LA PANTOMIME
Vous connaissez sans doute la pantomime, et : vous avez dû regretter plus d’une fois qu’un si bel amusement soit presque totalement effacé de la lists de nos jeux. Cette disgrâce me paraît d'autant plus surprenante que la pantomime possède au suprême degré, les deux qualités jugées nécessaires par le poète lp ren, 2rter tous les suffrages, —l'utile et
’agréable.
Agréable au point de vue du plaisir que procure toujours le drame, qui entre essentiellement dans son organisation ; utile en ce qu'elle sert à graver les faits d’histuire dans les esprits, à exercer le jugement et la pénétration, et surtout en ce qu’elle accoutume à un geste naturel, si nécessaire à ceux qui seront appelés plus tard à parler habituellement devant le public. Cette dernière considération me parait être d’un grand poids ;
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et si je me fusse proposé de faire une dissertation en règle sur ce jeu, je me serais fait fort de prouver qu’une des causes de la décadence de l’art oratoire, c’est l'espèce d’antithèse que la plupart des orateurs de nos jours semblent vouloir mettre entre leurs gestes et leurs pensées. On voit dans plusieurs auteurs que les anciens s’appliquaient,—non pas peutêtre à la pantomime telle que nous la faisons, —mais à rendre leurs pensées par les mouvements du corps: Aussi leurs discours produisaient-ils des effets qu'atteignent bien diffcilement les pins parfaits oratours du dix-neuvième siècle.
La pantomime consiste à représenter un fait d'histoire, en faisant agir et parler los personnages qui y entrent, sans qu'il soit pourtant permis de proférer uné seule parole.
Voici les explications qu’en donne le ‘“ Livre des jeux. ”’ On $e divise en deux camps, le camp pasif qui contient les spectateurs, et le camp actif qui renferme la troupe. Les acteurs choisissent dans l’histoire un trait saillant qu’ils représentent le plus naturellement possible, et en observant un silence profond. Si le camp passif ne peut deviner le sujet de la pièce, les acteurs en commencent une nouvelle, ét ne cèdent leur place que lorsqué leurs adversaires ont diviné juste.
Comme les décors manquent ordinairement, on y supplée en faisant usage de tous lès: ob-
jets qui sont sous la main; par là:on fait sou-
vent des rapprochements qui.ne sont pas toujours évidents d’abord, mais qui n’égayent pas moins par leur originalité, lorsqu'on a découvert leur application.
ter per pre:cepta longum, per exempla breve, dit un proverbe; je donne un exemple.
C’est un compte-rendu d’une soirée que nous avons employée à ce jeu au Petit Cap. J'aurais pu embellir ce rapport, y ajouter des nüances, mais je me suis regardé comme secrétaire de l’assemblée, et je sais qu'un procès-verbal doit être avant tout exact et véridique.
Nous étions divisés eu deux camps, et le camp actif, d’après les cenventions, avait droit de jouer deux pièces. La première, dont le sujet était le Corbeau et le Renard, fut choisie, . non pas comme trait saillant de l'histoire, mais pour la mise en scène. Elle eut un succès fou, grâce aux talents naturels du Corbeau, et. fut suivie de la pièce principale tirée de l'histoire sacrée.
Moïse monte au Sinaï pour recevoir les commandements du Seigneur, et le peuple Juif ennuyé de l’attendre force Aaron à lui faire des dieux à la ressemblance de ceux des Egyptiens. Celui-ci fabrique le Veau d’or, et attire sur lui-même et sur le peuple la colère de Moïse à son retour.
Tel. était le sujet: voici à peu près. comment on réussit à le représenter.
Au fond de la salle était la montagne sacrée figurée par une table sur laquelle était étendu un tapis vert, qui couvrait aussi déux chaises, tant pour représenter les accidents du terrain que pour faciliter l'ascension du législateur.
La scène s'ouvre par plusieurs coups de tonnerre effectués au moyen de grosses pierres qu'on roulait derrière les rideaux. Aussitôt les Israëlites au nonrbre de six (chacun représentant cent mille,) se prosternent avec violence, et un homme à l'aspect quasi srave, se dirige vers la cime de la montagne où il disparait derrière l’épais nuage d’un drap blanc.
Longtemps le peuple reste comme anéanti d’effroi, lorsqu’enfin certains mouvements indiquent que la confiance commence à renaître au fond des cœurs. On se lève ; apparemment on est charmé de se voir sain et sauf, car on se donne la maïn en signe de félicitation.—Je ne sais pas si c'était là une coutume juive, maïs ici comme ailleurs, il fallait faire des sacrifices aux préjugés des spectateurs.
Lorsqu'on eut ainsi exprimé la joie dont on était aminé de part et d'autre, on attendit
quelque temps ; maïs dans les regards in-
quiets dirigés vers la’ montagne, on pouvait lire l’ennui que causait déjà l’absence
“prolongée de Moïse. Bientôt un mécontente-
ment général se manifesta par des signes non équivoques, et quelques uns des plus violents
proposérent de.se rendre jusque sur Ia mon-
tagne même, afin de s'assurer si Moïse ne les avait pas entièrement abandonnés; mais personne ne voulut diriger le mouvement, et le projeë tomba.
—Que faire ? Vivre ainsi dans l'attente, c'était la mort même.—Eh bien! puisque leur législateur les avait ainsi delaissés, (ici les gestes devinrent très-expressifs) il fallait, à l'instar des Egyptiens, refaire des dieux qui demeurassent toujours avec eux. Cet avis fut adopté, et, d’un commun accord, on se dirigea
vers Aaron qui, par un malencontreux anachronisme, lisait les Prophêtes, et se distinguait des lévites qui l’entouraieut par un air grave et un gros bonnet de nuit empaillé qui lui couvrait le chef. Ilne fut rien moins qu’édifié par les propos de ses compatriotes; les roulements d’yeux qu'il exécuta indiquaient assez clairement qu’il était rempli d’une sainte horreur. Cependant ceux-ci insistèrent davantage, et le patriarche, voyant que sa résistance ne faisait qu'augmenter la fureur populaire, céda de mauvaise grâce, et fit signe qu'on apportât l’or et l’argenterie nécessaires à la fabrication de l'idole.
… C’est alors qu’on vit passer en revue toutes les richesses d'Israël. La première offrande avait toutes les:apparences d'un crachoir ; mais le donateur fit comprendre. que c'était un vase antique et d’un grand prix possédé par. sa famille depuis les jours, dè Jacob.
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Vinrent ensuite deux encriers; c'était de l'or en lingots apporté d'Egypte. Un troisième offrit une boite aux échecs contenant toute sa fortune. Plusieurs autres articles d’un mérite rare furent généreusement sacrifiés, et Aaron s’éloigna. Le peuple se livra alors à toutes sortes d'amusements, et În joie fut à son comble lorsqu’après un certain laps de temps, le grand prêtre parut de nouveau, menant d’un air triste le veau d'or.
Muse, que ne m'est-il donné de pouvoir dé-
: crire ce chef-d'œuvre dont la confection eùt
fait honneur au burin d’un Phidias | Mais ma plume s’y refuse. Il suffit donc de savoir que jeus beaucoup de peine à
“reconnaître, sous un travestissement tout-à-
fait comique, un de mes compagnons, qui un prêté à la personnitfication du faux ieu.
On le transporta sur un piédestal d’or, qui la veille encore, n’était qu'une petite table peinturée en jaune, et le peuple se prosterna de nouveau la face contre terre. + Ici eut lieu le coup de théâtre dont tous se rappellent encore les effets. Israël adorait en silence, lorsque tout-à-coup le nuage disparut de dessus la montagne, et l’on vit Moïse descendre à pas lents et mesurés. Un voile transparent lui couvrait le visage sans cacher. les rayons de gloire, formés par deux petites règles, qui lui sortaient des tempes. Le veau fut le pre-
mier à l’apercevoir, et poussé par je no sais quel instinct, il émit trois cris inarticulés avec une force de poumons qu’eût enviée le premier chantre de N...... Impossible de décrire la scène qui suivit. Les Hébreux se roulaient à terre, les spectateurs se tordaient dans les convulsions d’un rire inextinguible, et Moïse, qui avait été obligé de jeter ses tablettes pour se tenir les côtés, n'eut d’autre moyen de ménager sa dignité auprès du peuple, que de fondre sur l’idole.
Mais admirons le sentiment inné qui porte tous les êtres à se défendre contre l’agression! Le veau attaqué se prit corps à corps avec Moïse, et uné lutte opiniâtre en fut la conséquence : c'en était même fait du patriar- Che, on aurait eu peut-être À enrégistrer ‘un ‘nouveau triomphe de l’iniquité, si quelques
Jeunes lévites ne fussent venus au secours de Moïse. Tous ensemble'ils réussirent à traîner leur adversaire hors de la salle.
La pièce était terminée. : :