COMPTE-RENDU D'UN PROCÈS A LIESSE
Une journée de pluie, pendant les vacances, est loin d’être à désirer. On a beau nous dire que la terre est très-sèche, que le grain souffre, etc., etc., nous ne pouvons nous empêcher de soupirer après le beau soleil et le ciel bleu qui déterminent nos promenades, ot font chanter les petits oiseaux. Ne disons pas cependant
(1) Liesse est la maison des écoliers en vacanoss, ou Petit-Cap de Saint-Joachim,
qu'il faut toujours se résigner à l’ennui pendant une journée pluvieuse : quand nous sommes plusieurs ensemble, le fait même que nous sommes réduits à nos propres ressources, nous rend ingénieux à chercher les moyéns de nous amuser, et quelque fois nous réussissons,
Nous étions à bâiller un jour, après avoir épuisé le catalogue-des jeux, et à maudire la pluie, qui semblait ne devoir jamais cesser, lorsque, de dépit, on proposa de regarder comme bienfaiteur public quiconque inventerait un jeu nouveau. Plusieurs furent proposés et rejetés, et on était sur le point de se livrer au désespoir, lorsque quelqu'un s’écria : Un procès.—Oui, un procès, répéta-t-on de toutes parts, un procès, sans doute un procès. L'idée était nouvelle, elle trouva grâce.
Vous savez comme les choses vont vite, lorsque tout le monde y prête la main. En un clin-d'œil la cour fut improvisée, juge, jurés, avocats, tout jusqu’au constable, gros garçon qui, tout fier de sa charge, arpentait la salle en tous sens, criait à tune tête : silence, et faisait à lui seul plus de bruit que tous les autres réunis.—Ah ! mais j'oubliais ; il manquait une chose asscz essentielle : un prisonnier.—Allons, un prisonnier, mais... Ce n’est pas possible... Quelqu'un doit avoir commis quelque chose. Ah! voilà. Un malheureux, tronvant notre position un peu ridicule, rit aux éclats, et en ce faisant découvre
deux rangées de dents longues et aigues à faire frissonner. C’est notre homme, le constable l’a déjà saisi, et l’emmenant devant le juge, déclare à. la cour que M. Z. est accusé d'avoir les dents trop longues. Son honneur trouve que le cas est pendable, si le fait est rouvé, et ordonne d’instruire son procès sur e champ. L’accusé s'y prête, et après quelques pourparlers, les avocats prennent parti pour ét contre ; puis, au milieu d’un silence profond, le constable ayant à plusieurs reprises crié silence, l'avocat de la couronne prend la parole.
En présence d’un juge dont la vertu, je ourrais dire farouche, me rappelle les plus eaux jours de l’antique Rome ; en présence d’un jury dont l'œil intelligent semble lire au fond de mon âme, et percevoir, même avant moi, la justice de ma cause ; à la vue d’un auditoire si respectable, je me trouble. Mais quand je me souviens que du succès de mon
laidoyer dépendent les intérêts de la société, e bien-être de mes semblables, peut-être même la vie de tous ceux qui sont présents, oh!alors une force inaccoutumée, une énergie surnaturelle s'empare de mon âme, et une voix intérieure me crie : courage, courage |
De quoi s'agit-il, en effet ? Quel est le but
que je me propose? Rien moins que l’exter-
mination d’un malheureux, coupable d’un
crime efroyable, puisque, par la longueur «
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démesurée de ses dents, il jette partout la frayeur et l’épouvante.—Oui, je saurai prouver avant de terminer que l'accusé est, dans la société, ce qu’est un poisson dans Ia poêle, hors de sa sphere; en un mot qu'il est anomal.”
L'avocat de l'accusé, qui n'avait pas bien compris, se leva ; il prétendit que son savant adversaire n'avait pas le droit de profiter de la position de son client pour le traiter d’animal. L'orateur pria la cour de remarquer que le zélé défenseur de l'accusé paraissait ne pas comprendre la différence entre anomal et animal ; qu’il pouvait d’ailleurs, s’il le voulait, prouver par le témoignage d’un philo® sophe, ‘ue non-seulement l’accusé, mais tous les hon.mes, sont des animaux : Nullum est animal præœter hominem ; mais que le temps ne lui permettait pas de relever toutes les erreurs de son confrère, etc., etc.
Je regrette de ne pouvoir pas donner au long ce brillant discours, qui relègue au secund rang Pro coronâ. En analyse, l'orateur montre qu'il y avait entre l’accusé et les animaux féroces une analogie frappante.—" En effet, dit-il, si vous vous promenez dans la forêt, que craignez-vous de la part de ces animaux ?
leurs pattes ? leurs griffes ? leur queue ? Je réponds sans hésiter: non. Leurs dents, leurs dents seules, voilà ce qui les rend redoutables. Eh 1 regardez le prisonnier, et dites-moi si
vous pouvez onvisagér ses défenses sans frissonner involontairement, ”— Il ne daigna pas répondre à la question de l'avocat du prigonnier, savoir ‘ s’il s'était jamais fait mordre
ar un éléphant ou par un bœuf, et fit appeler es témoins qui, disait-il, prouveraient que, si la nature avait doué l’âccusé de propensions antropophages, de son côté, il se laissait aller à son penchant, Le premier témoin déposa que l’accusé montrait une préférence marquée pour les viandes crues où à demi-cuites. Un cutre assura que l'accusé jouait aux cartes, ct ques pendant qu'il était ainsi occupé, quelqu'un
emanda par hasard : ‘“ Mais, qui a mangé mon valet?” À quoiil répondit distinctement; “ C’est moi |” Il fut constaté par le témoignage d'un troisième, que quelqu'un ayant parlé à l’accusé d’une tierce personne, celui: ëi répondit ‘ “ Oh ! ne m'en pärle plus, j'en suis rassasié.” Plusieurs autres témoins furent éntendus, et tous s’accordèrent à signaler les pouvoirs gastronomiques du malheureux cou:
pable, sans que personne pouftänt n'eût été témoin oculaire de ses méfaits.
L'avocat de l'accusé fit ensuite un appel éloquent à la miséricorde de la cour, il s'ap: pitoya sur le sort de son client; il plaignit sa jeunesse, et ne put s'empêcher de voir dans les témoins des monstres qui vendaient à prix d’or le sang d’une innocente victime...
Malgré cette belle harangue, le juge parais:
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sait inexorable, le jury fut insensible et refts dit, après quelques délibérations, le verdict de “coupable.” Déjà le juge étuit debout, et tenait dans sa main la sentence du prison:
nier, lorsque celui-ci, voyant ses affaires toutä-fait désespérées, s’esquiva d’entre les mains du constable, et chercha son salut dans la fuite. Alors vous eussiez vu un spectable digne de toute admiration: la cour entière, juge, jurés, avocats, constables et auditeurs, oubliant leur dignité, dans le noble but de satisfaire aux rigueurs de la justice, se mettent à la poursuite du coupable. Il avait bonnes jambes: aussi la victoire fut-elle longtemps incertaine, et mème lorsqu'il fut environné, il se débattit avec ün courage digne d'une meilleure cause. Mais Hercule fut vaincu, a-t-on dit... Le constable emmenait le condamné en triomphe, quand soudain une petite voix claire détourna l'attention, par un appel bien connu: la tentation était trop grande. On changea tout-à-coup d'idée, on abandonna le prisonnier, et l'on pr'it le chemin du réfectoire. C'était l'heure du diner.