Origines de la France contemporaine. T. II, p
CONCLUSION
Il est des hommes qui sont pour ainsi dire hors cadres et en présence desquels l'historien et le psychologue restent perplexes quand il s'agit de les définir et de les classer ; ce sont des phénomènes. On a voulu mettre l'abbé de Saint-Pierre dans le nombre et le présenter comme une contradiction vivante, un être fait de pièces et de morceaux disparates, un mélange sans égal d'incohérences et de contrastes. Le jour sous lequel il nous apparaît est très différent. Personnage tout d'une pièce, chez lequel tout s'harmonise, tout s'enchaîne et — la comparaison ne lui eût pas déplu — logique comme un vrai syllogisme, tel est à nos yeux l'auteur de la Paix perpétuelle.
L'idée qui éclaire le mieux sa physionomie et qui suffit à expliquer son œuvre est la foi au progrès indéfini, dont personne ne fut pénétré comme lui et qui fut la pensée directrice de sa vie. Remplacez-la par l'indifférence ou par le scepticisme et aussitôt tout l'échafaudage de l'abbé de Saint-Pierre s'écroule par la base. On a dit de la foi de l'Evangile qu'elle transporterait les montagnes ; celle de l'abbé de Saint-Pierre est une foi de même nature qui discute mais ne transige jamais, qui agit toujours et qui se joue des difficultés. Il est tellement imprégné de cette idée que l'humanité est en marche vers l'âge d'or et qu'elle est à la veille d'y toucher, que, si Bacon et Bodin n'étaient là, on serait tenté de croire qu'il en est l'inventeur, tant elle anime et alimente son œuvre, tant elle y circule d'un bout à l'autre comme la sève qui nourrit la plante ou le sang qui circule dans le carps humain. C'est à cette foi qu'il doit cette sagacité puissante et cette ardeur inventive dont il a donné tant de preuves.
Voilà pourquoi il monte et descend sans cesse dans cette vieille bâtisse qu'est la société, pourquoi il promène successivement
dans toutes les pièces son regard de presbyte, agrandissant celleci, aérant celle-là, en un mot essayant de perfectionner tout, en utilisant tout, même, comme le disait un mauvais plaisant de son- époque, les prédicateurs et les médecins, les traitants et les moines, les journaux et les marrons d'Inde, les ducs et pairs et les toiles d'araignées. Perfectionner, mais n'est-ce pas le titre de la plupart des écrits dont il a inondé les boutiques des libraires !
Voilà pourquoi il marche droit son chemin sans regarder ni à droite ni à gauche et sans prêter l'oreille aux railleries et aux quolibets de ses contemporains, qu'ils s'appellent La Bruyère ou Voltaire, persuadé comme son ami Duclos qu'il est des choses qui ne paraissent impossibles que parce qu'on s'est habitué à les considérer comme telles.
^ Voilà enfin pourquoi il a droit à une place de choix parmi les philanthropes du xviiie siècle.
Philanthrope ! Ce mot qui attire volontiers aujourd'hui le sourire sur les lèvres, tant on en a fait abus, reprend sa haute et véritable acception quand on l'applique à l'abbé de Saint- Pierre. Sa philanthropie a ceci de particulier qu'elle prend sa source directement au cerveau. La raison y tient tant de place que le cœur n'a plus rien à y faire. Il fait vraiment bande à part dans ce xviii^ siècle auquel Rousseau a communiqué sa sensibilité maladive.
Mais s'il ne pleure pas, il agit, il travaille, il se plonge dans l'étude des problèmes les plus ardus et les plus épineux de la science sociale. Vrai philanthrope celui-là, bien digne du titre de « solliciteur de l'intérêt public » qu'il s'est octroyé, et combien différent' de tous ces semeurs de paroles dont le verbe sonore ne sert qu'à flatter les foules et qui n'ont d'autres mobiles que l'orgueil, l'ambition ou l'intérêt !
L'abbé de Saint-Pierre, c'est l'homme de bien par excellence. Il ne faut point parler sans respect, dit George Sand, de celui que ses détracteurs eux-mêmes appelaient ainsi. « N'eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c'est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand écrivain de son temps. )^
George Sand ajoutait que l'abbé de Saint-Pierre était un de ces génies incompris et malheureux « auxquels l'expression
CONCLUSION
manque et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, l'inconnu de leur méditation «.
La sympathie de George Sand pour l'ami de sa grand'mère a par trop influencé son jugement. Le génie est créateur par définition ; les idées qu'il jette dans la circulation lui appartiennent en propre comme l'œuvre appartient à l'ouvrier des mains duquel elle est sortie. Or toutes les idées qui se rencontrent dans les ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre avaient vu le jour lorsqu'il apparut.
Le titre d'ancêtre, que lui donnent les pacifistes, conviendrait mieux à Emeric Cruce dont il n'est que le continuateur ; le gouvernement des conseils existait avant la polysynodie ; la taille proportionnelle avait déjà été proposée par Boisguillebert ; la plupart de ses perfectionnements en matière de finances sont empruntées à l'Angleterre ; c'est encore dans ce pays qu'il est allé chercher son déisme. La méthode géométrique dont il prône les avantages et qu'il expérimente sur lui-même, elle lui vient en droite ligne de son maître Descartes. On a dit de lui qu'il était le père de l'école utilitaire et qu'il avait eu l'honneur de devancer Bentham ; mais en mettant l'utilité à la base de tout son système, il n'a fait que suivre les enseignements de Bacon, dont il était déjà devenu le disciple en sa qualité de progressiste.
Il n'a pas créé... Son mérite a consisté à prendre un peu partout des idées qui avaient été émises, pour les creuser et familiariser l'esprit public avec leur semblant de nouveauté. Son mérite a été surtout de tenter de les faire sortir du domaine de la théorie pour leur donner un corps et les introduire dans le domaine de la réalité. C'est même ce qui explique le bruit fait autour de son nom et pourquoi on lui attribue souvent des systèmes et des idées qu'il a démarquées et qu'on a fini à la longue par considérer comme siens.
Comment a-t-il tenté de les introduire dans le domaine de la en réalité 1 En faisant ce que personne n'avait fait avant lui, en élaborant pour chacun d'eux un véritable plan d'exécution. De même que l'architecte remet à l'ouvrier non pas seulement le croquis de son œuvre, mais les plans détaillés qui lui donneront les proportions à respecter et les dimensions à suivre, l'abbé de
Saint-Pierre a voulu fournir au public, avec chacune de ses réformes, un projet d'exécution répondant d'avance à toutes les objections, prévoyant toutes les difficultés, entrant dans les détails les plus minutieux. C'est un réalisateur.
Son nom est le symbole de l'utopie généreuse et bienfaisante. Cette réputation de chimérique, il ne la mérite pas. Ses contemporains sont excusables de la lui avoir faite en qualifiant de rêves des projets qui ne devaient entrer dans la réalité que cent à cent cinquante ans plus tard ; suivant la judicieuse remarque de Sainte-Beuve, on n'est pas myope quand on ne voit pas aussi loin devant soi. Mais nous, nous n'avons plus de raisons de le traitçr ainsi. Sans doute on trouvera bien dans son œuvre — elle est si importante et il a touché à tant de choses — quelques idées impraticables, quelques aperçus chimériques. Cette concession faite, il faut convenir que l'abbé de Saint-Pierre n'a rien de l'utopiste, soit que l'on considère ses procédés de réalisateur ou que l'on examine les sujets qu'il a traités.
Ses procédés ! mais ce sont ceux d'un opportuniste. Il a des opinions « provisionnelles », il tient compte des circonstances, il ménage les susceptibilités. Loin de lui la pensée de vouloir démolir, ce sont seulement des améliorations, des perfectionnements qu'il suggère. Il se gardera bien de se poser en frondeur ou en révolutionnaire et il placera ses projets sous le patronage de Henri IV ou du duc de Bourgogne. Il attaquera indirectement le catholicisme, non pas tant par crainte du pouvoir, dont il n'a pas peur, mais parce que c'est le meilleur moyen de faire pénétrer son déisme dans les esprits. Il s'astreindra à vivre la vie de la Cour, malgré son penchant pour l'existence calme et tranquile, car les relations mondaines sont nécessaires à la réalisation de ses projets.
Ses idées ! mais la plupart se sont réalisées ou sont en voie de s'accomplir. Beaucoup de bons esprits pensent que le monde est en marche vers la paix perpétuelle et les plus pessimistes sont bien obligés de constater que la guerre n'est plus comme autrefois l'état normal des peuples. Le gouvernement délibératif des conseils était préférable à la monarchie absolue et il ne vaut peut-être pas moins que le régime parlementaire. La méthode du scrutin perfectionné a donné lieu à quelques essais et n'a pas dit son
CONCLUSION
dernier mot. La taille tarifée a été appliquée non sans succès dans le courant du xviii^ siècle. L'Académie politique existe de nos jours. La noblesse de l'abbé, c'est celle de Napoléon 1^^. Le « Projet pour perfectionner le gouvernement des Etats », où chaque ministère était divisé en bureaux composés de conseillers et de maîtres des requêtes, fait penser à notre conseil d'Etat. Le code civil a réalisé le « Projet pour diminuer le nombre des procès » en unifiant la législation sur tout le territoire français. Les tableaux annexés au voyage d'Arthur Young et empruntés aux documents officiels permettent de constater les progrès de la statistique depuis les « Observations sur l'utilité des dénombrements » jusqu'en 1789. Comme économiste, on a pu dire de l'abbé qu'il était un contemporain égaré au xviii^ siècle et les critiques, dont la Sorbonne est l'objet, sont la meilleure démonstration que les théories littéraires de cet anti-humaniste qu'était l'abbé de Saint-Pierre, ne sont pas des chimères.
A quelle place faut-il suspendre son portrait dans la galerie des hommes du xviii^ siècle ?
Philosophe, il ne l'a jamais été, il est vrai qu'il n'a jamais prétendu l'être, ayant la métaphysique en horreur. Il voulait une philosophie qui n'eût rien de vain ni d'abstrait et dont le seul but fût d'améliorer les diverses conditions humaines. Si ce n'est pas un disciple, c'est un ami d'Epicure. Son bagage théologique est si léger qu'on peut dire qu'il n'en a pas. Lui-même eût été fort embarrassé de définir exactement sa croyance, car il n'est pas très sûr que l'âme soit immortelle bien qu'il promette à la fin de toutes ses lettres le « Paradis aux bienfaisants ». Il restreint la morale aux devoirs de l'homme à l'égard du prochain, comme si nous n'en avions pas à remplir envers nous-mêmes et envers Dieu.
Politique, il a à son actif un projet de paix perpétuelle, la polysynodie et son scrutin perfectionné ; mais, malgré tout le bruit qu'on a fait autour, ces œuvres ne sont pas d'une portée suffisante pour qu'on puisse le placer dans le voisinage de Montesquieu.
On sait la conception qu'il avait de l'histoire. Il la considère exclusivement comme un moyen de propager ses idées et de faire connaître ses projets. Sa documentation est nulle.
l'abbé de saint-piebre
Ecrivain, il ne pouvait l'être, trop absorbé par ses méditations pour perdre son temps à polir une phrase, à arrondir une période, estimant d'ailleurs qu'il avait mieux à faire que de contenter ce qu'il appelait une vaine gloriole.
Economiste, ce titre qu'il a porté l'un des premiers est celui qui lui appartient sans conteste. Il est un de ceux qui ont ouvert la voie aux Quesnay, aux Gournay, aux Mirabeau et aux Turgot. On ne connaissait pas la science économique, du moins en tant que science définie et classée ; il a contribué à lui faire acquérir . droit de cité. Tous les problèmes qui allaient préoccuper le xviii^ siècle et dont la solution intéresse encore nos modernes législateurs : mendicité, assistance publique, impôt sur le revenu, commerce, chemins, l'abbé de Saint-Pierre les a envisagés. La modeste boîte, dans laquelle nous glissons nos lettres, nous rappelle elle-même un de ses mémoires.
A ce titre on doit lui reconnaître, avec une véritable intuition de l'avenir, des lueurs et des éclairs qui l'ont fait passer pour un homme de génie. Ce n'est pas se montrer injuste à l'égard de Turgot que de placer l'abbé de Saint-Pierre à côté de lui. Turgot a peut-être fait davantage, mais il n'est apparu sur la scène qu'au moment où l'abbé venait d'en sortir après lui avoir frayé la voie. L'abbé de Saint-Pierre est le précurseur.
Donnons à l'économie politique une définition plus large, en lui faisant embrasser, après Sismondi, tout ce qui peut contribuer au bonheur et au progrès de la société, nous aurons encore une raison de plus pour placer l'abbé de Saint-Pierre aux premiers rangs des économistes dont s'honore le xviii^ siècle.
Si la postérité se montre sévère à l'égard des hommes illustres qui ne se sont servis de leur talent ou de leur génie que pour satisfaire leur égoïsme ou flatter les passions de leur siècle, c'est qu'elle réserve ses sympathies et ses faveurs à ceux qui, travaillant à enrichir le patrimoine intellectuel et moral de l'humanité, n'ont eu en vue que le bonheur des générations à venir. Avec le recul du passé, ils vont grandissant dans l'estime et l'admiration publiques.
Il en sera ainsi pour l'abbé de Saint-Pierre. Plus on avancera, plus on apprendra à connaître cet homme qui vécut en isolé et en méconnu au milieu de ses contemporains ; plus on fermera les yeux sur ses travers et ses petites manies pour voir
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uniquement en lui Fâme parfaitement bonne, pétrie de bonnes intentions, qui n'a cherché que le bien de tous ; et l'esprit sagace, ingénieux et inventif dont les vues prophétiques ont parfois pénétré les secrets de l'avenir.
Pas n'est besoin d'être devin pour prévoir que telle se dégagera un jour dans l'histoire la douce physionomie du patriarche débonnaire qui se décora du titre d'apothicaire de l'Europe pour promener, il y a deux cents ans, de cour en cour, la potion calmante et rafraîchissante destinée à guérir l'humanité du plus terrible, sinon du plus incurable de ses maux.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
I. GÉNÉALOGIE DE l'aBBÉ DE SAINT-PIERRE a) Ascendants paternels,
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Richard Jeanne Jacques 25 oct. Catherine
Castel 13 7 août 1547 Acher. deCouvert I" 1569 Potier.
Nicolas Contrat de mariage Jeanne
Castel 1''. du 21 sept. 1596. de Couvert.
Charles Castel père de Tabbé de Saint-Pierre.
1. Raoul Castel, écuyer, seigneur de Rauville (près Caen) et de Grouchy (à Urville-Hague) ; par tradition de famille petit- fils de Perrinety
lieutenant des gendarmes de M. le duc de Guyenne, frère unique du roi, et fils de Jean Castel. Ce Jean Castel, « écuyer de Valence, vivait au xiv^. siècle, m'est inconnu et ses alliances au Dauphiné, sinon que M. de Valence, capitaine aux gardes, qui porte même nom et mêmes armes, me dit au siège de la Rochelle que nous étions parents, de même famille , mais fort éloignés. » (Mémoires de Charles Castel).
2. Raoulette de Grouchy (D'or fretté d'azur ; sur le tout un écusson d'argent, chargé de trois trèfles de sinople), fille de Pierre de Grouchy, écuyer ; dame de Grouchy et de Rauville.
3. N. DU Prael, baron de la Hougue et de Morsalines (D'argent au chevron d'or, accompagné de trois trèfles de même).
4. Lucas Acher (D'azur à la fasce d'argent, accompagnée de trois écus d'or).
5. Fleurie le Gascoing (D'argent à trois feuilles de laurier de sinople, accompagnée de trois molettes d'éperon de gueules).
6. N. DE Pelle vÉ, chevalier, seigneur de Fiers (De gueules, à la tête humaine d'argent, au poil levé d'or en profil).
7. Guillaume de Couvert (D'argent chargé d'hermines sans nombre, à la fasce de gueules, chargée de trois boucles d'or), écuyer, seigneur de Sottevast... etc., fit ses preuves de noblesse en 1523 devant les élus de Valognes en remontant à Jean de Couvert, seigneur de la Boissaye, qui vivait en 1390. — Fils de Marin de Couvert et de Louise duPraël (fille de Richard du Praël, seigneur de Hieville, Ravenoville et Morsalines). — - Petit- fils de Colin de Couvert et de Ouillemette de Reviers (fille de Jean, seigneur de Fontenailles et de Philipote d'Argouges).
8. Gillette pe Carbonnel, fille de Jean, seigneur des Marets, Nacqueville et Auderville et de Jeanne de Magneville.
9. Nicolas de Mathan (De gueules à deux jumelles d'or et un lion passant d'or en chef, armé et lampassé de même). La famille de Mathan est une des plus anciennes maisons de Normandie. Jean de Mathan, premier du nom, vivait au xi^ siècle. Nicolas de Mathan, chevalier, était seigneur dft Mathan, Longvillers, Jurques, Saint-Martin-de-Villers, Bellonde, Montpied, Urville, La Selle, Le Homme, Le Tilleul, Pierrefitte, La Forêt, Coulonges, Saint-Ouen-le-Brisoult et Saint-Pierre-de-Semilly. — Fils de Gilles de Mathan, chevalier, mort en 1500, et de Jeanne de Coulonges, dame de Coulonges au Maine et baronne de Saint-Ouèn-le- Brisoult. — Petit- fils de Jean de Mathan, chevalier, et de Jeanne d' Urville (fille de Jean, seigneur d'Urville, et de Jeanne de Clinchamps).
10. Madeleine d'Espiney, dame de Vains ; fille de Henri, sire d'Espiney en Bretagne, chambellan du roi, et de Catherine d'Estouteville. Les de Couvert étaient donc alliées aux maisons de Bourbon, d'Orléans -Longue ville, de Lorraine et de Matignon.
1 1 . Guillaume Castel, écuyer, seigneur de Rauville et de Grouchy.