À PROPOS DE BOTTES
Ü: matin, il est passé au-dessus du Petit:
Cap, un orage tel, que le gardien du château assure, en hochant la tête, n'en avoir jamais vu de pareil. On aurait dit l’eau chargée de plomb, tant elle battait avec force les arbres, les toits et les vitres Dans.un instant, les sentiers s'étaient transformés en ruisseaux, de petits lacs s'étaient formés ça et là, des sillons profonds s'étaient creusés dans les chemins des côtes Nous étions tous forcément retenus, chacun là où la pluie l'avait surpris ; car il aurait fallu avoir uno âme de
canard et un courage de toile ciréce, pour oser
mettre le nez même à la porte pendant le passage de la tempète.
J'étais dans ma petite chambre au troisième, occupé à feuilleter les annales, lorsque mes yeux tombèrent sur cette phrase: ‘“ Le nom de M. X. reviendra plus tard sous ma plume à propos de bottes.” Voici, me dis-je, le moment favorable pour accomplir ma promesse, tout en sauvant de l'oubli un épisode dont le souvenir mérite de passer à nos neveux. Cependant, comme je suis ici, plutôt historiographe que chroniqueur, je crus devoir me faire conter de nouveau toutes les péripéties de cet incident, pour les livrer au lecteur dans toute leur exactitude. Je descendis donc à la salle du billard, et voici à peu près ce que
jy recueillis.
Monsieur X. aime beaucoup à naviguer, C’est à dessein que je désigne par cette lettre majuscule le sujet du present article ; car, je vous l’avouerai avec une franchise peut-être trop naïve, cette reticence donnera à mon récit, ce me semble, un petit air mystérieux qui ne fera qu'y ajouter du piquant, D'ailleurs, M. X. ne tiendra peut-être pas à descendre à la postérité sous le déguisement d’un apprenti marin, et comme je veux, en toutes choses, obtempérer à ses désirs, je me vois obligé de préserver son incognito. Donc M. X. aime beaucoup à naviguer, à ses yeux une chaloupe est un objet de vénération ; voguer sur l’onde, le comble du bien-être Inutile de vous dire à présent qu'il saisit avec empressement toutes les occasions de satisfaire un penchant si légitime. Or, c’est pendant une de ces petites excursions, si agréables aux habitués du château Belle:Vue, qu’eut lieu l'aventure de Monsieur X. dont j'ai entrepris la relation.
Monsieur X. était parti du Petit-Cap en compagnie de M. L., par une belle et chaude matinée d'août. Leur intention à tous deux était de se gratifier d’un bain, près du banc de sable quise découvre à marée basse, vis-àvis de la petite forme, à un mille du rivage.
Comme la chaloupe était échouée parmi les joncs de la grève, ils durent s’y rendre en costume de baigneurs pour la mettre à flot, après avoir déposé leurs habits ordinaires
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+ dans les broussailles. Cette tâche fut accomplie après quelques pénibles efforts, 'et M. X, retourna chercher les habits pendant que son compagnon apparei illait.
— Vous n'avez rien laissé là-bas ? dit M. L.
en le voyant revenir.
Non, non, répondit M. X., en lançant au fond de la chaloupe un paquet solidement retenu par une ceinture, tout y est,
—C'est bien. Embarquez; vous y voilà.— Bordez la gr! aude voile.—Quel temps superbe f
La toile s’arrondit sous l'effort de la brise, le vaisseau se coucha légèrement, se détourna au large comme un coursier docile; et, vogue la galère.
.Le bain fut délicieux. Monsieur X. était dans son élément, Il faisait le plongeon, revenait à la surface, nageait sur le dos, tournait la roue, et. se jouait dans l’onde comme un dauphin du Pirée. Plus il restait dans l’eau, plus le thermomètre de son plaisir montait.—Mais ceci n’a rien à faire avec notre histoire, si ce n'est qu'il snplique peut-être comment, dans un moment d'épanouissement suprème, M. X. frappa dans ses mains et s’écria:—Allons toucher à la Grosse-Ile ? Le rivage est magnifique, nous pourrons encore plonger, et qui sait si nous ne surprendrons pas M. le missionnaire au dessert |
M. L. est d’un acquiessement facile, surtout lorsqu'on eutre dans ses idées. Il se laisse gagner.
bé
T1 oùt mioux valu examiner le paquet avant de se décider mais le destin aveugle parfois l'esprit des ? mmes: Quem deus vult perdere, Jupiter dementat.
: On cingla vers la Quarantaine,
La brise matinale du mois d'août est frai che et enjouée comme l'enfance. A la sentir courir et folâtrer, on dirait d’un bambin dé dix ans qui prend ses ébats. Tantôt elle court sus aux petits nuages blancs, et les chasse à l'horizon, comme un écolier qui fait la chasse aux papillons ; tantôt elle fond sur les eaux du fleuve, avec une colère enfantine, et sou» lève une tempête en miniature; la voici maine tenant parmi les feuilles de la forêt qu'elle fait bruire en passant ; et vite, eile monte au clocher, prend le vieux coq par la queue, et le fait pirouetter en tous sens, en véritable gi rouette qu’il est, Mais sur les dix heures, soit que la fatigue la surmonte, soit que le soleil la brûle, elle s'arrête, replie ses ailes, tombe, Alors les marins disent que ‘le vent est atterré,.”
Or, le matin en question, la plus jolie petite brise de nord-ouest qu'il soit possible d’imaginer soufflait, à pleins poumons, dans les quatre voiles de la chaloupe de M. L., et la nr de concert avec la marée, vers le haut de la Grosse-Ile. Mais, arrivé à une lieus de l’ile aux Fraises, la brise cessa soudain, comme un enfant qui s'endort sur ses jeux, effaçant les rides de l’eau, et laissant la bar:
vant arfois rdere,
frais sentir in dè
court asse à chasse | eaux t sou [maine qu'elle nie au e, et le ole gies, SOit
soleil tombe, nt est
à petite d'imans les et la vers le be lieus oudain, s jeux, la bar:
que à se balancer tristement au gré du courant
Je connais des occupations bien plus agréables que celle de ramer en plein soleil, lorsque l'air ambiant élève le mercure à 860.
Il fallut pourtant s’exécuter, nl
Monsieur X. se courba sur la rame flexible.
Mais, je vous entends vous écrier, lecteur, en fronçant légèrement les sourcils :+-Où veut-il en venir avec tout ceci ? Qu'ont à faire tous ces détails avec les bottes de M. X,. ?..
—Vous avez raison: je sens, en effet, que je suis quelque peu trainard, et que ma plume divague sans limites. Mais, que voulez-vous ? 'est le seul amusement que j'aie pour le quart d'heure, et, du reste, le titre ‘“ à propos de bottes,’ me donne, je pense, le droit d’être un peu bavard. Cependant, cher ami, un peu de patience, voilà que nous arrivons,
Rendus à une certaine distance de terre, nos deux voyageurs érunrent qu'il était temps d’endosser le, complément de l’habit ecclésiastique; et, à cet effet, on se mit à dénouer le paquet que M. X. avait jeté au fond dela chaloupe, au moment du départ. -Il y avait
“deux soutanes, deux rabats, deux ceintures ; mais, grands dieux! ‘il n’y avait que trois bot tes, dont deux appartenaient à M. L. ‘Où.était
la botte du pied gauche de M. X.? Elle n’était pas sur:le devant de:la chaloupe ; :élle n'était
‘pas dans le petit coffre à l'arrière ;. elle n’étiat
pas dans une poche de soutane.—Mais où doncétait-elle ? Hélas! elle gisait abandonnée parmi les joncs de la grêve à Saint-Joachim ; et, c’est à cette triste conclusion que dut arriver M. X., après avoir fait les recherches les lus minutieuses dans toutes les parties de ’embarcation. |
Et que faire ?
Dame! ce n’était pas trop facile à dire du premier coup.—Revenir sur leur pas ?—Il ne fallait pas y songer: le peu de force qui leur restait leur défendait d’entroprendre une traversée de sept lieues à la rame.
—$e rendre tous les deux au presbytère ?— Passe pour M. L,, mais M. X., y pensez-vous ? avec une botte fon l'aurait pris, ma foi, pour un carme déchaussé ; et les Anglais n'aiment
as les moines.—Non, c'était impossible. — enez, fit M. X., je crois lavoir trouvé. Vous allez vous rendre chez M.le missionnaire.
Moi, je vais rester ici à la garde de la chaloupe. N'y demeurez pas trop longtemps ; mais surtout n'oubliez pas de m'apporter des provisions, car je sens'une faim à pouvoir dévorer la seule botte qui me reste.--Mais, vous ‘êtes bien certain de'ne pas vous ennuyer, objecta son compagnon ?'et puis, s’il vient du monde ?--Ne vous inquiétez pas, je me tirerai ‘bien d’affaire dans tous les cas. Allez. | : M. L. lui dit donc au revoir, et un instant “après, il:grimpait dans la eôte escarpée-qui
ais Où lonnée chim ; it arrihes les ties de
lire du 18 ?—[1 qui leur ane tra-
tère ?— Z-VOUS ?
oi, pour aiment ssible.— è, Vous onnaire.
la chaptemps ; brter des avoir déais, VOUS nnuyeT; vient du e tirerai Z.
instant pée-qui
conduit au presbytère, laissant M. X. en la compagnie de son bon ange.
Livré à ses propres réflexions, M. X. ne tarda pas à se convaincre qu’il n’y avait aucune parité entro sa position actuelle et celle qu'il occupait dans l'échelle sociale. Pour rétablir l'équilibre, et se mettre au niveau de sa situation, il résolut de se. métamorphoser temporairement. A cet effet, il ôta sa soutanne et son rabat, les cacha soigneusement dans le coffre de la chaloupe ; et s’affubla d’une casquette d’un âge douteux. Ce déguisement lui réussit si bien qu'il ne lui manqua plus—c'est lui-même qui l’affirme—que du tabac à mâcher pour avoir tout J’air d’un marin à long cours.
Il eut lieu de se féliciter de sa prévoyance ; car à peine avait-il complété sa toilette qu'il entendit le bruit sec et cadencé de rames qui se meuvent dans les tolets, et, un instant après, une chaloupe, montée par un vigoureux. jeune homme, tournait. la pointe.
L’étranger, en voyant M. X. se dirigea vers lui, et le salua, en l’abordant, avec une familiarité toute républicaine. Monsieur X.
eut préferé voir le nouveau venu dans une des îles de l'Océanie, ou bien. au détroit de Magellan, ou enfin en tout autre endroit du globe que si près de son bord. Mais cela n’empêcha pas, qu’en véritable hommé du
monde, il se dit charmé de pouvoir l’entre-
tenir.
11 s'engagea alors une conversation des plus animées, du moins du côté de l'étranger.
C'était un vrai marin, et il en avait les allures franches et dégagées. Il prenait Monsieur X.
pour un garçon de service, et il le traitait de même. Îl le criblait de questions de toutes sortes, lé railluit sur ses lunettes, s’étonnait parfois de son ignorance, et se comportait à son égard, comme s’il avait été son compagnon inséparable depuis la plus tendre enfance.
Vous pouvez vous imaginer si Monsieur X, était à son aise durant cette rude épreuve. I] souffrait de l’insolente familiarité du jeune rustaud ; il souffrait d’être à tout propos obligé de donner des réponses propres à satisfaire son interlocuteur sans offusquér la vérité in se ; il souffrait des grosses plaisanteries que celuici se permettait Sur son crmpte, et cent fois il l’eût souffleté pour son impertinence, s’il n’eût craint de se compromettre. Mais là n’était pas sa plus lourde peine. Ce qui était infiniment difficile, et parfois gênant pour sa conscience, c'était d'adapter son langage à sa position. | |
Il avait lu dans La Harpe que le langage des bérgers de Virgile est trop savant et trop poli pour des’ gens de cette condition, et il savait par expérience que rien ne jure plus | qu'un matelot qui ne jure pas. Son compagnon |
n'avait à cet endroit rien à se reprocher; il saupoudräit chacune de ses phrases d’un juron des plus arrondis. er
des plus tranger.
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du jeune 08 obligé satisfaire rité 1n se ; que celuicent fois ence, s’il his là n’équi était pour sa rage À Sa
à langage at et trop on, et il
ocher; il an juron
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Monsieur X. avait la. conscience trop délicate pour sacrifier ses principes à la vraisem-
‘ blance ; mais il lui fallut en revanche cher-
cher dans sa mémoire quelques-unes de ces locutions de patois qui sont plus tôt vulgaires que criminelles. Il parvint à la vérité à trouver : Sapristi, nom d'un chien, tonnerre, et deux ou trois autres ; mais l’usage qu'il en faisait trahissait un novice, et il se crut à plusieurs reprises perdu par son empressement même à se donner une couleur locale.
Enfin, après une longue heure qui lui parut un siècle, M. L. revint, accompagné de MM. B. et G., alors stationnés à la Quarantaine. Le jeune homme s'élcigna à leur. approche, ce qui leur permit de porter quelques consolations morales et physiques au pauvre infortuné. Il-était temps, M. X. succombait sous tant de pénibles efforts. On le pressa vivement de se rendre au presbytère, à la faveur des ombres qui commençaient à s’épaissir ; mais rien ne. put ébranler sa résolution de partir. au plus vite,
Le vent s'était de nouveau élevé. M. X, aida à appareiller, se mit'à la barre, et quitta la scène de son malheur, après avoir jeté un dernier adieu au rivage, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. |
C’est l’histoire des bottes de. Monsieur X.