PRÉFACE
dans la voie du progrès indéfini, il y avait trop de points de contact pour qu'il en fût autrement. Semblable au vieillard de la fable qui plantait pour ses arrière-neveux, Fabbé de Saint-Pierre a travaillé toute sa vie — il l'a répété à satiété — pour les siècles à venir et Dumas fils, sans le savoir, n'a guère fait que s'approprier la pensée de l'abbé en écrivant dans la préface du Fils Naturel que les hommes posent les chiffres et que le temps fait la preuve.
Celui qu'on appelait sous Louis XV un rêveur et dont le nom suffisait à faire sourire de pitié les encyclopédistes et Voltaire, celui-là était qualifié il y a quelques années de contemporain égaré au XVIII^ siècle'^. Hier encore l'un de nos hommes d'Etat, allant promener sa parole primesautière dans l'Amérique du Sud, lui rendait solennellement hommage^ et un écrivain distingué le sacrait patron de la critique littéraire ^.
C'est à faire croire que nous allons assister demain à la mise en pratique de l'œuvre du bon abbé... Il serait exagéré de le soutenir, mais cependant les pacifistes ne peuvent-ils pas le regarder comme un de leurs ancêtres, les apôtres de l'impôt sur le revenu lui demander d'utiles conseils et les promoteurs de la loi d'assistance aux vieillards et aux incurables lui emprunter pour devise ces Hgnes qui contiennent en germe toute une révolution sociale : « Celui qui est dans l'extrême pauvreté a un droit réel et positif, ime action de droit naturel sur le riche. »
Cette évolution, M. Goumy n'a pu l'envisager ni même la pressentir, car elle s'est manifestée d'une façon presque soudaine et son ouvrage a devancé de plus de trente ans l'époque où il eût dû paraître, pour mettre dans tout leur relief les théories de l'abbé de Saint-Pierre et en faire voir toute la portée.
Pour la partie biographique, non seulement nous nous sommes reporté aux sources indiquées par M. Goumy, c'est-à-dire aux nombreux renseignements et documents que fournissent les œuvres de l'abbé lui-même et aux mémoires de son ami le mar-
1. S. SiÉGLER- Pascal, Les projets de Fabbé de Saint-Pierre. Paris, Rousseau, 1900.
2. Conférence de M. Clemenceau à Montevideo le l^r septembre 1910.
3. Article de M. Remy de Gourmont dans le journal La France du 1er décembre 1911.