Journal de Dangeau. Lundi 25 niai
une belle physionomie où rayonnent l'intelligence, la distinction et la douceur ^.
Et au moral on rencontre rarement une nature plus sympathique que celle de ce seigneur Bas-Normand de mœurs douces et polies, de nobles manières, sans un grain de malice, qui n'a jamais connu ni l'envie, ni la rancune, ni l'orgueil et qui a passé toute sa vie à mettre la bienfaisance en pratique ^. Il s'est dépeint tout entier dans la devise qu'il avait donnée à madame Geolïrin : Donner et pardonner, et aussi dans cette admirable lettre qu'au lendemain de son exclusion de l'Académie française, il écrivait à M. de Sacy ^, — et surtout dans cette phrase qui pour être alambiquée n'en est pas moins touchante, par laquelle Mopse s'est vengé de l'auteur des Caractères : « Quel agrément dans la vie pour le bienfaisant de sentir la joie de ceux chez qui il entre ; c'est qu'ils savent qu'il ne remarquera dans leur caractère pour en parler que ce qu'il y a de louable. )i
La réponse est facile et le problème que nous avons posé cesse d'en être un quand on met en parallèle le rôle qu'a voulu jouer l'abbé de Saint-Pierre et les moyens dont il disposait pour le remplir, quand on rapproche ses aptitudes de son ambition.
L'abbé de Saint-Pierre a ambitionné le rôle de censeur, de moraliste, de réformateur de son siècle. L'édifice social lui paraissait mal compris, mal distribué, sans harmonie, sans proportions, — en quoi il n'avait pas tort — . Il a entrepris d'en remanier le plan pour donner à l'édifice plus de commodité et le rendre plus habitable. Sans prétendre réaliser la république de Platon ni le royaume de Salente, sans vouloir — comme on devait le faire
1. Ce portrait a été reproduit par Alletz dans Les rêves d'un homme de bien (Paris 1775), par S. Siegler-Pascal dans Un contemporain égaré au XVI 11^ siècle (Paris, 1900), par le comte Auguste de Blangy dans Deux lettres de M. l'abbé de Saint-Pierre à M. de Tourlaville (Caen, 1894) et par nous -même dans notre édition des Annales Politiques (Paris, 1912). Un autre portrait de l'abbé de Saint-Pierre se trouve en tête du Projet de Paix perpétuelle, nous le reproduisons à la première page de cet ouvrage ; c'est d'après ce dernier portrait qu'a été peinte la toile que l'on voit à la mairie de Saint -Pierre -Eglise.
2. « Ses mœurs étaient douces, égales et pleines d'indulgence ; il blâmait rarement, il excusait souvent et louait volontiers ce qui était louable ; patient, simple, sans faste, aimant la bonne gloire plus que la fortime et le bien public plus cj[ue la gloire. » (Ms. de Rouen 950, p. 220).
3. Cette lettre se trouve p. 75-76 (Ch. iv) de notre ouvrage.
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soixante ans plus tard — tout jeter par terre et tout réédifier de la base jusqu'au faîte, il a voulu agrandir ici, diminuer là, remplacer à côté. En un mot de la cave jusqu'aux combles, il est entré partout, il a touché à tout. On ne se hasarderait guère en disant que la plupart des abus et des préjugés de son temps il les a entrevus, s'il n'a réussi d'y porter remède.
Il ne faut pas médire des hommes qui se laissent séduire par la perspective de travailler à la réforme de l'humanité. Où en serionsnous si de temps à autre elle n'avait rencontré sur sa route des utopistes et des rêveurs pour jeter au vent de la publicité ce que nous sommes convenus d'appeler des paradoxes ? Mais le rôle de censeur est un rôle ingrat entre tous ; les hommes sont ainsi faits qu'ils n'aiment pas qu'on leur prêche la morale et qu'on leur ouvre les yeux sur leurs défauts. En cela, pour rappeler une comparaison empruntée à l'abbé, ils ressemblent aux enfants qui s'insurgent contre l'autorité paternelle et qui ne comprennent pas qu'elle les fustige parce qu'elle les aime.
S'il veut briser les obstacles et avoir de l'influence, le réformateur doit nécessairement remplir certaines conditions : Ces théories qu'il va s'efforcer d'ancrer profondément dans les esprits, il faut qu'il les expose dans leur ensemble sans conduire le lecteur parmi le dédale ennuyeux des règlements d'appUcation et des questions secondaires ; il faut aussi qu'il les présente gracieusement revêtus d'un style agréable et limpide qui enlèvera toute aridité au sujet.
L'abbé de Saint-Pierre s'en est tenu toujours au détail, presque tous ses projets se terminent par un règlement d'exécution et nous ne trouvons chez lui aucun édifice entièrement construit sous sa direction. Si Rousseau est un architecte, l'abbé n'est qu'un de ces modestes casseurs de cailloux qui travaillent dans le chantier, ou encore un tailleur de pierres qui répare çà et là une vieille bâtisse. On parle des architectes mais on ne dit rien de ces modestes travailleurs... à moins que la pierre ne soit merveilleusement sculptée... Or ce n'est pas non plus le cas de l'abbé car si les pierres qu'il ajoute sont peut-être solides, elles sont loin d'attirer l'œil par la beauté de l'exécution.
Comme écrivain en effet, sa place est au-dessous du médiocre. Il a réussi à ennuyer tout le monde, ce qui suffit à expliquer pourquoi tout le monde a fait le vide autour de lui. A l'époque où
Fontenelle introduisait dans notre langue cette phrase souple et alerte qui a fait sa fortune et qui, après lui , devait faire celle de Voltaire, l'abbé de Saint-Pierre n'a-t-il pas eu la candeur de croire qu'il était permis d'être long, plat, diffus, d'abuser de la division, de se perdre dans le détail et dans les digressions.
Il est arrivé un jour à l'abbé d'écrire que les discoureurs — c'est ainsi qu'il appelait les orateurs — n'étaient que des gens à imagination forte, qui persuadent le public par des galimatias bien arrangés. S'il ne mérite pas qu'on lui retourne le mot, il mérite le reproche d'abuser de la répétition et, pour reprendre l'expression de Grimm, de rabâcher à satiété la même chose. « Il énonce une idée juste, dit Sainte-Beuve, il propose une réforme utile. Vous l'approuvez, il n'est pas content ; pour le mieux établir, il va s'amuser à énumérer les objections les plus futiles, se donnant le plaisir de les réfuter une à une : premièrement, deuxièmement... vingt-huitièmement... Il ne s'arrêtera qu'après vous avoir accablés. Il tient à rester victorieux jusqu'au bout sur le papier et à dormir sur le champ de bataille. Dormir est bien le mot, surtout pour le lecteur. )>
« La pensée détachée c'est la flèche qui vole, elle est isolée, elle a comme la flèche dans les airs du vide au-dessus et du vide audessous, mais elle vibre, elle traverse, elle va frapper. » La pensée de l'abbé de Saint-Pierre, malheureusement il ne la détache pas, il la noie.
Et qu'on ne dise pas que nous allons trop loin ; nous en appellerions au témoignage de Rousseau qui a voulu jeter un peu de vie, de lumière et d'éloquence dans les lourds factums de notre auteur et qui après y avoir mis la main a reculé effrayé devant la tâche. D'ailleurs, qui Ht aujourd'hui, qui a jamais lu l'abbé de Saint-Pierre ?
Il ne faut pas oubHer non plus ce qu'était cette société d'alors, au milieu de laquelle notre idéologue avait la fatuité de dresser sa chaire. Société légère, moqueuse, toujours prête à déverser le ridicule et le sarcasme sur les hommes et sur les choses, même les plus respectables ; mais en même temps experte à manier la langue avec une dextérité, une finesse et un accent qu'on n'a pas revus depuis. Causer était alors la grande affaire et Dieu sait si l'on savait causer dans le salon de madame Geoffrin par exemple, quand les habitués de la maison se réunissaient pour échanger
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leurs anecdotes, leurs remarques et leurs jugements sur tous les objets de curiosité, de science et de goût,« Pour nous figurer cette conversation hardie et entraînante, a dit Taine, il nous faut prendre les correspondances, les petits traités, les dialogues de Diderot et de Voltaire, ce qu'il y a de plus vif, de plus fin, de plus piquant dans la littérature du siècle ; encore n'est-ce là que du résidu, un débris mort. Tout cela a été. dit avec l'accent, l'entrain, le naturel inimitable de l'improvisation, avec les gestes et l'expression mobile de la malice et de l'enthousiasme. Aujourd'hui refroidie et sur le papier elle enlève et séduit encore. Qu'était-ce alors qu'elle sortait vivante et vibrante de la bouche de Voltaire et de Diderot ^ ? »
Etonnez-vous qu'un pareil monde pour lequel un bon mot était un régal, ait pris plaisir à cribler de ses traits le fâcheux et importun personnage qu'il rencontrait partout et qu'il lui fallait subir. Car, ce n'était pas chose aisée que de fausser compagnie au Père de la Taille Tarifée et de la Paix perpétuelle. « Je sais bien que je vous ennuie, disait-il un jour à la maîtresse du logis, mais moi je m'amuse fort à vous entendre et je vous prie de trouver bon que je reste. » L'ennui ! Malheureusement pour lui et pour les autres, jamais l'abbé ne soupçonna ce que renferme de triste et de fâcheux ce mot qui est mortel en France.
Faut-il ajouter que les sarcasmes auxquels il était en but n'étaient qu'une riposte ? Avec la franchise du paysan du Danube, il s'en était pris aux écrivains et les avait morigénés Il avait justifié par avance la levée de boucliers — ou pour mieux dire d'encriers — qui s'est faite contre lui de son vivant. Il devait apprendre à ses dépens que dans la république des lettres les poètes ne sont pas les seuls qui aient l'épiderme chatouilleux et les nerfs irritables.