail qu'une réglementation trop minutieuse et des privilèges trop nombreux avaient considérablement restreinte sinon totalement supprimée. « J'ai vu il y deux ans, écrit-il, un arrêt du Conseil qui obligeait tous ceux qui veulent mettre des terres en vignes d'en obtenir la permission de l'intendant. Or chacun est plus éclairé que les autres sur ce que son héritage peut lui être le plus utile... La liberté de la culture est utile au public, il ne faut pas la diminuer. » Mais l'abbé ne tombe pas dans l'erreur des physiocrates : s'il réclame pour les sujets la liberté de suivre leurs goûts, c'est à la condition « qu'il n'en résulte aucun dommage ni pour les particuliers ni pour l'Etat ». Enfin nous rencontrons un exposé de l'influence des climats que n'aurait pas désavoué Montesquieu.
Voilà les quelques idées générales de l'abbé de Saint-Pierre
1. Siegler-Pascal. Un contemporain égaré au XVI 11'^ siècle. Les projets de Vahhé de Saint-Pierre.
l'abbé ds saint-pisrre
en matière économique. On sait qu'elles sont encore en honneur et que plus d'un contemporain les a faites siennes. Mais l'abbé s'est contenté de les signaler sans insister, tandis que dans les projets particuliers il expose longuement son avis, présente tous les avantages et après avoir résumé les objections qui s'offrent à l'esprit, prend plaisir à les réfuter une à une pour terminer par cette conclusion qui ne varie pas : Il est nécessaire d'apporter une réforme, celle que je présente est la meilleure et c'est ce que je m'étais -proposé de démontrer ^.
Le législateur de nos jours, qui a créé le droit à l'assistance, aurait pu se borner à reproduire en préface les lignes suivantes du livre de l'abbé de Saint-Pierre sur le gouvernement intérieur de VEtat ^. « Celui qui est dans l'extrême pauvreté a un droit réel et positif, une action de droit naturel sur le riche. Sa grande misère fait son droit et un droit incontestable. Or n'est-ce pas à la bonne police de faire en sorte par un bon règlement que le droit du pauvre sur le riche soit acquitté et que la première de toutes les lois soit observée ? Ainsi il paraît qu'en faveur des pauvres familles de Paris, il faut un règlement qui fasse payer à tous les citoyens riches l'aumône de justice qui est due aux citoyens qui sont en danger de périr de misère. »
A cette importante question, l'abbé a consacré le Mémoire sur les pauvres mendiants et sur les moyens de les faire subsister ^ et le Projet pour soulager tes pauvres des paroisses de Paris ^. Sans doute, l'assistance, quand elle constitue un droit pour l'indigent, a de graves dangers. Tous les économistes classiques sont d'accord sur ce point et Malthus ne se trompait pas quand il disait : « Le nombre des indigents tend à augmenter en raison directe des secours qu'on leur assure. )) Mais nous devons admettre malgré tout que ceux qui n'ont pas la force de travailler et qui sont dénués de toute ressource ont le droit d'être secourus.
1. Cf. par exemple Ouvrages de politique et de morale, t. V, p. 316.