Op. cit., p
à répondre au ministre calviniste ; il céda enfin aux instances et aux conseils de ses amis, et composa une œuvre de longue baleine. Nicole y prit la part la plus importante. L'ouvrage, divisé en douze livres, donnait d'abord la justification de la métbode de la Perpétiiile\ puis s'attacbait à prouver que T Église romaine, sur le sujet de l'Eucharistie, était d'accord en premier lieu avec l'Eglise grecque du xi^ au xvii^ siècle (livres II, III et IV), ensuite avec les autres Eglises orientales, moscovite, melcliite, arménienne, neslorienne, jacobite, maronite, éthiopienne et copte ; il exposait « qu'on a toujours eu dans l'Église une créance distincte de la présence ou de l'absence réelle»; il donnait la réfutation du système de Claude, en produisant les témoignages de l'Église grecque, du vii'^ au xi^ siècle, et de l'Église latine, de l'an 700 au commencement du xi^ siècle. Le dixième livre tirait les conclusions dogmatiques ; le douzième contenait des dissertations sur Jean Scott et Bertram, et deux recueils d'attestations contemporaines ; le onzième traitait de différends personnels entre l'auteur de la Perpétuité et le ministre Claude. L'ouvrage, dédié à Clément IX, approuvé par vingt-sept évêques et vingtcinq docteurs de Sorbonne parmi lesquels figurait Bossuet, fut achevé d'imprimer le 25 février 1G69 et obtint un grand et légitime succès.
Les adversaires de la foi catholique, Claude en particulier, cherchèrent à éluder la force de l'argument de la Perpétuité. Ils alléguèrent certaines expressions des Pères qui, interprétées strictement et isolées de leur contexte, pouvaient laisser croire que l'antiquité chrétienne, ou du moins quelques écrivains ecclésiastiques, ne
croyaient ni à la présence réelle, ni à ce que Ton nonrima plus tard la « transsubstantiation ». Dès lors, on jugea à propos de faire paraître un second volume où Ton prouverait, parles textes des Pères, que les passages cités de FEcriture avaient bien le sens que TEglise catholique leur attribuait. La lettre d'approbation de Henri de Laval, évêque de la Rochelle, expose comment ce dessein fut réalisé : « Après avoir établi, parles règles les plus naturelles et les plus constantes du langage humain, le véritable sens des paroles dont la Sagesse incarnée s'est servie dans l'institution de ce sacrement, l'auteur montre par toutes les différentes manières dont les anciens Pères en ont parlé, qu'ils ont toujours pris ces mêmes paroles de Jésus- Christ dans un sens de réalité et jamais dans le sens imaginaire de figure ou d'efficace que les ministres lui donnent. » En effet, après avoir porté la guerre sur le terrain de l'ennemi et montré par ses variations combien il était peu sûr de son exégèse, on examinait quel était le sens logique de la formule : « Ceci est mon corps », et comment les l-*ères l'avaient entendue. Puis on prouvait par la difficulté même que les Pères avaient reconnu d'expliquer cette locution, que le sens qu'ilslui donnaient était le sens catholique, non le sens calviniste ; qu'ils attribuaient à ces mots un sens de réalité, non un sens de figure; que la manducation du Christ par la réception de l'Eucharistie n'est pas une manducation spirituelle, mais corporelle ; que le changement admis par les Pères et demandé par les prières liturgiques signifie bien véritablement la transsubstantiation ou changement de substance, et non un simple changement de vertu ou une transformation figurée. Enfin, on terminait
en montrant quelle force donnait à la preuve catholique l'ensemble des expressions employées par les Pères, et qui signifiaient certainement la présence réelle.
Les circonstances étaient favorables pour Arnauld et Nicole. Les discussions sur le jansénisme, si vives vers la fin du pontificat d'Alexandre VII, s'atténuèrent dès la première année du pontificat de son successeur, Clément ÏX. Ce pontife parut renoncer aux mesures de rigueur. Des évêques s'entremirent entre le pape, le roi et les quatre évêques de Pamiers, d'Aleth, de Beauvais et d'Angers. En 1669, commença une suspension d'hostilitésque l'on nomma lapaix de Clément IX. Les poursuites engagées par Rome contre les évêques furent arrêtées ; les portes de la Bastille s'ouvrirent pour rendre Le Maistre de Sacy à la liberté, et Arnauld put enfin sortir de sa retraite de Port-Royal. Louis XIV donna même audience au grand docteur janséniste, et confia spécialement l'examen de son livre à Bossuet et à Le Camus \ évêque nommé de Grenoble. Ceux-ci l'approuvèrent par un seul et même acte, le 4 septembre 1671. Il paraît même que de la part de Bossuet il y eut plus qu'une simple approbation. Ce prélat, en effet, avec un soin minutieux, avait revu l'ouvrage pièce par pièce, et y avait ainsi donné une vraie collaboration. Aussi le roi, informé au fur et à mesure que l'œuvre avançait, donna-t-il le privilège d'imprimer avant que les deux examinateurs eussent présenté leur approbation. L'œuvre pourtant n'était pas
1. Etienne le Camus (1632-1707), docteur de Sorbonne, alors évêque nommé de Grenoble, cardinal en 1686 ; ce fut un prélat d'une rare austérité, grand ami d'Arnauld et de Nicole.
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irréprochable. Elle contenait des défauts et des imperfections de méthode que Ton ne pouvait nier. De plus, quelques personnes retenues seulement dans le calvinisme par certains passages difficiles, auraient voulu qu'on mît d'abord en discussion ces passages, et on se décida à leur donner satisfaction. La controverse avait aussi porté sur la croyance des Orientaux ; les ministres s'étaient adressés aux Eglises dissidentes, pour obtenir des adhésions conformes à leurs espérances, et Arnauld, de son côté, n'avait rien négligé pour faire la lumière sur ce point. Son neveu, le marquis de Pomponne \ était alors secrétaire d'Etat des Affaires étrangères, 11 usa de son crédit pour faire interroger les chefs des Églises orientales sur leur foi touchant l'Eucharistie. On s'adressa tout particulièrement à M. de NointeP, que Louis XIV envoyait à Constantinople occuper le poste d'ambassadeur depuis longtemps vacant. Avant le départ de l'ambassadeur, Arnauld se mit en rapport avec lui. Nointel accepta avec plaisir la mission qu'on lui offrait -^ Il s'attacha même un jeune savant, Antoine Galland '', alors occupé à rédiger le Catalogue des ?naniiscrits orientaux
1. Simon Arnauld, niai'qnis de Pomponne, fil 5 d'Arnanld d'Andilly (1018-169!)); ministre de.-; Affaires étrangères de 1671 à 167'.», disgracié, par suite des intrigues de Louvois, pendant 12 ans ; il fut rappelé au ministère en 1691, et y resta jusqu'à sa mort.
2. Charles-François Olier, marquis de Nointel, ambassadeur près de la Porte, de 1670 à 1678. M. Vandal vient de consacrer un très intéressant volume à la carrière diplomatique de Nointel.
3. Voir manuscrits Ronaudot, t. V, f. 23, 25, 27 ; — Bibl. nat. ; f. fr., nouv. a-cq., 7460.
4. Antoine Galland (I6i6-1715), orientaliste, et surtout arabisant de mérite ; orphelin très jeune, il dut à de généreux protecteurs de pouvoir faire ses études, et fut attaché successivement àPetitpied, docteur de Sorbonne, et à Godouin, professeur au Collège Mazarin. Après son retour de Constantinople en France, il fut élu membre de l'Académie des Inscriptions. Sa traduction des Mille el une nuits a popularisé son nom.
COLLA non ATION A LA PERPÉTlîlTÉ DE LA FOI 33
de la Sorbonne ; celui-ci devait s'employer spécialement à la besogne que réclamaient les auteurs de Zd?Perpe7wî7e. 11 remplit avec zèle et intelligence la mission qui lui était confiée. En peu de temps, il acquit la connaissance du grec vulgaire, qui lui permettait de conférer facilement avec les chefs des Eglises grecques. Il obtint d'eux des attestations en assez bon nombre.
Aussitôt, Arnauld et Nicole continuèrent leur œuvre et préparèrent un troisième volume de la Perpétuité. Les sept premiers livres furent consacrés à Fexplication des difficultés de certains passages ; le huitième et dernier était réservé à la traduction, presque toujours pure et simple, des attestations que M. de Nointel s'était procurées par l'intermédiaire de Galland et qu'il avait envoyées au grand Arnauld. Mais la plupart de ces pièces étaient rédigées en des langues orientales, que Nicole et Arnauld ne pouvaient traduire. C'est ici qu'intervint Kenaudot. Les relations entre Arnauld et Bossuet d'une part, et entre Bossuet et Renaudot, d'autre part, permettent de supposer que le précepteur du Dauphin désigna lui-même notre minoré comme collaborateur aux auteurs de la Perpétuité. Et ainsi, dès l'année 1673, au plus tard, l'abbé Renaudot commença l'œuvre d'apologétique scientifique qui devait rester l'occupation principale de sa vie et lui donner son unité dernière.
Bossuet donna son approbation au troisième volume de la Perpétuité., le 20 février 1674. Arnauld voulut remercier publiquement le jeune ecclésiastique auquel on devait la traduction des pièces importantes qui y figuraient. Il s'en acquittait en ces termes, à la fia
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do la préface : « Ce sorait tout à fait manquer à la reconnaissance et à la justice que de ne rendre pas un témoignage public de l'obligation qu'on a à celui qui a rendu la plupart de ces actes utiles à TMglise par la traduction qu'il en a faite, et qui a pris la peine d'extraire lui-même des livres orientaux tous ces passages qui en sont rapportés dans cet ouvrage. Il suffit de dire que c'est M. l'abbé Renaudot. Sa modestie ne permet pas qu'on en dise davantage : mais la diversité de ces actes et des livres dont ces extraits ont été tirés, qui sont écrits les uns en grec vulgaire, les autres en arabe, les autres en syriaque, les autres en copte, les autres en étliiopien, font connaître l'intelligence extraordinaire qu'il a de toutes ces langues. Il sera toujours prêt de répondre à tout le monde de la fidélité de ses traductions ' ». Le nom de l'abbé Renaudot, connu seulement de ceux qui touchaient à la cour de Louis XIV ou aux sociétés plus restreintes du cardinal de Bouillon ou de Bossuet, fut ainsi présenté au grand public, alors si nombreux, des prêtres, des hommes du monde, voire des grandes dames, qui s'intéressaient à cette dispute, l'une des plus sérieuses et des plus fondamentales dans la lutte que se livraient sur le terrain théologique protestants et catholiques.
1. Arnanld complétait les f;arantics que des lecteurs de bonne foi pouvaient désirer, en ajoutant ce qui suit : « Et s'il y en a qui veuillent consulter les originaux, on les trouvera ou dans la Bibliothèque du Roi, où l'on garde les plus considéiabios de ces attestations qui ont été envoyées à Sa Majesté même par les pati'iarches qui les ont faites ; ou dans celle des Religieux de 8aint-(ierinain-des-Prez, où l'on a mis celles que l'on avait reçues par diverses voies, et quehiues-unes mêmes de celles qui ont été envoyées par M. l'Ambassadeur. » (Préface du t. III, édit. de 1781, p. 14.) Un bon nombre de ces documents sont aujourd'hiù à la Bibliothèque Nationale.
Le traducteur, désormais célèbre, avait alors vingt-ci nq ans. Quoiqu'il eût quitté l'Oratoire, probablement sans intention de retour \ quoiqu'il n'eût encore reçu que les ordres mineurs et n'eût obtenu aucun bénéfice ecclésiastique, il gardait le petit collet et menait dans la maison paternelle une vie retirée et sincèrement pieuse. Son costume lui permettait d'éviter les compagnies frivoles et de fréquenter les hommes graves et savants dont la conversation plaisait à ses goûts sérieux. Sa santé, sans donner de longs espoirs, reprenait quelque force. Sa vie s'écoulait, paisible, entre ses amitiés de famille et ses relations toujours plus intimes avec Arnauld et Nicole, dont il admirait la vaste science, la piété profonde, le zèle ardent et l'austérité, avec Bossuet, etavec La Bruyère, dont les saillies caustiques et les réparties piquantes le charmaient, avec tout ce que Versailles et la Cour contenaient de plus distingué. Lui-même avait une politesse exquise, des manières aisées qui accompagnent rarement, dit Niceron, les études sérieuses, et qui faisaient d'autant mieux apprécier l'étendue de ses connaissances.
Il poursuivait l'étude des langues, pour laquelle il se sentait du goût; et, surtout, il songeait à compléter la preuve, à peine ébauchée dans les volumes parus de la Perpétuité, de l'unité de foi de TEglise catholique romaine et de toutes les Eglises orientales, sur la présence réelle et la transsubstantiation. Son attention avait été particulièrement retenue par les attestations tirées de la liturgie des Nestoriens, des Eutychéens et des Maronites, qu'il avait citées, en termes trop brefs, dans
1. Uliisloire ne nous a rien coiiservé ries relations (jni ont pu exister entre l'Oratoire et labbé Reuaudot après que celui-ci en fut sorti.
le chapitre xxivdu dernier livre. Il jugea ulile de développer cet arg-ument. Plusieurs, parmi les ministres calvinistes, prétendaient ([ue les professions de foi qu'on leur opposait avaient été extorquées, contre espèces sonnantes, à Tavidité insatiable et à la conscience facile de quelques Orientaux; Renaudot voulut réprimer leurs calomnies en puisant le témoignage de leur doctrine à la source authentique des livres liturgiques. 11 était sûr, croyait-il, d'y trouver clairement exprimée la foi invariable de toutes les Églises. Si, comme l'avait dit un grand pape, la formule de la prière est la formule même de la foi, legem credendilex statuât supplicandi ', le meilleur et le plus infaillible moyen de connaître la foi des Orientaux sur la transsubstantiation n'était-il pas d'étudier les fornmles dont ils se servent, depuis la plus haute antiquité, quand ils offrent sur l'autel le sacrifice de l'Eucharistie? L'abbé Renaudot se mit donc à fouiller les bibliothèques publiques et privées, surtout celle de Colbert qui rassemblait avec zèle les manuscrits que sa situation lui permettait d'obtenir, par l'intermédiaire des ambassadeurs ou des voyageurs que le roi envoyait en mission. De ces patientes recherches sortit la collection des Ijiturgies orientales, dont nous nous occuperons spécialement dans la seconde partie de ce travail.
Peu de temps après la publication du troisième volume de la Perpétuité^ les recherches du jeune savant durent être notablement ralenties par un important événement de famille. François, le plus âgé de ses frères, qui avait reçu de son père le privilège des Gazettes^ quittait
1. Epist. CœlesLini ad Ep. Gnlliar, n" 12 (Migne. t. L, 535).
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à son tour la maison paternelle, pour entrer chez les Génovél'ains. Il avait fait ses études dans leur collège de Senlis', tout particulièrement choyé par le célèbre P. Lallemand. De retour à la maison paternelle, il garda un agréable souvenir de la vie pieuse et paisible qu'il avait alors partagée. Enfin il implora de son père la permission d'embrasser la vie religieuse. Mais le père, qui semble avoir consenti assez volontiers à la vocation de son fils aîné, se rendit plus difficilement aux prières du cadet. Il fit attendre longtemps son consentement. Vaincu enfin par des instances toujours plus pressantes, il donna son agrément. Le 14 janvier 1675, François Renaudot commençait son noviciat et, le 2 janvier de Tannée suivante, il faisait sa profession comme chanoine régulier de Sainte-Geneviève'-^.
Ce départ faisait retomber la rédaction de la Gazette sur Eusèbe ; car son père, ne pouvant y suffire, dut naturellement s'en décharger sur lui. Cette besogne imposa donc une fréquente diversion à ses études purement scientifiques. Il continua toutefois de fréquenter chez Bossuet et même, si l'on doit en croire Ledieu, chez le prince de Conti, auquel il aurait été alors attaché ^. Cependant l'abbé menait de front toutes ses occupalions. 11 commença même une œuvre qui ne devait voir le jour que près de quarante ans plus tard, Y Histoire des Patriarches d'Alexandrie. Dès 1677, elle était assez
1. Journal iV Eusèbe {Mém. de la Soc. de Vffisl. de Paris, t. IV, p. 268).
2. Ibid. Si ces dates sont exactes, et nous avons lieu de le croire, l'année réglementaire du noviciat aurait été abrégée de quelques jours.
3. Ledieu, qui donne seul ce renseignement, n'indique pas de ^ui il le tenait. L'on sait que ses Mémoires ne sont pas toujours très sûrs pour les années antérieures à 1G84, quand il y raconte des événements dont il n'a pas été le témoin.
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avancée pour qu'il en pût lire tout au moins de longs extraits au « Petit Concile » de Saint-Germain, f^uimême Tannonce à son ami Nicolas Tlioynard, un autre (( rabbin », dans une lettre du 21 février 1677 \ Toutefois l'auteur ne se croyait pas encore assez riche d'informations et de science pour donner un livre définitif, comme il en avait l'ambition. De plus, il eût désiré appuyer ses assertions sur des pièces justificatives publiées dans leur langue originale. Or, Colbert, que l'on rencontre à l'origine de ce travail, était bien disposé à faire graver les caractères des langues étrangères dont on aurait besoin ; mais l'affaire traîna en longueur. L'abbé Renaudot eut le temps de retoucher son œuvre et d'en faire plusieurs copies successives; et Colbert mourut avant d'avoir exécuté son projet.
Dans l'intervalle, la situation de l'abbé, relativement à la 6^<2^e/^e, avait été régularisée. Le 15 mars 1679, d'après le Journal d'Eusèbe, les 8-13 août, si l'on s'en rapporte aux Registres d'enregistrement^, le roi transférait au fils aîné d'Eusèbe Renaudot le «privilège des Gazettes et des Bureaux », « ce qui arrêtera, dit le Journal, les prétentions de plusieurs qui essayaient de se l'approprier^. »
Cette note est une des dernières qu'Eusèbe inscrivit sur sou Journal. Le 19 novembre suivant, il mourait presque subitement, âgé d'environ soixante-sept ans, à Saint- Germain, où ses devoirs professionnels le retenaient auprès du Dauphin. L'abbé fut vivement affecté de la mort
1. Voir Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin, Paris, 1864, p. 435.