Ouvrages de politique et de morale, t. XVI, p
(( J'étais bien dans ma cabane du faubourg Saint- Jacques, Madame, occupé aux sciences, mais je me trouve encore un peu mieux ici dans une vie assez dissipée... Je jouissais agréablement de Paris. Je ne l'ai pas quitté. Je n'ai fait qu'ajouter les plaisirs de la nouvelle vie de la cour aux plaisirs que je goûtais à jouir des plaisirs de la ville. J'ai mis ainsi plus de diversité dans mes occupations, et vous savez, madame, de quelle importance est la diversité pour se sauver de cette insipidité et de cette langueur où sont sujets ceux qui se réduisent à une seule vie, qui à la longue devient trop uniforme pour être agréablement sentie.
« J'ai acquis ici plus de santé que je n'en avais dans ma solitude du faubourg Saint- Jacques. Il semble que ceux qui n'ont de passion que pour les sciences n'ont rien de plus à désirer que d'être absolument les maîtres de leur loisir ; mais j'ai éprouvé que cela même a son inconvénient du côté de la santé : car enfin, attiré par la curiosité, séduit par l'espérance d'inventer un jour quelque chose d'utile à mon pays, le moyen, quand rien ne nous arrête, de ne pas nous laisser aller à étudier trop longtemps de suite et sans assez de relâche ! Le moyen de s'empêcher de tomber l'aprés-dîner dans des excès d'étude d'autant plus à craindre que personne ne songe à vous en faire de reproche et que la mauvaise santé qui est en la punition ne se fait sentir que par degrés presque insensibles, et lorsqu'il est un peu tard pour y remédier !
(( J'étais tombé dans le cas : ma santé s'était fort affaiblie. J'avais besoin pour me rétablir d'une manière de vie qui m'engageât à faire un peu plus d'exercice et que je trouvâsse une dissipation non pas tout à fait libre, mais en quelque façon indisl)ensable, c'est ce que l'on trouve aisément dans la vie de la cour. Le hasard m'y offrit une place que j'acceptai, lorsque je songeais à tout autre chose, et il est arrivé depuis ce temps là que ma santé est devenue beaucoup moins délicate...
« Ma charge me plait, parce qu'elle n'est d'aucun assujettissement : elle me donne seulement le droit d'être avec bienséance où je me trouverais par inclination. S. A. R. Madame, à qui j'ai l'honneur d'être attaché, est d'un caractère doux, constant, raisonnable, et heureusement pour ceux qui sont de sa maison, ils n'ont à honorer dans un rang éminent que les mêmes qualités
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qu'ils aimeraient dans leurs égaux. On ne doit se soucier pour lui plaire que de juger des autres avec équité et bonté...
« Le spectacle est ici plus beau pour un réfléchisseur et même plus intéressant qu'en aucun lieu du monde... En prenant une charge à la cour, je n'ai fait qu'acheter une petite loge pour voir de plus près ces acteurs qui jouent souvent, sans le savoir, sur le théâtre du monde des rôles très importants au reste des sujets. On les regarde communément avec envie et comme plus heureux que les autres, quand on ne les voit que de loin. J'étais curieux de savoir si l'on était en ce pays-ci plus heureux qu'ailleurs, et je vois avec étonnement que c'est moins le plus haut degré de fortune qui fait le plus haut degré de bonheur, que le plus haut degré de raison et de vertu...
(( Je vois jouer tout à mon aise les premiers rôles et je les vois d'autant mieux que je n'en joue aucun, que je vais partout et que l'on ne me remarque nulle part.
« Vous connaissez le plaisir que j'avais à étudier les hommes à Paris, leur caractère et le degré de leur bonheur ; je les vois ici plus occupés, plus agités qu'à Paris, et c'est dans cet état qu'il est plus facile de les mieux voir, et comme les traits marquent alors davantage, il est plus aisé de les bien connaître.
« Je m'amuse aussi à écrire quelques faits importants des affaires générales, or vous savez que pour réussir à les bien connaître et à les bien représenter il est nécessaire d'être tout le plus près qu'on peut des acteurs principaux, c'esfc-à-dire le plus près de la source des événements.
« J'ai mes heures de retraite, surtout le matin. Je n'ai point quitté les réflexions ; ce que j'ai de plus, c'est de nouveaux sujets de réflexion ; celles que je fais ici roulent plus sur la politique que sur la morale ; mais à l'égard de la politique, je ne saurais voir les ressorts d'aussi près ailleurs que je ne les vois ici...
« Si je m'attache davantage à la politique qu'à la morale, c'est que je suis persuadé que les moindres découvertes que je pourrais faire dans la politique seraient d'une bien plus grande utilité pour le bonheur des hommes que les plus belles spéculations de morale que je pourrais faire...
« Je vois ici notre Gouvernement dans sa source et j'entrevois déjà qu'il serait facile de le rendre beaucoup plus honorable pour le roi, beaucoup plus commode pour ses ministres et beau-
coup plus utile pour les peuples. J'amasse ici des matériaux pour en former un jour quelque édifice qui puisse être de quelque utilité et vous savez que je me plais fort à cette étude »
Le portrait que l'abbé trace en passant de l'Altesse Royale, il l'a reproduit trait pour trait trente huit ans après, en 1735, dans ses Annales Politiques ^. « Le 8 décembre (1722) mourut à Saint-Cloud feue dame Elisabeth Charlotte, fille de l'Electeur Palatin, mère du Régent, princesse très respectable pour son courage et par sa fermeté pour la justice ; son humeur douce, affable, compatissante, libérale, la faisait aimer de tout le monde. J'ai eu l'honneur de la servir pendant plus de vingt-cinq ans en qualité de premier aumônier et j 'ai tout lieu de me louer de la bonté qu'elle avait pour moi et pour le feu père Saint-Pierre, jésuite, mon frère, son confesseur. »
L'abbé n'a pas cherché à habiller ni à dissimuler sa pensée ; mais nous ferons au peintre le reproche de ne pas avoir poussé assez loin le souci de la ressemblance dans le portrait de cette princesse aux mâles allures, aussi étrange au moral qu'au physique ^. « Madame, dit Saint-Simon ^, tenait beaucoup plus de l'homme que de la femme ; elle était forte, courageuse, allemande au dernier point, franche, droite, bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières et petite au dernier point sur tout ce qui regardait ce qui lui était dû... nulle complaisance, nul tour dans l'esprit quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit... la figure et le rustre d'un Suisse, capable avec cela d'une amitié, tendre et inviolable. »
Il faut reconnaître que l'abbé avait la vue courte, quand il
1. « Il vendit sa charge en 1713 pour avoir plus de loisirs de méditer et de comparer et conserva son logement au Palais-Royal. » (Ms. de Rouen 950, p. 219).