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CHAPITRE VII

l'abbé de saint-pierre politique, le projet de paix perpétuelle

I. La genèse du Projet de paix 'perpétuelle. — IL Les précurseurs de l'abbé de Saint-Pierre : Les scolastiques ; Sully et les Economies Royales ; Emeric Crucé et le Nouveau Cynée ; le landgrave Ernest de Hesse- Rheinfels et le Catholique Discret. — III. Le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l'abbé de Saint-Pierre. — IV. Un appendice de la Paix perpétuelle : Règle pour discerner le droit du tort, le juste de Vinjuste entre nation et nation. — V. Opinion des contemi^orains de l'abbé de Saint-Pierre. Démarches de l'abbé en faveur de son ouvrage. — VI. Les Essais sur la paix perpétuelle de Bentham et de Kant. La Conférence de La Haye.

La genèse du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe a donné lieu a une erreur de la part des biographes de l'abbé de Saint-Pierre. Tous, sauf M. Goumy ^, admettent que le rêve de l'abbé prit corps à Utrecht, lorsque notre auteur y accompagna le cardinal de Polignac et assista aux discussions qui précédèrent le fameux traité. Il faut avouer que la thèse était vraisemblable, le traité d'Utrecht étant de 1712 et le Projet de paix perpétuelle

1. M. Goumy écrit : « Le duc de Bourgogne est mort en février 1712, le mémoire de Tabbé lui fut vraisemblablement présenté dans le courant de 1711, sinon avant. Ce n'est donc pas à la suite des négociations d'Utrecht que l'abbé conçut son projet. Il ne le publia, il est vrai, qu'en 1713, mais on voit qu'il l'avait écrit quelque temps auparavant. » (Op. cit., p. 2S).

ayant paru en 1713. La vérité, c'est que l'ouvrage doit son origine à un accident de bien moindre importance.

Au courant de l'hiver 1706, l'abbé voyageait en Basse-Normandie, dans son pays natal. Sa chaise versa, se rompit et s'embourba si bien qu'il resta « dans les boues et la pluie jusques avant dans la nuit. » Tout autre que notre infortuné voyageur se fût borné à faire le serment d'attendre désormais le soleil et les beaux jours pour se mettre en route. Mais cependant qu'on réparait sa chaise, le bienfaiteur du genre humain, couvert de boue et mouillé jusqu'aux os, portait bien au delà sa pensée. Il songeait « à la perte immense qui devait se faire annuellement dans l'Etat, à cause du mauvais état de la voirie ». Peu après, paraissait aux carreaux du libraire un factum ayant pour but de mettre en relief le grand intérêt (( qu'il y aurait à rendre les chemins plus praticables en hiver, avec un règlement détaillé permettant de parvenir à ce résultat ^ ».

Quelle corrélation y a-t-il entre la paix perpétuelle et les chemins bourbeux de Saint-Pierre-Eglise où la voiture de l'abbé perdit l'équilibre ? Nous ne le saisissons guère. Ce qui est hors de doute, c'est que l'auteur touchait à la fin de son ouvrage, lorsque tout à coup il s'arrêta stupéfait : « Je finissais de mettre la dernière main à ce mémoire, dit-il, lorsqu'il m'est venu à l'esprit un projet d'établissement qui par sa grande beauté m'a frappé d'étonnement. Il a attiré depuis quinze jours toute mon attention. Je me sens d'autant plus d'inclination à l'approfondir que plus je le considère, et ce par différents côtés, plus je le trouve avantageux aux souverains. C'est l'établissement d'un arbitrage permanent entre eux pour terminer sans guerre leurs différends futurs et pour entretenir aussi un commerce perpétuel entre toutes les nations. Je ne sais si je me trompe, mais on a fondement d'espérer qu'un traité se signera quelque jour, quand on peut en tout temps le proposer, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des intéressés, quand il est facile à chacun d'eux de voir qu'à

1. Mémoire sur la réparation des chemins, 10 janvier 1708. « En hiver 1707 il alla à Saint-Pierre-Eglise pour des affaires de famille. Ce fut là qu'il composa deux ouvrages : l'un sur l'importance et les moyens de rendre les chemins aussi commodes en hiver qu'en été, l'autre, sur la première ébauche de son grand ouvrage intitulé : Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe. )^ (Ms. de Rouen 950, p. 219).

l'abbé de SALJMT-BIERBE POLITIC^UE

tout prendre, ils auront beaucoup plus d'avantages à le signer qu'à ne le pas signer. C'est avec cette espérance que je me porte avec ardeiir et joie à la plus haute entreprise qui puisse tomber dans l'esprit humain. Je ne sais pas où j'irai, mais je sais ce que disait Socrate : Que l'on va loin lorsqu'on a le courage de marcher longtemps et sur la même ligne. )>

L'heure était propice, car jamais, sinon peut-être après 1815, la France n'aspira davantage à la paix et à la tranquillité. Les guerres, dont Louis XIV venait d'ensanglanter l'Europe, n'avaient eu pour résultat que d'affaiblir la puissance extérieure du royaume, de ruiner son crédit et d'augmenter la misère des campagnes. C'était l'époque où le roi pouvait se demander avec anxiété si les Alliés lui laisseraient la France en l'état où le traité des Pyrénées l'avait mise en 1659. S'il était encore des partisans acharnés de la guerre, on n'entendait plus comme autrefois leurs appels continuels à de nouvelles victoires ; on ne les voyait plus occupés à rechercher des prétextes plus ou moins plausibles pour conquérir un nouveau territoire ; et ceux-là qui précédemment n'avaient pas craint de faire dans leurs ouvrages l'apologie de la guerre restaient silencieux.

On n'était plus au temps où les théoriciens politiques, soutenant la prééminence de Louis XIV sur les autres monarques, en déduisaient le droit pour le roi de France d'agrandii' sans cesse son domaine et où l'un d'eux écrivait ces lignes que n'eût pas désavouées Joseph de Maistre : « Les mers toujours calmes et celles qui sont toujours orageuses se rencontrent également inutiles à la navigation ; il faut que le vent y donne du mouvement, sans toutefois que les vagues puissent engloutir les vaisseaux qu'elles soutiennent et il faut qu'il y ait de petites tempêtes pour animer la sagesse d'un pilote qu'une bonace continuelle jetterait dans une périlleuse oisiveté... Il est nécessaire tout de même que dans un grand état et surtout parmi les nations du tempérament de la nation française, il y ait toujoiu-s quelque médiocre agitation et que le bruit des armes y produise un effet semblable à celui que les vents pourraient causer sur la mer... La guerre, en un mot, affermit la paix des républiques comme un orage fait que l'air reprend une sérénité plus assurée^. »

1. Traitté de la politique de France, par M. P. H., marquis de C. Reveu, corrigé et augmenté d^une seconde partie avec quelques réflexions sur cet

Ces lignes étaient écrites en 1677 à la veille de la paix de Nimègue. En 1708, on les désavouait : Louis XIV n'allait pas tarder à faire son solennel Confiteor et dès maintenant, ceux qui parlaient de la guerre n'élevaient la voix que pour la maudire. La paix, tel était le but de tous les politiques et de tous les philosophes ! On connaît la page où La Bruyère dépeint la barbarie des champs de bataille avec les balles de mousquet, les boulets de canon et les bombes et où il s'efforçait de montrer à ses contemporains combien la guerre était stupide : « Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine et qu'après avoir miaulé tout leur saoûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; qup de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infesté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriezvous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ?... Et si les uns et les autres vous disaient quHls aiment la gloire, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ? »

L'abbé de Saint-Pierre ne se contenta pas de mêler ses plaintes à celles de ses contemporains ; il voulut édifier une théorie qui donnerait infailliblement la paix à l'humanité. Eloigner les guerres le plus possible ne lui suffit pas, il rêva d'une paix perpétuelle et par là prit une place à part au milieu des esprits généreux qui s'attaquaient au terrible fléau. Il se mit au travail avec un acharnement que rien ne put arrêter, pas même les plaisanteries auxquelles on se livrait sur son compte. Beaucoup de ceux, qui appelaient la paix de tous leurs vœux, se refusaient à croire qu'elle pût être éternelle, sinon dans l'autre vie, et ils traitaient de chimérique l'entreprise de l'abbé. On dut lui demander s'il connaissait le cimetière qui portait pour devise les mots Fax perpétua, ou encore lui faire remarquer malicieusement le souhait que le prêtre adresse sur le bord de la tombe au chrétien qui entre dans la vie éternelle : ad dirigendos pedes in viam pacis.

Le 28 juin 1711, la duchesse d'Orléans écrivait à la princesse Sophie de Hanovre, sa tante : « L'abbé de Saint-Pierre, mon

traitté par le S'" l'Ormegregny. Cologne, chez P. du Marteau, 1677, p. 206, 207 et 208.

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premier aumônier, fait tout un projet pour la réalisation d'une paix éternelle. J'envoie à E. L. son premier cahier ^, mais je doute qu'il écrive le livre tout entier, car on l'a déjà beaucoup raillé pour cela » ; et quelques jours après, le 25 juillet, elle ajoutait : « Le pauvre abbé de Saint-Pierre a été de nouveau très plaisanté avec son livre ^. » L'abbé n'en continua pas moins à poursuivre son but et, l'année suivante, en 1712, il avait la joie de publier à Cologne un Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe. Suivant la remarque d'un chroniqueur de l'époque ^, « c'était le premier fruit de ses réflexions sur un si beau sujet. »

Les critiques firent un grand nombre d'objections à l'auteur. L'abbé se crut obligé d'approfondir davantage la matière et de fortifier son système en répondant à ces objections C'est ce qui donna lieu à l'édition du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, dont les deux premiers tomes parurent à Utrecht le 15 janvier 1713 ^. Le troisième tome, daté de 1717, fut imprimé

1. Le mot cahier est écrit en français dans la lettre de la princesse.

2. E. Bodeman. Aus den hriejen der herzogin Elisabeth von Orléans an die hurfurjtin Sophie von Hannover. Hannover, 1891, p. 278 et 281.

3. Nouvelles littéraires. La Haye, chez du Sauzet, 1716, tome V, p. 26. A notre connaissance, cette chronique est la seule à mentionner ce premier essai de l'abbé de Saint-Pierre, qui se trouve à la bibliothèque nationale.

4. « Il était si docile sur les critiques que l'on faisait de ses ouvrages, que je lui ai ouï dire que de quarante critiques qu'un procureur du parlement, homme d'esprit, fit sur les deux premiers tomes de son Projet de paix perpétuelle, il en avait changé trente-huit. » (Ms. 950 de la bibliothèque de Rouen, p. 220.)

5. L'Avis du libraire au lecteur n'est pas dépourvu d'intérêt. En voici le début : « Il a paru, il y a un an, un volume in- 12 imprimé à Cologne intitulé : Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe. Il a été lu et recherché des gens d'esprit avec une avidité incroyable, quoique ce ne fût que l'essai de l'ouvrage que voici. L'auteur, encouragé par le succès et éclairé par les critiques, lui a donné sa véritable forme, il y a fait des changements considérables et l'a augmenté du double.

« Au reste, comme ce projet peut devenir un jour très utile et aux souverains et à leurs sujets, j'ai cru faire plaisir au ^jublic de lui prociu-er cet ouvrage qui m'a été remis par une persomie de la première qualité, encore plus distinguée par sa vertu que par sa naissance, pleine de zèle pour la chrétienté et particulièrement pour sa patrie et qui n'a d'autre but que celui de voir avant sa mort une paix perpétuelle solidement établie entre les puissances de l'Europe.

« Ce manuscrit lui étant tombé entre les mains, il n'a rien oublié pour se hâter dans la conjoncture présente d'en faire part au public et me

chez Deville à Lyon, sous le nom d'Utrecht ^. Comme l'ouvrage était très long, l'abbé en publia un abrégé en 1729 et mit en un seul volume ce qu'il y avait de plus important dans les trois autres, « en y ajoutant plusieurs considérations nouvelles. » Cet abrégé eut une nouvelle édition « corrigée et augmentée » en 1738. Pour bien connaître le système de l'abbé de Saint-Pierre, il est nécessaire de compulser ces différentes éditions ; mais auparavant il ne sera pas sans intérêt de rechercher si notre auteur a eu des devanciers et de voir dans quelle mesure il s'en est inspiré.

Avant l'ère chrétienne, on peut citer quelques exemples d'arbitrage. Aux temps héroïques de la Grèce, Amphyction, roi d'x4thènes, avait constitué cette célèbre assemblée à laquelle il avait donné son nom et qui était formée par les députés des douze villes principales de la Grèce. Lorsqu'un différend survenait entre deux de ces villes, les autres prononçaient une sentence ou faisaient accepter un arrangement entre les parties. Cyrus prit le roi des Indes comme arbitre des contestations qu'il avait avec le roi d'Assyrie ; les Carthaginois soumirent à des juges leurs différends avec le roi de Numidie, Masinissa ; à Rome l'intervention des féciaux servait à empêcher les hostilités, tant que tout espoir d'arbitrage n'était pas perdu. Mais ce sont là des cas isolés. Sn réalité, l'état de paix pour une nation indiquait, la plupart du temps, l'absence de troubles intérieurs, et n'excluait nullement l'idée d'une expédition militaire. La solidarité internationale n'est pas encore née, bien que plusieurs philosophes commencent à l'entrevoir.

L'avènement du christianisme renversa l'ordre de choses établi, au point de vue théorique tout au moins, car pratique-

l'ayant remis dans cette vue, j'ai donné tous mes soins pour savoir qui était Fauteur d'un aussi bel ouvrage. J'ai appris avant la fin d^s l'impression de ce livre que l'auteur s'appelle Monsieur l'abbé de Saint- Pierre. Il est homme de qualité... etc. »

Le second tome contient le portrait de l'abbé de Saint -Pierre.

1. Ms. 950 de la bibliothèque de Rouen, p. 221. Le Journal littéraire (mai et juin 1714, p. 30) et le Journal des savants (janvier 1717, p. 82 et février 1717, p. 134.) en publièrent des extraits.

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ment rien ne fut changé ; seules, les violences contraires à la morale, jugées licites sous les Romains de la part des belligérants, furent désormais prohibées. La guerre est dénoncée comme souvent funeste ^ et contraire aux enseignements d'universelle fraternité prêchés par le Christ et vulgarisés par saint Paul. Cependant, la coutume militariste est si invétérée, que les pères de l'Eglise s'accordent à permettre le port des armes aux simples chrétiens ^, sinon aux ecclésiastiques eux-mêmes ^.

Mais, en même temps qu'un esprit de plus en plus belliqueux se manifestait à l'époque des hérésies et du régime féodal, on vit se développer, à la lumière de l'unité religieuse des états de l'Europe centrale et occidentale, l'idée d'une organisation pacifique normale et durable entre les diverses nations : Ce fut la chrétienté. La foi absorbait tout, y compris la sociologie ; la religion ne pouvait arriver à pénétrer l'organisme international qu'en s'assimilant peu à peu à lui. De là, cette coïncidence naturelle, du au xiii^ siècle, de l'esprit de j)aix intérieure et des expéditions lointaines.

C'est alors qu'on voit Robert le Pieux de France et Henri le Saint d'Allemagne rêver d'établir dans leurs états la paix de Dieu, à l'abri de laquelle les mœurs se seraient régénérés et les caractères adoucis. « Ils voulaient, dit leur historien protéger les faibles et les pauvres, en mettant un terme aux brigandages dans l'intérieur des duchés de leurs royaumes. Puis, un jour, l'idée devait leur venir d'unir leurs efforts et de travailler en commun à la réforme du catholicisme et à la proclamation d'une paix quasi universelle. » En août 1023, ils eurent une entrevue sur les bords de la Meuse ^ et décidèrent de se rendre à Pavie l'année suivante pour y rencontrer le pape Benoît VIII et s'entendre avec lui. Mais le pape et l'empereur furent emportés par la mort avant d'avoir pu réaliser leur dessein.

On aboutit du moins à la trêve de Dieu qui remonte à Fan 1027,

1. Tertullien. De corona ni il /fis. chap. XI. — Ai^ocalypse, ch. XIII.

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