Edition Chéruel, tome III, p
LES PREMIÈRES ANNÉES
Parenté médiocre ! A l'époque où Saint-Simon écrivait ces lignes, les Gigault s'étaient déjà fait dans l'histoire une place honorable avec deux des leurs : Villars ^ et Bellefonds. L'heureux vainqueur de Denain a rejeté dans l'ombre son cousin, l'infortuné témoin du désastre de la Hougue. Quelle belle figure cependant que celle de ce maréchal de Bellefonds, « homme d'esprit et de cœur, caractère intègre, préoccupé jusqu'à l'entêtement de ce qu'il croyait juste et vrai, marchant droit devant lui jusqu'à la disgrâce, tombant et se relevant avec la même dignité ^. » L'historien n'a pas le droit d'oublier qu'à Versailles, alors que tout le monde tremblait devant Louvois, un seul homme osa lui tenir tête : le maréchal de Bellefonds, plus fier dans sa pauvreté que tous les princes du sang.
Les Gigault comptaient encore dans leurs rangs un ambassadeur du roi ^, un lieutenant général ^, deux membres de l'Académie française ^ et ils étaient alliés aux La Meilleraye, aux
1. Dans les Annales Politiques, Tabbé de Saint-Pierre a dit de Villars : « C'était un capitaine digne d'être mis en balance avec le fameux prince Eugène. Je ne sais qui des deux l'emporterait. Ce que je sais, c'est qu'il avait au plus haut point cette importante qualité de général que César mettait au-dessus de toutes les autres : la célérité. C'a été un homme illustre, puisqu'il a procuré à la nation de grands bienfaits par ses grands talents poiu* la guerre et surtout par les suites de la bataille de Denain. Il ne siérait pas à moi, son cousin-germain, d'en dire davantage. »
2. Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 121. L'abbé de Saint- Pierre a dit de lui dans les Annales Politiques : « C'était un homme de beaucoup d'esprit et de valeur qui avait de grands talents pour la guerre et qui aurait fait une plus grande fortune, s'il n'avait pas été l'ennemi déclaré de Louvois. »
3. Le marquis de Villars, père du maréchal, « l'homme de France le mieux fait et de la meilleure mine », avait épousé une demoiselle de Belle fonds. Ambassadeur en Danemark et en Savoie, il réussit à se faire estimer et aimer partout. Il eut ensuite une place de conseiller d'épée et, au grand scandale de l'ordre du Saint-Esprit, il fut de la promotion de 1698. Sa femme, tante du maréchal de Bellefonds et de l'abbé de Saint-Pierre, « avait de l'esprit infiniment, plaisante, salée, ordinairement méchante ; tous deux fort pauvres, toujours à la cour où ils avaient beaucoup d'amis et d'amies considérables. » (Saint-Simon, t. I, p. 17).
4. Le lieutenant -général de Villars, frère cadet du maréchal.
5. Le maréchal de Villars fit partie de l'académie française en même temps que l'abbé de Saint-Pierre, aux démêlés duquel il ne paraît pas d'ailleurs qu'il ait pris la moindre part.
La Porte, aux Mazarin ^, aux Ventadour et aux Rohan ^.
L'histoire de la Fronde a enregistré le rôle joué par Charles Castel, père de l'abbé, alors que le duc de Longue ville et le comte de Matignon, lieutenant-général en Basse-Normandie, menaient ouvertement la révolte contre la reine-mère et contre Mazarin. Au nom du marquis de Bellefonds, son neveu ^, dont il était le tuteur, il gouvernait la ville et le château de Valognes. A la tête d'une garnison de cent hommes seulement, secondé par son beau-frère de Sébeville, il avait soutenu contre Matignon et l'armée de six mille hommes placés sous ses ordres un siège de plus de quinze jours ; il n'avait capitulé qu'après avoir vu ses remparts démantelés par l'artillerie et à la condition que la garnison sortirait tambours battant, avec armes, bagages et munitions pour se retirer à Saint-Pierre-Eglise.
Cette belle conduite lui avait valu la charge de gouverneur de Valognes et de grand bailli du Cotentin. Il a mérité qu'un contemporain * traçât de lui le portrait suivant : « M. Charles Castel. était un gentilhomme né sage, brave, libéral, attaché dès ses plus tendres années au service de son prince, sans autre vue que de faire son devoir et d'acquérir de la gloire ; fidèle dans des
1. Louis -Christophe Gigault de Bellefonds, gouverneur de Vincennes, fils du maréchal, avait épousé Marie-Olympe de La Porte Mazarin, petitenièce du cardinal, fille du duc de la Porte et d'Hortense Mancini et petitefille du maréchal de la Meilleraye. Peu de femmes ont fait, à la fin du xvii^ siècle, plus de bruit que cette duchesse de La Porte Mazarin, qui était la plus jolie et la plus intelligente des nièces du cardinal. Après avoir refusé quatre prétendants, dont Charles II, roi d'Angleterre, alors sans couronne, Turenne et Pierre II, futur roi de Portugal, elle épousa Armand de La Porte, marquis de La Meilleraye, qui prit en se mariant le titre de duc de Mazarin ; espèce de fou qui voulait un jour arracher les dents de ses filles, belles comme leur mère, pour qu'elles fissent naître moins de tentations. L'un des moindres incidents de la vie de la duchesse fut le siège de l'abbaye de Chelles, qu'elle soutint contre son mari avec les religieuses qui en avaient fermé les portes et haussé les ponts-levis.
2. La duchesse de Ventadour, née Aux Epaules, tante à la mode de Bretagne de l'abbé de Saint-Pierre, eut l'honneur de tenir sur les fonts baptismaux l'im des enfants de Franco. Sa fille épousa le prince de Rohan. ( Motifs pour donner à M. l'abbé de Saint-Pierre, abbé de Tiron et à M. Vabbé de Crèvecœur, son neveu, abbé d'Evron, chacun un induit pour les prieurés de ces deux abbayes. Ms. fr. 12453 de la Bibliothèque nationale, j