L'abbé Galiani et la question du commerce des blés à la fin du règne de Louis 15
Il ne semble pas que l'on ait, jusqu'à présent, en France, rendu pleine justice à l'abbé Galiani. Nul ne conteste son talent littéraire; mais depuis Morellet, qui le réfuta consciencieusement sans le comprendre, jusqu'à M. Sclielle, qui portait naguère contre lui une accusation de déloyauté, bien sévère et bien peu établie (1), le spirituel Napolitain n'a trouvé cbez nous, parmi les économistes, que des contradicteurs, dont la critique s'aggrave de quelque dédain. Parce qu'il présenta légèrement des idées sérieuses, et parce qu'il tint cette gageure, d'écrire, à propos du commerce des blés, un livre vif d'allures, franc de style, charmant de fantaisie et d'ironie fine comme un roman ie Voltaire, il a porté devant la postérité la peine d'avoir eu trop d'esprit. On en est resté au jugement un peu rapide et superficiel du Dictiomiaire philosophique : « M. l'abbé Galiani réjouit la nation française sur l'exportait) Schelie, Dupont de Nemours et V École physiocratique, Paris, Guillau.min, 4888, p. 1 41. — Y. I/ifra, chap. m.
tiondes blés » (1). On a bien consenti à voir en lui, selon le mot de Marmontel, « le plus joli petit Arlequin qu'eût produit l'Italie » : mais on a oublié que Marmontel ajoute : « Sur les épaules de cet Arlequin était la tète de Machiavel ». On a méconnu la profondeur et l'originalité de son système, trop bien dissimulées par le scintillement perpétuel du style, et par l'indécision apparente et voulue d'une inétbode « sautillante et faite pour dérouter » (2).
Cbose remarquable, c'est en Allemagne que cet Italien, si français par l'esprit, a trouvé les meilleurs juges (3), et qu'on a reconnu d'abord les deux traits qui donnent à ses doctrines, au milieu des idées de son temps, leur physionomie propre et distincte : la mise en œuvre de l'esprit historique parla métliode d'observation, et la conception première d'un système d "Economie politique nationale (4).
Le xvme siècle est resté, dans son ensemble, absolument étranger et presque hostile à l'esprit bistorique (5).
(1) Voltaire, Dictionnaire philosophique. \° Blé, sect. III.
(2) Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, t. II, p. 435.
(3) Nous ne parlons ici que <le Galiani économiste, et non pas de Caliani écrivain.
(4) Cf. Naudé, Die Deutsche stâdtische Getreidehandelspolitik vom 15 bis 17 Jahrhundert, dans Schmoîler*s Staats-und socialwissens chaftliche Forschungen, t. VIII. fascicule V : « Galianis Wcrk ist ein merkwûrdiges Zeugniss, wie sehr dieser Sohn des 18 .lalirhundertsseiner Zeit vorangeeilt ist. Er ist, wie nur ein Jûnger des 18 Jahrhunderts, ein historisch denkender Kopf. » — V. aussi Fridrichowicz, Die Getreidehandelspolitik des Ancien Régime, 3e partie, cliap. iv, et Cossa, Histoire des Doctrines Économiques. Irad. française, p. 290-291.
(5) Cf. Taine, Les Origines de la France contemporaine : — V Ancien Régime, 5« édition., p. 259, 264, 270.
Dominé, en politique et en philosophie, par le culte des idées générales et abstraites, il a cru que les problèmes pratiques peuvent se résoudre par voie déductive, en partant de principes immuables et absolus. Il n'a pas eu le sens du relatif. Il n'a pas vu que les phénomènes économiques et sociaux sont déterminés par les circonstances de fait qui les entourent et les expliquent. Si l'on excepte Montesquieu, dontle génie dépassa celui de sontemps(l), les auteurs qui ont préparé la Révolution française surent construire théoriquement des sociétés idéales; mais ils n'apportèrent presque aucune contribution à l'étude positive des sociétés réelles. Tous les vices de leur œuvre s'expliquent par là.
Or, cette remarque n'est pas vraie seulement des écrivains politiques au sens strict du mot : elle s'applique aussi aux économistes, et particulièrement aux physiocrates. Sans doute, Quesnay, le fondateur du système, prétend l'appuyer sur l'observation des faits, et s'élever aux principes par la méthode inductive. Mais il a beau citer des chiffres (2), instituer des enquêtes auprès des Acadé-
(1) V. la préface de l'Esprit des lois. — Cf. Taine, Les Origines de la France contemporaine, t. I, L'Ancien Régime, p. 234 et suiv. — V. aussi la critique de la méthode de Montesquieu par Condorcet, Tableau des progrès de l'Esprit humain, 9e époque : « On se vit obligé de renoncer à cette politique astucieuse et fausse, qui oubliant «pic les hommes tiennent des droits égaux de leur nature même, voulait tantôt mesurer l'étendue de ceux qu'il fallait leur laisser sur la grandeur du territoire, sur la température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuple, sur le degré de perfection du commerce et de l'industrie, et tantôt partager avec inégalité les mêmes droits entre diverses classes d'hommes, en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des intérêts contraires, des pouvoirs opposés, pour établir ensuite entre eux un équilibre que ces institutions seules ont rendu nécessaire et qui n'en corrige même pas les influences dangereuses. »
(2) V. articles Fermiers et Grains, publiés dans Y Encyclopédie
4 Introduction
mies et des Sociétés provinciales (1), le naturel, écarté un instant, revient bien vite; le Tableau économique (12), qui se donne pour une explication de Tordre social, n'est qu'une hypothèse a priori, ingénieuse, séduisante par sa rigueur mathématique, mais au fond, dépourvue de base réelle et solide, suspendue et flottante dans l'abstraction pure, comme une utopie de l'abbé de Saint-Pierre ou de Morelly. Quelques années plus tard, dans un article sur le Droit naturel (3), l'auteur s'efforce d'édifier toute sa doctrine sur l'analyse abstraite des lois naturelles et sur les deux idées générales de liberté et de propriété (4). Ainsi qu'il arrive toujours, les défauts de la méthode, chez
(1756 et 1757) (Oncken, Œuvre de Quesnay, p. 159 suiv.) On notera, dans ces deux articles, comme indice de l'insuffisance de l'observation positive, et comme marque d'une tendance dangereuse aux généralisations trop rapides, le critérium singulier adopté par Quesnay pour la distinction entre la grande et la petite culture, dont il fait une des bases de son système. La première est pour lui celle qui emploie des chevaux; la seconde, celle qui emploie des bœufs. Et cette idée du maître passe, comme les autres, chez les disciples. Dupont la reproduit en 1765 (Lettre sur la grande et petite culture, publiée dans la Gazette du commerce), et elle soulève immédiatement les protestations des vrais agriculteurs (Journal de l 'agriculture, sept,, nov. et déc. 1765). — Turgot est le premier qui revienne sur ce point à une conception plus large et plus exacte. {Mémoire sur la surcharge d'impositions de la généralité de Limoges, publié dans ses Œuvres, éd. Daire, t 1, p. 543). Cf. Schelle, Dupont de Nemours et V Ecole pJiysiocratique, p. 33.
(1) Questions intéressantes sur la population, l'agriculture et le commerce, proposées aux académies et autres sociétés savantes de province, 1758. — Edit. Oncken, p. 250, suiv.
(2) 1758. — Edit. Oncken, p. 305 suiv.
(3) Publié en septembre 1765 par le Journal de l'agriculture Edit. Oncken, p. 359, suiv.
(4) V. aussi les Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole. Cf. Dupont, Discours préliminaire à la physiocratie et Table raisonnée des principes de V Économie politique (analysée par Schelle, op. cit., p. 163 suiv.)
de
LNTRODUCTIOX 5
les disciples, se précisent et s'exagèrent. Lisez le premier essai d'exposition générale du système, Y Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, de Mercier de la Rivière (1). Le titre seul du livre en dit l'esprit. La nouvelle science n'est plus qu'une géométrie; tout effort d'induction a disparu ; et seule, la méthode déductive règne (2). Le rôle de L'économiste consiste à dégager des axiomes et à démontrer des théorèmes. Les axiomes, ce sontles lois naturelles de l'ordre social, lois absolues, évidentes, d'une évidence telle que l'homme, être essentiellement raisonnahle, ne peut que les respecter dès qu'il les aperçoit. Et d'ailleurs, son intérêt même le lui commande, car ces lois, étant naturelles, sont honnes : le bien, c'est la conformité avec la nature; le mal, c'est l'artificiel et l'arbitraire (3). Élevonsnous donc tout d'abord à la connaissance de ces lois ; nous en déduirons ensuite X ordre social légitime, sans recourir à l'expérience, et par le simple jeu de syllogismes bien construits (4). On retrouve là, aussi nettement indiquées
(1) 1767. — L'ouvrage fut résumé par Dupont, dans son opuscule : Origine et progrès d'une science nouvelle, décembre 1767.
(2) Sur cette tendance, générale au xvme siècle, à introduire la méthode mathématique dans les sciences morales, Y. Taine, Ancien Régime, p. 30i. — Cf. Condorcet, Tableau des progrès de l'Esprit humain, iO* époque : « Les méthodes des sciences mathématiques, appliquées à de nouveaux objets, ont ouvert des routes nouvelles aux sciences politiques et morales. » — Volney, La loi naturelle (cité par Taine, op. cit., p. 286, n. 2) : « La loi naturelle consiste tout entière en laits dont la démonstration peut sans cesse se renouveler aux sens et composer une science aussi précise, aussi exacte que la géométrie et les mathématiques. r>
(3) On connaît la formule de Quesnay : Ex natura jus, ordo et leges; ex homine arbitrium, regimen et coercitio.
(À) Cf. Dupont, Discours préliminaire à la physiocratie, cité par Schelle, op. cit., p. 51-53. — V. ibid.} l'excellente critique de ces principes faite par M. Schelle, très favorable pourtant aux physioc rates .
que chez Rousseau lui-même (1), les deux grandes illusions du temps: la conception optimiste de la nature, et la croyance que la raison est le fond primordial et l'essence morale de l'humanité (2) .
Avec une telle foi dans la valeur absolue de leur doctrine, comment les physiocrates auraient-ils aperçu la relation des faits historiques et des systèmes économiques? Quand ils parlent des empereurs de la Chine (3) ou des rois de France, de la politique de Sully ou de celle de Colbert, la formule de Xordre naturel et essentiel reste la seule règle de leurs jugements. Concevrait-on que la vérité eût changé d'Henri IV à Louis XIV? Et si l'on accorde que Sully fut bien inspiré en protégeant l'agriculture plus que l'industrie, pourra-t-on en même temps, sans une faute grossière de logique, louer Colbert d'avoir placé l'intérêt des manufacturiers avant celui des laboureurs? Il importe peu que, dans l'intervalle, tout l'état moral et matériel du royaume ait été renouvelé. Que l'on considère la France, épuisée et dévastée par les
(1) On sait d'ailleurs que malgré ces analogies, la politique de Rousseau présente, avec celle des physiocrates, de profondes divergences. — Sur sa rupture avec l'école physiocratique, V. de Loménie, Les Mirabeau, t. 11. p. 273.
(S) Cf. ïaine, Ancien Régime, livre III, chap. in et iv. On sait avec quelle fermeté Dupont de Nemours garda ses convictions optimistes, en un temps où cette sérénité philosophique était un véritable héroïsme intellectuel. Caché dans les combles de l'Institut pour échapper aux massacres de Septembre, il y compose son poème d'Orotruzsis ; réfugié à Chevannes pendant l'hiver de 1793, il écrit pour Lavoisicr m Philosophie de V Univers, véritable acte de foi dans l'harmonie de l'univers et la sympathie universelle : arrêtée! enfermé à la Force, le tocsin du 9 thermidor le surprend au milieu d'une discussion avec l'amiral La Touche-Tréville, sur la suppression de l'esclavage dans les colonies. — V. Schelle, op. cit., chap. xiu.
(3) Quesnay, Le Despotisme de la Qhine^ 1767. Oncken, p. 563, suiv.
guerres de religion, ou la France calme et puissante au lendemain de la paix des Pyrénées, il s'agit toujours d'une société politique, soumise, comme telle, aux lois inéluctables de Tordre naturel. Seulement, leur « sacrosainte évidence », comme dira Galiani, s'est révélée à Sully, tandis qu'elle est restée cachée pour Colbert ; voilà pourquoi il faut approuver l'un, et critiquer l'autre.
Cette méconnaissance de l'histoire, qui entraine des fautes de jugement, entraine aussi des fautes de pratique : et par là, elle est plus grave encore. — Quant un mathématicien s'aperçoit qu'une erreur de méthode l'a conduit à une formule inexacte, il efface ses calculs et les recommence; il n'a pas, dans ce nouveau travail, à tenir compte de la solution primitivement obtenue, qui ne servirait qu'à l'égarer. De même, pour un économiste imbu de l'esprit mathématique, la découverte d'une erreur politique ou législative doit être suivie sans transition, sans ménagement, de la destruction totale de l'état de choses vicieux, et de l'élaboration immédiate d'un système nouveau, qui, reposant sur un principe contraire, devra, s'il est correctement construit, former avec le système ancien une antithèse exacte et complète. Or, ces sortes d'antithèses sont redoutables, parce qu'elles s'appellent de leur vrai nom des révolutions. Une réforme, même excellente en soi. devient pernicieuse si elle éclate brusquement dans un milieu mal préparé ; dans l'ordre pratique, la vérité ne peut succéder utilement à l'erreur que par une série de progrès insensibles. Semblables à tous les novateurs de leur temps les physiocrates ont trop souvent méconnu cette règle. Champions déterminés du « laissez faire » ils attaquent, sur tous les points à la fois, la vieille forteresse réglementaire, édiliée depuis tant de siècles, et qu'ils vou-
(Iraient détruire en un jour (1). Une pareille tentative, à moins d'un cataclysme politique, est d'avance condamnée (2) ; fût elle réalisable, son succès serait dangereux.
Du même esprit dérive un autre caractère de la doctrine. — Etant absolue, elle doit être universelle; vraie dans tous les temps, elle est vraie dans tous les lieux. Pour l'initié qui a compris l'évidence de l'ordre naturel, les frontières disparaissent , et les traits distinctifs des nationalités s'effacent. De là résultent deux conséquences. — D'abord, le système économique reposera uniquement sur des données générales, sans que l'on ait à considérer, pour le constituer, l'intérêt propre de l'État auquel on le destine. « Je dirai généralement, écrit Turbot en 1770, que quiconque n'oublie pas qu'il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne
(1) Il faut toutefois rendre aux physiocrates cette justice, que malgré toutes leurs hardiesses de théoriciens, ils se sont montrés, quand ils ont dû prendre part aux affaires, des révolutionnaires fort sages et fort modères. — V. par exemple, sur la conduite de Dupont de Nemours dans la nuit du 4 août, Schelle, op. cit., p. 282; et sur son rôle à l'Assemblée Constituante, ibid., chap. xi et xn.
(2) C'est à la précipitation des réformes de Turgot, autant qu'à sa raideur de caractère, que les meilleurs esprits, parmi les contemporains, attribuent son insuccès. — V. les craintes exprimées par le président de Brosses, au début du ministère : «... C'est une terrible besogne. Il est très instruit et fort homme de bien. Pourvu qu'il ne veuille pas nous mener d'une manière tranchante, par système encyclopédique ! Je ne donnerais pas le royaume d'Ithaque à administrer à l'abbé Havnal. Le corps politique est trop affaibli pour supporter les remèdes brusques ». (Cité par Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. VII, p. 102) — Cf. Grimm, Correspondance littéraire, années 1774-1776, i>assim. —Après la démission de Turgot, Galiani écrit de Naples à .M""' d'Epinay : « Turgot aura reculé le bien d'un demi-siècle Il aura ruiné la secte économique, et voilà tout et1 qu'il aura l'ait do bon )>. (Lettre du 1er juin 1776, éd. Perey et Maugras, t. II, p. 446).
traitera jamais bien aucune question d'économie poli tique (1). » On ne saurait nier en termes plus exprès la légitimité théorique de l'économie politique nationale (2). D'autre part, entre tous ces États soumis aux mêmes lois naturelles , les relations ne peuvent être régies par l'esprit de défiance que préconisait la vieille école mercantile. Dans la grande société humaine, les nations sont solidaires, ainsi que dans une famille les individus; voilà pourquoi la liberté absolue s'impose, comme une règle primordiale, dans les échanges internationaux. De l'identité des peuples à la fraternité des peuples, il n'y a que la distance du principe à la conséquence : et c'est bien la fraternité des peuples que Dupont proclame dans le Discours préliminaire de la Physiocratie (3). Ici Turgot,
(1) Lettre à M"* de Lespinasse, 26 janvier 1770. (Édit. Daire, l. II, p. 800). Nous aurons occasion de revenir à cette lettre, écrite à propos des Dialogues de (ialiani.
(2) Cf. Mercier de La Rivière, Ordre naturel et essentiel des société* politiques, 1767, p. 526 : « Les sociétés particulières ne sont véritablement que différentes branches d'un même tronc dont elles tirent leur substance, que dillërentes classes de la société naturelle, générale et tacite, qui a présidé à leur institution... (iliaque nation n'est ainsi qu'une province du grand royaume de la nature : aussi seraient-elles toutes gouvernées par les mêmes lois, qui. dans ce qu'elles ont d'essentiel, seraient parfaitement semblables si toutes les nations s'étaient élevées à la connaissance du juste et de l'injuste absolus, à la connaissance de cet ordre immuable par lequel l'auteur de la nature s'est proposé que les hommes fussent gouvernés dans tous les lieux et dans tous les temps, et auquel il a attaché leur meilleur état possible ». — Ici encore, les économistes se rattachent aux idées courantes de leur temps. — V. Rousseau, Sur le r/ouvernement de Pologne : « 11 n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands. d'Lspagnols, d'Anglais même, quoi que l'on dise : il n'y a plus que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de forme nationale par une institution particulière ». (Cité par Taine, Ancien régime, p. 259. n. 1).
(3) V. aussi le système de relations économiques internationales dé-
plus froid et plus sage, hésitait et s'effrayait un peu : « Voilà de dangereux principes! » écrit-il à Dupont (i). Dangereuse ou non. l'idée est dans la logique de la doctrine : c'est assez pour que l'enthousiasme des disciples l'accueille et la répant
me.
Venons maintenant à Galiani : le contraste est complet. Quand on aborde son œuvre après celle des physiocrates, on se sent dépaysé : il semble que l'auteur soit non seulement d'une autre race, mais d'un autre temps. Si jamais homme se garda des dangers de l'abstraction et des illusions de l'enthousiasme ; si jamais penseur craignit de prendre les rêves pour des idées, et les feux follets pour des étoiles, c'est assurément ce petit abbé, si libre de langage et d'allures, qui faisait profession de n'aimer personne et de ne croire « rien en rien, sur rien de rien» (2), et qui sut pourtant se concilier tant d'amitiés fidèles, et acquérir, sur toutes choses, des idées très neuves, très précises et très bien ordonnées. Ouvrez saCorresponda/ice, qui nous le rend aujourd'hui tout entier. A. travers les écarts de la verve, au milieu des folies de l'imagination débridée et qui se donne carrière, deux qualités apparaissent, si rares pour le siècle, qu'elles assurent à qui les
Tendu par Dupont «tans son Analyse raisonnée <les principes de V Économie politique. — Schelle, op. cit., p. 17 i suiv.
(1) Lettre inédite du 20 février 170(>. citée par Schelle. <>p. cit.. p. 65.
(2) Lettre à .M""' d'Epinay, 27 janvier 1770 — Édit. Perey et Maugras, i. I. p. 57. — Nous citerons toujours la correspondance de Galiani d'après l'édition de MM. Perey et Maugras, Paris. Calmann- Lcvv. % y,,)., in-80, 1881,
INTRODUCTION i !
possède une place à part, et dans les premiers rangs : d'abord le don d'observation directe; ensuite le sens concret des nécessités pratiques de la vie. On ne voit pas chez (ialiani, comme chez presque tous ses contemporains, le mot général et vague s'interposer entre la pensée et la réalité qu'il déforme. Son esprit aperçoit les choses immédiatement, avec leur aspect vrai et leur couleur; l'ambition vaine des termes abstraits l'irrite (1). « Qualité d'artiste ». dira-t-on. — Sans doute : mais aussi qualité de savant, précieuse surtout chez un économiste, exposé par la complexité même de la matière qu'il traite, à se laisser prendre au leurre des formules mal vérifiées. Un esprit de cette nature, essentiellement positif, comme nous dirions aujourd'hui, se défiera toujours des constructions systématiques. Sous l'unité apparente d'une doctrine bien déduite, il cherchera d'instinct le défaut pratique, sachant que la vie réelle, ondoyante et complexe, ne se laisse pas enfermer dans le cadre étroit d'un théorème. 11 ne perdra jamais de vue le lien nécessaire qui unit dans l'économie politique, la science et l'art, la règle et l'application : et même, si la contradiction le force à exagérer un peu ses idées, il affirmera la prédominance de l'art sur la science ; il niera complètement les règles et ne reconnaîtra plus que les faits (2). Il deviendra, pour
il) « Rejetez loin de vous et de la politique ces grands mots vides de sens, de la forée des empires, de leur chute, de leur élévation, etc. N'aimez pas les monstres de l'imagination et les êtres moraux. Il ne doit être question que du bonheur des êtres réels, des individus existants ou prévus. Nous et nos enfants, voilà tout. Le reste est rêverie ». (Lettre à M"»-' d'Epinay, G novembre 1773 ; Perey et Maugras. t. Il, p. 277).
(2) <( Les théories générales et rien sont à peu près la même chose. Les économistes erovaient qu'avec quatre gros mots vagues et une douzaine de raisonnements généraux, on savait tout, et je leur ai
employer un autre néologisme, un opportuniste. Le mot a été appliqué à Galiani (1) : nous aurons à déterminer dans quelle mesure il est exact.
Cette nature intellectuelle faisait de l'abbé napolitain l'adversaire prédestiné des physiocrates et de presque tous les économistes français contemporains. D'une part, sa malignité implacable d'enfant terrible lui signalait impitoyablement tous les petits ridicules delà secte, d'autant plus impardonnables à ses yeux que ces gens ridicules n'avaient même pas l'excuse d'être divertissants. D'autre part, — et ceci, bien que plus important, a peut-être été moins remarqué, — sur toutes les idées essentielles qui dirigent les jugements en économie politique, il devait se trouver en complet désaccord avec eux. — PourlesÉconomistes, une doctrine vraie dans un temps est vraie dans tous les temps ; pour Galiani, la marcbe des doctrines doit suivre avec exactitude la marcbe des faits, et le système le plus vrai est celui qui porte le plus profondément l'empreinte historique de l'époque où il fut conçu. — Pour les Economistes, l'opposition absolue qui existe en logique entre la vérité et l'erreur, doit se traduire en politique par l'intransigeance des réformes; pour Galiani, « le changement de la constitution est une bien belle chose lorsqu'elle est faite, mais une fort vilaine à faire (2)... Il faut vivre avec ses maux. Le problème est de vivre et pas de guérir (3)... » Les révolutions ressemblent à ces
prouvé <]ifils ne savaient rien ». (Lettre à M'«e d'Epinay, 6 novembre 177:'». Perey cl Maugras, t. II, p. 274).
(1) V. Delore, Un opportuniste en économie polit ique au xviw siècle. — Dans Moniteur t/es Intérêts matériels, 2 et 9 janvier 18X1.
(3) Lettre à Suard, 8 septembre 1770— Édit. Perey et Maugras, 1. 1, I». 245.
C.\) Lettre a M""' d'Epinay, 8 février 1777. — Édit. Perey H Maugras, t. II. i». VXk
remèdes trop brusques qui tuent le malade. « Nil repente», est sa devise (1). — Pour les Économistes, la considération des nationalités doit rester étrangère aux préoccupations du théoricien ; Galiani, au contraire, trouve une relation nécessaire entre le caractère national et la constitution politique d'une part, et d'autre part le système économique applicable dans un état déterminé (2) ; pour lui, l'Economie politique doit être avant tout une Economie nationale. List (3) et Garey (4), dans notre siècle, développeront la même idée : Galiani, «à cet égard, peut être regardé comme un précurseur. — Enfin, d'après les Économistes, le commerce ne doit pas connaître les frontières ; mais Galiani a trop vécu dans les chancelleries diplomatiques pour cio ire beaucoup à la fraternité des peuples : à l'enthousiasme humanitaire des disciples de Quesnay, il oppose cette formule un peu sèche : « Il vaut mieux vendre à son frère qu'à son ennemi (5). »
Telles sont les causes vraies de la grande lulte qui s'engagea, en 1770, entre Galiani et les Economistes, au sujet du commerce des blés. De toutes les polémiques financières ou commerciales du siècle, qui en compta pourtant de fort aiguës (6), celle-ci fut la plus ardente. Malgré
(1) Dialogues sur le commerce des blés, éd. de Molinari, dans Coll. des princ. Econ. Anciens, p. 451.
(2) Dialogues sur le commerce des blés, V. particulièrement le 1«
et le 2e dialogue.
(3) Das nationale System der politischen Œkonomie. 1841.
(4) Principles of social science, 1858-1830.
(6) Nous ne rappellerons ici que la polémique de Morellet et de Forbonnais, en 1754. au sujet de la libre fabrication des toiles peintes, et celle, plus célèbre et plus vive encore, qui s'éleva en 1768 entre Necker et Morellet, au sujet du privilège de la Compagnie des Indes. — On peut dire que les journaux économiques du temps, la Gazette du commerce, le Journal de l'agriculture, et surtout les Éphèmé-
l'intérêt qui s'attache aujourd'hui aux questions douanières, et l'âpreté qu'on apporte à la défense des doctrines qu'elles engagent, on a peine à comprendre maintenant les passions que suscitèrent cette bataille de brochures, de libelles et de pamphlets. La petite guerre ne fut même pas toujours courtoise : on l'a vivement reproché à Galiani ; nous essaierons de montrer qu'on l'a peut-être accusé à tort, et que le blâme doit aller au parti adverse plutôt qu'à lui. C'est qu'il ne s'agissait pas seulement, pour Galiani, de soutenir par la plume une réputation de brillant causeur, et de « conquérir l'admiration du public aux dépens des Economistes » (1); il ne s'agissait pas seulement, pour les Economistes, de relever quelques traits un peu vifs et de venger quelques blessures d'amour-propre un peu cuisantes. En réalité, l'intérêt de la lutte était ailleurs. Au dessus des questions de personnes s'élevait une question de principes; et la polémique de 1770 ne fut qu'un épisode du conflit, toujours renaissant, encore aujourd'hui inapaisé, entre la méthode abstraite et la méthode réaliste en Economie politique. Ajoutez que celle polémique s'élevait sur le commerce des blés, et qu'à la lin du règne de Louis XV, la question des blés passionnait tout le monde : les salons, parce qu'elle était à la mode ; les spécialistes, parce qu'elle mettait en jeu tous les nouveaux principes de l'école libérale; Je peuple, parce qu'il mourait de faim ; et, par intervalles, les ministres, dont les plus clairvoyants sentaient que ce problème, non résolu, conduisait l'ancien régime à sa ruine, aussi sûrement, aussi vite que le déficit financier.
rides du citoyen, ne vécurent guère que de polémiques. Le Mercure
'le France lui-même se mêla parfois aux controverses.
(1) Schelle. Dupont de Nemours et l'École p/iysiocratique, p. 139.
INTRODUCTION Ift
Mais pour comprendre pleinement cet épisode de notre histoire économique, il faut pénétrer plus avant dans l'intimité de celui qui en fut l'acteur principal. La personnalité de Galiani est complexe, faite d'éléments presque contradictoires. La première impression qu'on reçoit de lui est trompeuse; il faut l'étudier pour le connaître. Les méprises auxquelles son œuvre a donné lieu, de la part des contemporains et même des historiens de notre siècle, n'ont généralement pas d'autre cause.
Lorsqu'on 1759, l'abbé Galiani, récemment nommé secrétaire d'ambassade à Paris, fut présenté à Louis XV, les courtisans qui entouraient le roi, voyant ce petit homme de quatre pieds et demi, s'avancer en grand habit de gala, ne purent retenir des chuchotements et des sourires ironiques. L'abbé le remarqua. « Sire, dit-il, voici l'échantillon du secrétaire de Naples : le secrétaire vient après (1 ) ». — Les économistes ont souvent fait comme les courtisans de Versailles; ils ont jugé « sur l'échantillon » : du caractère et de l'esprit «le Galiani, ils n'ont saisi que les apparences. Sa nature vraie leur a échappé. C'est elle que nous voudrions essayer de décrire.
(1) Perey et Maugras. Galiani, ses amis et son temps (Dans leur édition de la Correspondance de Galiani, t. I. p \\v).
A la fin d'une lettre à Suard, écrite en 1770, Galiani, après avoir, à son ordinaire, mêlé les plaisanteries les plus folles aux réflexions les plus sérieuses, ajoute ces mots où il se peint lui-même : « Ceci est philosophique et du plus suhlime; ceci est bouft'on et du plus mauvais. Mais voilà comme je suis, deux hommes divers pétris ensemhle, et qui cependant ne tiennent pas tout à fait la place d'un seul (1) » .
Cette sorte de dualisme intellectuel et moral, dont le petit abbé avait parfaitement conscience, et qu'il marque avec une certaine coquetterie, lui donne, au milieu du xvme siècle, un air et une physionomie à part. Le bouiï'on et le philosophe sont, en sa personne, si bien unis et « pétris ensemble », qu'ils ne se séparent plus: et bien souvent, même dans les sujets les plus graves, quand on croit avoir affaire à l'un, c'est l'autre qu'on rencontre. On attendait un argument, on trouve un calembour; on suivait avec confiance un développement bien conduit; tout d'un coup le raisonnement s'arrête, et les plaisanteries éclatent en feu d'artifice éblouissant. On est surpris et un peu déçu. Tant de fantaisie déroute. On se lasse de chercher des idées sérieuses chez un auteur qui ne peut com-
(1) 14 juillet 1770. Perey et Maugras, t. I. p. 194.
poser deux pages sérieusement; et quand il lui arrive de déclarer, par boutade, qu'il écrit pour s'amuser, pour amuser ses amis, ou même pour gagner de l'argent (1), on est bien tenté de le prendre au mot.
C'est ce que beaucoup de critiques ont fait, et ils ont eu tort. Il n'est pas absolument indispensable, môme en économie politique, d'ennuyer son lecteur pour l'instruire : au lecteur de comprendre et de discerner entre le plaisant et le sérieux. Quand il s'agit de Galiani, le départ est quelquefois malaisé ; il semble qu'il se fasse un malin plaisir de donner le change, et qu'il s'efforce sans cesse à paraître autre qu'il n'est.
Voyons donc ce qu'il a voulu paraître, et ce qu'il a été réellement ; mais d'abord, comme la biographie fait comprendre l'homme, voyons comment il a vécu.
Sauf le temps de son séjour à Paris, de 1759 à 1769, la vie de Galiani s'écoula presque tout entière à Naples; mais est français d'adoption. « Paris est ma patrie », disait-il (2)* C'est dans les salons parisiens que sa nature si riche se développa et s'affina, sans rien perdre de son originalité native. C'est chez nous qu'il apprit notre langue, assez parfaitement pour la manier comme un de nos meilleurs écrivains. « Il appartient à notre littérature, dit Sainte-
(1) Lettre à M. de Schomberg, 19 mai 1770; Perey et Maugras. t. I, p. 140. — Lettre à Grimm, 9 décembre 1780: Ibid., t. II. p. 002.
(2) Lettre à Mme d'Épinay, 17 juillet 170!): Ibid., t. I, p. 16.
Beuve, autant qu'aucun étranger naturalisé chez nous, presque autant qu'Hamilton lui-même (1) ».
Fils d'un auditeur royal des Deux-Siciles, il naquit à Chieti, dans les Abruzzes, le 2 décembre 1728 (2). Son éducation fut dirigée par son oncle, Célestin Galiani, archevêque de Tarente, aumônier du roi de Naples ,et préfet des études de l'Université. Les qualités exceptionnelles et un peu contradictoires de son esprit se révélèrent de bonne heure. A 20 ans, il était célèbre, à des titres bien différents. On sait l'étrange plaisanterie qui le signala, pour la première fois, à l'attention du publie et de la cour. Pour se venger d'une académie napolitaine dont le président lui avait un jour refusé la parole, Galiani imagina de composer une série d'éloges funèbres du bourreau de Naples, qui venait de mourir; chacun de ces discours était attribué à un académicien, dont il imitait le style et la manière, et le recueil parut sous le nom du président (3). La plaisanterie fit rire tout le monde, même le roi, et ne déplut qu'à la compagnie mystifiée. Tout en samusantà ces folies, le jeune homme s'appliquait aux études les plus variées et les plus sérieuses. Les questions économiques l'attiraient déjà ; et les conversations de l'abbé Genovesi, du marquis Rinuccini, de Bartolomeo Intieri, amis de l'arche-
(1) Causeries du Lundi, t. II, p. 421.
(2) Sur la biographie de Galiani, qui a été bien souvent faite, et dont nous résumons seulement les grandes lignes, on peut consulter sa lettre à Mme d'Epinay. du 13 décembre 1770 ; Perey et Maugras, t. I. p. 312 et suiv.; une lettre de Diderot au Mercure de France, ibid.. t. 1, append. 23; et surtout l'étude déjà citée de MM. Perey et Maugras, Galiani, ses amis et son temps. — V. aussi l'article de Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, t. II, p. 421-4-42, qui rend admirablement la pbysioûomie si originale de Galiani.
(3) Componùnenti varii per la morte di Domenico Jannacone, carnefice délia gran Corte délia vicaria, raccolti e dati in luce da Gean. Anton. Seryio, Avvocato Sapolitano (1748;.
vèque de Tarente, le préparaient à les aborder. En 1749, il publie un traité De la Monnaie, Tune des œuvres les plus considérables de l'économie politique italienne au xvme siècle, où il expose une tbéorie psychologique de la valeur encore trop peu connue, et qui fait songer aujourd'hui aux belles analyses de Menger et de l'École autrichienne (1).
Dès ce moment, en Italie, sa réputation d'homme d'esprit et de savant est fondée, et pendant dix ans, sa vie n'est qu'une suite de succès. Le roi lui donne l'abbaye de San Lorenzo, avec le titre de Monsignor\ quelques années après, le pape Benoît XIV lui confère le canonicat d'Amalfi. A Florence, l'Académie délia Crusca et la Columbaria l'accueillent parmi leurs membres. Quand Charles III, en 1756, organise à Naples l'Académie d'Herculanum, Galiani en fait partie. Cependant son activité s'applique aux sujets les plus variés. De 1751 à 1753, il visite l'Italie. Revenu à Naples, il fréquente les salons de la duchesse d'Erce et de la princesse de Belmonte. En même temps, il rédige un traité technique de la conservation des grains, avec la description d'une étuve à blés inventée par son ami Intieri (2) ; il écrit pour le pape une dissertation sur les pierres du Vésuve; il collabore activement au premier volume de planches, publié par l'Académie d'Herculanum, et se révèle archéologue ; il compose l'éloge funèbre de son bienfaiteur Benoît XIV. Eco nomiste, littérateur, archéologue, minéralogiste; ave<
(1) Cf. Graziani, Storia critica délia teoria del valore in Italia 1889, p. 99-106. — M. Graziani rapproche également Galiani de Stan lev Jevons. — Cf. infra, ehap. m.
(2) Délia perfetta conservaciotiedel grano discorso di Darlolome Intieri, 1754. — Sur eel ouvrage, v. la lettre déjà citée à Mmed'Ep nay, 13 décembre 1770.
cela numismate (1) et latiniste érudit (2). et conservant, avec toute cette science, toute sa verve et toute sa fantaisie : tel était Galiani à trente ans. A ce moment (1759), le marquis Tanucci, ministre des affaires étrangères du roi de Naples, eut besoin de placer à Paris, à coté de son ambassadeur dont il se défiait, un secrétaire habile et sur. Il offrit le poste à Galiani, qui l'accepta. Une vie nouvelle allait désormais commencer pour lui.
Arrivé à Paris, l'abbé commença par regretter Naples. Ses premières lettres àTanucci ne contiennent que des plaintes, et il semble à chaque instant sur le point de solliciter son rappel. Il'se trouve seul ; il souffre d'être inconnu ; le climat le rend malade ; la légèreté des Français le désole (3).
(1) V. ses lettres à M. Pellerin, dans l'édition de la Correspondance de Perey et Maugras.
(2) V. Grimm, Correspondance littéraire, août 1768 : « Je n'ai jamais rencontré à Paris qu'un seul homme qui sut le latin, et cet homme est un Italien. M. l'abbé Galiani. On pilerait l'Académie des Inscriptions tout entière dans un mortier, plutôt que de lui faire faire une inscription dans le goût de celles de l'abbe. » — V. l'inscription que Galiani envoie à Grimm pour la statue de Pierre le Grand, élevée par Catherine II à Saint-Pétersbourg. (Lettre à Grimm, 17 octobre 1772 : Perey et Maugras, t. II p. 122.)
(3) Lettre àTanucci, citée par Perey et Maugras, op. cit., p. XXIII-XXY : t Ce pays me parait fait pour y mener une vie obscure et oubliée ; chacun a pour unique loi son propre caprice et on ne peut pas forcer à vivre avec vous celui qui ne veut vivre qu'avec lui-même... Ma santé ne surmonte pas les intempéries du climat. Mauvais air. eau détestable, tout fait violence à mon tempérament napolitain, mais la plus cruelle est celle qui est faite sans cesse à mon naturel et à mon pauvre sens commun... Les renseignements qui, dans d'autres pays, conduisent à éclaircir les choses sérieuses, aboutissent ici à des faits d'une frivolité tellement écœurante, que l'esprit est dégoûté non seulement de les écrire, mais de les savoir. A quoi bon, d'ailleurs? Mieux vaudrait essayer de compter les vagues de la mer, que de chercher à connaître toutes les niaiseries qui occupent un peuple mobile, superficiel, et plein tout à la fois de fougue et de légèreté. »
Mais cette première impression fut passagère. Bientôt] Galiani rencontre dans les cercles diplomatiques Grimni et le baron de Gleiclien, ambassadeur de Danemark; il se lie avec eux. d'une amitié qui ne devait jamais se démentir! et. présenté par eux, il devient l'hôte assidu de ces salons parisiens, dont on a pu dire qu'ils furent « une des institutions du siècle ».
C'est peut-être pendant le séjour de Galiani que l'action des salons sur l'esprit public fut la plus grande, et que « l'institution » atteignit à sa forme la plus parfaite. Avant la guerre de Sept Ans, malgré les hardiesses des écrivains, la conversation gardait quelque chose de la retenue jadis imposée par Louis XIV; les grands sujets n'étaient plus interdits comme au temps de La Bruyère; mais on les effleurait à peine, et en passant. Sous Louis XVI, au contraire, l'opinion émancipée et libre n'avait plus besoin, pour se former et se répandre, de la société mondaine, de plus en plus légère et frivole (1). Entre les deux époques, de 1756 à 1775, les salons sont de véritables petits parlements, qui connaissent de tout, en toute matière, où le talent de bien dire autorise à tout dire, sur tous les sujets, et qui parfois gouvernent les ministres, en un temps où les ministres gouvernent le roi. Chacun d'eus a sa marque propre et son cachet distinct. Parfois les différences se tournent en hostilités : et quiconque est reço chez M,le de Lespinasse n'a point accès chez M"10 du Défi fand. Mais en général, les mômes habitués se rencontrent, les mercredis, chez M,ue Geoffrin, les vendredis chez
(i) Sur les époques de l'histoire de l'esprit public au xviu0 siocle' v. Aubertin, V Esprit public au xvme siècle, passim. Comp. le mot eéK'bre du maréchal de Richelieu à Louis XVI : « Sire, sous Louis VI V on ne disait mot; sous Louis XV on parlait tout bas ; sous Votre Majesté on parle tout haut. »
p"1* Necker (1), les dimanches et les jeudis, chez le baron d'Holbach. Ce sont d'Alembert, Diderot. Helvetius. Marinontel, Raynal, Thomas, Grimm. Saint-Lambert, le chevalier de Chastellux, l'abbé Morellet, auxquels se joignent souvent des étrangers comme le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, Caraccioli, ambassadeur de Naples à Londres, puis à Paris, le docteur Gatti, David Hume, Gibbon, Walpole. Toujours brillante et vive, la conversation est toujours libre, mais avec des degrés dans la liberté. Mme Geolfrinla contient et la discipline, « administrant » (2) son salon avec prudence, arrêtant les discussions trop hardies, et laissant les philosophes « faire leur sabbat ailleurs » (3). Chez Mme Necker, on parle sans gène, sauf sur certains sujets, qu'interdit la sévérité un peu rigide de la maîtresse de la maison (4). Chez dHolbach, on cause «à tue-tête » (5), et l'on tient des discours « à faire tomber cent fois le tonnerre, s'il tombait pour cela ».
Dans cette société Galiani reçut un accueil qui lui fit bien vite oublier les salons napolitains. Tous les mémoires,
(1) Depuis 176-4, date de l'arrivée de Muie Necker à Paris.
(2) Le mot est de Sainte-Beuve, Causeries du Lundi t. II, p. 309.
(3) V. Morellet, Mémoires, t. I, p. 87. —Galiani. Lettre à Mme d*Epinay, 29 juin 1771 : « M'»e Geoffrin aura eu un érésipèle, parce que quelque étourdi se sera avisé de donner une nouvelle quelconque chez elle. » — Lettre à Mme Necker, 6 juillet 1771 ; « Me conseillez-vous i'écrire à Mme Geoffrin ? . . . J'ai peur qu'elle ait peur de ma lettre. Je suis si fou, elle est si prudente, dépendant je l'aime, je l'estime, je la vénère, je l'adore, et si on m'écoutait, j'en parlerais toujours. » (Perey et Maugras, t. I, p. 411 et 416.)
(4) « La conversation y était bonne, quoique un peu contrainte par la sévérité de M">«' Necker. auprès de laquelle beaucoup de sujets ne pouvaient être touchés, et qui souffrait surtout de la liberté des opinions religieuses. Mais, en matière de littérature, on causait agréablement, et elle en parlait elle-même fort bien. » (Morellet, Mémoires.)
(5) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. II, p. 426,
toutes les correspondances du temps sont remplis de ses mots, de ses anecdotes, qui faisaient « rire à chaudes larmes », quand il les débitait lui-même, et qu'on recueillait ensuite précieusement, pour les conter et les transmettre (1). C'est qu'il avait une manière à lui de voir les choses et de les dire. Sa gaîté gardait une saveur spéciale ; sa verve ne ressemblait pas au genre desprit qui était alors monnaie courante. « Il n'y avait rien, dit Marmontel, ni en politique, ni en morale, à propos de quoi il n'eût quelque bon conte à faire; ces contes avaient toujours la justesse de l'à-propos et le sel d'une allusion imprévue et ingénieuse. Figurez-vous avec cela, dans sa manière de conter et dans sa gesticulation , la gentillesse la plus naïve, et voyez quel plaisir devait nous faire le contraste du sens profond que présentait le conte, avec l'air badin du conteur. Je n'exagère point en disant qu'on oubliait tout pour l'écouter des heures entières. » « L'abbé, écrit Diderot, est inépuisable de mots et de traits plaisants ; c'est un trésor pour les jours pluvieux. Si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde en voudrait avoir un à la campagne. »
Au milieu de ses succès, Galiani paraît avoir préféré, aux salons qui consacrèrent sa célébrité mondaine, le petit cercle, plus étroit et plus intime, de Mme d'Épinay. Il y rencontrait Grimm et Diderot, les deux hommes qui de tous ses contemporains l'ont compris le mieux, <4t qu'il a le plus aimés, parce qu'en dépit de l'apparence, il y avait dans son talent complexe des éléments qui se retrouvent en eux. — Chez Grimm et chez Galiani, c'est le même
(4) On les trouvera, pour la plupart dans la Correspondance littéraire de Grimm, et dans les Lettres à J/"e Volland de Diderot. — Chamforl ;> emprunté à Galiani l'anecdote de l'Espion et du Cardinal. (V. Perey et Maugras, op. cit., p. xxxv.)
esprit judicieux, positif et pratique, rebelle à l'enthousiasme ; la même philosophie politique, un peu pessimiste et sceptique; la même défiance à l'égard des doctrines abstraites (1); mais tout cela revêtu, chez le premier, de dehors un peu froids, raides et compassés, qui rappellent son origine allemande, et mêlé, chez le second, à tout l'emportement de la fougue italienne. — Au contraire, par cette verve débordante, Galiani se rapproche de Diderot, « four trop chaud, disait Voltaire, qui brûle tout ee qu'il cuit », et qui fut exagéré en tout, avec impétuosité et avec génie (2).
L'amitié de Galiani et de Mme d'Épinay est demeurée célèbre. Elle commença dans les premiers temps du séjour de l'abbé à Paris, et la mort seule y put mettre un terme. Dés 1760, Diderot nous le mon're, entrant en familier « dans ce triste et magnifique salon de la Chevrette », où sa présence apporte à l'instant l'entrain et la gaîté (3). — « C'est une amitié dont l'histoire parlerait, écrit Galiani, si elle parlait d'autre chose que des sottises et des malheurs des hommes » (4). C'est à elle que nous devons presque toute la Correspondance. — Revenu à Naples en 1769, il écrit chaque semaine à Mmc d'Épinay, qui répond avec la même exactitude (5), et il faut entendre les
(1) Cf. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi* t. Vil, p. 317-318. 2) V. le beau portrait de Diderot, par Taine, Ancien Régime, 5e édit.. p. 348 suiv.
(3) « L'abbé Galiani entra, et avec le gentil abbé la gaieté, l'imagination, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. Dieu sait les contes qu'il fit ! » (Lettres à M"e Volland, édit. Àssezat et Tourneux, t. XIX, p. 37.)
(4) Lettre à Mme d'Epinay, 5 juin 1773, Perev et Maugras. t. II, p. 212.
(5) Un grand nombre des lettres de Mme d'Epinay sont malheureusement perdues. On trouvera celles qui nous restent dans l'édition Ferey et Maugras.
plaintes et les remontrances de l'abbé, dès qu'une lettre s'attarde ou s'égare ! C'est ainsi qu'il trompe l'ennui de la séparation, qu'il se donne l'illusion bien imparfaite d'être encore à Paris au milieu de ses amis. A la mort de Mme d'Épinay (1783). on lui offre en vain de continuer la Correspondance : « Mon cœur, dit-il, n'est plus parmi les vivants, il est tout entier dans un tombeau... Dans cet âge où l'amitié devient le plus nécessaire, j "aï perdu tous mes amis ! J'ai tout perdu ! On ne survit point à ses amis (1). » 11 ne semble pas que Galiani ait connu, pendant son séjour à Paris, aucun des pbysiocrates dont il allait devenir L'adversaire. Quesnay et ses disciples, tout entiers consacrés à la fondation de l'école nouvelle, et à la propagation de la doctrine, ne fréquentaient pas les salons où l'abbé aurait pu les rencontrer. Ils se réunissaient entre eux, soit dans le petit entresol occupé par Quesnay, à Versailles, soit, plus tard, aux dîners du mardi donnés par le marquis de Mirabeau dans son hôtel de la rue de Vaugirard. « La Secte » s'opposait ainsi aux « Philosophes », plus encore peut-être par la diversité des habitudes que par la divergence des doctrines; et dans le monde où vivait Galiani, on raillait volontiers les Economistes, tant pour leur affectation de faire bande à part, que pour l'obscurité et la solennité apocalyptique de leur style. Grinim, en particulier, les détestait. L'abbé subit certainement ici l'influence de ses amis; le caractère acerbe de sa controverse avec les pbysiocrates, et l'injustice, d'ailleurs réciproque, de certaines appréciations trop sévères, s'expliquent moins par la différence foncière des systèmes, que par les préventions naturelles d'hommes qui se jugent mal, et sur des apparences, parce qu'ils ne se connaissent pas.
(1) Lettre à M»'« du Bocage, 10 juin 1783, Percv et Maugras, t. II. I». 034.
Au contraire, Galiani connut beaucoup Morellet, dont il subit plus tard la réfutation en règle. Très indépendant d'idées, et se rattachant d'ailleurs par sa doctrine économique à Vincent de Gournay bien plutôt qu'à Quesnay, Morellet fréquentait les Philosophes autant que les Economistes. « Il est centaure », dira de lui Galiani au plus fort de la lutte (1). Il dînait toutes les semaines avec Galiani, chez Mme Geofï'rin, chez Mme Necker et chez d'Holbach. Leurs relations étaient alors cordiales et môme amicales. Les Mémoires de Morellet contiennent d'intéressants souvenirs du séjour de Galiani ; et celui-ci, pendant la polémique, ne cesse, tout en criblant son adversaire de malices sans nombre, de protester de son affection. Nous verrons que rien n'autorise à suspecter ici sa sincérité.
Telles furent les relations de Galiani à Paris : et l'on peut dire que pendant les dix années qu'il passa en Fiance, ces relations résument sa vie. Sauf un voyage à Naples (1766). et une courte visite qu'il fit à Londres à son ami Caraccioli (1767), il ne paraît pas avoir quitté son poste diplomatique. D'autre part, si Ton excepte une importante correspondance confidentielle avec son ministre, actuellement conservée aux Archives de Naples, et quelques noies rassemblées dès lors pour son Commentaire sur Horace, il semblait avoir renoncé à écrire. « Je n'ai fait à Paris, dit-il dans le style un peu plus que gaulois qui lui est familier, que des enfants et des livres qui n'ont pas vu le jour. » Cependant, la vivacité des discussions soulevées alors par la question des grains lui rappela qu'il devait à 1 économie politique ses premiers succès d'écri-
(1) Lettre à d'Holbach, 21 juillet 1770: Perev et Maugras, t. I, p. 199.
vain. Il résolut d'entrer en lice à son tour, et il terminait les Dialogues sur le commerce des blés, quand brusquement, il reçut de Tanucci l'ordre de quitter Paris dans les quatre jours, et de rentrer à Naples, pour y occuper sa charge de Conseiller du commerce (1). Le coup partait de haut : il venait de M. de Ghoiseul lui-même. La cause en a été longtemps méconnue; mais les discussions auxquelles a donné lieu ce petit problème historique se rattachent intimement à la publication des Dialogues el nous devons par conséquent en différer l'examen (2).
Dans la vie jusqu'alors si heureuse de l'abbé, ce rappel fut la première douleur. Paris était devenu sa vraie patrie; et pour lui, le retour à Naples était l'exil. 11 obéit cependant. Désespéré, il remit entre les mains de Diderot et de Mme d'Epinay le manuscrit des Dialogues, en les chargeant de le reviser et de le publier ; et, sans même prendre le temps de faire ses adieux à tous ses amis, il quitta « cette nation si aimable et qui l'avait tant aimé (3). » Il ne devait jamais la revoir (4).
(1) Il avait obtenu cette charge lors de son voyage à Naples en 4766. (Perey et Maugras, op. cit., p. xli).
(2) V. Infra, eh. m
(3) Lettre à M. de Sartine. 27 avril 1770. Perey et Maugras,. i. I, p. 114.
(4) V. sa lettre d'adieu à dAlembert, écrite dans le désarroi du départ, et dont l'incorrection même révèle, dune façon touchante, la profondeur de son chagrin : c< Je vous fais, mon cher d'Alemhert, mes adieux ; je n'ai pas eu le courage de prendre rongé de vous, ce sont des moments terribles pour un cœur sensible de se séparer pour toujours de ses amis et des personnes qu'on aime et qu'on estime et honore, et qui ont fait le bonheur de ma vie pendant mon séjour dans ce pays-ci. Adieu, mon cher ami, je vous écrirai, et j'espère que vous me donnerez quelquefois des nouvelles de votre santé, et me direz quelque chose du courant des sciences, au moyen de quoi je pourrai encore croire n'être pas sorti de ce inonde. Adieu, mon cher ami, souvenez-vous de moi dans vos charmantes sociétés; j'aurai
« Est-il bien vrai que je sois parti? écrit-il de Gènes à |Ime Necker. Est il possible que j'aie pu sortir de Paris? Par où , comment , par quelle barrière , comment cela s"esl-il fait? Je n'y comprends rien (1) ». Et àMmp d'Epinay : « Mon voyage a été très heureux sur la terre et sur l'onde... Il paraît que tout me pousse à m'éloigner de tout ce que j'aime (2;... Je sens et j'éprouve tous les jours davantage qu'il m'est physiquement impossible de vivre loin de Paris. Pleurez-moi pour mort, si je ne reviens pas... Oui. je reviendrai, dussé-je sacrifier tout. 11 m'est impossible de vivre autrement, et c'est bien égal de mourir de froid à Paris, ou d'ennui à Naples... Dites mille choses de ma part à tous mes amis; mais je n'ai pas le cœur de vous les nommer et de les passer en revue dans ma tète, car je me jetterais par la fenêtre, et les appartements sont fort hauts ici (3) ». Il plaisante encore par habitude, mais sa gaîté est forcée et sonne faux; on sent que la nouvelle vie qui commence pour lui l'effraie. — Je m'y ferai peut-être, dit-il, « mais ce sera comme les diables au feu de l'enfer. C'est pénible, mais enfin c'est la seule ressource de l'enfer et la seule consolation des damnés (4) ».
Et pourtant l'accueil le plus flatteur l'attend à Naples (S). Le roi et Tanucci, qui l'ont sacrifié à Choiseul, s'efforcent de le dédommager en l'accablant de pensions et d'honneurs.
toujours dans mon cœur le doux et tendre souvenir d'un ami si digne et si respectable. Vale. » (Perey et Maugras, t. II. p. (145.)
(1) 17 juillet 1769. Perey et Maugras, t. 1, p. 14.
(2) Même date, Ibid. p. 16.
(3) 14 août 1769, Ibid, p. 18 et 20.
(4) A Mme Necker, 28 août 1769. — Ibid. p. 22.
(5) Dépêche de M. Bërenger à M. de Choiseul, 8 juillet 1769, Perey et Maugras, op. cit., p. xlviii. n. 1. — Cf. Galiani. Lettre à M»"' d'Epinay, 14 août 1769; Perey et Maugras, t. I, p. 19 ; — à M. Pellerin, 16 décembre 1769. Ibid. p. 43.
Avant son arrivée, il apprend qu'on a augmenté de mille ducats ses appointements de Conseiller au Tribunal supérieur duCommerce(i).Dès 1770, il devient secrétaire de ce tribunal. Le 6 mai 1777, le roi le nomme ministre des domaines, puis avocat fiscal. En 1782, il est assesseur du Conseil suprême des finances et de la Surintendance du fonds de séparation. Et malgré toutes les dignités, toutes les charges, l'ennui le gagne; Paris, de plus en plus, lu apparaît comme la seule ville du inonde où puisse vivn un homme d'esprit. 11 faut lire ses plaintes dans la Corjjondau.ee. « Cette ville, écrit-il en parlant de Naples condamnée à l'oisiveté depuis le temps d'Horace et d< Virgile, et in otio natam Parlhenopemy me donner; autant de loisirs que je voudrai et plus même que je n'ei souhaite (2)... Tout me paraît petit ici, et cette petitess< de tous les objets m'ennuie (3)... Je ne puis pas m accoutumer à cet air, autrefois mon air natal, et qui ne Tes plus à présent (4)... Je suis au milieu dune natioi endormie, au point qu'il ne m'est pas possible de rencorï trer un seul écouteur (5). «Voilà son plus grand grief: oi ne l'écoute pas, comme on l'écoutait à Paris. Son génie de causeur reste inoccupé : « Quel affreux désert, s'écriet-il, que cinq cent mille Napolitains (6).... Je mai plu le temps ni le goût de la lecture. Lire tout seul, san avoir à qui parler, avec qui disputer ou briller, o écouter, ou se faire écouter, c'est impossible. L'Europ
(1) Lettre de ïanucci à Galiani, 27 juin 1709, citée par Perev e1 Maugras, op. cit., p. xlviii, n. 1.
(2) Lettre à M"»e d'Epinaj, 18 novembre 1701) : IVrev et Maugras, t. I, p. 37.
(3) A M. Pellerin, 16 décembre 1769; Ibid. p. 43.
(4) A M'"" d'Epinay, le 23 juin 1770: Ibid. p. 173.
(5) A M d'Epinaj, G juin 1771; Ibid. p. 402.
(0) A M«« Necker, G juillet 1771 ; Ibid. p. 410.
GALIANI. SON CARACTÈRE ET SA PHILOSOPHIE 3l
est morte pour moi. On m"a mis à la Bastille (1). » Pas une nouvelle, pas un livre, pas une idée, qui vienne rompre la monotonie de l'existence : « Je vis avec des gens qui de temps à autre me demandent ce que fait la reine de France : ils ont oublié en avoir porté le deuil il y a trois ans (2)... Un frère cuisinier des Célestins vient de publier un ouvrage complet sur la cuisine. On en parle beaucoup, car c'est le premier livre qui paraisse depuis deux ans (3)... Au reste, nous déclinons vers la barbarie stupide et grossière tous les jours davantage... Le duc de Bovino, grand veneur du roi, était le seul de nos courtisans qui avait lu Horace, et la mort nous l'a enlevé avant-hier (4). » Tout le monde subit la même Impression léthargique. Le prince Pignateili, qui est de passage à Naples « s'ennuie tellement qu'il n'a plus la force de s'en aller. 11 est comme les gens étouffés par l'odeur du ebarbon, qui restent parce que leur tète est attaquée (5). »
Ajoutez que l'abbé a retrouvé à Naples une famille dont il envoie à Mme d'Épi nay le dénombrement redoutable : « Cinq sœurs, trois nièces, un neveu, la femme et les enfants de ce neveu, une tante maternelle et sa famille, les maris de mes deux nièces, ma belle-sœur, son mari, sa mère, et puis à peu près trente cousins et une centaine de parents plus éloignés. 11 est vrai, au pied de la lettre et sans exagération, que tout ce monde est sur mes bras;... tous me pèsent; tous, à mon neveu près, sont dévots à brûler, et tous, y compris mon neveu, sont ennuyeux à
(1) A Diderot, 5 septembre 4772. Ibid. t. II. p. MO. (-2) L. à Mme Necker, précit.
(3) A Mme d'Epinay, 1-4 août 1773. Ibid. t. II, p. 245. (i) A Mme d'Epinay, 29 juillet 1775. Ibid. t. IL p. 419. (5) A Mme d'Epinay, 19 juin 1773. Ibid. t. II, p. 217.
périr. Toujours quelqu'un de cet essaim de parents dine avec moi ou vient loger chez moi. Ils m'otent la solitude sans me donner la compagnie (1). » En désespoir de cause, il se console avec ses chats de la sottise des hommes : « Hier m'est arrivée de Marseille une chatte angora; faites-en moi compliment...; au moins les gens d'esprit sauront avec qui passer la soirée (2). »
On doit avouer que souvent Galiani exagère. Nous s vons déjà que, chez lui, la limite est toujours indécise entre la plaisanterie et le sérieux, et qu'il faut prendre des précautions avant d'accepter ses boutades. Dans l'universelle somnolence napolitaine, il sait fort bien se créer une vie très occupée et point trop malheureuse. Parfois, avec'quelques amis, il « arrange un échantillon de Paris »J « Nous nous rassemblons et nous jouons le Paris, comme Nicollet joue Molière à la foire (3) ». Il se compose une bibliothèque de livres rares; il réunit une belle collection de médailles et de pierres gravées; il découvre Tépée de César Borgia, à propos de laquelle il écrit une notice savante (4). Tout en se lamentant sur les ennuis de ses charges multiples, il s'en acquitte à merveille, avec un sens pratique rare et un véritable dévouement : «En vérité, je deviens homme grave et homme d'affaires tous les jours davantage (5). » Il organise à Naples les ventes aux enchères et perfectionne ainsi le fonctionnement des faillites (6). 11 rédige pour le roi des consultations juridiques (7). Il étudie, en 1783, de grands projets de trait) 20 juillet 4776 ; Ibid. t. II, p. 455.
(2) A M»e d'Epinay, 29 juillet 1775; Ibid. t. II, p. -419.
(3) A M»"' d'Epinay, 22 décembre 1770 ; Ibid., t. I, p. 328.
(4) A Mme d'Epinay, 14 août 1773; Ibid., t. II, p. 246.
(5) A Mme d'Epinay, 29 juin 1771; Ibid., t. 1, p. 411.
(6) A M-»e d'Epinay, 6 avril 1770; Ibid., t. 1, p. 377.
(7) A Mme d'Epinay, 27 juillet 1771 ; Ibid., t. I, p. 425.
vraux publics, dont l'exécution doit améliorer le commerce maritime du royaume : reconstruction du port de Baïa ; aménagement de l'ancien port ensablé de Misène; écoulement du lac Fusaro; jonction du lac Averne et du lac Lucrin (1). En même temps, il compose des ouvrages, dont la diversité prouve l'extraordinaire étendue de son érudition et de ses aptitudes : un Traité des instincts et des goûts habituels de r homme > tiré des poésies d'Horace (2), une Etude sur le dialecte napolitain (3), un gros volume in-4° Sur les devoirs des princes neutres envers les princes belligérants et de ceux-ci envers les neutres (4). Il collabore à la carte du royaume de Naples; et trouve encore le temps de s'intéresser à la musique, de protéger Piccini et d'écrire pour Paesiello un livret d'opéra comique (5). Si l'on joint à tout cela sa volumineuse Correspondance, et certains opuscules qu'il ne publia jamais, et dont quelques-uns sont aujourd'hui perdus (6), on verra que sa vie à Naples fut moins vide qu'il ne se plaît à le dire. Il n'exécuta pas tout à fait le projet qu'il prétendait avoir conçu, d'écrire « cent quatre-vingt-douze
(1) Perey et Maugras, op. cit., p. lxiv.
(2) Lettre à Mme d'Epinay, 12 déc. 1772 ; Perey et Maugras. t. II, p. 148. — Galiani a laissé l'ouvrage manuscrit.
(3) Del dialetto Napoletano, 1779.— Voir lettre à Mme d'Epinay, 17 avril 1779; Ibid., t. II, p. 577.
(4) Di doveri di principi neutrali verso i principi guerreggianti e di questi verso i neutrali. Libri Due. — 1789. — Parlant à Griinm de son projet de composer cet ouvrage, Galiani lui dit : « Ce livre sera pesant au point qu'on jurera que c'est Volfius ou Putïendortius qui en est l'auteur. » (Lettre à Griinm, 9 décembre 1780 ; Perey et Maugras. t. IL p. 602.)
(5) Le Socrate imaginaire. — V. lettre à Mme d'Epinay, 9 septembre 1775; Ibid.. t. II, p. 422.
(6) Par exemple, la Bagarre, dont nous parlerons plus loin (v. eh. m).
34 CHAPITRE PRKMIKH
ouvrages in-folio sur un système qui devait avoir pour titre : De rébus omnibus et quibusdam aliis » (1), mais son œuvre n'en demeure pas moins considérable, et témoigne, chez cet auteur que l'on a souvent cru si frivole, d'une puissance de travail qui, avant tout autre examen, vaut qu'on la remarque et fixe l'attention.
La mort de M013 d'Epinay, survenue en 1783, causa à Galiani une douleur dont il ne se consola pas (2). Depuis ce moment, sa santé déclina; en 1785, une attaque d'apoplexie faillit l'emporter. Il se remit pourtant; un voyage à Venise lui rendit l'illusion de la santé. Mais, à son retour, il sentit les atteintes de la maladie qui devait être la dernière. « Les morts, disait-il, s'ennuient à périr là-bas; ils m'ont envoyé une lettre d'invitation pour aller les rejoindre le plus tôt possible et les égayer un peu. » Il mourut le 30 octobre 1787, ayant gardé jusqu'au dernier jour le charme et la grâce de son esprit.
Il faut maintenant préciser les éléments de cette nature complexe. Le bref récit qu'on vient de lire a permis déjà de les entrevoir; mais ce premier aperçu ne suffit pas., Pour comprendre l'œuvre de Galiani, et. en particulier pour saisir la portée des Dialogues, il faut avoir compris l'auteur tout entier.
Ce qui frappe d'abord en lui, c'est sa vivacité extrême. Jamais il n'est en repos; il procède par bonds et sursauts; sa joie est de surprendre par la rapidité et l'imprévu du
(1) Lettre ù M«"e d'Epinay, 11 janvier 1772; Perev cl Maugras, t. II,
(2) V. sa lettre à M"^ du Bocage, citée supra, p. 26.
nouvement. Sainte-Beuve a bien rendu cette « inquiéude spirituelle, ce trémoussement continuel qui lui fait lire sans cesse : Je suis et je veux être amusant » (1). Les contemporains le comparent aux acteurs de la comédie italienne; Grimm lui trouve « la verve et les gestes d'Arlequin. » A Paris, dans les salons où il est familier, il a des allures pétulantes d'enfant gâté, dont la gentillesse et l'esprit excusent les folies. Écoutons-le retracer lui-même, dans une lettre écrite de Naples, le souvenir des soirées passées chez M"13 Geoffrin : « Me voici donc tel quel, toujours l'abbé, le petit abbé, votre petite chose. Je suis assis sur ce bon fauteuil, remuant des pieds et des mains comme un énergumène, ma perruque de travers, parlant beaucoup, et disant des choses qu'on trouvait sublimes et qu'on m'attribuait. Ah ! Madame, quelle erreur! Ce n'était pas moi qui disais tant de belles choses ; vos fauteuils sont des trépieds d'Apollon, et j'étais la sibylle; soyez sûre que sur les chaises de pailles napolitaines, je ne dis que des bêtises (2). » De même, chez Mme Necker, il oublie très volontiers qu'il est Monslgnor et abbé mitre : « Il n'y a point, écrit-il en 1770, de vendredi que je n'aille chez vous en esprit. J'arrive ; je vous trouve tantôt achevant votre parure, tantôt prolongée sur cette duchesse. Je m'assieds à vos pieds. Thomas en souffre tout bas, Morellet en enrage tout haut. Grimm, Suard en rient de bon cœur, et mon cher comte de Greutz ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous, madame, vous trouvez que je suis un petit monstre plus embarrassant qu'odieux. On annonce qu'on a servi. Nous
(1) Causeries du Lundi, t. VII, p. 294.
(2) A Mme cjeoiîrin, 19 octobre 1774 ; Perey et Maugras, t. 1. p. 466.
3G CHAPITRE PREMIKH
sortons; les autres font gras, moi je fais maigre. je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse, que j'aime fort, je me dorme une indigestion tout en admirant l'adresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau. On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés d'avec l'Angleterre; et dans le même moment Creutz et Marinontel conviennent que Grétry est le Pergolèse de la France ; M. Necker trouve tout cela bon, baisse la tète et s'en va (1) ». Morellet, dans ses Mémoires, nous montre l'abbé chez d'Holbach, installé dans un fauteuil, les jambes croisées en tailleur, sa perruque dans une main, gesticulant de l'autre; dans cette posture, il discourt contre l'athéisme et réfute les doctrines de son ami Diderot par le fameux apologue des dés pipés. La même vivacité qui frappait les contemporains se retrouve dans son style; il écrit par petites phrases menues, jolies et vives, perpétuellement sautillantes et scintillantes, et qui, à la longue, éblouissent et fatiguent un peu. « Je suis au pied du Vésuve, écrit Catherine II à Grirnrn, c'est-à-dire en face d'une lettre de l'abbé Galiani (2) ». Et Voltaire écrit à Mme d'Épi nay, après une lecture des Dialogues : « Comment pouvez-vous me dire que je ne connais point l'abbé Galiani? Est-ce que je ne l'ai point lu ? par conséquent je
(1) A-M"ie Necker, 4 août 1770. IbicL, t. t. p. 227-228. —V. encore les singulières espiègleries qu'il se permet dans ses premières lettres d'Italie à M°»« Necker (Ibid., p. 43, p. 21, etc.) Mais il trouve les réponses trop froides et trop réservées, et bientôt la correspondance se ralentit : « Je répondrai à M'"p Necker fort tard et par ma chancelé lerie. Je serai plat et poli comme une assiette de M'»e Geoffrin. C'est ainsi que je punis le froid maintien de la décence ». (A M"* d'Epinav, 5 janvier 1772. Ibid., t. II, p. 7).
(2) Cité par Perey et Maugrasi Correspondance de Galiani, t. Il, p. 560, n. 1.
l'ai vu. Il doit ressembler à son ouvrage comme deux gouttes d'eau, ou plutôt comme deux étincelles. N'est-il pas vif. actif, plein de raison et de plaisanterie? Je l'ai vu, vous dis-je, et je le peindrai (1). »
A coté de ce premier aspect, l'esprit de Galiani en a un autre, très voisin, et lui aussi de premier plan. Il pense par images ; chez lui les idées prennent corps, les formules deviennent des personnages, et les raisonnements s'organisent en drames. Il n'argumente pas, il conte. Ses théories sont des apologues. Et non seulement il les conte, mais il les joue; avec quelle verve et quel entrain, nous le savons déjà. Comme l'a dit excellemment Sainte-Beuve : « il y a du mime en lui (2). » Quel que soit le sujet, plaisant ou grave, qu'il s'agisse d'un lieu commun de la conversation mondaine, d'une question d'économie politique ou d'une discussion métaphysique, il en fait une comédie, toujours gaie, souvent bouffonne, parce qu'il a besoin d'amuser et de s'amuser. « Quel plaisir que de délirer! » (3) s'écrie-l-il, et de fait, la fantaisie l'emporte, et il semble parfois que l'invention le grise. On en trouve cenl exemples dans la Correspondance, dans les Diafogues, dans les lettres et les mémoires du temps. A la Chevrette, chez Mme d'Épinay, on parle un jour des préjugés. Galiani entre et conte son anecdote : « Un voiturier qui menait avec ses chevaux et sa chaise le public, fut appelé au couvent des Bernardins pour un religieux qui
(1) Lettre à Mme d'Epinay, 6 novembre 1770. — Cf. Galiani à H«n« d'Epinay, 27 janvier 1770 : « Pourvu que la lecture (des Diah ffues) retrace à mes amis le souvenir du son de ma voix, de mon dialogue, de mes gestes, voilà tout ce que je demande ».
(2) Causeries du Lundi, t. II, p. 421.
(3) Lettre à Mme d'Epinay, 17 juillet 1769 : Perev et Maugrai t. I, p. 16,
avait un voyagea faire. Il propose son prix, on y tope;i il demande à voir la malle ; elle était à l'ordinaire. Le lendemain de grand matin, il arrive avec ses chevaux et sa chaise ; on lui livre la malle, il l'attache. Il ouvre la portière, il attend que son moine vienne s'y placer. Il ne lavait point vu, ce moine; il vient enfin. Imaginez un colosse en longueur, largeur et profondeur; à peine toute la place de la chaise y suffisait-elle. A l'aspect de cette masse de chair monstrueuse, le voiturier s'écrie : « Une autre fois, je me ferai montrer le moine! » Tous les jours nous demandons à voir la malle et nous ouhlions le moine (1). » — Au plus fort de sa lutte avec les phvsiocrates, c'est le même genre d'esprit qu'il déploie contre eux. Tous ses adversaires, Dupont, Mercier de la Rivière, Baudeau, Rouhaud, deviennent pour lui des fantoches, des marionnettes étranges et grotesques, dont il tient les fils et qu'il fait danser comme sur un théâtre improvisé (2). — Voyez-le maintenant enseignant à un autre abbé l'art « de chasser aux athées», et sous ce prétexte, s'éhattant sans règle ni mesure au milieu des plus vénérables arguments métaphysiques : « Ces philosophes, qui disent que tout est bien dans le meilleur des mondes, sont des athées fieffés qui, de peur d'être grillés, n'ont pas voulu achever leur syllogisme, mais le voici en entier : si un Dieu avait fait le inonde, il serait sans doute le meilleur de tous, mais il ne l'est pas, à beaucoup près; donc il n'y a pas de Dieu. Voyez les marauds! Tel est le raisonnement de ces philosophes. A vous le lièvre, mon cher abbé : c'est à vous à tirer à présent, mais ne ratez pas. Quoi! vous ratez! Eh bien, je
(1) Diderot. Lettres à Mlle Volland, 1760 — Édition Assézat et Tourneux, t, XIX, p. 37.
(2) V. infra, ch. m.
m'en vais vous montrer comment on chasse ce gibier-là. D'abord on leur dit : « Coquins, marauds, vous mériteriez tous d'être pendus! » Si on les attrape, il faut leur tenir parole, sans miséricorde. Si le gibier part, alors on entre en discours avec eux, et on leur dit poliment : « Vous êtes des butors. Ne savez-vous pas que Dieu a tiré ce monde du néant? Eh bien, nous avons donc Dieu pour père, et le néant pour mère. Assurément notre père est une très grande chose, mais notre mère ne vaut rien du tout. On tient de son père, mais on tient de sa mère aussi. Ce qu'il y a de bon dans le monde vient du père, mais ce qu'il y a de mauvais vient de madame noir»1 mère qui ne valait pas grand'chose (1). » Et la lettre continue sur ce ton : la création y est traitée comme une scène comique, dont les acteurs sont Dieu, « infiniment content de sa seule existence », et le néant, « infiniment ennuyé de sa néantise ». Jamais, dans tout le siècle, pas même chez Voltaire, pas même chez Diderot, on n'a rencontré un plus grand talent d'animer la théorie abstraite, de faire vivre et agir les idées.
Ce genre d'esprit a ses dangers, et (ialiani ne les évite pas toujours. — Il sacrifie tout à la vie et au mouvement ; et souvent le goût, qui n'est que le sens exquis de la mesure, lui fait défaut. M""' d'Epinay, en revisant le manuscrit des Dialogues, a effacé bon nombre de plaisanteries un peu trop lourdes. Elle l'écrit à l'abbé, qui ne l'approuve qu'à demi : « Bien loin d'être de votre avis, j'ai trouvé qu'il n'y en avait pas assez. Vous direz : « Mais elles n'étaient pas de meilleur goût. » Hé ! tant mieux, madame ! Crovez-vous nue tous les lecteurs aient du eroût? \\ faut
(l) A M. l'abbé Mayeul, H décembre 1771; Perev et Maugras, t. I, p. 493.
plaire à tout le monde. Que de plaisanteries mauvaises n'a pas imprimées le patriarche Voltaire ? (1) ». — Souvent aussi, entraîné par l'élan mal réglé d'une fantaisie désordonnée, il franchit d'un bond les limites de la liberté, permise, et tombe dans les indécences les plus incroyables, non point parées et apprêtées selon le goût du siècle, mais crues et grossières, et telles que Rabelais seul peut en offrir de semblables. On rencontre à chaque instant des passages de ce genre en parcourant la Correspondance. Les premiers éditeurs les avaient supprimés (2). On les a rétablis depuis, et l'impression d'ensemble n'y gagne pas. 11 y a trop d'exubérance dans cette nature trop ardente, qui ne sait ni ne veut se réfréner et se contenir. On cite, sur Galiani, un mot de la duchesse de Choiseul qui mêle joliment la critique à l'éloge, et marque bien ce qu'il y a de trop peu affiné dans la richesse de son talent : « En France, nous avons de l'esprit en petite monnaie : en Italie, ils l'ont en lingots. »
En effet, bien que naturalisé français comme écrivain, il reste italien par l'esprit. Il n'est pas spirituel à la manière des Français de son temps, criez qui le trait plaisant n'est que la forme aiguisée d'un bon sens un peu sec et froid. Il est spirituel par fantaisie et par imagination, à la façon des improvisateurs et des artistes. Taine a décrit, en parlant des gens d'esprit dans le théâtre de Shakespeare, <« cette verve inventive, paradoxale, effrénée, exubérante, sorte de fête que l'on se donne à soi-même, fantasmagories d'images, de pointes, d'idées bizarres, (jui étourdit et qui enivre comme le mouvement et l'illumination d'un bal. » Galiani est bien de la race des
(1) A M""- d'Epinay, \i août 4769: Perey el Maugras, t. 1, p. 17.
(2) V. l'édition de "barbier et Salfî, de 1818.
Bénédict et des Mercutio ; comme eux « il pirouette, il saute, il se grime, il joue hardiment la pantomime de ses idées » (1). En le lisant, on se rappelle le mot de l"un des (personnages du poète anglais : « Quand je suis né, une étoile dansait » ('A).
Voilà, semble-t-il, un singulier caractère d'économiste : Mais nous ne connaissons encore, de l'esprit de Galiani, (juc les premiers aspects et les dehors. A toute cette imagination sans règle, à toute cette fantaisie exubérante, il joint l'intelligence pratique la plus sûre, le sens positif le plus froid. 11 est une contradiction vivante.
dominent un pareil phénomène est-il possible? Chez un Français, il serait inexplicable. Chez un Italien, il est presque normal. Dans cette race de virtuoses, l'imagination et les facultés artistiques se superposent naturellement aux facultés purement rationnelles. Léonard de Vinci ne fut-il pas ingénieur et mathématicien1? Et Machiavel, auquel on a souvent comparé Galiani, n"a-t-il pas écrit à la fois jles études politiques comme le Discours sur In première Décade de Tite-Live, et des comédies comme la Mandragore ? Ce que ses grands compatriotes de la Renaissance ont été avec génie, l'abbé napolitain le fut avec talent.
« Le cœur, a-t il dit, n'influe pas en moi sur les décisions de mon esprit » (3). Et en effet, au milieu des plus grands écarts de sa verve, il sait, fort bien raisonner quand
(1) Taine, Histoire de fa littérature anglaise, t. IL p. 216-217.
(2) Much ado about nothing, scène iv.
(3) A Mme d'Epinay, 45 août 1772; Perey et Maugras, t. If, p. 107.
il le veut. « J'entrevois, dit le marquis au chevalier dans les Dialogues, que vous êtes le seul homme d'esprit de ma connaissance qui ne soit point pour la liberté d'exportation. — Je ne suis pour rien, répond le chevalier. Je suis pour qu'on ne déraisonne pas. L'exportation du sens commun est la seule qui me fâche » (1). (Test qu'un principe, même vrai, ne devient utile que s'il est logiquement établi : « Un faux syllogisme n'en devient ni meilleur ni plus estimable si la conséquence est vraie. Une vérité que le pur hasard fait naître comme un champignon dans un pré n'est bonne à rien. On ne la sait pas employer, si on ne sait d'où elle vient, comment et de quelle chaîne de raisonnements elle dérive. Une vérité hors de sa ligne est aussi nuisible que l'erreur » (2). Par contre, quand une vérité est bien établie et assise, on peut la défendre énergiquement contre toutes les attaques : « Je n'aurais jamais peur de rester seul de mon avis contre la nature entière. Si, après m'ètre défié long-temps de ma raison, j'avais la conviction de ma pensée, je ne craindrais pas non plus de la dire, au risque d'être assourdi par les cris qui s'élèveraient contre moi » (3).
Cette raison prudente et ferme est, en politique, uik qualité de premier ordre. M. de Choiseul put s'en apercevoir quand il eut à traiter avec l'abbé, envoyé par Tanucci. 1er délicates questions diplomatiques soulevées par la pr pa ration du Pacte de famille. Dans cette alliance des Bourbons de France avec les Bourbons de Naples et d'Espagne on pouvait craindre que le petit royaume italien ne lui sacrifié aux intérêts des deux grandes monarchies. La
(1) Dialogue* sur le commerce des blés, éd. <le Molinari, daœ Collect. des principaux Economistes anciens, t. XV. p. 13.
(2) Ibid., p. 105.
(3) Ibid., p. 133.
situation du cabinet de Naples, obligé à la fois de ménager la France et de se tenir en garde contre elle, se trouvait 1res délicate et un peu fausse. Tanucci le sentait; il voyait d'autre part son ambassadeur de Paris, le comte de Cantillana, beaucoup trop soumis aux influences espagnoles, et très disposé à devenir, entre les mains de Cboiseul, un instrument aveugle et dangereux. Galiani, à son départ, reçut la mission secrète de surveiller l'ambassadeur dont il allait être le secrétaire, et d'informer cbaque semaine le ministre, en dehors des communications officielles. Cette correspondance, que l'on a retrouvée aux Archives de Naples, nous montre un Galiani tout différent du « petit arlequin » dessalons de M,ne Geoffrin et deMme Necker (1). 11 a sur tous les sujets des idées très réfléchies, très nettes et très arrêtées ; il sait les défendre avec fermeté : bien loin d'être léger et sceptique, son caractère s'affirme parfois avec quelque raideur, et paraît presque trop absolu. En 1760, pendant un voyage de M. de Cantillana en Espagne, l'abbé fait, comme chargé d'affaires, l'intérim de l'ambassade, et durant un an représente seul le cabinet de Naples à Paris. Il lui arrive souvent alors de tenir tète à M. de Cboiseul. avec une habileté qui lui vaut quelques succès (2). Le ministre, qui l'avait d'abord accueilli avec dédain (3), revient vite sur son premier jugement ; il l'estime et le redoute ; et dès 1760, tout en le comblant
(\) <if. Perey et Maugras^ op. cit., p. xli-xlii.
(2) V. par exemple, au sujet de la prise du navire Napolitain la Partenope, la lettre de (ialiani à Choiseul, du 1er mars 1760. Perey et Maugras, t. II, p. 641.
(3) Lettre de (ialiani à Tanucci, citée par Perey et Maugras, op. cit., p. xxiv : c< Mardi, je fus présenté au duc de Choiseul, qui voulut bien, pondant nue seconde, se complaire à me regarder; je suppose qu'il n'examine pas les affaires comme il m'a examiné : ce serait un peu superficiel » ,
W CHAPITRE ISiEMIEH
d'éloges, il essaye d'obtenir de Tanucci un rappel dégui»
sous un avancement. On sait déjà qu'il mit oeuf ans pour L'obtenir.
A pareille école, le sens politique et pratique se développe. On y apprend à connaître les hommes et à se défier des idées hâtives et préconçues. On éprouve la nécessité de construire ses jugements sur des données précis» solides. A cet égard, Galiani sentait fort bien sa supériorité sur les purs théoriciens qu'il combattit plus tard. « Ils n'onl pas. disait-il. été comme moi jetés dès leurs premières années au beau milieu d'une cour, pour y être le jouet de la fortune (I). » De là le fondement de sa méthode et de sa philosophie, essentiellement positives, et même positivistes, s'il est permis d'appliquer ce terme à un écrivain du XVIIIe siècle. « La science des détails] écrit-il à M"8 d'Epinay. est la seule utile i2> ». Cela signifie que pour lui, en dehors du domaine des faits réels et palpables, il n'y que métaphysique vaine et chimères. (îardons-nous d'en conclure qu'il méprise les idées générales : tout au contraire, il s'y complaît, dédaigneux de l'érudition qui accumule les matériaux et reste impuissante à construire (3); seulement, comme toutes les in te 14
(1) Lettre à M™« d'Epinay, 27 mai 1T75 : Perev et Maugras, t. 11. p. 407.
(2) 6 novembre 177:^ : Ibid. LU, p. 274.
(3) A proposées Recherches philosophit/ues pur les Américains. «le M. de Pauw, il écrit ironiquement à M""" d'Epinay : « Je me suis réjoui d'avoir vu qu'il existe encore des Saumaises, <l^s Casaubonsl
- Scaligers dans notre siècle: et qu'on peut, en philosophie comme sur les antiquités, rechercher toujours sans rien trouver, enfiler des éruditions sans les lier, entrevoir sans voir, ne partir d'aucun principe sans aller à aucun but : cela t'appelle amasser dt^s pierres pour b&tir. Mais qui est-ce et quand est-ce qu'on bâtira?... » 7 de* cemhrc 1771 : lbid% t. 1. p. iX8.) — De même, après avoir lu un
GALIAXI. SON GAHACTÈKK ET 8A PHILOSOPHIE 45
ligences précises, il ne voit dans la formule abstraite que la notation abrégée d'un résultat d'expérience (1). Observation positive, suivie d'une induction progressive et prudente : voilà son principe et sa règle (2).
Voyons maintenant les conséquences et l'application.
Avant tout. Galiani possède au plus liant degré l'esprit historique. Comme son compatriote Yieo. dont il est à bien des égards le disciple (3), il a le sentiment très pro-
livro d'Anquetil-Duperron : « Auquel il est ce que doit être un voyageur, exact, minutieux, incapable de former aucun système, incapable de s'apercevoir si une chose est utile ou inutile. Voilà comme il faut amasser. Trier est une autre affaire. » ( A M""' d'Epinay, 28 mars 177-2 : Ibid. t. II. p. 47.)
(1) Cf. Diderot, Lettre (ta Mercure de France, 1771 : « Quant à ces théories politiques qui nous sont proposées comme des vérités éternelles par des gens qui n'ont vu la société que par le goulot étroit de la bouteille des abstractions, personne, je l'avoue, n'eu avait un plus souverain mépris. » (dite par Perey el Maugras, t. l.append. 23).
(2) Uemarquons toutefois que Galiani, comme jurisconsulte, et mémo en matière de droit des gens, s'en tient à une méthode purement déductive et mathématique. — Y. à cet égard un curieux passage de la préface de son traité De doveri de principi neutrali (p. xi) : « A me pare cbiarissimo non esser la scienza del Diritto altro, che una geometrica meditazione délie verità, che si deducono de alcmii principi, o vogliam dire assiomi, subitocchè siansi questi aminessi e conceduti. Ne ad alcuno faccia stupore, che da piedo] issimo numéro di principi possano dedursi in eosi copioso numéro le verità, e le resoluzioni de problème giacchè ad ogni geome- Ira è beu nolo, che lutte le verità pressochè inuumerabili, che, per ragion d'esempio, si deinostrauo del triangolo, tutte da una sola verità, anzi délia sola detinizion del triangolo infallamente. e con forzosa concatenazione derivano. »
(3) u Vico, disait-il, osa tenter de passer à gué le tleuve des ténèbres métaphysiques ; il s'est noyé, mais il a servi de pont aux penseurs plus heureux qui ont voulu passer après lui. » (Perey et Maugras, op. cit., p. xxxvi.)
46 CHAPITHK PREMIER
fond, et bien rare dans son siècle, de l'évolution insensible qui emporte les hommes et crée la chaîne indéfinie et ininterrompue des faits. 11 exprime, à sa manière, dans une lettre à M",e d'Epinay, cette loi de continuité qui est aujourd'hui, pour nous, h? grand principe de l'histoire : « Vous parlez des chutes des Empires. Qu'est-ce que cela veut dire ? Les empires ne sont ni en haut ni en bas el ne tombent pas. Ils changent de physionomie, mais on parle chutes et ruines, et ces mots font tout le jeu de l'illusion et des erreurs. Si on disait les phases des empires, on dirait plus juste (d) ». Il exagère même l'idée, et contrairement à Vico, il n'admet pas que, dans cette évolution fatale, la volonté de l'homme soit un facteur efficace : selon sa coutume, il babille son déterminisme d'une forme pittoresque et plaisante : « Arrêtez-vous de grâce devant un rôtisseur. Voyez-vous ce magot, en haut, qui parait avec une force et une application étonnantes, s'employer à faire tourner la roue ? Eh bien, c'est là l'homme. Le contrepoids caché est le destin, et ce monde est le tournebroche. Nous croyons le faire aller et c'est lui qui nous mène (2) ». A l'avènement de Louis XVI, au milieu de l'enthousiasme que provoque l'annonce des réformes, au milieu de cet élan de confiance et d'affection qui accueille le début du nouveau règne, Galiani reste sceptique et s'inquiète : « Vous verrez (attendez), avec quelle adresse, quel enchaînement admirable, le destin, (cet être qui en sait bien long), au meilleur roi possible au mieux intentionné, escamotera tous les desseins, détournera toutes les bonnes intentions, et fera tout ce qu'il voudra et tout ce que nous ne voudrions pas (3)».
(4) 1er janvier 1774; Perey et Maugras, t. II, p. 286.
(2) A Mme d'Epinay, 8 juillet 1774; Ibid. t. II. p. 323.
(3) Ibid.
Faisant si petite la part des hommes dans la conduite des événements, comment admettrait-il la possibilité de la Révolution française, prodigieux effort de l'homme pour rompre la suite de l'histoire, et pour substituer à une organisation séculaire une société nouvelle, construite sur plan théorique idéal ? En effet, il est mort en 1787, lix-huil mois avant l'ouverture des Etats-Généraux, sans avoir rien prévu de ces grands événements si prochains. Il v a, dans sa Correspondance . de curieuses lettres où, s'amusant à tirer des horoscopes politiques, il décrit l'état de l'Europe en 1900 : on y voit clairement que pour lui le XIXe siècle ne peut être que la continuation normale et lente du xvin'' : il est bien loin d'imaginer, dans son « coup d'oeil prophétique », « cette marche étourdie de comète », dont a parlé Renan (1 ).
(1) Voici quelques passages de ces lettres de Galiani, assez pilantes à relire aujourd'hui. — En 1900, il y aura, d'après lui. <leu\ religions, celle des grands et des lettrés, et celle du peuple qui sera divisée en trois ou quatre sectes vivant bien ensemble. Le pape ne sera plus qu' « un illustre évèque. » : « On aura rogné tout son état petit à petit. » « Il y aura beaucoup de troupes sur pied, et presque point de guerres. Les troupes manœuvreront à ravir pour la parade, mais ni soldats ni olïiciers ne seront féroces ni braves. Ils seront uen galonnés et voilà tout. Les forteresses tomberont en ruine, et les remparts deviendront partout de belles promenades en quinconces. » « Le grand souverain de l'Europe sera le prince de nos Tartares, •'est-à-dire celui qui possédera la Pologne, la Russie et la Prusse, et qui commandera à la Baltique et à la mer Noire... L'Angleterre se divisera de l'Europe, comme le Japon de la Chine: elle se réunira à son Amérique dont elle possédera la plus grande partie et maîtrisera le commerce du reste. » » 11 y aura despotisme partout, mais despotisme sans cruauté, sans goutte de sang répandu... et ce despotisme ne visera qu'aux finances des particuliers. Heureux les robins. alors qui seront nos mandarins ! » « Les sciences à la mode seront les physiques, les chimiques et les alchimiques... A force de lier les sciences vraies ensemble, on en tirera une fausse qui ne consistera qu'en mots creux, ou en axiomes de platitudes obscurcies par
48 CHAPITRR PREMIER
Le même esprit se retrouve dans sa politique et dans sa morale. Comme sa philosophie historique, ses idées politiques sont essentiellement positives. Avant tout, il se méfie des systèmes absolus et du sentimentalisme vague: et en cela encore, Use sépare des philosophes et des novateurs de son temps. « La corvée du sage, a-t-il dit dans les Dialogues, est de faire du bien aux hommes, et il faut qu'il accomplisse sa destinée » (1): mais pour l'accomplir, il ne doit se fier qu'à la raison la plus froide, et bannir toute passion, même la passion du bien, aussi dangereuse que les autres, parce que, comme les autres, elle est aveugle: « Croyez- moi, ne craignez pas les fripons ni les méchants ; tôt ou tard, ils se démasquent. Craignez l'honnête homme trompé; il est de bonne foi avec lui-même, il veut le bien et tout le monde s'y lie : mais malheureusement il se trompe sur les moyens de le procurer aux hommes. . . Le grand homme doit avoir le désir ardent du bien qu'a l'homme vertueux, réuni au calme et pour ainsi dire à l'indifférence qu'en ont les méchants. 11 doit vouloir ardemment, et cependant discuter tranquillement, attendre patiemment. Cela est presque miraculeux » (2). Aussi, dès le début du ministère de Turgot, qu'il connaissait et admirait, malgré l'opposition des doctrines, Galiani prévoit-il
des grands mots... » « Pour la jurisprudence, toutes les nations de l'Europe auront un Code particulier, et les lois romaines seront anéanties. » « La marine sera très négligée; il y aura très peu de commerce, et presque tout par terre et de proche en proche ; car chaque nation ayant perfectionné son agriculture et ses arts, se suffira à elle-même, et les sottes lois favorables à l'exportation et contraires à l'importation détruiront tout commerce; car lorsque tout le inonde veut donner et personne ne veut recevoir, il en arrive que personne ne donne ni ne reçoit plus rien. » (A Mme d'Epinay, 27 avril et 4 mai 1774 ; Ibid., t. 1. p. 386 suiv.)
(4) Dialogues sur le commerce des Blés, éd. de Molinari. p. 149.
(2) Ibid. p. 150.
l'échec des tentatives de réforme « On reviendra une bonne fois, écrit-il ironiquement à Mme d'Épinay, de Terreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne, dans une monarchie telle que la vôtre, à un homme très vertueux et très philosophe » (i). Son hostilité contre les réformateurs à systèmes l'entraîne même parfois à des injustices : et il lui arrive, dans une lettre à Grimm (2), de confondre Beccaria et Genovesi avec ses ennemis Baudeau et Roubaud, en un mépris commun pour les gens qui cherchent le succès en prenant le « ton à la mode » (3). Les déclamations philanthropiques l'impatientaient: « Que chacun parle selon ses intérêts, on ne disputera plus dans ce monde. Le galimatias et le tintamarre viennent de ce que tout le monde se mêle de plaider la cause des autres et jamais la sienne. L'abbé Morellet plaide contre les prêtres, Helvétius contre les financiers, Baudeau contre les fainéants, et tous pour le plus grand bien du prochain. Peste soit du prochain! Il n'y a pas de prochain. Dites ce qu'il vous faut ou taisez-vous » (4).
De là, Galiani conclut que le législateur, quand il prépare une réforme,, doit en considérer exclusivement Jes effets pratiques : exprimant cette idée en termes trop absolus, il semble même tomber dans l'excès contraire à celui qu'il condamne, et prohiber toute modification législative qui n'aurait pas une utilité directe et immédiate : « Le
(1) 17 septembre 1774; Perey et Maugras, t. II, p. 345.
12) 20 mars 1775. — Ibid. t. 11, p. 392.
(3j Cette boutade de Galiani rappelle l'indignation, beaucoup plus convaincue, de Muyart de Youglans contre Beccaria, « ce prétendu illuminé ». — V. Lettre contenant la réfutation de quelques principes hasardés dans le Traité des Délits et des Peines, 1767. — Cf. Ësinein, Bis t. de la procédure criminelle en France, p. 372 et suiv.
(i) Lettre à M<«e d'Epinay, 2 janvier 1773 ; Perey et Maugras. t. 11, p. 455.
législateur doit toujours regarder l'état actuel, jamais le futur, puisqu'on est toujours à temps de varier la loi quand le changement arrive » (1). « La postérité, dit-il encore, n'est qu'un être possible, et nous sommes des êtres réels. Faut-il que les réels se gênent pour les possibles, jusqu'à en être malheureux? » (2). Pris à la lettre, ces principes réduiraient singulièrement l'horizon politique du législateur,, en lui imposant des vues étroites, sous prétexte de lui conseiller des vues précises. Ici, comme en bien d'autres cas, Galiani exagère et cherche le paradoxe. Voilà pourquoi ses adversaires ont pu lui reprocher de recommander une politique d'expédients: nous verrons cependant que le système des Dialogues ne prête point à semblable critique.
Retenons seulement de là que, pour notre auteur, un problème politique ne saurait jamais être posé en termes trop précis. Rechercher, comme les écrivains du temps, la meilleure législation économique d'un état agricole, ou la meilleure organisation d'une société abstraite, c'est raisonner comme un mathématicien qui voudrait résoudre un problème algébrique, sans établir un nombre d'équations égal au nombre des inconnues: dans les deux cas, la solution sera nécessairement indéterminée. En matière politique, les données du problème sont les circonstances de temps et de lieu ; quand on demande si l'exportation des blés doit être libre dans un état agricole, on pose une question insoluble ; quand on demande au contraire si l'exportation doit être libre en France en 1770, les terme! du problème sont fixés et la réponse devient possible (3).
(1) Dialogues, p. 134.
(2) Lettre à Suard. 8 septembre 1770; Perev et Maugras, t. 1, p. 245.
(3) V. Lettre de Galiani à Mme d'Epinav, 6 novembre 1775 ;
Il est vrai que cette réponse, même exacte, ne sera mais de nature à satisfaire un esprit absolu : fatalement, complexité de l'objet débordera les limites étroites de la ►rmule législative, et. si sage que soit le parti adopté, le îal et le bien s'y trouvent mêlés. « La politique est la :ience de faire le plus de bien possible aux hommes avec k moins de peine possible, selon les circonstances. C'est onc un problème de maximis et minimis à résoudre. La olitique est une courbe (une parabole) à tirer. Les abs- Isses seront les biens, les ordonnées seront les maux. On ;*ouvera le point où le moindre mal possible se rencontre vec le plus grand bien. Ce point résout le problème, et els sont tous les problèmes humains, car tout est mêlé de >ieu et de mal (1). « Rien en politique, dit le Chevalier ans les Dialogues, ne peut se pousser à l'extrême. Il y a in point, une borne, jusqu'à laquelle le bien est plus grand [ue le mal; si vous le passez, le mal l'emporte sur le bien. — Et comment trouve-t-on ce point? demande le Président. — Le sage seul le calcule. Le peuple le sent par astinct. L'homme en charge l'aperçoit avec le temps, /écrivain moderne ne s'en doute jamais. »
Ces principes conduiront, dans l'application, à une poliique patiente et sure, dénuée d'ambition, toute de nuances
Viw et Maugras, t. II, p. 276.— Cf. Lettre de Mme d'Epinay à(ialiani, 12 janvier 1773. Ibid., t. H, p. 164 suiv. A propos d'un ouvrage de I Holbach, et du traite * De la Félicité publique », du marquis de 'liastt'Uux. Mme d'Epinay écrit : « Us font comme la procureuse de Courbevoie qui jugeait Paris sur son village. Us régissent l'univers sur les convenances et les lumicres d'une société d'une centaine de personnes. Quand on parle des avantages d'un gouvernement, il faut aToir telle ou telle nation en vue. car prétendre forger le gouvernement le plus parfait pour les hommes en général, c'est parler en ! air. c'est n'avoir que des idées vagues, qui ne peuvent s'appliquer à rien . »
(1) A M>ne d'Epinay, Ibid.
52 CHAPfTliE PRKMIER
et de transitions habilement ménagées, très différente de la politique révolutionnaire dont le germe se trouve dans les écrits contemporains. On reconnaît ici l'influence de la philosophie historique de Galiani. Pénétré de l'idée del l'évolution lente des événements sociaux, médiocrement confiant dans l'efficacité de l'intervention humaine, il compare le législateur au médecin qui ne guérit pas, mais qui aide la nature (1). Dans un passage de ses DialogueM il ramène toute la science de l'administration, comme toute la science de la manœuvre d'un vaisseau, à cet unique principe : Nil repente, rien tout à coup. « Pour faire bonne route il faudra virer de bord : C'est bien, mais si vous tournez trop court, l'eau entre par les sa-] bords, le vaisseau est englouti des ondes, et tout est diU Vous manquez l'objet, le moyen, vous manquez tout,; vous périssez. »11 faut donc « adoucir par des voies courbes l'excessive vitesse de la ligne droite; et comme la ligne droite est la plus courte, il vous faut allonger le chemin, et perdre du temps. Or rien n'est si contraire à l'enthou siasme qui veut tout faire et tout faire à l'instant, qui n fait jamais attendre, qui brûle et se dévore d'impa-l tience » (2). — « On arrivera quand on pourra, mais il faut arriver » (3) : telle est la foi-mule dernière de la poJ litique de Galiani : on voit qu'avec ses allures folles, il aurait pu donner aux auteurs de son temps des leçons dd sagesse et de prudence.
On l'a accusé de machiavélisme ; et lui, voyant là une originalité nouvelle, s'est empressé d'accepter l'accusation* Il se donne volontiers le nom de « petit Machiavel, Mm
(1) Dialogues, p. 60.
(2) Ibid. p. 451.
(3) Ibid.
jfkiavellino », et pour le justifier il s'amuse, dans sa Correspondance, à des déclarations de principes qui ne sont que des boutades, et qu'on a eu le tort de prendre parfois trop au sérieux (1 ). — Si Ton entend par machiavélisme la politique de la raison d'État, hostile de parti pris à toute idée large et élevée, fondée sur la croyance préconçue à la scélératesse universelle des hommes, le reproche fait à (■ïaliani est injuste : et lui-même, quand il écrit sérieusement, proteste contre de tels principes (2). — Mais à côté de ce machiavélisme, — qui ne fut jamais celui de Machiavel (3) — il est une autre philosophie politique, don!
(1) tl écrit à M""' d'Epinay, après avoir \u Y Histoire philosophique de Raynal : « C'est le livre d'un homme de bien, très instruit, très vertueux, mais ce n'est pas mon livre. En politique je n'admets que le machiavélisme pur, cru. vert, dans toute sa force, dans toute son Ipreté. 11 s'étonne que nous fassions la traite des nègres en Afrique : et pourquoi ne s'ètonne-t-il pas qu'on lasse la traite des mulets de la Guienne en Espagne?... Le seul bon est de troquer des coups de bâton qu'on donne, contre des roupies qu'on reçoit, (l'est le commerce du plus fort. Voilà mon livre ». (5 septembre 177:2 ; IViw et Maugras, t. H, p. 114-115).
(2) Y. la préface du traité Di doveri de principe naîtrait. p. ?ii-ix : « Altri scrittori... banno dati insegnamcnli o consigli a Priocipi sulla légale presunzione (die dicono ritrarsi constantemente di l'atli délia storia d'ogni età. d'esser tutti gli uomini caltivi. prodivi all'invidia ealla maleficenza, avidi e usurpatori dellaltrui. ingrati a benelizi. rnemorifinanche délie otîese fatte, non che délie ricevute, ironti a soprassare i creduli, a profittare su'semplici, machinant] il daiuio di deboli, e degli scioperati. » Galiani montre peu de sympathie pour celte conception de l'humanité, el pour la politique qui en (pésulte : « Divido quest'opera in due parti. Diro nella prima de'doveri jje'sovrani neutrali secundo i principi délia pura morale, e del giusto. che sono i soli dal rnio cuore, e dalla inia mente adottati. Nella seconda indichero le inassime di quella politica mondana.che col nome di Ragion di Stato si e tentata render tolerabile ai popoli, e gradila a Sovraui, massitne, le quali quantunque rcpugnino al inio animo. io non avre potuto in silenzio trapassare. »
(3) Y. Villa ri, Niccolo Maçhiqvelli e i suoi tempi, 3 vol. in-8°,
54 CilAPITKE PREMIER
le grand Florentin a le premier posé les règles, et qui bannissant le sentimentalisme et les idées vagues, s'attache seulement à la considération précise des intérêts pratiques (1). A cet égard. Galiani continue bien la tradition italienne : et c'est faire son éloge que de le constater.
De même que sa politique, sa morale est avant tout positive et utilitaire : par là. ses idées présentent encore. avec les théories de son temps, une opposition qu'il a accentuée et exagérée un peu. Au fond, il ne croyait pas à la possibilité de construire un système de morale sur nue base rationnelle : « La morale, disait-il, s'est conserva parmi les hommes, parce qu'on n'en avait pas parlé, et jamais didactiquement, toujours éloquemment ou poétiquement... En effet, la vertu est un enthousiasme. Si on I fait une géométrie calculée, on trouvera le bien = \. I
mal = y, et l'équation sera = 0, \ — n- Voilà met
craintes. » (2) Bien loin d'accepter l'hypothèse du contra social (3), il voyait dans le droit le résultat naturel ■ l'équilibre des forces mises en jeu par le sentiment 11 l'utilité : « La nature donne à l'homme la force, la liberté la possession, que les latins appellent occupation. L société, c'est-à-dire les lois, donne le droit. Droit est u équilibre des utilités. Utilitas justi prope mater et œgiâ Ainsi le droit est un résultat des forces, et les lois sont uni preuve de la vieillesse du monde, parce qu'il en a fallt passer par une suite de siècles de forces, et l'essai
(ij Sur cette politique « objective » de la Renaissance italienne., V Burckhardt, Die Cultur der Renaissance in Italien, introduction.
(2) A M'"e d'Epinay, 2<> avril 4777 ; Perey cl Maugrag, 1. II, p. 504
(3) Il se moque, dans une de ses lettres, de rr contrat « stipulé ai pied de la tour de Babel, par le feu notaire Nembroth ». {A Mme d'Epinaj, 2:> mai 1771, Ibid., t. I, p. -400).
toutes ces forces en dernière analyse a donné les lois et fait naître le droit (1) ».
A une époque où Y homme sensible était à la mode, où l'attendrissement devenait une élégance, où Adam Smith établissait les principes d'une morale de la sympathie, Galiani paraît s'être fait un point d'honneur d'affecter 1" indifférence et la sécheresse : quitte à se contredire, toutes les fois qu'il parle sous l'empire d'une émotion vraie. « Peste soit des sentiments ! écrit-il à M""' Necker, si j'en ai que Dieu me les pardonne, ce n'est pas ce que j'ai de mieux en vérité. J'en ai pourtant bien peu » (2). N'attendons pas de lui, dans ses écrits économiques, un mot de pitié pour les misères alors si réelles et si profondes. Il professe pour la populace le plus absolu mépris, et s'il s'efforce de découvrir un système qui assure le bon marché du pain, c'est pour des raisons toutes pratiques et matérielles, et parce que le peuple qui a faim lui parait plus enclin aux révoltes, et plus difficile à gouverner, il n'a pas du reste une haute opinion de l'humanité; bien loin de croir -, comme ses amis les philosophes, à l'empire universel de la raison, il incline à ne voir que des sots dans la majorité des hommes. « Les gens d'esprit, disait Mme Geoffrin, font beaucoup de fautes en conduite, [tarée qu'ils ne croient jamais le monde aussi bête qu'il est (3) ». C'est là un reproche que Galiani ne mérite pas. « Les sots font le texte, a-t-il écrit quelque part, et les hommes d'esprit font les commentaires (4) » : tâche ingrate, et qui suppose, chez quiconque l'accomplit sans
(1) A Mme d'Epinay, 9 février 1771, Ibid., t. I, p. 355.
(2) 28 août 1769 ; Ibid., t. I, p. 21.
(3) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. II, p. 314.
(4) A Mme d'Epinay, 18 mai 1771 ; Perey et Maugras, t. I, p. 396.
56 GHAPITRK PUEMIER
illusion, une philosophie bien désabusée. De là vient, dans le caractère et dans l'esprit de Galiani. cette nuanc< de pessimisme et de mélancolie quon aperçoit à chaque instant sous ses dehors plaisants et frivoles, et qui n'aval pas échappé à ceux de ses contemporains qui le compri rent le mieux (J ). Ajoutons qu'il est au fond bien éloigQj de la belle indifférence dont il lui plait de faire parade rappelons-nous les lettres qu'il écrit à ses amis lors il son retour à Naples : elles justifient cette phrase de s Correspondance : « Je ne serai jamais heureux parce qu je suis trop sensible à l'amitié, et j'ai trop d'imaginatioj pour oublier (2) », Il avait tort de s'en plaindre.
On a beaucoup parlé du scepticisme de Galiani; les cri tiques les plus pénétrants ont vu là un des traits essen tiels de son esprit (3). Il en est de ce scepticisme conuni de son machiavélisme; il faut s'entendre d'abord sur la signification du terme. Si Galiani est sceptique, c'est à h manière des esprits précis et positifs, qui croient la raisoi impuissante à résoudre les problèmes métaphysiques e transcendants. Nous connaissons déjà son explication d l'existence du mal dans l'Univers, et la conciliation bizarre qu'il proposait entre l'imperfection de la nature et la perfection divine. Il traite avec la même ironie tous les systèmes philosophiques de son temps. Qu'il s'agisse de
<1) « Epicurien dans sa philosophie, dit de lui Marmontel, et, avec une Ame mélancolique, ayant tout vu du côté ridicule » — De même Diderot écrit, dans sa Lettre au Mercure de France : « 11 n'appartient pas à tout le monde de saisir sa plaisanterie. Gai en société, je le crois mélancolique quand il est seul ». (Perey et Maugras, 11. append. 23).
(2) A M'i'e d'Epinay, 17 mars 1770. — Perey et Maugras, t. I. p. 83.
(3) laine. Ancien Régime, 5e édit., p. 3W — Cf. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. Il, p. 435.
OALIANI. SUN CARACTERE h.T SA PHILOSOPHIE 5/
l'athéisme de d'Holbach ou du déisme de Voltaire, il aperçoit d'une vue très sûre le vice des raisonnements trop hâtifs, démasque les sophismes et les faux semblants ri donne à propos le coup d'épingle qui crève l'enflure prétentieuse et vaine (1). « Au fond, écrit-il à M"'e d'Kpinav. nous ne connaissons pas assez la nature pour en former le système. Le mieux serait, par une suite de rapprochements de tous les temps et de tous les pays, de donner l'équation linale de l'homme » (2).
Tout cela ne l'empêche pas d'avoir, sur bien des questions philosophiques, des opinions très originales et neuves, et, à bien des égards, en avance sur son temps. Dans une de ses lettres, il indique, à la vérité sans insister et en passant, l'idée moderne de la perfectibilité des instincts des animaux (3). Ailleurs, il esquisse une théorie de la liberté morale, et, le premier peut-être, il
(I ) Sur d'Holbach : « J'ai feuilleté le Système de lu nature... Il est
trop long. Il ne parait pas écrit de sang-froid, et c'esl un grand défaut, car on croirait que l'auteur n'a pas tant besoin de persuader les autres que de se persuader soi-même ». (Lettre à .M'»c d'Epinay, 30 juin 1770: Perey et Maugras. t. I, p. 180) — («aliani écrit malicieusement à d'Holbach lui-môme, qu'il l'oint 8e no pas reconnaître sous le pseudonyme de Mirabaud : « J'ai vu le Système de la nature. c'est la ligne où finit la tristesse de la morne et sèche vérité : au delà commence la gaîté du roman... Ce monsieur Mirabaud est un vrai ibbé Terray de la meta physique. Il fait des réductions, des suspensions, et cause la banqueroute du savoir, du plaisir et de l'esprit humain ». (21 juillet 1770. Ibid.. t I, p. 203). — Sur le déisme de Voltaire, V. la lettre de Galiani à Mme d'Epinay, du 8 août 4772. [Ibid., t. 11, p. 103) : « On voit clairement qu'il est décidé par des égards politiques. Ainsi les athées ne le compteront pas parmi leurs ennemis, quoiqu'il écrive contre eux. C'est bien plaisant que l'on soit parvenu à un point que Voltaire paraisse modéré dans ses opinions, et qu'il se flatte d'être compté parmi les protecteurs de la religion, et qn il faille, an lieu de le persécuter, le protéger et l'encourager. »
(2) Lettre à M">" d'Epinay, 30 juin 1770. Ibid., t. I, p. 180.
(3; Lettre à M'»e d'Epinay, 12 octobre 1776. Ibid., t. II, p. 473,
58 GHAP1TRK PREMIER
remarque en psychologue profond que la persuasion in branlable que l'homme a d'être libre équivaut, en fait moralement, à la liberté elle-même : si bien que les ex geuces déterministes de la science et les exigences de la morale ne sont pas dans une opposition irréductible. et qu'on peut nier théoriquement la liberté, tout en en conservant pratiquement le bénéfice (1). Il y a là. en quelques lignes! l'esquisse de tout un système, dont l'idée maîtresse se retrouve chez l'un des philosophes les plus éminents d notre époque \2 .
Autant que ses adversaires les pbysiocrates. il croil l'existence de lois naturelles, qui régissent le inonde social comme le inonde physique, et président à l'enchaînement universel des faits. — Mais il remarque très justement les inconvénients pratiques d'une conception trop abstraite de la causalité. 11 comprend, avec la sûreté habi
(Il A M<"e d'Epinay, 28 novembre 1771 : Ifrid., t. J. p. 483 : « La persuasion de la liberté constitue l'essence « le l'homme. On pourrait même définir l'homme : un animal qui se croit libre, et ce serait une définition complète... Il est absolument impossible à l'homme d'oublier un seul instant, et de renoncer à la conviction qu'il a d'être libre. Voilà donc un premier point. Second point : être persuade d'être libre est-il la même chose qu'ètrelibre en effet ? Je réponds : m n'est pas la même chose, mais cela produit les mêmes effets en morale. L'homme est donc libre, puisqu'il est entièrement persuadé de l'être, et que cela vaut tout autant que la liberté. Voilà donc le mécanisme de l'univers expliqué clair comme de l'eau de roche. S'il y avait un seul être libre dans l'univers, il n'y aurait plus de Dieu, il n'y aurait plus de liaisons enlre les êtres. L'univers se détraquerai! : et si l'homme n'était pas intimement, essentiellement convaincu toujours d'être libre, le moral humain n'irait plus comme il va. La conviction de la liberté suffît pour établir une conscience, un remords, une justice, des récompenses et des peines. Elle suffît à tout, et voilà le monde expliqué en deux mots... »
(2) V. Alfred Fouillée. La Liberté et le Déterminisme, et I'sijc/kjloaie des idées- forces.
tuelle de son esprit. que dans la série des causes et des effets, tout effet produit réagit sur sa cause pour la modifie!' à son tour : si bien que les phénomènes n'ont pas seulement entre eux des rapports de séquence constante. mais des rapports d'actions et de réactions réciproques (1). Il a exprimé, en termes moins abstraits, cette règle importante, sous la forme d'un précepte de sagesse pratique : « Prenez garde, dit le Chevalier dans les Dialogues, de ne pas confondre les effets et les causes, c'est l'erreur de tous les hommes, et pour l'éviter, croyez que ce que vous rencontrerez toujours ensemble est lié par une cause nécessaire, et r/ue /'toi est cause et effet en même temps me l'autre (2). » Ainsi, bien loin de nier l'existence des lois naturelles, Galiani en donne une notion beaucoup plus précise et pénétrante que celle des phvsiocrates, mais à cet égard sa philosophie diffère de la leur sur deux points essentiels. — D'abord, il n'a pas leur optimisme trop confiant et un peu naïf. Il ne croit pas que ces lois soient nécessairement pour l'homme les meilleures de toutes, et que la plus grande sagesse consiste à s'abandonner à leur cours régulier et fatal. La nature n'est pas faite pour l'homme; l'homme, auprès d'elle, est un accident, il n'a pas trop de toute son intelligence et de toute son industrie pour subsister dans cet entrelacement redoutable de forces aveugles, plus capables de l'écraser que de lui prêter secours. « La nature? ne vous y liez pas. . . Serait-il possible que vous ne vous fussiez pas encore aperçu qu'elle ne prend pas garde à nous, et que c'est à nous de prendre garde à elle?... La nature est quelque
(1) C'est ce que la philosophie allemande entend par principe de la Wechselwirkang .
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chose d'immense, d'indéfini, elle est le digne ouvrage do son Créateur. Et nous, qui sommes-nous? Des insectes
des atomes, des riens. Comparons-nous. Sans doute la nature revient fidèlement toujours aux lois que son auteur lui a données pour durer un temps indéfini. Sans doute elle remet toutes les choses en équilibre ; mais nous n'avons que faire d'attendre ce retour et cet équilibre. Nous sommes trop petits; le temps, l'espace, le mouvement devant elle ne sont rien ; mais nous ne pouvons pas attendre. Ne faisons donc point alliance avec la nature : elle serait trop disproportionnée. Notre métier ici-bas est de la combattre (1). » Turg-ot ne songeait pas à cette page de Galiani. quand il traitait dédaigneusement dans une lettre à M"*' de Lespinasse, la politique de l'abbé de « politique de Pangloss (2) ». Il semble que le re proche se retournerait facilement contre les Economistes : si leur optimisme n'est pas tout à fait celui de Candide, il rappelle du moins celui de Bernardin de Saint- Pierre : et cela ne vaut peut être pas beaucoup mieux.
D'autre part. Galiani ne croit pas à cette évidence de lois naturelles, qui était un dogme du système physiocra tique. S'il admet leur existence, il reconnaît que leur essence vraie est obscure, et qu'elles ne s'imposent pas d'elles-mêmes à l'esprit, comme les vérités mathématiques. « On a voulu rencontrer l'évidence partout, dit le président des Dialogues, et elle ne s'est trouvée nulle part, r El le Chevalier lui répond : « C'est qu'elle se cachait à cause de
il) Dialogues, p. 152. — La dernière phrase n'est pas en contradiction avec cet autre principe de Galiani, «pie l'homme politique, comme le bon médecin, doit se borner << à aider la nature » — Au fond, <-'esi la vieille formule «le François Bacon : • Naluram tnncere parendo. »
(2) Lettre du 26 janvier 1770: Édit. Daire. t. II. p. 801 .
GALIANI. SON CARACTÈRE KT SA PHILOSOPHIE Gl
sos dettes. L'évidence est une friponne qui doit à tout le monde, elle a promis, donné des billets à toutes les sciences, et n'a payé jamais que les seuls géomètres qui n'en sont pas moins restés gueux (1). »
On ne peut dire que ce soit là une doctrine sceptique; et il faut ajouter que Galiani, s'il n'est pas sceptique par doctrine, ne l'est pas davantage par le caractère. On ne doit pas ici se laisser prendre aux apparences, à la légèreté du ton, à l'ironie répandue partout, à l'affectation constante de parler avec détachement, en homme qui joue avec les idées, qui les prend ou les quitte à sa fantaisie. Tout cela n'est qu'artifice de forme, destiné soit à attirer les faveurs du public des salons, soit à marquer profondément l'opposition de l'esprit de l'auteur et de l'enthousiasme phvsiocratique. « Votre gaité, dit le Président au Chevalier dans les Dialogues (2), est une grande philosophie: (die jette un calme dans la méditation, elle éteint l'enthousiasme, le grand ennemi de la raison. Elle fait apercevoir tous les objets sous la couleur et dans les grandeurs naturelles. L'illusion de l'optique disparait. » — 11 suffit de lire dans la (Correspondance, les lettres, commentaire vivant et trop peu connu des Dialogues, où Galiani explique et développe quelques-unes de ses théories, et critique à l'occasion la politique économique du temps : on s'aperçoit alors que ses doctrines sont plus fermes et plus arrêtées qu'il ne lui plaît de le dire, et que les auteurs qui ont trop craint d'être ses dupes, se sont dupés eux-mêmes par excès de méfiance.
Il est vrai qu'il existe une lettre de lui à Mme d'Épinav, où il se proclame très haut le plus absolu des sceptiques :
la déclaration est si nette qu'on est tenté d'abord de la prendre au sérieux. Galiani écrit de Naples au commencement de Tannée 1770, un mois à peine après la publication de ses Dialogues. Le succès de l'ouvrage ne s'est pas encore affirmé; bien au contraire, ou a éprouvé mille difficultés de la part de la censure (1) ; et l'on sait déjà que Morellet songe à publier une réfutation. Tout cela ne laisse pas que d'inquiéter un peu l'auteur : aussi cherehet-il à parer le coup de l'adversaire, en mettant d'abord, à tout événement, les rieurs de son côté. Après avoir déclaré qu'il aime Morellet « de tout son cœur », il ajoute : « 11 s'apercevra à la deuxième ou à la troisième lecture de l'ouvrage, que le chevalier Zanobi ne croit ni ne pense un mot de tout ce qu'il dit , ; qu'il est le plus grand sceptique et le plus grand académique du inonde; qu'il ne croit rien en rien, sur rien de rien. Mais de grâces madame, ne lâchez pas ce mot qui est la clef du mystère. Attendons et amusons-nous à voir combien de temps Paris restera sans m'entendre et a s'échauffer sur une question interminable. Le seul Grimm m'avait entendu d'abord et il devinait que le livre resterait sans conclusion : il a fallu ajouter une conclusion en grâce des badauds de Paris qui aiment à conclure. Au reste le livre est bien le livre d'un philosophe, et il est seul capable de former un philosophe et un homme d'État ; c'est-à-dire un homme qui a la clef du mystère, et qui voit que le tout se réduit à zéro. L'abbé Raynal a bien raison de dire que l'ouvrage est profond. Il est diablement profond car il est creux, et il n'y a rien dessous (2). » Replacée à sa date,
(-1) V. I/i/'ra, chap. in.
(2) A Mme d'Épinay, Ti janvier 1770. — Perey et Maugras, t. 1,
expliquée par les circonstances, cette déclaration de prin- •ipes n'apparaît plus que comme une jolie ruse de guerre, me malice de Machiavellino. Habilement, Galiani s'efface levant l'attaque. Les graves arguments pbysiocratiques rapperont désormais dans le vide. Contre un adversaire jui de propos délibéré refuse le combat, et proclame son parti pris de rire et de s'amuser de tout, il est inutile et m peu ridicule de mettre en ligne des raisonnements, de liriger l'elfort pesant des grandes tbéories bien ordonnées. Il se dérobera, se moquera de plus belle de l'ennemi dupé, A restera enfin maître de la position. Sous les apparences de fantaisie et de plaisanterie dont il se couvre, les gens qui ont vraiment « la clef du mystère » auront su reconnaître les arguments solides, et la démonstration n'en sera pas moins faite. Quand on achève la lecture de cette lettre, où Galiani vient de déclarer si nettement que son livre est « creux », on s'aperçoit bien qu"il n'en pense pas un mot. « Ceux qui se donneront la peine de lier mes idées, dit-il quelques lignes plus loin3 devineront peutêtre le but de l'ouvrage » ; et il termine en annonçant que s il publie une seconde édition, il y ajoutera un dialogue pour exposer le système des magasins de dépôt, « le seul qui puisse rendre faisable le commerce des blés en France (1) ». Ce serait vraiment, pour un sceptique qui professe un tel détachement de ses propres doctrines, un bien grand souci d'être complet.
Tel est ce talent si varié, si riche et si souple, et dont certains aspects sont difficiles à fixer. Galiani mériterait beaucoup mieux que cette courte esquisse; du moins suffi ra-t-elle à marquer les facultés maîtresses qui le rendaient apte à saisir et à résoudre, dans l'ouvrage qui
(1) IbicL, p. 58-59.
6i CHAPITRE PREMIEK
a fait sa célébrité en France, le difficile problème du commerce des blés. Précision de l'esprit pratique et
positif, méfiance à l'égard des principes abstraits et préconçus : c'étaient là des qualités précieuses pour aborder, sans tomber dans les illusions de ce que Gaiiani appelai très irrévérencieusement l 'économistification (1 |, une question complexe, d'une importance vitale et où toute erreur pouvait être dangereuse ou funeste. — C'est ce qui apparaîtra mieux encore quand nous aurons précisé les termes du problème.
(1) L. à Mme d'Épinay, 23 septembre 1780: Perey et MaugraJ t. II. p. 600.