Œuvres de Bossuet, éd. Lâchât, t. XXVI, p
LES AMiriÉS LITTÉRAIUKS 85
appelle « Thymne céleste de T Amour divin », n'est autre chose que cette froide épître XIP sur V Amour de Bieu^ dédiée à Renaudot, qui valut à Boileau tant de tracasseries et tant d'attaques, en particulier, dans le Journal de Trévoux. On agitait depuis longtemps dans les Ecoles la question de savoir si l'amour de Dieu est requis dans l'attrition, et de quelle nature doit être cet amour : Tamour désintéressé de Dieu pour lui-même ou l'amour intéressé de concupiscence. Cette question passionna les théologiens, surtout vers la fin du xvii^ siècle, si bien que le pape Alexandre VU dut rappeler les esprits à la modération. Des cercles théologiques, la discussion passa dans le grand public. Les jansénistes, et tous ceux qui tenaient à eux par quelque coté, affirmaient la nécessité de l'amour de Dieu désintéressé. On imputait aux Jésuites le sentiment opposé. Boileau proclamait la nécessité de Tamour de Dieu. Dans une plaisante lettre, M""^ de Sévigné nous le montre à Bâville, chez les Lamoignon, reprochant au compagnon de Bourdaloue qu'un de leurs Pères eût écrit : « qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu^ ».
Aussi n'eut-on pas de peine à discerner les Jésuites dans l'apostrophe que le poète adresse à ses adversaires :
Cessez de m'imposer vos discours imposteurs,
Confesseurs insensés, ignorants séducteurs,
Qui, pleins des vains propos que l'erreur vous débite,
Vous figurez qu'en vous un pouvoir sans limite
Justifie à coup sûr tout pécheur alarmé.
Et que sans aimer Dieu on peut en être aimé.
1. Voir le récit d'une scène de ce genre dans Lanson, Boileau. p. 32-33. (collection des Grands écrivains).
86 VIE DE lŒNAUDOT
N'était-ce pas évidemment aux doctrines de la Compagnie qu'on faisait allusion quand on accusait ces mêmes adversaires d'enseigner que le pécheur pouvait, sans se corriger,
... marchant toujours dans des sentiers maudits, Par des formalités gagner le Paradis!
Les Jésuites ripostèrent, en lançant contre le poète une accusation d'hérésie, mal définie, peut-être de calvinisme. L'épître avait été composée en 1695. En 1703, la dispute continuait dans le Journal de Trévoux; le P. Buftier y publia un article malveillant auquel Boileau riposta par des épigrammes; l'on eut quelque peine à conclure la paix.
L'abbé Renaudot, auquel était dédiée la pièce théologique, objet de si chaudes disputes, y croyait son honneur engagé; il n'en devint que plus ardent contre les Jésuites et plus attaché à Boileau.
Les relations du poète et de l'orientaliste dataient de longues années. En 1677, sur les conseils de M'"^ de Montespan, Louis XIV avait choisi Racine et Boileau pour ses historiographes. L'abbé Renaudot, rédacteur officiel de la Gazette^ recevait de la Cour, et fort souvent par l'intermédiaire des historiographes, les nouvelles que les ministres ou le roi jugeaient bon de faire publier. Les plus anciennes pièces de la correspondance échangée entre les historiographes et le gazetier consistent en billets d'affaires. Ainsi, Racine envoyait à son ami, le 6 août 1693, le récit du combat de Nerwinde, dicté la veille par Albergotti, qui rapportait à Paris les dra-