LE DICTIONNAIRE DE BAYLE
Bayle venait de publier son Dictionnaire historique et critique. Le premier volume avait paru en 1695, et le second en 1697. « Les libraires de Paris, dit Niceron, voyant Tempressement avec lequel on recherchait le Dictionnaire de M. Bayle, lorsqu'il parut pour la première fois, formèrent le dessein deleréimprimerets'adressèrent à M. le Chancelier^ pour avoir un privilège. M. le Chancelier ordonna à M. Fabbé Renaudot d'examiner l'ouvrage pour voir s'il n'y avait rien contre la France ou contre la religion, et M. Kenaudot dressa un mémoire où il en donna une idée très désavantageuse. » Ce mémoire étant tombé aux mains de Jurieu, qui détestait Bayle, il le fit imprimer avec quelques extraits de lettres anonymes sur le même sujet, et y ajouta des remarques très vives. Le tout parut sous le titre de Jugement du public et particulièrement de M. Renaudot sur le Dictionnaire critique du sieur Bayle (Rotterdam, 1697, in-4°, pp. 47). Bayle y répondit par des Réflexions sur un imprimé qui a pour titre : «^ Jugement du public )) (in-4^, 16 pages). 11 fut réfuté à son tour par une Lettre de Jurieu, de même format et de môme étendue. Dans toutes ces ripostes, l'abbé Renaudot ne paraissait aucunement ;
1. Louis Boucherai (1616-1699), chancelier depuis 1685; il avait succédé à Le Tellier.
au témoignage de Bayle, il avait môme écrit à Tun de ses amis de Hollande qu'il n'entrait qu'avec regret dans les démêlés de cette nature et qu'il haïssait naturellement les guerres littéraires ; ce qui fournit l'occasion de faire la paix. Tel est le récit de Niceron. Mais, en réalité, Renaudot ne resta pas aussi indifférent qu'on veut bien le dire. Longtemps avant la dispute de 1697, la guerre littéraire était ouverte entre lui et Bayle. Répondant, le 3 novembre 1095 (semble-t-il), à une lettre de Janisson, il disait : « Je vous remercie, mon cher Monsieur, de votre lettre, et M. Bayle delà compassion qu'il a pour moi. Assurément, je ne crois pas que ma réputation dépende de la Gazette^ et je ne changerai pas d'avis à ce sujets )) — Et dans une autre lettre, du 5 mars 1G97, au même correspondant, qui lui avait raconté les fureurs de Bayle, Renaudot déclare encore que ce n'est pas par passion qu'il a fait son rapport, mais à cause des erreurs et des faussetés que le livre contenait. « Quand M. Bayle aurait été le meilleur de mes amis, dit-il, j'en aurais agi de même, car je n'ai pas une conscience qui tourne par inclination ou par aversion^. » Bayle avait éprouvé un vif ressentiment. Loin de donner des preuves de la patience philosophique dont on lui fait parfois honneur, son argumentation rappelle les «discussions grossières etentêtées, fruits d'une mauvaise éducation », que Renaudot se plaignait de rencontrer chez certains Académiciens. A en croire l'auteur du Dictionnaire^ son adversaire serait presque un menteur; il est docte, mais si délicat que rien ne le satisfait, et, de plus, il est fort dévot, ce qui lui fait