‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 50 sur 287 · Le futur cardinal de Fleury · texte numérisé non relu

Le futur cardinal de Fleury

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Ce n'est point de la gloire du feu roi dont il s'agit, elle se soutiendra bien sans nous, et la Postérité lui rendra justice, quand même nous ne la lui ferions pas dans la personne d'un de nos confrères qui a eu la témérité d'attaquer sa mémoire dans des écrits qu'il a avoué être de lui. Je fais profession d'honorer sa famille, et elle mérite de l'être par tous les honnêtes gens ; mais quand il s'agit de l'honneur d'un corps, on ne serait pas digne d'en être si on ne lui préférait pas les amitiés et les liaisons particulières. Permettez-moi donc, messieurs, s'il vous plaît, de faire quelques réflexions sur cette affaire, que vous aurez sûrement faites avant moi.

« Vous aviez imposé la loi, à tous ceux que vous recevriez, de faire l'éloge du feu roi et ce prince a été, pendant cinquante ans, le sujet de tous nos panégyriques. Un de nos confrères a la hardiesse de venir démentir pour la seconde fois, à la face du public, les justes louanges que nous lui avons si longtemps données. Si nous laissons cette hardiesse impunie, n'aura-t-on pas raison de dire que les plumes de l'Académie sont des plumes vénales consacrées à la fortune et à l'intérêt et que les louanges qu'elle donne ne durent qu'autant que la vie des princes qu'elle loue.

« Quand un de nos confrères (Furetière) attaqua autrefois la Compagnie, avec quelle chaleur ne se porta-t-elle pas unanimement à le retrancher de son corps ? On dira donc que nous ne vengeons que nos injures particulières, qu'on ne nous offense pas à la vérité impunément, mais que nous sommes peu touchés des offenses faites à notre protecteur de qui nous ne pouvons rien espérer après sa mort. Supposons, pour un moment, messieurs, que le roi soit parvenu à l'âge de sa majorité, attendriezvous un ordre de sa part pour venger l'injure faite à son bisaïeul ? Et ce que vous feriez alors, qui peut vous empêcher de le faire aujourd'hui ? J'ose donc dire, messieurs, que le public attend de vous une punition proportionnée à l'offense. Pourrait-il être content d'une réparation, si forte qu'elle fût, renfermée dans ces murailles ? On ne peut que vous louer de l'indulgence que vous eûtes pour la première faute de votre confrère. Mais si vous traitiez de même la seconde, ce ne serait plus une compassion pour le coupable mais une indifférence trop marquée pour la gloire du Roi et plus encore pour l'honneur de la Compagnie.

« J'ose même avancer qu'il serait honteux à nous de délibérer là-dessus et que la manière la plus convenable et la plus noble de montrer notre zèle, serait de rayer, par une acclamation unanime, ce confrère du catalogue des Académiciens.

« Monseigneur le Régent a déjà marqué son indignation en supprimant tous les exemplaires de ce libelle et en faisant arrêter l'imprimeur. Il louera notre résolution et certainement il aura la bonté de la confirmer. Il a voulu laisser agir librement la Compagnie et ne pas contraindre ses suffrages pour ne pas lui ôter le mérite du parti qu'elle prendra. M. le duc du Maine et M. le maréchal de Villeroy, qui ont eu l'honneur de lui en parler, m'ont permis, messieurs, de vous assurer de ses intentions. ))

Le cardinal de Polignac, « estimant qu'avant toutes choses il était nécessaire que la Compagnie fût informée de Vattentat de M. l'abbé de Saint-Pierre », voulut donner lecture de plusieurs passages de l'ouvrage. Mais à peine en eut-il lu dix ou douze articles que d'une commune voix « la Compagnie s'écria que cela suffisait. »

On se disposait à voter, lorsque M. de Sacy, porteur d'un long mémoire ^ qu'il avait reçu la veille de l'abbé de Saint-Pierre, demanda la permission d'en donner connaissance. Le signataire y représentait que la Compagnie en jugeant son cas séance tenante dérogerait aux statuts qui lui défendaient de rien décider « sans avoir fait auparavant une convocation expresse ad hoc après trois séances d'intervalle. » Il demandait qu'on lui accordât ce délai pour comparaître et s'expliquer.

Le débat s'engagea aussitôt sur cette question préalable de procédure : « Si l'abbé de Saint-Pierre, dit le cardinal de Polignac, était tombé pour la première fois dans la faute énorme dont toute l'Académie est si justement indignée, on pourrait écouter de sa part, non des justifications, mais des témoignages sincères de son repentir. Ce que l'on vient de lire, messieurs, est plutôt

1. La seconde édition de la Polysynodie (1719, in- 12) contient à la fin « le Mémoire de M. l'abbé de Saint-Pierre à r Académie pour sa justification ». Elle fut imprimée à Amsterdam, chez Villard et Changuion. L'abbé fait suivre son nom de la mention : « Ci-devant de l'Académie française. » Quant aux discours de Fleury et de Polignac, on les trouve en tête des Annales Politiques dans les éditions de 1758 et de 1767.

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une apologie de sa conduite qu'un aveu de son égarement : il persiste à soutenir qu'il n'est point coupable et cette opiniâtreté à poursuivre en toute occasion la mémoire du feu roi, lui paraît si peu criminelle qu'il n'en laisse pas seulement espérer la correction. Comment nous en flatterions-nous, puisque c'est une rechute, au mépris de la réprimande qu'on lui fît, de l'indulgence que l'Académie voulut bien avoir pour lui et de ses propres engagements ? Vous vous en souvenez, messieurs, il nous avait promis d'une manière très positive qu'il en profiterait à l'avenir. Au lieu de se rétracter, comme il était de son devoir et comme il en avait donné l'espérance, au lieu de réparer dans quelqu'ouvrage le tort qu'il s'était fait à lui-même aussi bien qu'à nous, son acharnement le porte à publier de nouvelles calomnies contre ce grand Roi que nous avons toujours fait profession d'admirer et de célébrer par nos éloges. M. l'abbé de Saint-Pierre se sépare aujourd'hui de tous ses confrères, comme pour leur donner làdessus un démenti solennel. Il oublie, en outrageant son maître et les grâces qu'il en a reçues, le respect qu'il doit non seulement au Roi, mais au Régent. Le caractère royal, toujours le même, ne cesse jamais d'être l'objet de notre vénération la plus profonde, et quand on ose l'insulter, on attaque également et ceux qui le portent, et ceux qui sont dépositaires de l'autorité qui l'accompagne.

« Quand le feu Roi voulut bien ajouter à tous ses autres titres glorieux celui de notre protecteur, il mit pour ainsi dire entre nos mains le dépôt de sa gloire. Quels remercîments ne lui fîmes-nous point de ce qu'il nous avait jugés dignes d'un si grand honneur ? Etait-ce pour participer un jour, par une indigne tolérance, au crime de ceux qui tâcheraient de couvrir sa mémoire d'ignominie ?

(( Vous avez frémi, messieurs, à la lecture que je vous ai faite des articles odieux dont ce livre est rempli. A peine avez- vous pu attendre qu'elle fut achevée. Vous avez senti votre devoir, vos cœurs se sont déclarés, il ne s'agit plus que d'expliquer votre jugement. Je sais qu'il y en a parmi vous, messieurs, qui sans disconvenir de l'énormité de la faute sont touchés de compassion pour le coupable, et dont la justice est balancée par l'amitié personnelle qu'ils ont pour lui.

« Mais enfin nous avons nos règles ; elles disent qu'un Acadé-

micien qui offensera rhoniieur de ses confrères perdra sa plaoe irrémissiblement. Le feu Roi n'est-il pas plus que tous nos con frères ensemble ? En un mot, il est d'une nécessité absolue que cette aventure fasse un vide dans l'Académie. Qui de nous pourrait se croire permis de s'asseoir dans ce lieu avec celui qui n'a pas craint de calomnier indignement notre Protecteur, notre bienfaiteur et notre Roi. »

Quand le fougueux orateur eut terminé ce que d'Alembert, non sans quelque raison, appelle sa violente « catilinaire )), le siège de l'Académie était fait. En vain deux ou trois voix s'élevèrent pour demander avec M. de Sacy l'ajournement du débat — parmi lesquelles celle du savant abbé de Fleury « qui, ayant écrit avec tant de vérité l'Histoire de l'Eglise, savait que les Conciles n'avaient jamais refusé d'entendre les hérétiques et ne croyait pas se montrer plus difficile pour la gloire du Roy que l'Eglise ne l'avait été pour la gloire de Dieu »

Toutes les autres voix, dit le procès-verbal, furent à la refuser (la motion de Sacy). On avait, disaient les uns, l'aveu du coupable et sa confession même par la lettre écrite au régent ; que pouvait-il alléguer pour sa justification qui fût valable ? Le délai sollicité, disaient les autres^ ne pouvait que fournir à l'abbé (( les moyens d'éluder le jugement de la Compagnie, et ravir l'occasion de marquer notre zèle pour la mémoire du feu roy ». Ceux-ci objectaient que la rétractation de l'abbé de Saiiit-Pierre n'était qu'une satisfaction dérisoire, la faute ayant été publique et le désaveu ne devant être connu que de peu de personnes. Ceux-là ajoutaient « que si cette jurisprudence jusqu'ici inouïe s'introduisait, que des coupables en matière aussi grave en fussent quittes pour un désaveu, cela ouvrirait la porte à une licence effrénée que rien ne pourrait arrêter ». Mais tous étaient d'accord pour reconnaître que le cas à juger était un cas extraordinaire.

A tous ces arguments plus pauvres les uns que les autres et qui témoignent de la passion qui animait contre l'abbé de Saint- Pierre la majorité de ses confrères, ajoutons-en un autre : C'est que l'affaire, comme on dit vulgairement au Palais, n'allait pas toute seule. Oui, le cas était extraordinaire, si extraordinaire

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