‹ L'abbé et les mousquetairesChapitre 10 sur 10 · D UN GRAND SEIGNEUR · texte numérisé non relu

D UN GRAND SEIGNEUR

avoue que j''ai peine a comprendre que le connaissant , vous ne Feussiez point encore provoqué; un coup d"'épée suffirait peut-être pour éloigner de moi ces galans auxquels vous supposez un langage et des manières irrésistibles... et surtout, une philosophie assez forte pour les préserver de la jalousie... Il y a quinze jours environ que vous accusiez le chevalier de Belle-Ile, un enfant ! d''a\'oir triomphé de mes principes... Une accusation aussi puérile se détruisait d"'elle-même, aussi avezvous eu la sagesse , je ne dis pas la franchise , de reconnaître qu''on vous avait trompé... Mais aujourd*'hui , vos soupçons s'attaquent , sans doute , à un de ces hommes qui se font un jeu de séduire les femmes et de calomnier celles qui leur résistent ; votre colère a trouvé un digne champion , si j'en juge d'après Paccent passionné que vous avez mis à m'interpeller... Si cet homme en vaut la peine, je

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me justifierai peut-être , non pour moi , mais pour lui... Parlez, monsieur, nommez- le...

— Bien , marquise , très-bien ! reprit M. de Comballel avec un sourire forcé; je trouve^ enfin , à qui parler ; je préfère votre ton résolu à votre silence , et vos bravades a des pleurs... Ecoutez donc, et soyez attentive, car il s\'igit d'un homme qui en vaut la peine, et que j"estime assez pour lui couper la gorge, même en dépit de Tédit, qui proscrit le duel comme étant une action immorale. Seul offensé, je suis aussi le seul juge de ma cause. Je commence , madame.

— J'écoute , monsieur le marquis.

— Depuis la création des mousquetaires de sa majesté , bien des intrigues galantes ont été nouées dans notre belle ville de Saint-Germain , bien des femmes ont été séduites et

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des maris indignement trompe's ; encourage's par Pimpunité , les mousquetaires ont continué leurs scandaleux de'sordres, et le roi, auquel de vives rcpre'sentations ont été faites à ce sujet , le roi a répondu : « Qu'il ne pouvait exiger de ses mousquetaires que discipline, fidélité et dévouement à sa personne ! » C'était encourager tacitement des galanteries contre lesquelles s''élevaientde nombreux murmures. Le mal, qui avait été courageusement signalé, a fait d*" effroyables progrès , et moi , madame, j'ai été classé... il y a déjà long-temps de cela, parbleu ! parmi ces époux infortunés et débonnaires qu''on outrage et qui nVsent se plaindre... Tantôt, on vous disait éprise du marquis de Villiers , tête sans cervelle , corps sans âme et gentilhomme indigne de ce titre qu'il vautre dans la fange ; une autre fois , c'était un de mes oncles , ce dissipateur de Branles , qui emprunte maintenant de toutes

mains et s^essaye a transformer les femmes qu**!! courlise en trésoriers ; c'était lui qu'on •vous donnait pour amant; et les trois mille écus , que vous me files lui prêter, vinrent k Tappui de ce qu''on avançait hautement ; à Branles , qui s'est éclipsé quand je n'ai plus voulu lui ouvrir mon coffre-fort, a succédé le marquis de la Vallette , un époux qui se venge des infidélilés de sa femme par ses bonnes fortunes ; puis, au marquis , un duc , dont je ne sais plus le nom... Enfin, madame, aujourd hui , ce n''est pas un enfant timide , un chevalier de Belle-Ile qui fait qu'on glose de moi et de vous , c'est M. de Caradas , capitaine de Saint-Germain , grand écuyer, capitame-lieutenant des mousquetaires gris et favori du roi qu'ion accuse d'avoir porté le trouble dans mon intérieur...

— M. de Baradas î dit la marquise avec l'accent de rétonnement.

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— Oui , madame , et vous ne pouvez nier qu"*!! se montre très-assidu à nous faire visite.

— En effet, dit la marquise avec un sourire ironique.

— Et que ses assiduite's lui procurent mille occasions de vous voir et de vous parler en secret , et comme vos entretiens pourraient être troublés par un indiscret laquais ou par moi-même , c''est dans les jardins du château , ou a rentrée de la terrasse que vous vous rencontrez... plusieurs personnes, dignes de toute ma confiance, me Font assuré... et vous ne le niez pas ?

— Pourquoi nierais-je ? on ne vous a dit que la vérité.

— Ah ! enfin, madame , vous convenez de

vos torts.

— Doucement, monsieur, je ne conviens que d''avoir accepté le bras de M. de Baradas pour me promener dans des jardins où on est exposé à rencontrer des gens de mauvaise compagnie qui hantent plus fréquemment les cabarets que les salons ; la marquise de Gomballet n'a pas voulu s''exposer a être insultée. .. c''est là son tort, et je ne pense pas que vous puissiez l'en punir.

— A merveille , vous convenez de Tintimité, mais vous en niez les criminels résultats ; M. de Baradas est moins discret que vous , madame , et sa fatuité se donne carrière à vos dépens.

— Ccst impossible ! s''écria la marquise d''une voix émue.

— Votre bouche le dit , mais votre cœur le croit ; la pâleur de votre visage est la meilleure preuve du trouble qui vous agfite en ce

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moment... Les indiscrétions, calculées, qui échappent à M. de Baradas , sont généreusement répétées par ses amis les mousquetaires, qui tous 9 se prétendent ses confidents ; aussi ne se font-ils aucun scrupule d''invenler des particularités pour donner un air de vérité k leurs récits oîi le mensonge abonde , mais oii le vrai se montre quelquefois.

— Eh ! monsieur, peut-on empêcher les méchans de médire, et les sots de répéter ces médisances.

— Non , certes ! mais le plus sage est de n'y point donner lieu ; la réputation d'une femme m'a toujours fait TefFet d'une glace qu'un souffle peut ternir.

— Avec un époux plus jaloux de son honneur, ce souffle corrupteur n'atteindrait pas la femme à laquelle il a donné son nom...

— Madame la marquise , le métier de spa-

dassin m'a toujours répugné , et je vous avoue que je ne suis pas de ceux qui regardent leur femme comme une citadelle autour de laquelle ils font bonne et vigilante garde.

— On sait , monsieur le marquis , que votre jalousie a des allures particulières; vous n'aimez et ne délestez pas comme tout le monde; humble et soumis a toutes mes volontés, avant notre mariage, vous êtes devenu depuis grondeur , défiant et d'une tyrannie insupportable.

— Allez , madame , ne vous gênez pas , énumérez complaisamment mes prétendus défauts ; mais quand vous aurez fini, à mon tour je vous dirai les vôtres.

— Eh ! monsieur, si mes devoirs d'épouse ne m'avaient point paru sacrés , je'n'aurais pas supporté aussi patiemment toutes vos exigences, vos caprices , je ne me serais point

fait une élude de me conformer à votre caractère, d'immoler mes goûts aux vôtres, enfin , de fixer le bonheur au foyer domestique dont vous vous efforcez de faire un enfer.

— Fort bien ! dit le marquis en ricanant d\m air satisfait , et puisque nous sommes stir ce chapitre, je vous dirai net ce que j'ai sur le cœur, aussi-bien , madame , je n''ai plus besoin de me contraindre ; Favenir que j** avais rêvé a été détruit, et la carrière qui s'ouvrait pour moi a été fermée par le mauvais vouloir de votre oncle , le puissant Richelieu , excellent ministre, si j'en crois la renommée, trèsmauvais parent, si j''en juge par la persévérance cju''il a su mettre pour s''opposer aux tentatives que je faisais dans Tespérance d''obtenir les faveurs auxquelles ma naissance me donnait le droit d''aspirer. Le cardinal de Richelieu , en agissant ainsi , avait des motifs qui me sont connus maintenant... Il voulait

se rendre redoutable et m''inspîrer un sentiment de crainte qui influerait sur nos rapports d'intimité. Il a atteint son but , et jusqu''à ce jour, certes ! ma docilité a été grande ; a l'avenir, il n'en sera plus ainsi ; je secoue le joug , et pour commencer, je vous dirai que votre oncle Richelieu est un infâme ! un vil débauché ! un homme sans mœurs et sans honneur, qui a profité de son ascendant de prêtre pour séduire sa nièce, mademoiselle Marie de Vignerod, actuellement marquise de Comballet.., De vos amans , madame , votre oncle fut le premier ; son bonheur lui ayant inspiré des craintes, il songea à cacher votre faute et son crime à l'abri d'un mariage honorable.. . et il a songé k moi !

Et M. de Comballet s'interrompit pourrira aux éclats.

La marquise était stupéfaite , ses yeux er-

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raient autour d'elle avec un sentiment de crainte et d'effroi ; la terrible révélation qu'elle venait d'entendre , et contre laquelle sa conscience lui défendait de protester, celte révélation était pour elle le comble de Fignominie , car ses mœurs austères du mariage ne pouvaient effacer ses écarts de jeune fille ; la marquise succombait sous le poids de sa honte, et le tremblement convulsif qui s'était emparé d''elle , ne lui permit pas de sortir du salon et de se dérober aux reproches qui allaient fondre sur sa tête ; muette et consternée , la triste Marie attendit , avec ■anxiété , la fin de cette tempête conjugale qu'elle Vavait plus la force de braver et contre laquelle un sentiment de pudeur lui interdisait de lutter.

Elle se résigna au sort qui la menaçait.

M. de Comballet semblait avoir épui&é tout

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son courroux dans rënumération des griefs dont le souvenir avait imprimé une vive rougeur à son front; il s*'étonnait de son audacieuse téroe'rité , et peut-être s'en repentait-il quand un léger bruit vint le distraire de ses réflexions.

C'était un laquais qui grattait discrètement à la porte du salon. Le marquis se leva en murmurant et alla ouvrir. Au même instant, le valet fit un pas en arrière , mais si brusquement que M. de Comballet en poussa un cri d'étonnement qui fut étouffé par cette annonce faite d'une voix pleine et sonore : vc M. de Baradas ! n Et le valet s'éclipsa pour livrer passage au brillant gentilhomme dont la main s'était ouverte afin d'en laisser tomber une bourse dont la vue venait de lui aplanir d'insurmontables obstacles.

A ce nom de Baradas , la marquise poussa

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un sourd gémissement et sa tête retomba sur sa poitrine , posture qui au premier abord lui donnait une attitude méditative ; quant au marquis , il ne put réprimer un mouvement de colère , qui vint aussitôt se refléter sur son \isage ; sa voix s''altéra au point qu''il balbutia en articulant ces mots : « M. de Baradas nous honore ce soir de sa visite? »

Le gentilhomme , en se voyant ainsi accueilli, fronça le sourcil d''un air mécontent et chercha à deviner la cause d'aune froideur a laquelle on ne Tavait pas habitué ; le moment de silence , qui suivit son entrée dans le salon, fut solennel, et a voir ainsi ces trois personnes réunies , on eût dit qu''un événement important allait s''accomphr, et que la destinée de Tune d'elles en dépendait.

Le chevalier de Baradas , dont la brillante fortune fit tant d''cnvieux et fut si courte ,

était un homme de vingt-quatre ans, d'une taille éleve'e , noble et majestueuse ; il avait éle' élevé par un chanoine de la cathédrale de Paris , qui avait voulu quMl put joindre les agrémens d''un esprit cultivé et nourri de bonnes lectures aux agrémens du corps , aussi Baradas avait une grande supériorité dans Tescrime, une habileté, pour tirer au vol, qui tenait du prodige ; il montait bien a cheval et dansait agréablement une sarabande ; doué d'un tempérament robuste , toutes ses forces physiques avaient dû se plier à ses exigences et revêtir de gracieuses allures ; cavalier accompli , Baradas avait trouvé de zélées protectrices , mais l'espèce de sauvagerie qu'il affectait avec elles les transformèrent en autant d"'ennemies qui , en voulant le perdre , le servirent puissamment auprès du roi.

Louis XIII riait volontiers des escapades de ses mousquetaires , mais aucun d'eux ,

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sans en excepter le duc de Rohan , capitainelieutenant de cette compagnie , n''étalt admis dans la royale intimité pour laquelle il fallait une austérité de principes que le flegmatique époux d''Anne dWutriche ne rencontrait pas chez les jeunes courtisans que le cardinal de Richelieu attirait à la cour pour distraire le roi etTempécher de s''occuper des affaires de son royaume ; le jeune Baradas , qui avait été long -temps page de la petite écurie de sa majesté , venait d''entrcr dans la compagnie des mousquetaires quand sa rigide vertu lui suscita d''implacables ennemies , qui se vengèrent de ses imprudens dédains en publiant ses scrupules ridicules et ses accès de sagesse auxquels ces dames ne voulaient pas ajouter foi.

Ce qui devait perdre Baradas de réputation fit sa fortune ; le roi apprécia les qualités es-

limables du jeune mousquetaire et Pattacha à sa personne en lui donnant la charge de grand écuyer, celle de capitaine de Saint-Germain , et enfin , en lui conférant les fonctions de capitaine-lieutenant de ses mousquetaires , qui e'taient exercées par le duc de Rohan » auquel une chétive ambassade servit dMndemnité et de consolation.

La brillante fortune du jeune gentilhomme lui gagna bien des cœurs; il eut de nombreux amis , des flatteurs , des créatures même ; ' son titre de favori attirait sur ses pas cette foule avide qui vit pour solliciter , race insatiable qui n'a jamais su dire : Assez ! Baradas, enivré par les louanges qu''on lui prodiguait se laissa aller au torrent qui Tentraînait ; il ne jeta pas un regard en arrière , afin de mesurer de Toeil Tespace qu'il avait parcouru ; il marcha les yeux fermés dans cette route dangereuse , et ne voulut même pas songer un

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seul instant a la fragilité du lien , qui en l'attachant au roi , faisait de lui un personnage important.

Baradas , qui se faisait appeler M. de Baradas , était très-recherché dans tous les salons de Saint-Germain ; on se faisait un honneur de le recevoir ; et de petites intrigues , fort divertissantes, avaient été ourdies pour Tempécher de retourner chez les Rohan , ceci au profit des Chevreuse qui, eux-mêmes, étaient supplantés par les Montmorency ou les 3Iarillac.

Un seul , entre tous ces nobles si fiers , n'avait pas mendié Tamitié du favori , mais en revanche , celui-ci s'était empressé de le traiter comme un de ses amis , et moins il témoignait d'empressement pour le recevoir dans son intimité, plus Baradas faisait d'efforts pour gagner sa confiance et son amitié.

Telle était l'origine de la liaison , criminelle pour les uns , intéressée suivant les autres , qui donnait a Baradas le droit de se présenter chez son cher marquis de Comballet à dix heures du soir, et au mépris de la défense formelle faite au suisse de riiolel d*'y laisser pénétrer personne , fût-ce même le cardinal de Richelieu.

Le silence , qui avait suivi Pentrée du fa- "vori , lui parut d^m mauvais augure pour la démarche qu'il venait faire , mais comme la question du marquis sollicitait une réponse ^ M. de Baradas ne crut pas pouvoir la faire attendre , et au risque de ce qu'ail pouvait arriver, il dit d'un ton dégagé :

— Ma visite vous surprend, et je conviens qu'elle est indiscrète, mais le motif qui mV mène doit m' excuser et me la faire pardonner.

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La marquise gardait toujours la même immobilité ; quant à son époux , sa physionomie n''exprimait qu''un sentiment : celui de la colère, mais avec tant d''énergie qu''il fallut a M. de Baradas tout Tamour-propre , que peut inspirer la haute faveur dont il jouissait à la cour, pour le décider à prendre un fauteuil et à s'y asseoir en disant :

— Le duc de Chevreuse donne cette nuit, à son hôtel de Paris, un bal masqué ; c''est le premier du carnaval , aussi la foule sera grande, en dépit des invitations qui ont été fort peu. nombreuses.

— Le duc de Chevreuse a dû faire un choix, dit le marquis avec le ton de l'aigreur, car sa maison ne s''ouvre pas à tout le monde.

— Je le sais, reprit Baradas en souriant, aussi les gens que le duc a dédaignés ont-ils juré de le faire repentir de ce qu'ails appellent

une flétrissure publique ; tous les mousquetaires de sa majesté se rendront celle nuit a Paris, et a Taide de cinq ou six invitations , qu''ils ont pu se procurer, ils investiront Thôtel du duc de Chevreuse.

— Et vous, monsieur, vous! le capitaine de ces dëbauche's , vous avez pu souffrir que ce complot s''organise, et qu'un homme d''honneur soit en butte à leurs audacieuses tentatives ; vous mériteriez...

La marquise releva vivement la tète , et son regard suppliant vint implorer le courroux qui brillait dans les yeux de 31. de Baradas ; M. de Comballet n'avait pas tarde' à se repentir de sa vivacité , et il cherchait le moyen de justifier la phrase menaçante , qu'il n'avait pas osé achever, quand le favori , maître de lui-même , dit avec le ton d'une feinte gaieté :

d'un grand seigneur. 277 Marquis de Comballet , votre indignation vient de m'inspirer un projet a raccomplissement duquel vous êtes nécessaire... Le duc de Chevreuse est un peu votre parent , ajouta Baradas ; comme vous il est Tépoux d''une femme accomplie, et je comprends, sans les approuver, que nos mousquetaires éprouvent le désir de subjuguer cette belle duchesse si vertueuse, si fidèle... maigre les soixante ans de son mari...

— 31. de Baradas ! s''écria le marquis de Comballet d'une voix sourde, vous oubliez, sans doute , qu'une femme , la mienne ! monsieur, écoute la singulière confidence que vous me faites en ce moment !

M. de Baradas se mordit les lèvres de dépit, et répliqua d'un ton humble :

— Je suis coupable , en effet , mais je

veux réparer mes torts en vous offrant mon I. 18

appui pour donner une bonne et salutaire leçon a ces étourdis qui se font un jeu de semer le trouble et la discorde dans les ménag'es bien unis... Pentreprise est téméraire, j''en suis persuadé d''avance , toutefois , je n'hésite pas à mVn déclarer le chef... si vous daignez m'accepter, monsieur le marquis.

— Mon consentement ne suffit pas , dit M. deComballet, il vous faut encore celui du duc de Chevreuse.

— Pourra- t-il me le refuser, me présentant a lui pour être son champion ?

— Il pourra soupçonner quelque ruse.

— Ma parole d''honneur me servira de caution , dit Baradas avec fierté ; au surplus , monsieur le marquis, en me présentant a votre hôtel, je n'*avais d''autre but que celui de soUiciter cette précieuse lettre d'invitation, avec laquelle je me serais présenté de voire

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part a l'hôtel du duc de Chevreuse, non pas, il est vrai, pour m'opposer a des manœuvres, que je blâme sévèrement , mais dans Fintention de secourir M. de Chevreuse si on osait s^attaquer a lui.

— Vraiment, M. de Baradas , vous avez la générosité de vous apitoyer d''avance sur le sort de ce mari de soixante ans ; je vous admire et vous félicite ; cependant , je ne serai pas de moitié dans votre bonne action, car la lettre d'invitation qui m''a été envoyée est détruite; j'en ai un vif regret, en songeant au malheur qu''elle pouvait empêcher.

— A défaut de lettre d'invitation, votre présence suffirait pour nous faire admettre tous deux.

. — Y pensez-vous ! monsieur, je laisserais la marquise seule a Saint-Germain pour aller

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courir a Paris, afin d'assister au bal du duc d« Chevreuse... Madame la marquise €st mal portante aujourd''hui , et loin de songer à la quitter, j'avais fait défendre ma porte...

Madame de Comballet se crut obligée d'appuyer le mensonge de son époux, par un soupir étouffé qu'on pouvait prendre pour un gémissement plaintif.

— Allons ! pensa Baradas en regardant furtivement la porte du salon , je n'ai plus rien à faire ici.

Il se leva , s'inclina respectueusement devant la marquise , et lui fit un compliment gracieux que M. de Comballet s'empressa d'interrompre par cette observation :

— Je m'aperçois que M- de Baradas oublie de faire des vœux pour votre prompt rétablis-

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sèment , madame la marquise ; sa galanterie l'emporte sur son humanité.

Le visage de M. de Baradas s'anima d'une subite rougeur, et il balbutia, d'un air embarrassé, qu'il souhaitait sincèrement la fin des souffrances physiques, dont la vue l'affligeait profondément.

— Nous en sommes persuadés , M. de Baradas , reprit le marquis en élevant la voix ; mais il se fait tard , et je ne veux pas vous retenir plus long-temps.

Le favori de sa majesté Louis XIII subissait les airs impérieux de M. de Comballet en s'indignant de sa timidité et de sa patience ; les regards supplians , que la marquise dirigeait de son côté, n'arrivaient pas toujours dans un moment opportun , car sans cela , ils eussent désarmé ce courroux qui se contraignait pour ne point éclater.

— Sortons! s'hélait dît Baradas.

Le marquis le précéda, et voulut raccompagner jusqu'au perron , malgré les efforts que M. de Baradas fit pour l'en dissuader, car le valet qui l'avait annoncé se trouvait encore sur son passage , mais M. de Comballet soupçonnait la fidélité de cet homme , et sa politesse n'était qu'un prétexte pour s'assurer qu'il n'était point d'intelligence avec celui qu'il regardait comme l'amant avoué de la marquise.

Une lettre , que M. de Baradas laissa glisser de sa main , au moment de monter dans son carrosse, fut ramassée lestement par le laquais qui s'était empressé de baisser le marche-pied ; M. de Comballet était à quelques pas, et ce manège ne lui avait point échappé.

— Fort bien ! se dit-il , je suis certain de me procurer une preuve qu'on ne récusera

d'un grand seigneur. 283

pas ; que Dieu vous conduise ! cria-t-îl en saluant du geste M. de Baradas qui venait de mettre la tête à la portière pour donner quelques ordres à son cocher.

Le carrosse s** éloigna rapidement ; quelques instans après , le bruit des roues cessait de troubler le silence profond dans lequel toute une ville était plongée.

Le marquis, en rentrant dans Tantichambre, fit signe à deux laquais de s'emparer de son valet de garde-robe , le même qui recevait l'argent et les billets de M. de Baradas. Cet homme, en se voyant saisir au collet, demanda effrontément ce qui lui méritait un semLlable affront. ^" Jtiomoni ur

— Tu vas le savoir, lui répliqua le marquis d'une voix saccadée; qu'on me, déshabille ce maraud , il a sur lui un billet qu'il me %ïit. v"i

Le valet essaya de faire résistance , niî^is *^

fut vainement; le billet de M. de Baradas passa de la poche de son liajiit dans les mains de M. de Comballet qui l'ouvrit en frémissant et le lut à voix basse.

-^Je me vengerai! articula-t-il sourdement,

et se retournant vers le laquais complice de

rintrîgue qu"*!! se promettait de punir, il lui

dit : Jérôme , vous ne faites jSlus partie de

ma livrée, je vous chasse! songez à. être

discret:, vjiiiâ'â 'j

Jifi'/^.^oj fJip oai

;^ Et M. de Comballet tourna les talons , sans

youloir écouter la juslificalion du laquais que

sa. décision désolait. Il rentra dans le salon ,

au moment oîi la marquise s''apprètait à en

sortir. ,.

?.ujpj.':i:! ainnp'.

'^'—i C'est inutile , madame, lui dit M. de Comballet en -ramenant sa femme près de la clpieminée , dans un quart-d"'heure nous mon-

d\n grand seigneur. 285

terons en carrosse pour nous rendre à Paris.

— A Paris! cette nuit même, et pour quels motifs ?

— Pour vous faire assister au bal du duc de Chcvreuse , reprit le marquis d\m ton moqueur ; n''aviez-vous pas le désir de voir cette brillante mascarade?...

La marquise fit un geste d''incrédulité , et dit d'une voix éteinte :

— Vous savez bien , monsieur, que je suis souffrante , et qu il me serait impossible de sortir de mon appartement.

— Impossible ! c'est un mot qu'on prononce facilement , mais qui ne me fera point renoncer au projet que j''avais conçu... bien avant l'arrivée de M. de Baradas, et en voici la preuve dans cette armoire...

Le marquis ouvrit le panneau , et en tira

deux dominos de couleur rose qu'il jeta sur un fauteuil , en ajoutant :

— Sous le masque , nous braverons les regards indiscrets , les propos légers et les fades complimens des amis de M. de Baradas , dont je pourrai peut-être démasquer Thypocrite vertu... Hâtons -nous, madame, car minuit va bientôt sonner à cette horloge.

La marquise obe'it silencieusement aux ordres de son e'poux , et tandis qu''il faisait atteler les deux chevaux les plus fringans de son écurie, elle écrivait, sur une feuille de ses tablettes , cette phrase significative : « Soyez prudent ou nous sommes perdus ! »

M. de Comballet reparut à la porte du salon, et dit :

— Nous partons , madame.

— Je suis prête , répliqua la marquise , et elle ajouta mentalement : M. de Comballet ,

d'un grand seigneur. 287

mon oncle , le cardinal , sera instruit de vos afiPreux procédés a mon égard 1

Les deux époux montèrent en carrosse et firent le trajet de Saint-Germain à Paris sans s''adresser une seule fois la parole.

« Mon cher Abbé ,

» Votre retour, à Paris, m'a comblé de joie , et la lettre que vous m''avez écrite le jour de votre arrivée est venue dissiper les

sombres nuages que mon caractère mélancolique accumule avec tant de facilité sur cette imagination fantasque , capricieuse et bizarre que vous connaissez, et a laquelle vous avez tant de fois déclaré la guerre.,

» Je m'efforce cependant de vivre joyeusement, et depuis que je suis dans les mousquetaires du roi, les distractions ne me manquent pas; les petits soupers, les galans rendezvous , les duels ne me donnent pas le temps de réfléchir ; il faut vivre , et malgré moi , je suis entraîné chaque jour vers des occasions que je voudrais fuir.

î) Vous l'avouerai-je , mon cher abbé, il est des instansoiij''envie votre sort, oiij''admire la détermination qui vous a valu tant de sarcasmes et d''ironiques complimens ; votre résolution , de vivre désormais dans la retraite et de vous y consacrer à Tétude et à de pieuses

œuvres , a soulevé contre vous cette foule de débauchés qui se parent de leurs vices et se glorifient d''une impiété , qu''ils n"'ont pas au fond du coeur, et par dérision , ils vous appellent Vabhé courtisan , et moi, le courtisan devenu honnête homme ; aussi ne suis-je pas toujours d''accord même avec mes amis , les mousquetaires, quand ils se permettent de gloser sur votre compte.

w J'espérais vous voir aujourd''hui , mon cher abbé, et déjà je me préparais a celte entrevue , par un retour sur moi-même qui me permît de vous raconter tout ce qui s''était passé depuis notre séparation , quand il m'a fallu renoncer au bonheur que je me promettais, pour remplir rengagement que nous avons pris , nous tous mousquetaires du roi , de nous prêter secours et assistance dans les momens de danger.

292 l'abbé

» Rassurez-vous , mon ami , il ne s'agit que d'un complot, oîi la galanterie joue le principal rôle , et dont le but est de punir un vieillard présomptueux au point de défier les amans de sa femme de lui prouver les charmantes peccadilles que ces indiscrets ont raconté à tous ceux cjui voulaient les entendre.

» Le duc de Chevreuse , que vous connaissez, a eu ridée d'une mascarade dans laquelle notre uniforme de mousquetaire doit cire indignement travesti ; des laquais du duc , généreusement payés d'avance, ont consenti à recevoir les coups de bâton que plusieurs de leurs camarades leur donneront en présence de la brillante assemblée, qui n'étant pas dans le secret de cette sotte vengeance , croira qu'en effet , cinq ou six mousquetaires se sont laissés docilement bàlonner, car aussitôt après cette correction, le duc donnera l'ordre de les chasser de son hôtel , et vous pouvez croire

que les battus obéiront avec empressement.

» Cette petite comédie est fort bien imaginée 9 sans cloute , mais le duc a mis dans sa confidence des gens fort peu discrets , et ceux qu''il veut indignement mystifier ont juré de se venger ; dans quelques heures, ilsn''auront plus qu''à se féliciter du succès de Pentreprise à laquelle , en ma qualité de mousquetaire, je suis appelé a prendre part.

» Ce nom de Chevreuse a réveillé en moi des souvenirs cpie le temps n\i pu effacer, car la duchesse , malgré son nouvel hyménée , est encore pour moi madame de Luynes , et les Luynes sont des ennemis que je me suis promis de frapper quand l'occasion s'en présenterait.

M Aussi , mon cher abbé , jugez de ma joie

quand le sort m'a désigné pour être l'un des

acteurs de la pièce que nous nous proposons

déjouer cette nuit à l'hôtel de Chevreuse. ' I. 19

294 l'abbé

» Six mousquetaires , et je suis un de ceux la, s''inlroduiront dans les salons, tandis qu''une vingtaine de nos camarades , cache's dans le jardin de l'hôtel, retiendront prisonniers les laquais que le duc de Chevreuse a choisis pour remplir le rôle humiliant que vous savez :

» Quelques heures encore, et je verrai cette belle duchesse de Chevreuse, dont la coquellerie fait de funestes ravages , car son unique plaisir est de désespérer les amans que son esprit et ses grâces ont subjugués ; à ses côtés viendra se placer une femme que je hais et que je crains , une femme qui excite mon courroux et me semble digne de toute ma pitié.

» 0 mon ami ! que le passé est souvent un témoin incommode , importun, qui ne se présente a votre mémoire que quand vous êtes

seul , et auquel , malgré soi , on ne peut refu-» ser quelques minutes cl''attfntion ; et si le passé condamne impitoyablement notre présent , alors , nos souvenirs sont des remords , et la solitude dans lafpielle on se trouve un châtiment auquel on ne peut se soustraire , car quel est Tesprit fort qui peut imposer silence à sa conscience ; quelques-uns Taffirment , et moi je*lenie.

» Quand nous nous séparâmes, vous, pour aller saluer d'ui> dernier adieu votre belle Italie , moi , pour venir habiter le château de Saint-Germain , dont j''étais devenu Pun des hôtes en ma quahté de mousquetaire, vous me fîtes promettre , et je vous le jurai dans toute la sincérité de mon àme d'oublier Tinfidèle et de détester ses perfidies. Pendant quatre mois... j''avais la faiblesse de compter les jours comme pour m''encourager à persévérer dans mes résolutions, pendant quatre

mois, j'évitai soigneusement toutes les occasions qui pouvaient me rapprocher d"'elle ; et jugez cjuels efforts il m'a fallu faire , quels combats mon pauvre cœur a dû soutenir pour ne point succomber... je la hais cependant et jp Taime encore... Je rougis de honte en vous faisant Taveu de ma faiblesse , mais pourquoi dissimulerai-je avec vous , dont Tindulgente amitié sait compatir aux peines de l'âme... Ma fianchise est un hommage que je rends a votre noble caractère; je vous Pai dit, mon ami, j'ai long-temps fui le danger et pour m''étourdir, je me suis laissé entraîner à former ces passagères liaisons d'amour dans lesquelles le cœur reste muet.

1) Vain désir ! son souvenir était toujours présent à ma pensée, et au milieu des folles orgies qui précédaient les faciles triomphes , dont je ne pouvais m'enorgueillir ! son image

me suivait sans cesse , et son nom, que je m'e'tais promisse ne jamais prononcer, son nom errait sur mes lèvres , alors qu'aune autre femme e'tait à mes côtés profanant, de sa bouche impie, un langage quVUe parlait sans le comprendre.

» Et puis , le hasard semblait se plaire a m'entretenir d'elle quand je commençais à l'oublier. Elle n'était pas heureuse avec Pépoux qu'ion lui a imposé ! On le disait, et tout en m''avouant qu'elle méritait le malheur qui Tatteignait , je ne pouvais m'empécher de la plaindre,

» Notre capitaine-lieutenant , M. de Baradas , a, par ses indiscrétions, change ce sentiment de pitié en un sentiment de mépris. Cet homme se vante d*'étre son amant !

» Je voulais la savoir mnlheurease , mais résignée et pare, surtout, au sein de cette

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corruption qui déborde de toutes parts, et elle s^est avilie en s''abandonnant à Tamour d''un Baradas !

» On frappe à ma porte. Nous partons pour Paris. Jenem''appartiens plus jusqu''h demain ; conjuré docile , mon bras et mon épée sont au service du complot ourdi pour venger Thonneur des mousquetaires.

•» Que Dieu me garde pendant cette entreprise dont je ne puis prévoir les suites ; toutefois , mon ami , comptez sur ma visite , demain, dans la journée. Le duc de Chevreuse et ses nobles invités ne seront pas d''humeur guerroyante , et la comédie , imaginée par le vieux duc et par nous , se dénouera sans verser une goutte de sang.

» Le cardinal de Richelieu , ce terrible niveleur de tous les privilèges de la noblesse , a su opposer un frein aux assassins qui se faÎT

saient du duel un délassement et un moyen de terreur.

)) Son édit doit être gravé , du premier mot jusqu'au dernier, dans la mémoire du noble Chevreuse auquel , malgré ses soixante ans , il ne pardonnerait pas , peut-être parce qu''il a épousé la veuve du duc de Luynes.

» Richelieu sait se souvenir.

» Moi , aussi , j'aurai de la mémoire ! »

Cette lettre était signée du nom de Georges, chevalier dWrtagnan, et adressée à Tabbé Ruccelaï.

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