P'AlEMBert. Eloge de Vahhé de Saint-Pierre
l'exclusion de l'académie française 73
même que les statuts ne l'avaient pas envisagé. L'article X prévoyait bien les attaques injurieuses dirigées par l'un des membres de la compagnie contre tous ses confrères ou contre quelqu'un d'entre eux et punissait de l'exclusion celui qui s'était rendu coupable d'un pareil manquement. Mais le moyen d'appliquer le texte au cas de l'abbé de Saint-Pierre, et le moyen, d'autre part, de le punir en l'absence d'un texte visant le fait qui lui était reproché ? La question n'avait pas dû échapper à la perspicacité des juristes de l'Académie et ce fut pour s'épargner la peine de la résoudre qu'on enleva à l'inculpé celle de la poser en présentant sa défense.
La question préalable résolue, il ne restait plus aux juges qu'à se mettre d'accord sur la peine à appliquer : peine temporaire ou peine perpétuelle. Ce fut celle-ci qui l'emporta. Toutes les voix (( généralement », dit le procès-verbal, furent à la déposition. Mais il n'y eut pas un seul opinant « qui en donnant sa voix ne témoignât la douleur qu'il avait qu'un devoir indispensable l'obligeât à se porter à cette sévérité contre un de ses confrères, mais que cette rigueur était d'autant plus nécessaire que six mois auparavant on avait pardonné à M. l'abbé de Saint-Pierre une pareille faute sur le repentir qu'il en avait témoigné et qu'on s'était contenté de lui faire une grave censure^. »
S'éleva-t-il dans l'esprit des juges au dernier moment quelques scrupules sur ce vote par acclamation qui garantissait si peu la liberté de chacun ? Peut-être, car on vota ensuite au scrutin secret et toutes les boules, à l'exception d'une seule, confirmèrent le jugement.
La bataille était finie. Le courageux langage de l'abbé n'avait abouti qu'à relever encore davantage, avec le prestige du dieu, l'enthousiasme de ses partisans. « Je suis obligé, dit le secrétaire avant de déposer la plume, de dire ici que, si pendant plus de cinquante années les éloges du feu roi ont retenti dans la salle de l'Académie, jamais ils n'y ont éclaté avec tant de force et d'une manière si glorieuse pour ce grand prince que dans cette journée où, trois ans après sa mort, chacun a relevé ses vertus avec plus de zèle et d'ardeur qu'on n'avait jamais fait dans sa vie. ))