PRÉFACE
quis d'Argenson ; mais encore et surtout nous avons eu la bonne fortune de rencontrer en M. Tony Genty, de Caen, un savant qui, avec un désintéressement et une obligeance dont nous tenons ici à le remercier, a bien voulu mettre à notre disposition une source de manuscrits en partie inédits et d'une incontestable authenticité.
Nous disons : incontestable, car les uns sont écrits de la main même de l'abbé de Saint-Pierre, avec cette orthographe qui lui était particulière et qui le rend parfois assez difficile à suivre, et les autres portent çà et là des additions et des corrections qui ne peuvent pas être attribuées à une main étrangère. Sans être expert en écriture, on est assuré que l'abbé n'en pourrait nier de bonne foi la paternité.
Ces manuscrits, qui remplissent toute une caisse, sont probablement ceux que l'abbé en mourant laissa au comte de Saint- Pierre, son frère et son héritier, comme l'atteste le procès-verbal d'apposition des scellés à son domicile, procès- verbal resté jusqu'ici inédit et que nous avons trouvé aux Archives Nationales. Dans les Confessions, Rousseau nous apprend que, sur la prière de ce comte de Saint-Pierre, il se chargea de faire le triage des papiers de l'abbé pour en extraire les idées et les projets intéressants, les remanier quant à la forme et les livrer au public. Il ajoute qu'il ne tarda pas à se rebuter et, après quelques essais, il déposa la plume. Ces manuscrits, jaunis par le temps et que les vers n'ont pas encore songé à attaquer, sont un jour sortis brusquement de leur obscurité, à la suite d'événements qui nous échappent, pour faire leur apparition sous le marteau du commissaire-priseur. Ce sont eux que nous avons pu consulter.
Ajoutons à ces sources un manuscrit de l'abbé de Saint-Pierre en trois volumes déposé à la bibliothèque municipale de Rouen et que l'abbé avait composé pour sa famille, ainsi qu'en témoigne une note autographe écrite sur la garde du premier volume.
Grâce à ces documents, nous avons pu reconstituer, non seulement dans les grandes lignes mais presque dans le détail, toute la vie de l'abbé de Saint-Pierre. Nous pourrons l'étudier dans sa famille ; le suivre à Paris dans sa cabane de la rue Saint-Jacques où il logeait avec Varignon et Vertot et où Fontenelle venait le voir régulièrement trois fois la semaine ; l'accompagner au Palais- Royal chez Madame, cette Allemande à peine dégrossie qui est si
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loin de la spirituelle et jolie duchesse dont Bossuet reçut le dernier soupir. Nous le surprendrons, à l'âge de quatre-vingt trois ans, jasant avec madame Dupin dans l'allée de Sylvie. Enfin nous pénétrerons dans son appartement au lendemain de sa mort pour dresser l'inventaire de son mobilier.
Lorsqu'on a lu l'ouvrage de M. Goumy, on en retire l'impression que l'abbé de Saint-Pierre fut une contradiction vivante, un personnage unique et en quelque sorte phénoménal, dont le portrait doit être placé à part dans la galerie des hommes du xviii<^ siècle. Après avoir parcouru notre thèse, peut-être jugera-t-on l'abbé de Saint-Pierre d'une façon différente, car, selon nous,c'est un esprit positif et terre à terre plutôt qu'un rêveur courant après les chimères. C'est un réalisateur, qui vise à mettre au point les idées d'autrui, plutôt qu'un inventeur jetant dans la circulation des idées personnelles. En un mot, c'est un personnage dont le rôle ne doit pas être exagéré, bien que les théories humanitaires et économiques, dont il s'était fait le missionnaire, commencent à entrer dans' le domaine pratique.
L'abbé de Saint-Pierre n'eut jamais dans sa vie qu'un souci : celui de faire le bien. La gloriole est un sentiment qui lui fut toujours étranger. U était de ces convives dont parle l'Evangile, qui vont s'asseoir à la seconde place, non point par modestie» mais parce qu'ils croient n'avoir droit qu'à celle-là. Il nous faudrait une autorité qui nous manque pour casser son jugement.