‹ L'abbé Doherty [microforme]Chapitre 19 sur 28 · LES ACCUSÉS · texte numérisé non relu

LES ACCUSÉS

Les huissiers conduisirent les accusés à la barre. Le premier, M. Ch., était évidemment

a son début dans la carrière du crime. Sa jeunesse, son air innocent, et surtout son pro: fond abattement lui créèrent de vives symsathies. Plas d’un mouchoir essuyait une arme furtive, L'aspect du juge l'impression:

nait vivement, il n’osait regarder les jurés que du coin de l’œil; maisce qui paraissait l’affecter surtout, c'était la forme robuste du plus grand des huissicrs. Chaque fois que ce dernier portait la main à sa tête, pour ajuster l'équilibre de son énorme chapeau tricorne, l'accusé entrait dans le paroxysme d'une terreur folle,

Il on était tout autrement du second prisonnier, M. D. On pouvait facilement voir qu’il était habitué à ces sortes de choses, et que de fréquents démèlés avec la justice avaient engendré dans son esprit, une espèce de familiarité avec ses apprèts. Il affectuit tantôt l’indignation d'une âme vertueuse qu'on outrage, tantôt le mépris d’un homme intègre pour les poursuites de ses ennemis. Mais sous tous ces dehors, on appercevait les bouleversements de la crainte et de l'agitation, 11 n’y a que la couardise qui se permette la fanfaronnerie ; voilà pourquoi le poltron seul chante tout haut, le soir, lorsqu'il passe le long d'un cimetière, En arrivant à sa place, il se jeta sur son siége, plutôt qu'il ne s'assit, avec toute la nonchalance d’un spectateur indifférent. Il salua familièrement plusieurs individus dans la foule, qu’il paraissait avoir

En dt nb LL.

autôt | outègre Mais

rise toutentière sous sa protection spéciale; 1] poussa même l'audace jusqu’à faire un clin d'œil au Procureur du roi; mais celui-ci l’eut bientôt foudroyé d'un de ces regards dont lui seul a le secret.

Mais voilà que les huissiers, sur l’ordre du juge, Ôtent leurs chapeaux à trois cornes, et se mettent à crier, comme &'il leur en restait encore deux : Silence! Silence! Oyez!

Oyez !

Là dessus le murmure de la conversation cesse, les cous s’allongent, l'attention se concentre, et, selon l'expression pittoresque d’un élève de seconde, ‘“ un grand silence se fait entendre. ”

On fit alors, en présence de la cour, la lecture des chefs d'accusation portés contre les prisonniers; puis, le juge demande s'ils avaient pourvu à la défense de leur cause.

M. B. répondit qu’il était l'avocat de M. Ch, et M. D. qu’il conduisait sa propre cause.

On expliqua ensuite aux jurés la nature des fonctions qu’ils étaient appelés à exercer, et, sur un signe du juge, le procureur général ouvrit les débats.

M. H. est un homme ci-devant jeune. Ce qui veut dire qu'il n'est plus au printemps de la vie. Si l’on me demandait : —Quel est le trait dominant du caractère de M. H ?—Je répondrais : c'est la fermeté, ou plutôt, c’est un esprit de résistance à toute usurpation, On

ne lui enlève rien, si ce n’est à la pointe de l'épée. Le croirait-on? il se raidit même contre le temp: auquel pourtant rien ne ré- - siste ; et, si force lui est de descendre, avec tout le monde, le fleuve de la vie, il se venge en se cramponnant ça et là aux bords, dont il arrache quelques fleurs pour les emportef...

Voilà l’homme auquel la cour avait cru devoir confier les intérêts de la justice; et vous comprenez facilement que les accusés eussent-ils été cent fois moins coupables qu'ils no l’étaient, n'auraient pas eu, pour cela, une plus grande chance d'éviter une condamnation.

En habile avocat, il commença par embrouiller l'affaire dans l'esprit des jurés, de la manière la plus inextricable ; ce qui contribua puissammant, bien entendu, au succès de son plaidoyer. Il parla de tout, excepté de la question en litige ; et si, à de longs inter-

fi valles, il y touchait légèrement, il avait soin El d’envelopper son allusion d’un nuage épais de

| faits et de citations, qui n'avaient aucun rapport aux débats.

Cependant—et ceci ne doit surprendre personne--son succès fut d'autant plus complet pe son obscurité avait été plus impénétrable,

l'avait touché la véritable corde sensible, et il savait la faire vibrer en maestro. Ainsi, lorsque vers la fin de son discours, il tira son

e -doe ème ) r'éavec enge ont il ;, Cru 2: ot cusés qu'ils , une mna-

* em-

mouchoir, et essuya, par un mouvement savamment combiné, une larme fictive, l’un des huissiers, qui venait de se réveiller, éclata en sanglots, et la cour se voila la face. L'émotion s'était même communiquée aux accnsés :

M. D. s'agitait convulsivement sur sa chaise, et semblait partagé entre un sentiment d’admiration pour l'orateur, et d’indignation contre lui-même. Quant à M. Ch. il fut sur le point de se lever, et de demander à la cour, d’ordonner que lui, Ch., fût pendu sur l'heure,

Il est infiniment à regretter que je ne puisse pas consigner ici verbatim cette improvisation remarquable. Nos arrière petits neveux nous devraient cet ombrage. Ajoutons qu'ils en seraient bien reconnaissants. Toutefois, pour les dédommager autant que possible, je vais transcrire quelques notes, prises par M. X.

dont le nom -soit dit en passant—reviendra plus tard sous ma plume, à-propos de bottes.

Je les donne telles quelles, tant à titre de rapport, que comme curiosité du genre.

‘ L'Orateur parle de lui-même en commençant, comme cela doit toujours se faire dans un discours bien mis. Il puise à longs traits dans le livre De oratore. Il proteste hautement qu'il n’a pas une seule des qualités exigées par Quintillien, chez l'orateur apud oratorem, tout en faisant l'impossible, pour démontrer qu'il les possède toutes ..…..

4 Il avertit maintenant qu'il va parler des

loge

2 ae

devoirs d’un bon veilleur, ce qui lui donne l’oecasion de citer de copieux extraits de l'ouvrage de Cicéron, De ofictis.

Il disserte en ant sur l’analogie qu'il y a entre le style de Cicéron et d’Isoerate, son modèle, et termine en rapportant un jugement singulier prononcé par un ealife de Bagdad sur l’usage des veilleuses.

“Le mot veilleuse lui rappelle que les accusés avaient, pendant la nuit fatale de la perpétration de leur crime, deux chandelles de suif à leur disposition. Là-dessus, il résume les diverses opinions des savants sur cette question importante, à savoir: si c'est la mèche ou le suif qui est la cause officionte de la lumière produite.

Je ne puis laisser cette question de la chandelle, s'écvia l’orateur, qui jette un nouveau jour sur la culpabilité des prisonniers, sans demander à MM. les jurés, s'ils savent que le roi d'Angleterre Alfred-le-Grand inventa la chandelle horloge, après avoir, suivant une ns" qu populaire, bien mouché les Danois.

‘était une petite plaisanterie qu'il condescœndait à se permettre pour dérider la face la cour.—

“ Effaçant bientôt Les vestiges d’un sourire ironique que ce bon mot avait évoqué, il se tourna vers les jurés, et les conjura de prêter une oreille attentive au diagnostique de la maladie de M. M., que l’incurie des veilleurs

l’ocrage

il y , Son mené ywdad

> los de la es de sume cette st la te de chanveau sADS e le ita la

une

nois.

ndesface

rire il se èter le la eurs

avait si coupablement aggravée. Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, dit-il, que la diastale produisant presque infailliblement la diastrophie nuit à la diasostique, et engendre, dans neuf cas sur dix, la diaptase presque entière de la diathèse ; et l’unique moyen, le seul remède, la seule chance de salut, réside dans la Lenes diapnoïque qui duit être administrée d’heure en heure. Ce traitement diététique était prescrit, les incnlpés avaient pr de l’observer. Eh bien! l’ont-ils fait ?

on, MM. par une diasyrme des plus amères ils s'étaient eux-mêmes munis d’un diacode, et sous l’effet de cette garbure, ils ronflaient déjà à dix heures avec un accord didyme, comme le galoubet qui brame, ou le roquet qui geint et grelotte sur la neige par une froide nuit d'hiver !

‘“ Vous me comprenez, MM, je le vois par la stupour de l’indignation qui se peint sur vos visagos. Vous avez hâte de prononcer un verdict qui livrera aux gémonies, une culpabilité si atroce. Je m'arrête donc, je n’entraverai pas la marche d’ure justice hâtive ; mais laissez à ma douleur la consolation d’une larme versée sur le malheur qui aurait pu avoir des suites si funestes pour mon client. L'orateur tira alors son mouchoir, et commenca sa péroraison derrière les plis de cet article de toi'ette. On ne pouvait saisir que des sanglots mêlés de sons inarticulés, mais

LCA 2 1 a : Ÿ #2 | dé à 4 VW ‘€ Y & < à K € PA‘ Sd ZG LE FFÉÉE <= où SE SÙ 20 2 2 — 2 « = —— SO LE ss a | ue LI] an 25 el =|| Gù | 25 == N N 7 NAT AN NS RAR LA p KYÿ TA? ££ N A. te # &

on voyait facilement que sa grande âme aurait de la peine à maitriser les émotions d’une douleur qu’elle ne ressentait pourtant pas.”

Ici se terminent les notes prises par M.

X. Elles sont assez incomplètes ; je dirai mème qu’elles n’offrent qu’un pâle reflet des richesses oratoires contenues dans l'original ; mais pour peu que l'imagination du lecteur impartial comble le déficit, elles expliqueront suffisamment l'effet produit sur l'esprit des auditeurs.

Des applaudissements bruyants avaient ac-

‘ cüeilli les dernières paroles de M. le Procureur.

Les échos approbateurs s’en étaient saisis, et, après les avoir répétés à qui mieux mieux, s'étaient éteints dans le silence, iorsque M. D. se leva: “ Je suis emu, dit-il! vous êtes émus! nous sommes tous émus ! et qui ne serait pas ému en entendant l’orateur s'étendre sur l'étendue de l'attentat avec une intensité si intempérante ? Certes, si l'intention de l’intimé, en prononçant sa harangue, a été de produire l'excitation des passions et l’aämiration pour sa déclaration, il a parfaitement réussi. Mais s’il a cru avoir déterminé par ses énoncés hazardés et ses idées désordonnées, les jurés À condamner les accusés, il s’est trompé |! ”

L'accusé procéda ensuite à ce qu’il appela ‘ la réfutation des accusations et [a démonstration des exagérations des allégations faites

contre lui.” Il fit un très-long discours que je m’abstiendrai cependant de reproduire, me bornant à rappeler que la plupart de ses avancés étaient appuyés sur des citations extraites d’un énorme dictionnaire de l’Académie dont il sut tirer bon parti.....................

L-dessus il s’assit et se mit à s’essuyer le front. M. B. se leva.

M. B. est un dialecticien profond, les mathématiques sont pour lui un véritable jeu d'enfant, mais c'est surtout dans la métaphisique qu'il se trouve à l’aise.

Il disséqua d’abord à l’aide des huit règles des anciens les griefs portés contre M. Ch., puis proposant à la sagacite de la cour la résolution d’une simple équation dont les deux extrèmes étaient l'innocence et la culpabilité des accusés, il dégagea victorieusement l’inconnue en faveur de son client. Son discours dura trois quarts d'heure durant lesquels la charge des huissiers devint une sinécure à raison du silence profond qui régnait parmi l'auditoire. On eût dit une assemblée endormie à ne jamais se réveiller, si les hochements des têtes n’eussent indiqué l'attention soutonue et l'approbation générale accordées au poids de ses arguments.

Lorsque M. B. eut fini de parler, M. D. se précipita vers lui pour le féliciter de son beau succès. Au bruit de cette manifestation amicale la cour ouvrit l’œil, et le juge, après plu-

drame =

RS re ages

sieurs tentatives infructueuses, parvint à réveiller les huissiers qui s'étaient réellement assoupis. Il leur ordonna de faire entrer les témoins.

J'aurais été heureux de rapporter tous les témoignages variés des dix individus qui parurent successivement à la barre; mais je m'aperçois que ce compte-rendu a déjà pris des proportions démesurées ; je me contentorai donc de dire que leurs assertions furent des plus contradictoires. Les affirmations des uns étaiont neutralisées par les négations des autres; ce que l’un qualifiait de blanc, l’autre l’appelait noir. Bref l'affaire s’obscurcissait de plus en plus en raison directe des efforts qu'on faisait pour l’éclaircir.

Enfin l’audition des témoins se termina. Le Procureur résuma les débats ; le juge fit sa charge aux jurés, et ceux-ci, après une courte délibération, rendirent un verdict de coupable absolument contre M. D., et de coupable avec circonstances atténuantes contre M. Ch. Ce dernier demanda immédiatement un verre

d’eau ; le second déclara à mi-voix “qu'il

mourrait comme un homme.” Le juge se couvrit alors de sa toque noire, et condamna M. Ch. à jeûner au pain et à l’eau pendant l'espace de deux semaines ou de deux heures, suivant le choix de son avocat ; et M. D. à se trouver disponible pour la soirée du lendemain.

Exeunt omnes.

à rément er les

is les s qui ais je , pris ontenfurent ns des ns des l’autre cissait efforts

na. Le fit sa courte pupable e avec n. Ce verre «qu'il uge 86 damna endant eures, . D., à lende-

Page 1