THÉORIES ET IDÉES MAITRESSES DE RENAUDOT EN MATIÈRE DE LITURGIE
Après celte longue énumération des œuvres publiées ou inédites de Renaudot, nous voudrions résumer en quelques mots les théories et les idées générales qui en ressortent sur la question liturgique. Ces théories peuvenC se rattacher à deux ou trois chefs principaux, ayant trait les uns à certains problèmes touchant à l'ensemble des liturgies quelles qu'elles soient, les autres à des points particuliers à certaines liturgies ou à certaines parties de la liturgie.
theories sur certains problemes concernant l'ensemble des liturgies
Le premier point sur lequel Renaudot attire l'attention, c'est l'importance des liturgies et de leur étude dans les controverses que l'on soutenait alors contre les
Protestants, soit au point de vue purement historique, ' soit au point de vue dogmatique. !
Au point de vue purement historique, les liturgies i nous donnent la doctrine des Apôtres sur les questions i principales touchant le saint sacrifice de la messe. Elles : sont d'origine apostolique. Reprenant l'argument de ■ tradition, bien connu depuis Tertullien, l'abbé Renaudot j montre d'une façon très claire le consentement de toutes les Eglises en ce qui regarde l'essentiel des rites eucharistiques. Ces rites essentiels, nous les retrouvons déjà : dès le second siècle, chez saint Justin; il nous parle j du baiser de paix, de la préface qui élève nos âmes, de i la longue prière qui la suit et que le célébrant prononce ; seul, dans laquelle il unit la louange de Dieu pour ses \ œuvres générales de la Création, l'action de grâces pour ; ses bienfaits, et en particulier pour le plus grand de tous, : qui est l'œuvre de notre salut par l'Incarnation et la mort de Jésus-Christ Notre-Seigneur ; on fait le récit de la | dernière cène, on récite les paroles même du Christ sur ; le pain et sur le vin; soit avant, soit après ces dernières, , on invoque le Saint-Esprit sur les dons offerts, et on prie • pour les vivants et pour les morts. Voilà ce que les \ témoignages de l'antiquité, confirmant celui de saint : Justin, nous montrent dans toutes les liturgies. Une telle uniformité dans les rites essentiels sur toute la surface ; du monde chrétien, chez des nations si diverses d'esprit, ; de mœurs, de caractère, ne prouve-t-elle pas, malgré la ; variété des formules, une origine apostolique? La com- ■■ prendrait-on, pourrait-elle exister si chaque Eglise \ n'avait pas la conviction que ces rites étaient indépen- j dants du bon plaisir de l'évêque, et qu'en les pratiquant \
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on continuait une tradition constante depuis l'origine de la communauté ?
L'accord n'existe pas seulement sur les points essentiels des rites, mais sur bien d'autres qui auraient pu paraître de moindre importance. Partout, on n'admettait, pour présider la société chrétienne et les assemblées liturgiques, qu'un homme ayant reçu à cet effet une mission spéciale et irrévocable, sacré par l'imposition des mains. Partout, les préliminaires du sacrifice eucharistique sont identiques pour le fond; on faisait des lectures tirées de l'Ancien Testament, et plus tard des écrits de saint Paul et des lettres des autres Apôtres, à mesure que ces écrits entrèrent dans le domaine public, puis aux Evangiles ; le président adressait la parole à l'assistance pour l'instruire de ses devoirs ou des vérités doctrinales, ou bien, des hommes divinement inspirés parlaient à leurs « frères », suivant ce que leur dictait l'Esprit de Dieu. On chantait des hymnes, et on arrivait à la préface et à la grande prière dont on a parlé plus haut. La formule de la communion indiquait en termes très nets que l'on donnait le corps du Christ^ et le communiant répondait : Amen! Tel est le canevas de l'ancienne liturgie. Or, dans ce canevas, quelques points n'étaient pas essentiels : le temps se chargea de les éliminer assez tôt; ainsi, l'inspiration directe du Saint-Esprit à quelques fidèles, le don de glossolalie^ sans danger tant que l'Esprit seul parlait et réprimait les imperfections humaines, pouvait engendrer le désordre, la confusion, lorsque les âmes, sous l'accoutumance des plus admirables dons, s'abandonneraient aux passions de l'orgueil : aussi fut-il retiré par Dieu à une société
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pour laquelle il n'était plus nécessaire. Mais tout le reste demeura, se précisant de plus en plus avec les années.
Après le concile de Nicée, le canevas de la synaxe eucharistique était fixé ; les écrits des Pères font assez souvent mention des diverses parties de l'office liturgique; partout on y remarque la plus grande conformité avec ce que l'on sait de la liturgie apostolique; partout on retrouve les lectures tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'homélie, la prière générale à laquelle le peuple répond Amen, le baiser de paix, la préface, le Sanctus, les prières pour les vivants et les morts, pour les besoins de l'Église, la grande prière contenant la louange de Dieu pour l'œuvre de la création, l'action de grâces pour l'œuvre de la Rédemption, pour l'institution de l'Eucharistie dont on redisait les paroles, parce qu'on ne croyait pas qu'il y eût sans elles de véritable consécration, puis Vepiclèse ou invocation du Saint-Esprit pour lui demander de sanctifier les présents de l'oblation, la récitation du Pater, l'adoration de l'Eucharistie, le Sanctasanctis, la communion, distribuée partout suivant le rite dont Cyrille de Jérusalem nous a laissé la description dans ses Catéchèses. On retrouve dans cet ensemble liturgique tout ce que l'on a constaté dans les usages de l'époque apostolique ; rien n'y manque de ce qui était essentiel.
Cette liturgie n'est pas propre à l'Orient ; elle est la même en Occident, malgré les diversités accidentelles les plus notables. On suit le même ordre dans la liturgie Ambrosienne, dans la liturgie gallicane, dans la liturgie gothique. Comment expliquer cette uniformité essentielle si Ton n'admet pas que la liturgie, avec ses rites princi-
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paux, est d'institution apostolique? Non pas en ce sens que les Apôtres Tauraient écrite ; ce serait une illusion de le croire ; mais en ce sens que la tradition, respectueuse des usages introduits dans chaque Eglise par ses fondateurs, avait toujours conservé les premiers rites et une partie des formules elles-mêmes. L'histoire témoigne que la moindre modification dans les cérémonies du sacrifice excitait les murmures et les protestations du peuple chrétien. Déjà, au iii^ siècle, saint Cyprien s'élevait avec énergie contre ceux qui refusaient de mêler un peu d'eau au vin de l'Eucharistie ; Cécilien blâme ceux qui ne suivaient pas l'usage général pour ce qui était du baiser de paix. Comment aurait-on pu supporter, sans protestation et sans révolte, des modifications aussi profondes que celles que les Protestants imputent aux auteurs des liturgies, ou celles qu'ils ont l'audace de faire eux-mêmes? N'est-ce pas, au contraire, le sens de la tradition, réel et profond, quoique mal informé, n'est-ce pas la haine de la nouveauté ou de la diversité, poussée à l'excès, qui a incité des hommes, plus éminents par leur dignité et leur pouvoir que par leur science, à jeter aux flammes les missels mozarabes, parce qu'on suspectait d'erreur la différence accidentelle entre leurs rites et leurs prières et le rite romain? La liturgie, en ses points essentiels, est donc d'institution apostolique. Cela ne veut pas dire que les Apôtres, ou quelquesuns d'entre eux, aient déterminé d'une manière définitive tous les rites et toutes les formules. Aucune liturgie ne fut écrite au temps des Apôtres. A l'époque de saint Basile, au iv^ siècle, la liturgie n'avait pas encore été confiée à l'écriture. Saint Basile, en effet, rappelant
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beaucoup de choses transmises seulement par le témoignage (le la tradition, ajoute : « Les paroles que nous prononçons dans la sainte invocation faite sur le pain et le vin, nous ont-elles été conservées en écrit par un des saints ? » Donc, à cette époque, conclut Renaudot, la liturgie de la messe n'était pas encore écrite, ses formules les plus importantes ou du moins leur canevas ne se conservaient que dans la tradition et dans la mémoire des prêtres qui la célébraient. A plus forte raison, elle n'était pas écrite au temps des persécutions. Les juges païens, qui essayèrent vainement par tant de tortures d'arracher aux chrétiens le récit de ce qui se passait dans les assemblées liturgiques, y fussent parvenus plus aisément et plus sûrement en s'emparant des livres liturgiques. Or, ni les actes des martyrs, ni l'histoire des luttes soutenues, avec une âpreté et une violence inouïe, contre les Donatistes qui enlevèrent et profanèrent tous les objets du culte, ne parlent de livres liturgiques. N'est-ce pas une preuve péremptoire que la liturgie, à cette époque, n'était pas encore fixée dans des livres?
Dans l'Église grecque, aucune forme liturgique n'est plus ancienne, semble-t-il, que celle dite des Constitutions apostoliques. Quelques auteurs en placent la composition avant le concile de Nicée ; mais quoi qu'il en soit de ce détail, il est certain qu'elle contient dans son état actuel de nombreuses interpolations ; de plus, elle n'a jamais servi à la célébration de la messe, parce qu'elle apparaissait aux yeux des Grecs comme une composition factice, sans attache suffisante avec la tradition de chacune de leurs Eglises.
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On n'a donc commencé d'écrire les liturgies qu'à partir de saint Basile et depuis la fin du iv^ siècle.
Quel jugement doit-on donc porter sur toutes les liturgies auxquelles on a donné le nom d'un personnage apostolique ou même de l'un des grands docteurs du IV® siècle? Les premières ne sont-elles pas des œuvres apocryphes, et les dernières les compositions arbitraires d'un génie puissant ou d'un esprit avisé ? Ces deux questions préoccupent beaucoup Renaudot. Il y répond par des hypothèses en partie acceptables et présentées avec une louable modestie.
Les Protestants avaient accumulé les objections contre les liturgies inscrites sous le nom des Apôtres. Ils s'étaient principalement attaqués à la liturgie grecque dite de saint Jacques (la seule qui pendant longtemps leur fût connue), à la suite de Guillaume Gave ^ et surtout de Rivet. Celui-ci n'ayant qu'une connaissance superficielle du grec, ignorant le syriaque, n'ayant jamais étudié aucun manuscrit, s'était cru tout permis. La liturgie de saint Jacques, disaient-ils, ne pouvait être l'œuvre de l'apôtre de ce nom : des termes théologiques, créés pour préciser des théories postérieures, le démontraient en toute évidence.
Renaudot expose les diverses opinions qui avaient cours sur l'auteur des liturgies. Les uns attribuaient chaque liturgie à celui dont elle portait le nom ; c'était l'opinion unanime des Grecs et celle de beaucoup de catholiques. Baronius, Bellarmin et d'autres savants
1. Guillaume Cave (1037-1713), savant critique anglais. Auteur des Antiquités apostoliques, ou Histoire des Apôtres (1676, in-fol.) ; et des Apostolici, ou Histoire des hommes apostoliques des trois premiers siècles, de[)uis saint Etienne jusqu'à saint Denis d'Alexandrie (1677, in-fol.).
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parmi les plus rocommandablos, tenaient une opinion moyenne : ces liturgies, composées réellement par ceux dont elles portaient le nom, avaient reçu des additions postérieures. Certains critiques radicaux, la plupart des protestants et un certain nombre de catholiques, admettaient que toutes les liturgies sont apocryphes et qu'on n'en peut faire usage dans les controverses ou discussions dogmatiques.
Renaudot préfère l'opinion plus modérée et plus sensée du cardinal Du Perron ; mais il la présente plutôt à titre d'hypothèse que comme une vérité certaine. La liturgie de saint Jacques n'est pas l'œuvre proprement dite de l'apôtre; mais on ne doit pas la qualifier d'apocryphe, comme si elle n'avait avec l'apôtre aucune relation. Elle porte légitimement ce nom en quelque sens, parce qu'elle fut celle de l'Église de Jérusalem, fondée par saint Jacques, et qui dut conserver, en le développant, le rite pratiqué dès l'origine par son premier apôtre. De même, la liturgie de saint Marc est celle de l'Église d'Alexandrie ; les liturgies de saint Basile et de saint Chrysostome sont celles du patriarcat de Constantinople. Connaissant le respect que toutes les Églises professaient pour les rites et les formules de la liturgie, nous ne comprendrions pas comment elles eussent pu abandonner une tradition qui était leur plus beau titre de gloire. — Cette hypothèse écarte les dangers que présentait la seconde opinion. Si l'on admet des interpolations, à quel signe pourra-t-on distinguer l'interpolation de l'œuvre originale? Quelle autorité légitime et acceptée indiquera, avec compétence, les parties authentiques et les parties interpolées ?
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Les arguments apportés par les Grecs en faveur de l'authenticité de la liturgie de saint Jacques, les affirmations de leur tradition, de leurs écrivains, de Proclus en particulier, du concile œcuménique de 680; de même que les témoignages entassées par AUatius, n'ont aucune valeur au point de vue critique. Ils montrent seulement quelle était l'opinion de Proclus ou l'opinion des Pères du Concile de 680. Saint Basile nous a appris que, vers la fin du iv° siècle, on n'attribuait à aucun apôtre ou écrivain apostolique ni l'ensemble d'une liturgie, ni même le texte des formules considérées comme les plus importantes.
De quelle nature fiit donc l'œuvre liturgique de saint Basile, par exemple, ou de saint Jean Chrysostome, dans l'Église grecque? Ont-ils composé tout entières les formules qu'on leur attribue ? Assurément non. Ces grands docteurs ont simplement fait un choix parmi celles qui étaient dans l'usage liturgique et dont le texte s'était de plus en plus fixé. Peut-être ont-ils modifié, épuré quelques expressions ; mais ils n'ont rien changé à ce qui se pratiquait avant eux.
En parlant d'authenticité liturgique, Renaudot donne à ce mot un sens spécial qu'il détermine avec précision. Une liturgie est authentique lorsqu'elle exprime exactement la foi de l'Église qui en emploie les formules. Cela suffit. Le dessein de Renaudot, en publiant sa Liturgiarum Orientalium Collectio, n'était pas de faire de la critiquelittéraire,mais d'apporter des textes authentiques, complets et nombreux, pour prouver l'accord des Églises orientales avec l'Église romaine dans la foi à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Dès lors,
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peu importait la personnalité de celui qui a composé les formules ; il suffisait de montrer que les Églises orientales ont employé ces rites, qu'elles en ont fait Texpression officielle de leur foi, que ces liturgies sont l'expression authentique de leur doctrine et de leur croyance. Renaudot insiste sur ce caractère des liturgies. « Les liturgies, dit-il, ne sont pas simplement l'expression transitoire de l'opinion d'un homme, quelque grand, quelque saint, quelque éclairé qu'il soit: l'opinion d'un auteur mérite considération à cause de la dignité, de l'autorité, de la science ou du génie de celui qui la formula; mais elle n'engage, somme toute, que sa personne privée ; tandis qu'une liturgie qui sert à l'exercice du culte divin, à l'acte le plus important de ce culte, la messe; une liturgie qui exprime la parole officielle d'une Église, est comme la profession de foi de cette Église ; d'elle, surtout, il est vrai de dire qu'en l'entendant, on entend toute une fraction du monde chrétien. Le nom de son auteur importe peu, les dignités dont il fut revêtu nous laissent indifférents, sa science elle-même ne nous touche pas ; son autorité est celle de l'Église qui en adopta le texte pour les exercices du culte. Lorsqu'on aurait prouvé que la liturgie dite de saint Basile, que la liturgie dite de saint Grégoire, la liturgie dite de saint Jacques, de saint Marc, de saint Jean, de saint Pierre, ne sont pas l'œuvre de ces saints personnages, on n'aurait rien fait de bien considérable ; tant qu'il sera vrai que ces liturgies servent ou ont servi au culte divin de l'Église grecque, de l'Église copte, de l'Église jacobite ou de l'Église nestorienne, on pourra les invoquer pour démontrer ([uelle est la foi de ces Églises orthodoxes