N» de novembre 170L
à Madame et à Monsieur le duc d'Orléans. Ce rapport a été aussi avantageux à le Comte de Saint-Pierre qu'il pouvait le souhaiter, puisqu'il ne désirait rien sinon que la vérité fut connue...
« Cette affaire qui a été suscitée à M'^ le Comte de Saint -Pierre par la fausse lettre a fait beaucoup de bruit à la cour, à Paris et surtout en Normandie où cette famille est fort connue et distinguée parmi la noblesse. »
V. LETTRE DE M. l'aBBÉ DE SAINT-PIERRE A SES CONFRÈRES DE l'académie française
(24 novembre 1719).
« Messteubf,
« Tout le monde convient que les juges les plus éclairés et les plus équitables sont quelquefois trompés. Aussi, y a-t-il des cas où ils réparent par des révisions et par des féconds jugements, le tort que par erreur ils auraient pu faire aux parties sur leurs premiers jugements et personne n'ignore que la révision est de droit quand le jugement n'a pas été contradictoire, c'est-à-dire lorsque la partie accusée ou citée n'a pas été entendue. Je sais bien, messieurs, que pour juger avec suffisante connaissance de cause que dans tel ou tel livre il y a des propositions fausses et des expressions répréhensibles et qu'il mérite d'être supprimé, il n'est pas nécessaire d'entendre l'auteur ; mais quand il s'agit de décider si l'auteur lui-même mérite punition, personne ne doute pas qu'il est absolument nécessaire de l'entendre pour avoir des preuves suffisantes de ce qu'il a de criminel et de punissable dans ses intentions ; car enfin. Messieurs, comme il n'y a point de crime punissable où il n'y a eu effectivement aucune intention tant soit peu criminelle, il ne doit pas y avoir de punition déshonorante où il n'y a point de preuves suffisantes d'intention criminelle ; et jusqu'ici tout le monde a cru qu'il ne peut y avoir de preuve suffisante pour ordonner une punition exemplaire, si l'accusé n'a point été entendu lui-même sur les intentions ; c'est qu'elles peuvent avoir été innocentes et même louables lorsqu'au premier coup d'œil elles paraissent mauvaises et blamâbles.
Cette coutume qu'ont les juges d'entendre toujours l'accusé pour savoir ce qu'il peut dire pour excuser ses intentions est observée par toutes les Nations. Elle est observée parmi nous dans tous les Tribunaux et l'on n'a jamais refusé de revoir même une affaire civile, quelque claire qu'elle ait parue lors du jugement quand la Partie condamnée peut prouver qu'elle n'a été ni citée ni entendue. Cette coutume est non seulement fondée sur l'équité naturelle mais encore sur l'intérêt commun de tous ceux qui composent la société civile. Quel serait l'homme de bien. Messieurs, quel serait le bon citoyen qui avec les plus louables intentions du monde ne se trouvât pas dans des alarmes continuelles d'être bientôt accablé par la calomnie, s'il n'était pas sûr qu'il lui fût permis en tout temps de la repousser en rendant lui-même compte des intentions qu'il a eues dans ses actions ?
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Il me semble, Messieurs, que l'application de ces principes généraux se fait naturellement dans mon affaire particulière. Vous savez que le jugement que vous avez fait de certains endroits de mon livre s'est étendu sur ma personne par une interdiction déshonorante, qui m'a privé sans avoir été entendu de l'honneur et du plaisir d'assister à vos conférences où j'étais des plus assidus : vous savez d'un autre côté que ce jugement n'a pas été contradictoire. Je n'ai point eu la liberté de me défendre ; il ne m'a point été permis d'excuser devant vous sur mes bonnes intentions, ce qu'il pouvait y avoir d'imprudent dans mes expressions. J'espère donc que vous voudrez bien statuer que mon affaire sera revue ; que je serai entendu par les commissaires que vous nommerez ; qu'ils me communiqueront les endroits de mon Livre qu'on me reproche et où l'on avait cru voir des intentions punissables, et qu'après qu'ils en auront rendu compte à la Compagnie en pleine Assemblée, elle voudra bien statuer sur la durée de mon interdiction. Il me semble. Messieurs, que non seulement vous devez cette revision à la justice que vous aimez, mais que vous la devez encore à la peine d'un ancien confrère qui se plaisait tant à vos conférences, et qui souffre d'en être si longtemps privé. »
VI. LETTRE DE M. l'aBBÉ DE SAINT-PIERRE A M. DE VOLTAIRE A PROPOS DE « CHARLES XII » ^
Jeudi 1" octobre 1739, avT Palais-Royal.
« Je VOUS remercie, Monsieur, de l'ouvrage que vous m'avez envoyé ; en revanche en voilà un autre en manuscrit im peu plus ample que l'imprimé ^.
« Je ne l'ai fait qu'en faveur des excellents auteiu-s pour les inviter à mieux choisir qu'ils ne font pour l'utilité publique le sujet de leurs ouvrages.
« Je vous dirai même que lorsque je Fai revu Tannée passée, j'ai pkisieurs fois pensé à vous en disant : c'est dommage qu'un tel génie n'ait pas visé plus haut en sortant de collège et n'ait pas de bonne heure examiné quels sont les sujets les plus importants au bonheLir de chaque homme en particulier et de la société en général, morale et politique.
« Mais comme il est encore dans la viguevir de l'esprit, ne pourrait -il pas se mettre bientôt à niveau de nos meilleiu-s moralistes et de nos meilleurs politiques, et ne plus donner que des histoires des vies des plus grands hommes, et des histoires des règnes des rois illustres.
« Voilà ce que j'ai pensé après avoir lu votre ouvrage sur Charles XI T. seulement de la première édition; j'ai pensé vm peu plus profondément