‹ L'abbé et les mousquetairesChapitre 9 sur 10 · D^UN GRAND SEIGNEUR · texte numérisé non relu

D^UN GRAND SEIGNEUR

de prétexte, à Févéque de Luçon, pour manquer à sa parole ; le duc de Luynes en conçut un vif ressentiment que Pindiscrète démarche du duc deLesdiguères ne fitqu''augmenter, car ce grand seigneur, qui avait appris la subite maladie de M. de Luynes, était venu réclamer hautement Fépée de connétable que M. de Luynes s''était fait donner au temps de sa toute-puissance , et malgré les titres que le duc de Lesdiguères avait à cette brillante distinction.

L''ambitieux Albert de Luynes n''apprlt pas sans chagrin la réponse que Louis XIII avait faite au duc de Lesdiguères.

» Monsieur le duc, lui avait dit le roi,

Tépée de connétable devait vous appartenir

depuis long-temps ; mais , vous le savez , je

n'ai pas toujours été le maître de récompenser

les loyaux services qu'on me rendait ; la mort

ide M. de Luynes me permettra de réparer L 16

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iriéâ torts envers vous, et j''espère que ceci ne tardera pas. »

« J''espère! » avait dit le duc de Luynes en fre'missant de colère ; voilà le prix de dix années de de'vouement... c*'est une honte !

j; y Mais le coup avait été trop rude. Un mois après , on faisait de magnifiques obsèques à Albert de Luynes , mort des suites d'une apoplexie.

-^Les Luynes avaient été bientôt oubliés ; car Marie de Monlbazon , veuve très-consolable d'un époux qu'elle n'aimait pas, se remaria au duc de Chevreuse , qu'elle détestait, mais qui lui procurait de grands avantages par ses alliances et le crédit dont il jouissait auprès d'Anne d'Autriche. Le seul hommage qu'elle rendit, a la mémoire de son époux, fut de se séparer de Tévéque de Luçon , devenu premier ministre et cardinal de Riche-

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lieu , et de lui témoigner sa haine et son mépris en défendant la reine , que le cardinal attaquait sans cesse et qu''il persécutait pour faire sa cour a Louis XTII.

Le seul souvenir, que le duc de Luynes avait laissé de lui, et qui vivait après sa mort, c''était la création d''une compagnie de mousquetaires gris , dont le roi avait pris le commandement, et qui fière cFun tel patronage , semblait avoir prisa tâche de s''illustrer par des exploits de ruelle et de cabaret , qui occupaient et la cour et la ville , et dont chacun glosait a sa manière , voire même sa majesté , qui daignait parfois sourire au récit que lui faisait son favori Baradas des folles équipées de ses mousquetaires gris.

Si les galans méfaits de celte noble milice comptaient de nombreux détracteurs parmi la vieille noblesse et la haute bourgeoisie , si

ses auteurs attiraient sur eux mille malédictions , et faisaient naître des projets de vengeance que la prudence ou la crainte faisaient avorter, en revanche , tous acceptaient la solidarité de fautes et d'imprudences commises par quelques-uns ; le titre de mousquetaire , que soixante -dix hommes seulement avaient le droit de porter, ce litre était un engagement de fraternité auquel chacun faisait honneur de son épée , de sa bourse ou de ses conseils, quand un des titulaires réclamait impérieusement cet appui qu''on ne pouvait refuser.

Ce pacte , religieusement observé , n'était connu que des mousquetaires , et nul indiscret ne savait a quoi attribuer cette amitié pleine de dévouement , cet esprit de corps , dont aucune compagnie n''avait jusques là donné Texemple , et qui distinguaient cette jeunesse d*" élite dont le brillant costume , ima-

ginë par le duc de Luynes , rehaussait encore les grâces et la bonne mine.

Ce galant uniforme , qui semblait avoir été fait pour les splendides appartemens du château de Saint-Germain, et non pour la vie tumultueuse des camps , cet uniforme était rouge, bordé d''un galon d'or sur toutes les coutures ; par-dessus cet habit , on mettait une soubreveste , donnée par le roi , et qui figurait assez bien la cotte d'armes des anciens preux ou le justaucorps du règne de François I^"^; cette soiibrevesten'avaitpoint de manches et ne couvrait que la pollrine, depuis les épaulesjusqu''a la chute des reins ; elles étaient d''un drap bleu d'une extrême finesse, avec deux croix de velours blanc , bordées d'un petit galon d'argent , et ayant a leurs angles des fleurs de lys en or ; ces élégantes cuirasses, qui offraient bien quelque résistance , s'ac-

crochaient au collet de Thabit avec des agrafes.

Cette cavalerie d''élite , qui prenait ses deux noms de mousquetaires gris , de son mousquet et du cheval uniformément le même pour le capitaine , le lieutenant , les officiers a haussecol , les cornettes et les soldats , avait pour armes une épëe, un pistolet et un mousquet dont ils ne faisaient usage que dans leur service a pied , service qui consistait à monter la garde dans les appartemens du roi , concurremment avec les gardes-du-corps et les chevau-légers formant la maison militaire de sa majesté.

On comprendra, d''après ce que nous venons de dire , quel sentiment de curiosité , de haine et de colère le seul nom de mousquetaire réveillait; haine, colère et curiosité étaient, un soir du mois de février de l'année 1623 ,

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le sujet d'une conversation vive , pleine d'aigreur et d'amers reproches, qui avait lieu dans le boudoir d''une des plus jolies femmes de Fépoque, de la marquise de Comballet, que les jeunes fous appelaient fort cavalièrement la belle Gomballet, et que bon nombre d'entre eux avaient pu surnommer aussi justement la sensible Gomballet.

Le marquis de Gomballet , auquel la mort prématurée de son oncle , M. de Luynes , avait fait le plus grand tort , le marquis , possesseur d'un brevet , qui lui conférait le grade d'officier des mousquetaires , et qui privé de l'appui de son oncle, ne put parvenir ?. obtenir Tagrément de sa majesté pour faire approuver sa nomination , le marquis de Gomballet, après avoir vainement tenté d'intéresser l'oncle de sa femme , le puissant Richelieu , a sa disgrâce , se consola de n'être point mousquetaire quand cette brillante compagnie eut,

par ses galans exploits et ses folles orgies, soulevé autour d''elles tant de récriminations , de murmures et de malédictions.

Toutefois , nous devons ajouter que les mécontens ne se composaient que des maris et des amans trompés et indignement sacrifiés à ces soldais habillés de velours et de satin , à ces paladins de ruelles et de cabaret , qui festoyaient et faisaient Tamour avec une ardeur vraiment belliqueuse.

La marquise de Comballet , qui n''avait point , au fond du cœur, ces sentimens haineux que son époux cherchait a lui inspirer, la marquise était souvent en butte aux soupçons de Thomme qu'elle appelait son tyran, et qui semblait prendre a tâche de justifier ce surnom par la petite guerre intestine , quHl faisait régner daus son intérieur, et dont les hostilités étaient incessantes.

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Le soir où s'ouvre cette scène , le marquis, nonchalamment couché dans un fauteuil à bras de velours rouge , frangé d'or et de soie, le marquis venait d''entamer Tentretien avec sa femme par sa phrase favorile : « Savez-vous, madame , ce qu''on dit de votre amant d''aujourd'hui ? »

Cette question, passablement impertinente, qui, dit-on, n''était pas toujours méritée, cette question ne provoquait souvent qa''un dédaigneux sourire , un mouvement d'épaules trèsprononcé ou une réponse pleine de dignité et de raison; quelquefois, elle faisait naître un dépit assez violent pour être accompagné de quelques pleurs qu'on s'efforçait de dissimuler sous un air riant ; ou bien encore , la marquise de Comballet , qui n'était plus cette Marie de Vignerod si folâtre , si impérieuse et si fière de sa beauté et de son esprit, la marquise, dont le caractère avait subi une des ces meta-

morphoscs , dans lesquelles tombent d''ordinaire les teinpe'ramens violens, et que les personnes mêmes , qui e'iaient admises dans son intimité, n'*avaient pu s'expliquer, la pauvre marquise soutenait avec intrépidité les rudes attaques auxquelles son époux prenait un vif plaisir.

C'est sous de pareils auspices que l'entretien, que nous allons rapporter, s'était engagé-

M. deComballet venait de lancer sa phrase favorite : « Savez-vous , madame , ce qu'on dit de votre amant d'aujourd'hui ? » et il attendait , les bras croisis sur la poitrine , les yeux à demi-fermés , mais dont le clignotement lui permettait de voir, par instans, l'effet que ses paroles produisaient, il attendait la réponse que la marquise allait lui faire , quand celle-ci , hésitant d'abord entre une

sage et prudente retraite et les récriminations que la sotie question de son époux soulevait avec si peu de me'nagemens, revint sur ses pas — elle était déjà a la porte du salon — et s'*arrétant devant M. de Comballet , elle lui dit , d''un ton plein d''ironie :

— Franchement , monsieur, vous mériteriez qu'il me soit possible de répondre à votre impertinente question... Ah! vous désirez m'entretenir de ce qu''on dit , dans les tavernes et dans les lansquenets que vous fréquentez , de rhomme auquel , suivant vous , j'aurais accordé mon amour; eh bien ! marquis, parlez , je vous écoute , et je m'efforcerai même d'être de sang-froid ; voyons , dites , je suis attentive.

Le marquis de Comballet se mordit les lèvres ; le défi que sa femme lui portait en souriant d'un air dégagé , ce défi , il n'osait l'ac-

cepter, car il allait étaler sa honte aux yeux de celle quHl accusait de son malheur, sans avoir le courage de rompre avec la marquise ou d'imposer silence aux calomnies dont elle prétendait être victime.

Leur tète-a-téte , qui ne pouvait être troublé, le rassura; et puis, ce ton moqueur que la marquise venait de prendre , pour la première fois, cette sanglante ironie, avec laquelle il se trouvait bravé , lui avaient fait monter le sang au visage ; la colère Pinspira , et après quelques instans de silence , il s'écria d''une voix saccadée :

— Vraiment , madame , vous vous montrez curieuse de savoir ce qu'on dit du muguet qui a su vous faire agréer son hommage et ses soins criminels.

— Oui, monsieur le marquis; je vous

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