D'Alembert, op. cit., tome V, p
LES DERNIÈRES ANNÉES
France qui, en sa qualité de ministre de la feuille, jouissait à la cour du crédit que l'on sait ^.
Les registres de l'Académie sont du reste intéressants à consulter. Nous y lisons le jeudi 2 mai 1743 : « L'Académie a appris aujourd'hui avec douleur la mort de l'abbé de Saint-Pierre arrivée le 29 d'avril de cette année. « C'était la formule habituelle, mais le secrétaire soit par ordre, soit pris d'un remords de conscience, a effacé les mots avec douleur.
Le jeudi 30 mai de la même année on lit que la Compagnie s'est assemblée « au nombre de 19 pour la proposition d'un académicien à la place de M. Vahhé de Saint-Pierre. » Naturellement, les mots suspects sont encore barrés, mais cette fois une note au bas de la page nous en donne la raison : « Dans les billets de convocation, soit pour la proposition, soit pour le second scrutin, le Roi avait ordonné qu'on ne mettrait point le nom de M. l'abbé de Saint-Pierre, mais simplement pour la proposition d'un Académicien et pour le second scrutin d'un Académicien, ce qui a été exécuté. ))
Enfin, le jeudi 27 juin 1743, nous trouvons : « Monsieur Bignon, bibliothécaire du roi, et Monsieur de Maupertuis sont venus prendre aujourd'hui leur séance à l'Académie... et dans le discours de Monsieur de Maupertuis, non plus que dans la réponse de Monsieur de Moncrif, on n'a point parlé de Monsieur l'abbé de Saint-Pierre, ainsi que le roi l'avait ordonné. » La France était sauvée !...
L'abbé dut attendre encore trente-deux ans ^ pour que le parti de l'oubli reprit le dessus et pour que d'Alembert arrachât enfin le crêpe noir qui, pareil à celui des doges décapités de Venise, voilait le cadre de l'abbé de Saint-Pierre dans la galerie des portraits académiques.
D'Alembert ne prononça pas le mot de réparation, et pour cause. Comme l'a très judicieusement observé Sainte-Beuve, la condamnation de l'abbé, qui au premier abord pouvait se présenter comme un acte de servilité, n'était en réalité qu'un acte religieux de fidélité envers le passé.
1. « L'ordre de ne point parler de M. l'abbé de Saint-Pierre, lorsqu'il fut remplacé à l'Académie, était venu de la cour. » (Lettre de Vahhé d'Olivet, août 1743, édit. Livet, p. 447).