‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 8 sur 287 · Le futur maréchal · texte numérisé non relu

Le futur maréchal

4. Le P. BouHOURS S. J., dans La vie de madame de Bellefonds, supérieure et fondatrice du monastère des religieuses bénédictines de N.~D. des Anges établi à Rouen. Paris, chez Mabre Cramoisi, 1686.

LES PREMIÈRES ANNÉES

occasions délicates où le bien public sert de prétexte aux révoltes ; ne pouvant souffrir ce qui blessait tant soit peu l'autorité royale et faisant son affaire du bonheur de l'état, même aux dépens de sa fortune ; du reste ne ménageant rien pour rendre service à ses amis malheureux qui disposaient absolument de son bien et de sa personne ; si zélé pour l'utilité du peuple qu'il entreprit un gro« procès contre des personnes puissantes dans le seul dessein de soutenir la cause publique et si désintéressé que, l'ayant gagné après beaucoup de peines et de dépenses, il en remit les intérêts au jugement de ses amis, se contentant du plaisir et de la gloire d'avoir servi sa province ; non seulement charitable, mais magnifique envers les pauvres dont il était le protecteur et le père. »

Le baron de Saint-Pierre avait épousé Madeleine Gigault de Bellefonds ^, dont le caractère nous a été décrit par Saint-Evremond sous le titre de : Idée de la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais ^. Charles de Hennot a fait sa biographie ^. On y lit que le baron et sa femme avaient fait reconstruire l'église de Saint- Pierre qu'ils avaient fondé une école gratuite

1. Dans ses mémoires, Charles Castel raconte son mariage de la façon suivante : « Et le 2 mars, un lundi gras, pressé par des amis de me marier avant que de retourner à la campagne, j'épousai Madeleine Gigault de Bellefonds par préférence à deux autres maîtresses, l'une fille de M. de Vertammond, mon rapporteur au conseil, qui avait 150.000 livres, l'autre de madame de Préans qui en avait 200.000, et la mienne n'eut que 25.000, mais la préférai pour sa vertu comme fille de madame de Bellefonds, décédée en opinion de sainteté. »

2. Œuvres de Saint- Evremond avec la vie de Vaiiteur, par Monsieur des Maizeaux, 1753, tome III, p. 103-112. C'est l'abbé de Saint-Pierre qui nous donne cette clef dans Plotine, publiée par le comte de Villeneuve - Guibert. (Le portefeuille de madame Dupin, p. 241.^ « Saint-Evremond, parent de mon père, dit-il, un peu touché du mérite de ma mère, en fît le portrait sous le nom d'Emilie, en 1648, lorsqu'elle avait vingt-trois ou vingt-quatre ans. La marquise de Sébeville, sœur de ma mère, me montra ce portrait en manuscrit que Saint-Evremond lui-même lui avait donné. On dit que, pour plaire à une dame qui était plus belle que vertueuse, il fît imprimer parmi ses ouvrages ce même portrait sous ce titre : Idée de la femme qui ne se trouve point.

3. La mort et les funérailles de très illustre et très excellente dame Magdeleine Gigault de Bellefonds, baronne de Saint-Pierre, par Ch. de Hennot. Rouen, chez Viret, 1665.

4. « La construction et l'ameublement de l'église de Saint -Pierre lui coûtèrent (à Charles Castel) personnellement plus de 30.000 livres. La preuve de cette générosité princière se trouve dans un dociunent authen-

pour l'instruction de tous les pauvres de Saint-Pierre-Eglise ? Cosqueville, Clitourps, Varouville, tant qu'il en voudra aller ^ et même un hôpital où madame de Saint-Pierre allait soigner les malades, panser leurs plaies et les ensevelir après leur mort ^. Cette femme, admirable par sa charité, « au cœur droit et généreux )), à « l'esprit solide, pénétrant et délicat », à « l'humeur gaie et toujours égale )> mourut à l'âge de trente-neuf ans. Elle avait eu treize enfants ^.

Trois des filles prirent le voile chez les bénédictines au couvent de Rouen, dont madame de Bellefonds, leur tante, était abbesse. Leurs frères fournirent tous une carrière deS plus honorables. L'aîné, Bon-Thomas, devenu par droit d'aînesse d'abord baron puis marquis de Saint-Pierre, remplit avec distinction, comme son père, la charge de grand bailli du Cotentin, à laquelle il ajouta celle de subdélégué des maréchaux de France dans l'étendue de

tique : le compte de gestion du baron de Saint-Pierre comme trésorier, de 1643 à 1661, vérifié et approuvé par le clergé et les paroissiens. » (Louis Drouet, op. cit., p. 30.) La baronne de Saint-Pierre ne montra pas moins de zèle que son mari -et le P. Bouhours raconte « qu'elle ne portait aucune étoffe précieuse, nul passement d'or ou d'argent, ni même de dentelles de fil. Mais elle fournissait les églises de ses paroisses de très riches ornements et de très beau linge, surtout celle de Saint-Pierre que monsieiu" son mari avait fait bâtir et où-^le service divin se faisait avec une magnificence qui ne sentait point la campagne, jusque-là on y entretenait un clergé nombreux et une musique réglée. » [Op. cit., p. 123.)

1. Par contrat du 29 septembre 1643, devant M*^ Hervieu, notaire à Saint-Pierre-Eglise, le baron de Saint-Pierre « désirant pourvoir à l'instruction de la jeunesse en la crainte de Dieu premièrement et aux bonnes mœurs, donna la somme de cent livres de rente, payables par quartiers, à commencer de ce jour, pour gages et entretien d'un maître d'école, homme de probité et de bon exemple, qui avira sous lui un sous-maître pour les A. B. C. D. et sera obligé, ledit maître d'école, d'instruire gratuitement les pauvres dudit lieu de Saint-Pierre-Eglise, Cosqueville,Clitourps, Varouville, et tant qu'il en voudra aller, les catéchiser en leur foi et leur montrer et enseigner comme aux fils de laboureurs et artisans qui ont moyen de donner le salaire ordinaire ; ouvrira l'école depuis le vingtième jour de septembre jusqu'au quinzième jour d'août, où il donnera vacances. »

2. Dans ce même hôpital, le baron et sa femme créèrent une « école chrétienne pour enseigner les articles de foi aux ignorants de tout âge et de tout sexe, pour les exhorter à bien vivre, pour apprendre divers ouvrages aux jeunes filles et les moyens de gagner leiu* vie ». (Bouhours, op. cit., p. 69.)

3. Cf. aux Pièces justificatives, p. 354, un extrait des Mémoires de Charles Castel sur se^ enfants.

LES PREMIÈRES ANNEES

son bailliage. Le deuxième, Bernardin, entra chez les jésuites et devint confesseur de" la duchesse d'Orléans, mère du Régent. Le troisième, Louis-Charles-Hyacinthe, plus connu sous le nom de comte de Saint-Pierre ou de marquis de Crèvecœur et de Kersilis, passa de la marine, où il s'était élevé jusqu'au grade de capitaine de vaisseau, au service de la duchesse d'Orléans, épouse du Régent. C'est contre lui que s'est déchaînée la plume de Saint-Simon ^. Le dernier enfin, Antoine- François, chevalier de Saint-Pierre, de l'ordre de Malte, mourut avec les titres de lièutenant-général des vaisseaux et de grand commandeur du Piéton en Flandre ^.

N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour faire justice de la diatribe dédaigneuse, ou plutôt mensongère du célèbre annaliste et montrer que l'abbé et sa famille faisaient assez bonne figure à la cour de Versailles ?

Le jeune de Saint-Pierre avait six ans quand sa mère mourut le 2 juin 1664. « Je ne mourrai contente, dit-elle à son mari, que

1. Cf. p. 2. « Le comte de Saint-Pierre étant capitaine de vaisseau avait été cassé, quoique bon marin, dit Saint-Simon, pour avoir mis la sédition dans la marine, lorsque le roi y voulut établir l'école du petit Renault. » (T. m, p. 159.)

2. « Le «commandeur de Saint-Pierre a été Tun des chevaliers qui a le plus contribué à rétablir dans l'ordre de Malte une escadre de vaisseaux contre les corsaires de Barbarie ; c'est le premier qui l'ait commandée comme lieutenant général, après avoir été chargé d'en faire construire les vaisseaux à Toulon ; tout le monde sait combien cette escadre a diminué les pirateries de ces corsaires et les ravages qu'ils faisaient sur les côtes d'Italie. » Ms. fr. 12453 de la Bibliothèque nationale.

Le commandeur de Saint-Pierre eut l'honneur, après la belle victoire navale de Saint-Vincent, le 27 juin 1693, d'être dépêché à Versailles par Tourville pour en porter la nouvelle. « J'entretins hier, dit Racine, M. le chevalier de Saint -Pierre, frère du comte de Saint -Pierre, lequel fut cassé il y a deux ans. Je vous dirai en passant qu'on trouve que Tourville a fait fort honnêtement d'envoyer dans cette occasion le chevalier de Saint-Pierre et j'espère que la bonne nouvelle dont il est chargé fera peut-être rétablir son frère » (Lettre à M. de Bonrepaus le 28 juillet 1693. Œuvres de Racine, éd. Hachette, t. VII, p. 102). On trouve dans les Ouvrages de politique et de morale de l'abbé de Saint- Pierre (t. XIII, p. 63-67) l'épitaphe posée dans l'église Saint-Jean à Malte par les officiers de l'escadre à la mémoire du commandeur de Saint-Pierre.

vous ne m'ayez permis de transporter à ma sœur de Bellefonds tous les droits que j'ai sur mes enfants. Je vous demande en grâce, mon cher mari, de la regarder toujours comme la meilleure des vos amies et de ne rien faire ni pour vous ni pour vos enfants sans son avis ^. )> Trois ans après 2, Charles-François de Saint- Pierre, qui avait suivi jusque-là les leçons de son curé, M. Doyard^, fut confié par son père à madame Laurence de Bellefonds, sa tante, supérieure et fondatrice du monastère des religieuses bénédictines de Rouen.

Le futur abbé était en bonnes mains. Madame de Bellefonds, dit le P. Bouhours conciliait en sa personne « ce que les deux sexes ont de plus excellent, et même de plus opposé, la force, l'intelligence et la capacité de l'un avec la douceur, la modestie et la piété de l'autre ^ ». Elle reçut les orphelins « comme un gage précieux de la confiance d'une si chère sœur et leur tint lieu de mère dans la suite, en sorte que pas un ne s'établit que par les avis et presque par le ministère de leur tante ^. »

L'abbesse lui fit suivre, ainsi qu'à ses deux frères cadets, Antoine et Louis, les cours du collège des jésuites auxquels était réservé, comme on le sait, le soin d'élever les enfants de la noblesse et de la haute-bourgeoisie et c'est là que pour la première fois il fit la rencontre de Vertot et de Fontenelle. On ne conteste plus guère aujourd'hui que les collèges des jésuites au xvn<^ siècle faisaient heureusement concurrence à l'enseignement de l'Université : (( Ils enseignaient le grec, écrit M. Strowski ^, ils ensei-

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