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LA QUESTION DES BLÉS AU TEMPS DE GALIANI

La question du commerce des blés est de tous les temps; mais elle se pose, selon les temps, avec un caractère et dans des termes différents. La conception que nous en donnent les controverses douanières contemporaines ne saurait s'appliquer à l'époque de Galiani. Il importe tout d'abord , de marquer nettement cette opposition (1).

Le blé, — et ceci doit s'entendre de toutes les céréales qui servent à l'alimentation journalière, — présente deux

(1) Consulter sur ce point :

Awetis Araskhaniantz, Die fransôsische Getreidehandelspolitik bis zum Jahre 1789, dans Schniollers Staats-und Socialwissenschaftliche Forschungen, t. IV, fasc. 3. Leipzig, 1881.

Biollay, Éludes économiques sur le xvine siècle, Le Pacte de famine. Paris, 1885.

Boni, Histoire du blé en France, Le Pacte de famine. Paris,

Georges Aianassiev, Le Commerce des céréales en France au xviii«' siècle, trad. du russe par Paul Boyer. Paris. 1894.

Fridricowicz. Die Getreidehandels polit ik des Ancien Régime,

Naudé, Die Getreidehandelspolitik der europàischen Staaten vom 13-18 Jahrhundert, 1896.— Dans Acta Borussica,Preussische Getreidehandelspolitik, Einleitungsband.

Adde Lexis, dans Schônberg's Handbuch der politischen Œkonomie, te édition, t. II, 1898.

caractères économiques distincts. Il est, comme toute denrée, un objet de commerce, soumis aux règles génôrales qui gouvernent les échanges; mais il est un objet de commerce d'une nature toute particulière, parce qu quand il manque, l'homme meurt, sans qu'il soit possibl de prévenir l'effet funeste de la disette par l'usas d'aucune denrée de remplacement. De là résultent, dan& l'histoire de la législation du commerce des céréales, deu: tendances antagonistes qui l'expliquent tout entière. D'un* part, le blé étant une marchandise, il importe d'en assure: le débit, mais d'autre part, le blé étant une denrée d< première nécessité, il importe que ce débit ne nuise pai à l'approvisionnement national. Ce qui complique h problème, c'est que ces deux tendances antagonistes son dans une certaine mesure solidaires : car l'approvisionne ment national apour premier facteur le rendement agricol national; or la prospérité de l'agriculteur suppose, no pas uniquement, mais essentiellement, la facilité de débouchés, condition de la vente rémunératrice de produits.

Telle est la question réduite à ses termes les plus gêné raux ; et depuis qu'elle est étudiée scientifiquement parle économistes, deux catégories de solutions sont proposées les unes qui recourent à l'intervention de l'autorité et à 1 réglementation législative; les autres qui s'en remettent au libre jeu et à 1' « harmonie économique » des libertés individuelles.

Mais la controverse change de caractère, suivant que les circonstances historiques font dominer l'une ou l'autre des deux préoccupations que nous avons signalées : celle de l'approvisionnement national, ou celle des débouchés commerciaux.

Aujourd'hui, la première a presque entièrementdisparu :

)u du moins a-t-elle cessé de justifier des craintes sérieuses. Gela tient à deux faits d'une importance capitale, qui dominent à présent toutes les discussions relatives au commerce des grains : l'augmentation du rendement territorial par le progrès de la technique agricole, et l'ouverture de nouveaux marchés exportateurs, d'une telle étendue et dune telle richesse, que leurs ressources apparaissent inépuisables, et que leur existence est pour le consommateur une assurance perpétuelle contre le risque des mauvaises récoltes. — Grâce aux perfectionnements de la science agronomique et de la culture intensive, la production des céréales en France a doublé depuis le commencement du siècle (1). Le rendement moyen du blé à l'hectare est aujourd'hui chez nous de 15 à 16 hectolitres (2). Les expériences des spécialistes permettent d'espérer de nouveaux progrès (3) ; et certains pays européens, plus avancés que le nôtre, les ont déjà réalisés en partie (4). — Toutefois, l'état actuel de la production agricole de la France ne lui permettrait pas, même dans les bonnes années, de nourrir sa population en faisant appel à ses seules ressources (5) ; elle doit

(4) 295 millions d'hectolitres, dont 109 millions d'hectol. de froment (moyenne des années 1880-1890). (Gauwès, Cours d Économie politique, t. I, p. 467-468.)

(±) 16 hect. 80 en 1887. (Say et Chailley, Dictionnaire d'économie politique, v. Céréales.) — Dans les départements de Seine-et-Marne, Seine-et-Oise. Eure-et Loir, on est arrivé dès 1882 à des rendements moyens de 25 hectol. (Gauwès, op. cit., t. I, p. 473, n. 3.)

(3) Y. Porion, Communie, à l'Académie des sciences (Journal Officiel, 17 nov. 1888). Certaines variétés de blé ont fourni des rendements de 46, 56 et même 67 hectol. à l'hectare.

(4) Le rendement moyen en blé est de 28 hectolitres à l'hectare en Angleterre, et de 35 hectolitres en liesse. — Gauwès, op. cit., t. 1, 1». 469.

(5) On évalue la consommation annuelle du blé en France à 120 millions d'hectolitres... Cf. note 1, supra.

donc avoir recours à l'importation : à sa demande répond une offre considérable. Sans parler du marché russe, dont les relations avec le nôtre sont séculaires, les marchés américain, indien et australien, alimentés par des terrain neufs, et par une production dont la richesse surpasse infiniment les besoins delà consommation locale, déversent aujourd'hui sur l'ancien monde leurs énormes excédents. — Ajoutons à cela les facilités des communications télégraphiques qui permettent à un négociant de concentrer, en quelques heures, des renseignements précis sur l'état des marchés de l'univers entier ; joignons-y la rapidité et la sûreté des transports; songeons enfin à la perfection actuelle de l'organisation du commerce international, et au rôle important de la spéculation, dont les services compensent les dangers, parce qu'elle est un merveilleux instrument d'accommodation entre l'offre et la demande universelles : nous comprendrons alors pourquoi les pays mêmes qui. comme la France, ne produisent pas assez pour leur consommation propre, ont cependant leur approvisionnement assuré, puisqu'ils peuvent, s'ils le veulent, avoir pour fournisseurs le monde entier.

Mais cette facilité extrême de l'approvisionnement n'es pas sans périls. — Ici, cessant de voir seulement dans le bl une denrée nécessaire à l'alimentation, nous revenons ai second point de vue signalé audébut. et nous le considéron: comme objet de commerce. — Sur ces grands marché exportateurs, qui nous garantissent de toute crainte d< disette, le blé est offert à des prix moyens très bas, parc» qu'il est produit par un sol dont l'acquisition n'exige souven qu'une mise de fonds insignifiante, et par des procédés d< culture extensive, qui réduisent au minimum les charge d'exploitation. Au contraire, l'agriculteur français cultiv des terres qui représentent un capital considérable, et le I

procédés perfectionnés qui accroissent le rendement supposent aussi un accroissement des frais : il en résulte pour lui un prix de revient qui l'oblige à obtenir pour ses produits, sous peine d'être forcé de suspendre ou de diminuer son exploitation, une rémunération supérieure au prix moyen des marcliés exportateurs. Ainsi la pleine liberté commerciale, en assurant à la France un approvisionnement certain de blé à bon marché, risquerait de porter atteinte à la prospérité de l'agriculture nationale : résultat doublement mauvais : d'abord, parce que dans l'état social actuel la propriété rurale constitue un élément de stabilité qu'il serait dangereux de sacrifier; ensuite, parce que la situation politique de l'Europe continentale oblige aujourd'hui les Etats à devenir autant que possible des organismes économiques complets, capable de tirer d'euxmêmes, sans se rendre tributaires de l'étranger, toutes les ressources que la nature ne leur interdit pas de produire.

Voilà comment se présente aujourd'hui l'idée d'une réglementation douanière du commerce des blés. Il s'agit, non point de protéger l'approvisionnement national, qui se fait et se renouvelle de lui-même, mais de défendre l'agriculture française, en lui assurant un débit rémunérateur. Les partisans de la liberté réclament la franchise de l'importation pour obtenir le bas prix du blé dans l'intérêt du consommateur ; les protectionnistes demandent des tarifs de relèvement, dans l'intérêt de l'agriculture. L'exportation n'inquiète personne : on sait bien que les vides qu'elle pourra créer se combleront d'eux-mêmes.

Or, au temps de Galiani, tous les termes du problème sont renversés. Ce n'est pas l'importation qui occupe le gouvernement et les économistes: tout l'effort de la controverse se concentre sur l'exportation : et non seulement

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sur l'exportation hors du royaume, mais sur les simples transports de blés entre les provinces. On ne se demande pas s'il convient de laisser entrer le blé en franchise, mais s'il convient de le laisser sortir. Et dès lors, les positions du parti réglementaire et du parti libéral sont interverties; on réclame la réglementation dans l'intérêt du consommateur, tandis que les « agrariens » du temps sont les libéraux (1). C'est qu'alors, dans le problème du commerce des grains, la question de l'approvisionnement national prime la question commerciale. Voilà l'idée qui explique toute la politique de l'ancien régime en celte matière: nous allons voir que malgré les erreurs de l'application, elle avait plus de fondement qu'on ne l'a prétendu.

11 faut pour cela examiner rapidement les sources d'alimentation du marché français au xvme siècle ; nous esquisserons ensuite le tableau des solutions données au problème par la pratique réglementaire du temps ; puis nous verrons les objections opposées à cette pratique par la science économique, et leur influence sur la législation qui régissait la matière, au moment où écrivait Galiani.

L'approvisionnement du marché, au xviue siècle comme aujourd'hui, était constitué par deux éléments : le produit de l'agriculture française, et les grains importés de l'étranger. Mais ces deux éléments avaient alors un caractère cl une importance relative tout différents.

La décadence de l'agriculture française au xviii'' siècle

(1) Cf. Oncken, Œuvres de Quesnay, Introduction, p. x.

est attestée par de nombreux témoignages. Dès la fin du règne de Louis XIV, Boisguillebert la constate (1); au cours du siècle, et jusquen 1789. la même affirmation se retrouve, non seulement sous la plume des économistes, mais dans les écrits des administrateurs, comme le contrôleur général Machault (2j, ou des voyageurs comme Arthur Young- (3). — Quesnay, dans ses articles de l'Encyclopédie publiés en 1756 et en 1757 (v° Fermiers et y1 Grains) (4), a eu l'incontestable mérite de présenter le premier de cette situation une analyse raisonnée, et d'en essayer l'explication scientifique. Il résulte de ses développements, ainsi que du tableau tracé par Turgot en 1770,

(1)« <:'est un fait qui ne peu! être contesté, que plus de la moitié de la France est ou en friches ou mal cultivée, c'est-à-dire beaucoup moins qu'elle ne le pourrait être ou même qu'elle ne l'était autrefois. » (Détail de la France, dans Coll. des princ. Economistes anciens, t. I. p. 253.)

(2) Mémoire de Machault. rédigé en 1749, et publié par Dupont de Nemours dans son Analyse historique de la législation des grain». (V. Biollay, op. cit., p. 82 et suiv. — Afanassiev. op. cit., p. 203) : « On ne saurait imaginer l'état déplorable où est. l'agriculture, à moins de l'avoir vu de ses propres veux en parcourant les campagnes, ou de s'être un peu appliqué à celte partie négligée... On est surpris qu'il se trouve encore des laboureurs en France, et que les disettes de blé ne se fassent pas sentir plus vivement et plus fréquemment... Lorsque Ton voit d'un autre côté tant de terres devenues Incultes, la plupart même de celles qui sont cultivées ne l'être qu'à demi, tant de peuples qui ont disparu des campagnes, tant de bourgs et villages détruits ou qui tombent en ruines tous les jours, une infinité de gens réduits à déserter leurs foyers et à périr de misère, pen 'la nt qu'il y aurait moyen de les faire vivre tous en les occupant; n est-il pas concluant qu'il faut (pie l'agriculture soit prodigieusement tombée depuis cinquante ans seulement et qu'il y ait dans la police des blés quelque vice radical, funeste à l'agriculture et à l'industrie. »

(3) Yoijayes en France, traduction Lesage, 2e édition, t. 11, p. 37 et suiv.

(4) Edit. Oncken, p. 159 et suiv., 193 et suiv.

dans ses Lettres sur la liberté du commerce dm grains (1), que les terres françaises, susceptibles de culture, pouvaient être classées en trois catégories : la première, comprenant les terres soumises à une exploitation satisfaisante, que Quesnay appelle la grandi culture; la seconde, plus considérable, dont l'exploitation est médiocre, et qui comprend les terres de petite culture; la dernière, enfin, comprenant les terres en friches. 11 est impossible aujourd'hui de préciser par des chiffres l'étendue territoriale respective de ces trois catégories 2 :

(1) Edition Daire, t. I, p. 135 suiv. — V. surtout, dans ta Si.rièmi tetfre. les pages 207 suiv.

(2) Quesnaj évalue à 6 millions d'arpents l'étendue des terres d( grande culture, et à 30 millions d'arpents l'étendue du sol traité par la petite culture. Mais ces évaluations, dont il n'indique pas les hases, n'ont comme la plupart des indications statistiques des ailleurs <li temps, qu'une valeur très approximative. — Y. art. (trains, éditioi Oncken, p. 196 et 20i. — 11 cite parmi les provinces de grande culture la Picardie, la Normandie, la Flandre, le Hainaut, l'Ile-de-France et la Beauce. - ïurgot (toc. cit.. p. 209) remarque que la différentde culture ne tient pas à la qualité des terres, le sol du Poitou, d Berry, de la Touraine. du Quercy. provinces de petite culture, valan bien celui des environs de Paris. — Arthur Young, en 1788-89. déclar les provinces de grande culture elles-mêmes mal exploitées : V. ci particulier, sur la Picardie, t. II, p. 40 suiv.; sur l'Ile-de-France, ibid. p. 45: sur les Flandres, p. 52 suiv.: sur la Normandie, p. 59: « (Juan au sol arable, je n'en ai pas vu un acre bien cultivé dans toute 1 province. » 11 est vrai qu'Arthur Young, malgré toute sa scienc d'agronome et son goût pour des laits précis, semble avoir parfoi mené un peu trop rapidement son enquête. — Voir au surplus le précieux renseignements bistoriques réunis par Baudrillart dans soi grand ouvrage inachevé : Les populations agricoles de la Franci 3 vol. in-8°. L'impression générale qui s'en dégage est bien cell d'une décadence de l'agriculture, manifeste surtout vers 1750, et sui vie, à partir de 4760 environ, de quelques efforts de relèvement. — V. notamment t. 1, p. 94 (Normandie); t. II. p. 105 (Touraine) p. 15:} (Poitou) : p. 322 (Artois); p. 403 (région de Melun). etc. Sur l'étendue approximative des terres en friches, nous n'avons ren

e classement repose toutefois sur une observation exacte, tien que le critérium précis de la grande et de la petite •ulture n'ait pas été dégagé par Quesnay. Le fondateur Le l'école physiocratique avait bien vu que la différence le L'exploitation s'explique surtout par l'importance différente des capitaux qui y sont affectés; mais, très superficiellement, il avait déclaré reconnaître la grande culture à l'emploi des chevaux, la petite à l'emploi des bœufs. Les idées de Turgot, sur ce point, ont une tout autre valeur. Pour lui. la grande culture est caractérisée par ce fait. que le propriétaire afferme sa terre, moyennant un loyer lixe. à un capitaliste, entrepreneur de culture, disposant d'avances déjà considérables, et directement intéressé à la prospérité de l'entreprise ; tandis que, dans les pays de petite culture, la rareté des capitaux empêche le propriétaire de trouver de tels entrepreneurs : il est donc bien forcé de s'en remettre, pour l'exploitation de son domaine. à des métayers, simples salariés rétribués par une part des pi'oduits (1). Deux terres, d'égale qualité, soumises à ces deux régimes différents, ne prospéreront pas également : car, dans le premier cas. le fermier qui a toutes les chances de gain en cas de bonne récolte, fait volontiers les avances nécessaires : le métayer, au contraire, dés qu'il a sa subsistance assurée, se désintéresse de la prospérité de l'exploitation: tandis que le propriétaire, chargé «le tous les frais de culture sans assurance d'un revenu lixe. réduit les avances ou ne les fait qu'à regret. Ainsi,

contré aucun document précis. Mais leur existence n'est pas conteslable. quoique Galiani en ait parle un peu légèrement. (V. infra, eh. m.) — Cf, infra, p. 74. note 1.

(lj rurgot, Lettres sur la liberté du commerce des grains, loc. ('it. - Cf. Mémoire sur la surcharge d'impositions delà généralité de Limoges, 1766. Edit. Daire, t. I, p. 548 suiw

la différence de régime agricole se traduit néeessairemenl par une différence de rendement.

A coté des terres de petite culture, il en esl que les propriétaires abandonnent et qui restent en friches. DaprèJ certaines évaluations, qu'il ne faut pas du reste prendra trop à la lettre, un quart du sol arable du royaume es] dans ce cas (1). Sans doute, il y a dans celle catégorie de mauvais terrains, dont le défrichement ne contribuerait pas au bien-être' général, et aurait pour résultat unique de créer une rente au profit des propriétaires de terres fertiles (2) ; mais dans nombre de provinces, dans l'Anjou, dans le Maine, en Bretagne, en Poitou, en Limousin, en Berry, en Nivernais, en Bourbonnais, on trouve de grandes étendues désertes, couvertes de bruyères, et qui ne lestent improductives que faute d'exploitation. — Une gelée. une mauvaise récolte, en diminuant les ressources, suffisent pour accroître dune année à l'autre le nombre des champs abandonnés (3). Notons qu'il s'agil là d'une véritable décadence ; au siècle précédent, l'état de la propriété rurale était bien meilleur. Taine (4) a cité l'exemple d'une

(1) Y. Théron de Montaugé. Y Agriculture et les classes ruralM

dans le pays toulousain depuis le milieu du xvnr' tiède. 1861 p. 25, 45. 80. et les autorités eitées. — Cf. Taine, Ancien Régime, 5'" édit., ]». 441-442. — « On s'étonne, écrit Arthur Young, qu'l peuple si nombreux soit nourri, lorsque la moitié ou le quart de la terre arable est occupée par des friches. » (Op. cit., t. II. p. 137.) — Y. aussi Baudrillart, op. et toc. cit.

(2) Y. Turgot, Lettres sur la liberté du commerce des grains. Edit. Daire. t. I. p. 216, et la note d'Hippolyte Hussard sur ce passage.

(3) Y. Lettre de M""' de Saint-Georges, écrite à la suite des gelée] de 1772 : « Les terres vont achever celle année de rester inculte! comme il y en a déjà beaucoup dans notre paroisse surtout. » {Archives Nationales } H. 1149. Cité par Taine. op. cit.. p. iii not. 3).

(4) Op. et toc cit,

terre, située dans l'élection de Confolens, et dont le fermage de 1665 à 1757 est tombé de 2.956 livres à 900.

Tel est l'état de la terre. Voyons maintenant la situation de l'homme qui la cultive. Ici, les appréciations des contemporains et des historiens divergent. On connaît le sombre tableau de la détresse du paysan français à la veille de la Révolution, tracé par Taine dans son Ancien Régime il): |f. Albert Babeau, d'autre part, a écrit deux volumes pour démontrer la prospérité du peuple des campagnes à la même époque (2); elles deux opinions s'appuient sur des documents authentiques (3). Arthur Young déchire qu'en Iran ce « ceux qui vivent du travail des champs, et ce sont les plus nombreux, sont de 76 pour 100 moins à leur aise qu'en Angleterre ». — Par contre, Horace Walpole, qui n'est pas suspect d'enthousiasme, visitant la Normandie en 17ti:y. trouve au pays un « air de prospérité » (4), et la

(1) 5e édit. p. 440-441 : « Le peuple vit au jour le jour, le pain lui manque sitôt que la récolte est mauvaise. Vienne une gelée, une grêle, iiiic inondation, toute une province ne sait plus comment faire pour subsister jusqu'à l'année suivante: en beaucoup d'endroits, il sutlit de l'hiver, même ordinaire, pour amener la détresse... Le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, avant de l'eau jusqu'à la bouche: à la moindre dépression du sol, au moindre (lot. il perd pied, enfonce et suffoque. En vain la charité ancienne et l'humanité nouvelle s'ingénient pour lui venir en aide ; l'eau est trop haute. Il faudrait que son niveau baissât, et que l'étang put se dégorger par quelque large issue, Jusque-là le malheureux ne pourra respirer que par intervalle, et à chaque moment, il courra risque <le se noyer. » —Cl*. Ibid. p. 415, 449.

(2) Lu Village sous l'ancien régime. Paris. 1878. — La Vie rurale dans l'ancienne France. Paris, 1883.

(3 V. notamment les actes notariés, inventaires ou testaments, cités par M. Babeau. dans Je second des ouvrages mentionnés à la note précédente.

(4) Lettres, édit. Didier , p. 17 : « Je trouve ce pays prodigieusement enrichi depuis 24 ans que je ne l'avais vu... Les moindres vil-

même impression se rencontre chez d'autres voyageurs anglais contemporains d'Arthur Young, comme ladv. Montagne et le docteur Rigby(l). — Le désaccord des témoignages et des opinions vient peut-être dune confusion entr deux classes bien distinctes de la population agricole d l'ancien régime : les ouvriers salariés et les petits proprié taires. La misère des premiers n'est guère contestable Turgot, en 1766. affirme qu'un métayer du Limousin « est toujours réduit à ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim » (2); et tout ce que nous savons des salaires et du prix des subsistances à cette époque confirme son allégation. En 1761. en Brie, un botteleur. au temps de la moisson, gagne 20 sous par jour : une faneuse en gagne 13 (3)1 ajoutez qu'alors le pain vaut 3 sous la livre, souvent i, c'est-à-dire le même prix qu'aujourd'hui ; et par la différence des salaires du temps etdes salaires actuels, mesura la différence du bien-être (4). — Mais tout autre est la condition du paysan qui. ayant réuni un petit capital achète une terre et l'exploite lui-même. Le fait se produit souvent au xvme siècle; laine, qui le constate, le déclare « à peine croyable » (5); et en effet, pour quiconque part

lages ont un air de prospérité, et les sabots ont disparu. • Cf. sur l'étal île l;i population rurale en Normandie, les observations d'un autre contemporain, le médecin Lepecq de la Clôture, citées pal Haudrillart. Populations agricoles de la France, t. I, p. 91, !>2.

(1) Y. Albert Babeau, Les Voyageurs en France depuis la Renais» sance jusqu'à la Révolution. Paris. 1885. passim.

(2) Mémoire sur la surcharge d'impositions de la généralité ék Limoge*. — (Edit. Daire, t. I. p. 549.)

(3) Baudrillart, op. cit.. t. 11. p. 47r>. — Remarquons que ce sont là des salaires exceptionnels: la moyenne d'une journée d'homme, à II campagne, n'est guère supérieure à 15 sous.

(i) Cf. Taine. o/>. cit., p. iii. — Levasseur, la Population française, t. I. p. 2i() suiv.

(5, Jhid . p. i:>2.

Je l'idée de l'absolue détresse des populations agricoles, il demeure inintelligible. Cette constitution progressive delà petite propriété rurale, cette action lente et sûre des capilaux modestes, qui attaquent les grands domaines féodaux et les émiettent, est bien antérieure aux réformes de 1789(1); il n'y a point de meilleure preuve de l'exagération des descriptions trop pessimistes. En 1760, on évalue au quart du territoire agricole l'espace occupé par la petite propriété : trente ans plus tard, Arthur Young parle d'un tiers. Le même auteur signale la concurrence qui. vers 1789, s'établit dans certaines provinces entre les petits propriétaires pour l'acquisition de terres nouvelles ; il explique, par cette « passion du peuple», la hausse du prix des terrains dans les Flandres, où les capitaux, multipliés par l'industrie manufacturière, recherchent les placements fonciers : si bien que la terre, malgré un rendement en blé relativement considérable, ne rapporte guère plus de 2 3/40/0 (2).

11 ne faut pas oublier ce fait important quand on examine les causes de la décadence de l'agriculture au cours du siècle. On sait que les physiocrates les ont cherchées surtout dans les variations brusques et la faiblesse moyenne du prix des grains, qui condamnaient les re venus agricoles à l'incertitude et à la médiocrité. Nous verrons que cette idée fut la base de tout leur système du commerce des céréales. Dès à présent, elle nous apparaît, sinon comme fausse, du moins comme insuffisante. Mieux

(1) Ibid., |». i5.î. — 11 est vrai que jusqu'à la suppression «les droits féodaux, les acquisitions sont faites surtout sous forme de baux à cous ou à rente, translatifs de domaine utile avec reserve «le la directe seigneuriale : il n'y a pas là constitution d'une véritable propriété libre.

(2) Arthur Young, op. cit., t. Il, p. 52. — Cf. pour la Normandie, Baudrillart, op. cit., t. I, p. 101.

que personne, le paysan sait ce que rend la terre; et s'il cherche à l'acquérir, malgré sa crainte des agents du fisc et des répartiteurs de la taille, c'est qu'il compte bien eu tirer profit. Sans doute, une élévation des revenus agricoles serait désirable; mais elle ne suffirait pas à arrêter M décadence : car l'état de l'agriculture ne s'explique pas seulement par des causes purement économiques, mais surtout par des causes morales et sociales, auxquelles l'accroissement des revenus ne changerait rien. — Dans un temps où la science agronomique est déjà fort avancée en Angleterre, 1 ignorance est telle en France, qu'elle surprend les voyageurs. En vain le gouvernement s'efforce-til, à partir de 1760, de répandre les connaissances par la création des sociétés d'agriculture (1): Arthur Young, juge à la vérité fort sévère, déclare que de son temps la technique agricole, en France, « en est encore au Xe siècle (2) ». Beaucoup de régions ignorent l'usage de la charrue en fer; on ne sait ni fumer, ni marner le* champs ; la terre reste en jachère un an sur trois parfois de deux années l'une. Il y a de ce fait une première raison, qui tient au fond même de l'organisation so ciale. La noblesse et le haut clergé, propriétaires delà plus grande partie du sol, se désintéressent de la prospérité de leurs domaines. Tandis que l'aristocratie anglaise s'applique elle-même au perfectionnement des méthodes agronomiques, et défend au Parlement une politique protectrice des intérêts agricoles, l'aristocratie française continue à soutenir la politique colbertiste, sans voir qu'en

(1) La première Société d'agriculture fut créée en Bretagne en

1756 sous l'initiative de Vincent (te Gournay. — En 1761, sous I "in- Buence du contrôleur général Bertin, 18 sociétés nouvelles s ouvrirent dans le royaume. — Cf. Al'anassiev. op. cit., p, 209-410.

(2) Op. cit., t. H, p. HS.

sacrifiant l'agriculture à l'industrie, elle favorise le tiers état, aux dépens de ses intérêts propres (1). Même au temps de la vogue des discussions économiques, « la noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture ou d'en faire un sujet de conversation, sauf en théorie, et comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de marine, que de toute autre chose contraire à ses habitudes et à ses occupations journalières (2) ». Bien rares sont les grands seigneurs, qui, comme le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, tant admiré par Arthur Voung, s'efforcent d'exercer sur la gestion et l'exploitation de leurs hiens une action personnelle et directe. Aussi leurs terres sont-elles les plus mal cultivées de toutes : « Un grand seigneur eût-il iU^ millions de revenus, vous êtes sûr <hl trouver ses terres en friches. Celles du prince de Soubise et celles du duc de Bouillon sont les plus grandes de France, et tous les signes que j'ai aperçus de leur grandeur sont des bruyères, des landes, des déserts, des fougeraies. Visitez leur résidence où qu'elle soit, et vous les verrez au milieu de forets bien peuplées de cerfs, de

(1) Cette idée a été parfaitement dégagée par M. Lexis. dans le ff and bue h der politischen Œkonomie de Schônberg, t. II, sect. 2. p. 325-320 : « Dass die grossen Grundbesitzer sieh diesem auf ihre Kosten den biïrgerlichen Erwerb fordernden System iiberhaupt so lange fiïgten. ist wohl teils daraus zu erklâren, dass sie fur eine geschàftsmàssige Ausnutzung ihres Vermôgens noch wenig Sinn natte n. teils daraus. dass das Yerhàltnis zwischen ihnen und der arbeitenden bàuerlichen Bevôlkerung noch vielfaeh auf Resten der Naturalwirtschaft und der Feudalabhângigkeit beruhte. In dem Musse abei\ wic sich der Geldpachtsystem mit verhâltnismàssig kurzen Paehtzeiten ausbildete. entwickelte sich auch eine Reaktion gegen den einseitigen Industrieschutz. Die englische Landaristokratie

période des Golbertismus ihre eigenen Interessen neben den industriel len zur Geltung zu bringen. »

(2) Arthur Voung, cité par Taine, Ancien régime, p. 63.

sangliers et de loups » (1). Cette indifférence des grain propriétaires fonciers a pour première cause la centralisa tion royale, qui appelle à Paris et à Versailles tous les nobles soucieux de plaire au maître et de pousser leur fortune, et ne laisse vivre dans les domaines provinciaux que les familles ruinées (2). Une autre raison se trouve dans l'organisation même de la propriété féodale. La plupart du temps, le tenancier, cultivateur et exploitant, est lié au seigneur par des baux perpétuels ou à longue durée, qui l'assujettissent à des redevances fixées pour un temps considérable, et ne créent pas, entre lui et le titulaire du domaine direct, cette solidarité d'intérêts qui résulte, entre le propriétaire et le fermier, d'un bail renouvelable à court terme (3).

Quant à la petite propriété rural»;, dont nous avons montré tout à l'heure la naissance et le développement elle souffre d'un autre mal, qui, bien plus que la mévente des grains, arrête sa prospérité. Les charges fiscales, mal réparties, retombent de tout leur poids sur le paysan, dont elles entravent et découragent l'effort. C'est là encore une cause de décadence de l'agriculture, bien souvent siiiiialée, mais que les physiocrates n'ont pas assez prise en considération. C'est elle que les agriculteurs signalent avec

(1) Arthur Young, citélbid. p. <>i.

(2) Cf. Taine, Ancien régime, p. 48suiv. — Levasseur, La populM lion française, t. 1, p. 226 suiv.

(3) Toutefois au cours du siècle, l'usage des baux de 9 ans se développe. On en trouve la preuve dans les discussions mêmes s uilevees par le commerce des blés : Turgot, dans les Lettres sur la liberté du commerce des g rai ns, examine longuement la question a savoir si les avantages, résultant pour l'agriculture d'une législation libérale, ne seront pas absorbés entièrement par les propriétaires, an détriment des fermiers, lors du renouvellement des baux. (6e Lettré éd. Daire, t. I. p. 200 suiv.)

LA QUESTION DES BLES Si

le plus d'énergie et en première ligne, quand ils sont appelés à formuler leurs vœux et leurs doléances (1). La crise n'est donc pas purement économique, mais avant tout morale et sociale ; elle naît des vices profonds de l'ancien régime tout entier ; et c'est une singulière illusion de croire qu'à un pareil mal on pourra porter remède en relevant le prix moyen des grains.

Voilà l'état de la plus importante des deux sources de l'approvisionnement national. Quel est le rapport de la production de cette agriculture si défectueuse et des besoins considérables de la consommation du royaume? La France produit-elle, année moyenne, plus qu'elle ne consomme? Il est difficile de répondre à cette

(1) « Vous mettez toujours les impôts sur la classe des hommes utiles et nécessaires, qui diminue tous les jours : ce sont les laboureurs. Les campagnes sont devenues désertes et personne ne veut plus conduire la charrue. J'en atteste à Dieu et à vous, Monseigneur, que nous avons perdu plus d'un tiers de nos blés nains à la dernière récolte parce que nous n'avons pas d'hommes pour travailler. » (Lettre de M. de Lagourda, gentilhomme breton à M. Necker, I décembre 1780. — Citée par ïaine, op. cit., p. -479). V. aussi les doléances adressées à Louis XVI en 1789, par les habitants de la communauté de Gulmon (élection de Langres). Citées Ibid., p. 485-486" : « Ce qui nous fait bien de la peine, c'est que ceux qui ont le plus de bien pavent le moins. Nous payons les tailles et tout plein d'usl ensiles, et les ecclésiastiques et nobles qui ont les plus beaux biens ne paient rien de tout cela. Pourquoi donc est-ce que ce sont les riches qui [«aient le moins et les pauvres qui paient le plus? Est-ce que chacun ne doil [tas paver selon son pouvoir?... Si nous osions, nous entreprendrions de planter quelques vignes sur les coteanx : mais nous sommes si tourmentés par les commis aux aides que nous penserions plutôt arracher celles qui sont plantées et tout le vin que nous ferions serait pour eux, et il ne nous resterait que la peine. Cest un grand fléau que toute cette mnltôte-là, et pour s'en sauver on aime mieux laisser les terres en friches. » Sur la mauvaise répartition de l'impôt dans l'Artois, cf. Baudrillart, op. cit.. t. II,, p. 324-3^27.

question, dont la solution serait pourtant essentielle dans l'étude du problème de l'exportation. Les contemporains donnent à cet égard les évaluations les plus divergentes L'insuffisance des renseignements statistiques de l'époque explique cette incertitude (1); mais elle n'excuse pas les auteurs qui donnent pour certains des chiffres hypothétiques, et moins encore ceux qui, sur ces chiffres, édifient des systèmes. Au milieu de l'unanimité des témoignage! relatifs à la décadence de l'agriculture, on est surpris de l'optimisme des évaluations sur le rendement. 11 semblerait, à les croire, que la France récolte, bon an mal an, d'énormes excédents de blé. « On maintient, disait déjà Boisguillebert , qu'une année commune il croit en France moitié plus de blé qu'il n'est nécessaire pour la consommation ordinaire (2) ». Un avis du bureau du commerce, de 17()3, constate qu' « on croyait autrefois qu'une bonne récolte suffisait à la consommation de trois années (3) ». « Ne serait-il plus vrai, écrit l'abbé Terray en 1773, qu'une bonne récolte donne pour deux ans de sub-

(1) Sur l'insuffisance des données statistiques sur lesquelles raisonnaient les physiocrates, V. Fridrichowicz, die GetreidehandeUpolitim

(h s Ancien régime, p. 238. — Cf. Arthur Young. op. cit., t. Il, p. 40-41 : « Ma bibliothèque regorge de plus d'écrivains français touchant l'agriculture et les branches de l'Economie politique qui ont rapport à ces questions, qu'aucune autre que j'ai vue ; cependant ces livres ne contiennent guère que des conjectures, des idées générales sans lien commun, des calculs sans données, surtout pour le produit brut du royaume. Dans une foule de ces conjectures, il y a chance pour qu'il s'en trouve s'approchanl de la vérité, mais elles n'ont que peu de mérite et [tas plus d'autorité qu'une œuvre de pure imagination. »

(2) Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grainêt 2e partie, chap. jv.

(3) Cité par Dupont de .Nemours, Analyse historique de la législation des craint, p. 30.

istances?(l) » En 1787, l'abbé Rozier prétend que la •Yance récolte, année ordinaire, près de deux fois plus de dé qu'elle n'en consomme. Un autre auteur, en 1783, initient qu'une bonne récolte suffit à dix-huit mois. Vrthur Young, qui rapporte ces deux dernières évaluaions, les traite sans plus de ménagements d' « absurdiés » (2).

Il est évident qu'il faut en rabattre de ces illusions optinistes. — Aujourd'hui, avec un rendement moyen de 15 i \ti hectolitres à l'hectare, avec une surface cultivée cerainement bien plus vaste que la superficie exploitée au mu- siècle, avec des procédés perfectionnés de conservation des grains et de mouture, la France ne produit pas assez de blé pour nourrir sa population. Comment, lès lors, croire, au siècle dernier, à l'existence de tels excédents? — Sans doute, dans les cinquante dernières années de ce siècle, la population n'est guère supérieure, en moyenne, à 21 ou 22 millions d'àmes (3); sans doute la consommation du pain de froment, ou même de seigle, n'est pas alors aussi commune qu'aujourd'hui; et depuis 17o0 , la mouture dite « économique », généralisée, permet d'accroître le rendement en farine d'une quantité déterminée de blé. Mais n'oublions pas d'autre pari que la productivité du sol, mal exploité, est bien inférieure

d) Circulaire du Contrôleur général aux intendants, du 28 septembre 1773, citée par Biollay, Pacte de famine, p. 9.

(2) Op. cit., t. II, p. 47, note 1.

(3) Le chiffre de 18.107.100 habitants, donné par Mirabeau dans VAmi des hommes en 1754, et accepté par beaucoup d'économistes lu temps, est certainement trop faible. — V. Levasseur, La Population française, t. I. p. 215 et suiv. En 1768, Expillv {Dictionnaire des Hautes et de la France, v° Population) attribue au royaume 22.014.357 habitants. Messance, en 1760, donne 23.109.250. — En 1789, la France avait environ 26 millions d'habitants.

à sa productivité actuelle. Il est vrai que sur ce dernier point encore, les divergences extraordinaires des renseignements des contemporains rendent difficile une appréciation précise (1) : il semble toutefois que le rendemenl moyen à l'hectare n'est guère supérieur à 8 hectolitres, soit environ la moitié du rendement moyen d'aujour d'hui (2). On peut, en combinant ces données, admettr que la production moyenne du sol suffisait alors aux besoins de la consommation nationale, mais ne les dépassait guère (3). Dans les mauvaises années, il leur restait

(1) On s'en rendra compte en parcourant ce tableau des évaluations du rendement moyen, dont la plupart des éléments sont empruntés à Moreau de Jonnès (Statistique de V agriculture en France, p. 47) :

lui 1707, Boisguillebert l'évalue à 4 setiers à l'arpent, soit 1 5 m 60 àl'Ha. ■ 1720, Desmarais — 5 — 19 50 —

>» 1757, Butrée — 7 — 25 » —

» 1757, Quesnay(prlagdeculfe) 5 — 19 50 -

> — — (prlapteculfe) 2 2/3 — 10 40 -

» 1764, Beausobre — » — — H » —

» 1778, Paucton 5 — — 19 50 —

» 1784, Grivel ' » — — 6 67 —

» 1789, Arthur Young — » — — 16 17 —

» 1790, Duvaucelle — » - — 7 30 —

Ces divergences s'expliquent par le manque de renseignements généraux, et la difficulté des enquêtes exactes. — On remarque™ qu'Arthur Young, observateur cependant si minutieux, est arrivé luimôme à un chiffre invraisemblable : puisque, tout en affirmant le mauvais état moyen de la culture française, il indique \\\\ rendement supérieur au rendement actuel (v. op. cit., 1. II, p. 102).

(2) D'après Moreau de .Tonnés (op. cit. p. 45)., le rendement est de 8 hectol. en 1700 ; il tombe à 7 hectol. en 1760, et revient à 8 hectol. en 1788. — Selon des renseignements précis, recueillis par Baudrillart (Populations agricoles de la France, t. Il, p. 460 et 467), les terres, en Brie, rendent dans la seconde moitié du xvme siècle 8 hect. à l'hectare ; à Gorbeil, des terrains qui rapportent aujourd'hui 28 hectol. en rendent alors 16.50 à l'hectare: c'est toujours à peu près la proportion de moitié.

(3) Ceci paraît bien être supposé par le procédé de calcul qu'en

certainement inférieur. Or les mauvaises années furent assez nombreuses dans la dernière moitié du siècle (1).

Ainsi l'approvisionnement du royaume peut être assuré par l'agriculture française : mais cette assurance reste soumise à certains hasards et la sécurité n'est pas absolue. Avec les idées actuelles sur le commerce des céréales, on est tenté de croire que ce défaut trouve un correctif dans le jeu naturel du second facteur de l'approvisionnement national : l'importation des blés étrangers. Cette idée appliquée au xvm° siècle serait inexacte : c'est ce que nous devons maintenant montrer.

Les conditions du commerce d'importation sont en effet alors bien différentes de celles que nous voyons réalisées aujourd'hui. D'abord, les grands marchés exportateurs d'outre-mer n'existent pas, et même en Europe, les gouvernements, jaloux de garder leurs blés, ne les laissent sortir que par intervalle et à regret (2). Il n'existe

ploient, au xviii»1 siècle, les auteurs qui cherchent à apprécier le revenu agricole de la France. — Ils évaluent d'abord la quantité de ■nains consommée annuellement par nue personne, qu'ils fixent en général à 2 setiers 4/2 ou 3 setiers (le setier de Paris représente en poids 2i0 livres de blé). Ils multiplient cette quantité par le nombre des consommateurs, et donnent le résultat comme chiffre de la pro- (Juction totale : c'est dire qu'il y a équation entre la production et la consommation. — V. ce procédé employé par Dupont dans un mémoire sur le revenu agricole de la France, rédigé en 1785 pour le Comité consultatif de l'agriculture. (Procès-verbaux des Séances du Comité, publiés par de Foville et Pigeonneau, Paris, Cuillauinin, INNJ. p. 14 — Cf. Scbelle, Dupont de Nemours et l'École physiotratique, p. 227, n. 2) — Pour la critique de ce procédé de calcul. Y . Moreau de Jonnès, op. cit., p. 100.

(1] Galiani [Dialogues, p. 1)6) déclare que les stérilités reviennent trois ou quatre fois dans dix ans : ce qui est inexact, appliqué au ferme siècle en général, mais strictement vrai dans la période 1700-1770.

(2) En 1778, Necker n'obtint qu'à grand'peine, par la voie* diplo-

que deux contrées exportatrices : la Russie du Sud Pologne. Les blés de la première, expédiés d'Otchakow d'Akkerman ou de Goslev, entrent en France par Marseille, après avoir passé par Constantinople. Ceux de Pologne, expédiés de Dantzig ou de Kônig-sberg, arrivent par l'intermédiaire des vaisseaux hollandais et de la bourse d'Amsterdam, centre régulateur des prix (1). Mais. dans la dernière moitié du siècle, les troubles politique de la Pologne et les guerres fréquentes de Catherine avec la Turquie rendent les rapports commerciaux difficij et précaires (2). D'ailleurs il n'y a pas en France, comni aujourd'hui, des négociants ou des spéculateurs spécial! ment voués au commerce d'importation, car le prix moy du blé dans le royaume n'est pas assez élevé pour assurer de grands bénéfices; el d'autre part les relations avec les pays éloignés sont difficiles, les renseignements longs et malaisés à obtenir, les transports hasardeux (3). Aussi les commerçants hésitent-ils à entreprendre des opérations compliquées, dont les conditions leur sont mal connues (41

malique. l'autorisation de faire au nom du roi de France des achats de blés dans les Pays-Bas autrichiens. — Y. Afanassiev, Le Commerce des céréales en France au TLvmïêièûle, p. 467.

(1) V. Afanassiev, op. cit.. p. 11.

(2) Cf. Galiani, Lettre à i/me dHEpinay, 13 novembre 1773, Perey et Maugras. t. II, p. 280.

(3) Cf. Afanassiev, op. cit., p. -462 suiv.

(4) « En 1693. en pleine disette, sur quinze des plus notables aêgci riants de Rouen, cinq seulement consentirent, sur la proposition m l'intendant, à faire venir des blés de la Baltique: les autres s'oxeusèrent sur leur ignorance... Soixante-quinze ans plus tard, en I76N. l'ignorance n'est pas moins grande : on est tout surpris d'apprendre par une lettre de Roubaud le cours du blé à Kônigsberg cl à Dantzifl le taux du fret [tour Rouen et le Havre ». (Afanassiev. /bit/., p. 463). — Voltaire, dans l'article Blé du Dictionnaire philosophique secl. V, après avoir résumé en quelques lignes l'étal de la production et du marché des blés en Europe, ajoute ironiquement ; « Un mai

L'importation, dont on ne peut fixer numériquement la valeur (1), reste irrégulière et en moyenne insignifiante. Quand le gouvernement redoute une famine, il est obligé, soit de mettre une prime à l'importation, soit de faire lui-même les achats à l'étranger, à grands frais et sans grand profit réel (2). En somme, dans la vie économique du pays, c'est un organe qui manque.

On comprend maintenant pourquoi l'ancien régime, suivi d'ailleurs en cela par les gouvernements révolutionnaires et par Napoléon Ier, n'a guère vu, dans le problème du commerce des céréales, que la question de l'approvisionnement national; et l'on voit aussi comment ne pouvant s'en remettre pour cet approvisionnement à une importation incertaine, précaire et mal organisée, il a cherché avant tout à l'assurer en retenant dans le royaume les produits de l'agriculture française, qui suffisaient à la rigueur aux besoins de la consommation. Les faits économiques dont nous venons de donner un aperçu rapide expliquent dans son principe, s'ils ne la justifient pas dans ses détails, une politique douanière qui, peu soucieuse de l'importation, s'efforce avant tout de réglementer et de restreindre la sortie des blés. Les théoriciens ont beau prétendre que l'exportation est sans danger, parce que le simple jeu de la loi de J'offre et de la demande ramènera les grains en France à la première cherté. Ceci n'est qu'une conception idéale et abstraite, et suppose par

chand de blé peut se régler sur ce petit mémoire; et il sera ruiné, à moins qu'il ne s'informe au juste de la récolte de l'année et du besoin du moment. Suivez le précepte d'Horace : ayez toujours une année de blé par devers vous : provisœ f "rugis in annum ».

(1) V. quelques indications dans Afanassiev, op. et loc. cit.. et dans Biollay. op. cit., p. 9, note 5.

(2) Y. des exemples dans Afanassiev, op. cit., p. 464 suiv.

avance réalisée une situation économique qui n'existera que cent ans plus tard. Dans la vérité des faits, dans l'état réel de la production et du commerce international, on devra toujours craindre que l'équilibre détruit par l'exportation libre ne soit pas rétabli, ou du inoins soit rétabli trop lentement par l'importation. En attendant, la disette pourra venir (1). De même, en physique, l'égalité de niveau s'établit entre deux vases communiquants remplis d'un même liquide : mais cela suppose en fait que la communication est libre et facile. Cette condition manque dans l'Europe du XVIIIe siècle; la communication entre États n'est pas assurée. Dans l'hiver de 1769, alors que la France souffre de la disette, alors que le blé vaut à Paris 34 livres le setier (2), les blés de Pologne se vendent à Konisgberg 21 ou 22 livres: soit 25 livre! rendus à Paris; et cependant on n'importe pas (3). C'esl qu à l'action des lois économiques naturelles s'opposent des obstacles de fait, auxquels s'ajoutent parfois de obstacles artificiels, créés par la mauvaise volonté dcfj gouvernements étrangers (4). La réglementation peu seule balancer ces influences contraires.

(1) En 1754, un arrêt du Conseil avait autorisé l'exportation des grains du Languedoc. En 1764, une famine s'étant produite en Italie on exporta si bien que le Languedoc se trouva lui-même dans la disette, maigre une excellente récolte. (Observations du contrôleur gênerai L'Averdy aux députés du parlement de Rouen en 1764, citées par Floquet, Histoire du Parlement de Normandie t. VI, p. 4ti).

(2) V. le tableau rapporte par Afanassiev. op. cit., p. 545.

(3) Afanassiev, op. cit., p. 226. — Cf. Ephéméridet du citoyen, de mars 1769 (lettre de Bandeau au marquis de Mirabeau).

( 4) Galiani, Lettre à M«« d'Epinav, 1er septembre 1770. Perey et Maugras, t. 1. p. 242 : « C'est bien à présent (pion sentira l'imbécillité de ceux qui comptaient opposer l'importation à l'exportation, e les balancer. La première chose que la maison d'Autriche ail faite,

Mais autre chose est la justesse du principe, autre linse. l'exactitude de l'application : et nous allons voir ni au xvine siècle, la pratique du système réglementaire §éte sur bien des points à la critique.

La prudence conseillait au gouvernement, sous l'ancien régime, de restreindre par des mesures douanières la liberté des exportations hors du royaume. Mais la législation dépassa ce but, le seul qu'elle aurait dû naturellement poursuivre. On ne se contenta pas de régler la sortie des blés : on entrava les marchés nationaux et la circulation intérieure, et l'intervention constante et souvent maladroite du gouvernement faussa sur bien des points le développement régulier du commerce.

Cette exagération de l'espril réglementaire s'explique historiquement par des traditions très anciennes, et qui avaient eu leur raison d'être à l'origine. A l'époque féodale, la France n'était qu'une juxtaposition de petites souverainetés, seigneuries ou communes, sans lien étroit de solidarité politique ou économique, vivant chez elles de leurs propres ressources. Les motifs qui firent plus tard restreindre l'exportation hors du royaume existaient alors pour chacune de ces petites circonscriptions locales,

■près les tendresses de l'heureux mariage (du Dauphin et de Marie- Antoinette), a été de défendre aux Flamands de donner du blé à ses Bners amis et parents les Français; et personne ne trouve cela extraordinaire. Nous serons les premiers et peut-être les seuls amis de la France., qui lui donnerons du blé cette année : encore cela n'est pas l'ait » . — Cf. supra, p. 85, n. 2. — V. aussi Fridrichowicz, die Getreidehandelspolilik des Ancien Régime, p. 226-238.

90 CHAPITRK II

jalouses de conserver les produits de leurs récoltes et i défendre leurs approvisionnements. Cette raison, jointe l'esprit de fiscalité des seigneurs, multiplia sur tout territoire les prohibitions et les barrières de douanes i I Telle est l'origine des innombrables entraves au commerce intérieur, que rien ne justifie plus au xvnr3 siècle, et qui subsistent pourtant, par la force de la tradition et des inl rets locaux engagés, sans que les réformateurs puisse parvenir à les briser.

Une autre cause de l'exagération de l'esprit réglementaire, c'est la crainte des accaparements, léguée, elle aussi, par l'époque féodale. Le peuple, sous l'ancien régime, voit toujours dans le négociant en blés un monopoleur possible. Tous les achats en gros lui sont suspecta tous les emmagasinements privés lui sont odieux, et sur ce point, les Parlements et les administrateurs partage» ses préventions. La méfiance engendre des mesures M police vexatoires, qui découragent l'initiative, arrêtent la spéculation^ empêchent les marchands de remplir leurs magasins dans les années d'abondance, où les agriculteur:

(i) Dans les villes italiennes du commencement «lu \i\> si'cle, la prohibition dexporter les céréales était absolument générale. — On en trouve un curieux témoignage dans la dissertation <»ù Bariole expose sa théorie du contlit des statuts Les statuts municipaux de caractère pénal sont, d'après lui. applicables aux étrangers quand, en raison de leur généralité, nul ne doit être censé les ignorer. Et comme exemple de cette catégorie de statuts, il cite précisément la prohiba tiou d'exporter Je blé hors de la cité : « Illud factum erat commuj niter per omnes civitates prohibitum. ut puta ut non trahatur lïumentum extra territorium, sinelicentia potestatis,quod est communitel prohibitum perlotam Italiaiu ». (CommentaHa ad gloss, ad leg. I fit. I. C. de Summa Trinitate, no 20) — Y. Meili. Abhandlungm von Bariolas and Baldus, dans Zeitschrift fur Internationales Privai u/td Slrafrecht, I. IV, 1894, p. 2G4.

vendent à perte, et de constituer ces réserves que Ion réclame en vain dans les années de disette (i).

Ce rôle qu'il interdit aux particuliers, le gouvernement cherche à le prendre : ainsi il aggrave le danger. Par une conséquence naturelle de cet esprit de socialisme d'État qui est au fond de tout système de monarchie absolue, le roi assume la charge de l'approvisionnement de la France, et en même temps qu'il en prend la charge, il en prend la responsabilité . Le peuple voit en lui le pourvoyeur universel (2). Si la récolte manque, c'est lui qu'il accuse: si le gouvernement favorise l'acquisition et l'emmagasinement <le blés de réserve, le bruit se répand que le roi spécule, qu'il s'enrichit par la disette, qu'il est le chef des monopoleurs et des accapareurs : la légende du Pacte de famine n'eut pas d'autre source. D'ailleurs, ces mesures onéreuses, inefficaces, dangereuses, sont maladroites et vont contre leur but. L'intervention du gouvernement dans les temps de cherté accroît l'inquiétude : le blé se cache ; le commerce, découragé par la concurrence oflïcielle des agents du roi qui vendent à perte, garde ses

(1) Arthur Voung reconnaît la nécessité de constituer en France des réserves de Mes. et déclare que le plus sûr moyen d'y parvenir serait de laisser l'aire ceux qu'on appelle « les accapareurs » : « La quantité <le grains qui se présente en automne sur le marché est toujours bien au delà de ce qui demeure en réserve pour le reste de l'année. Pour remédier à cet abus, le mieux serait d'agrandir les exploitations. Quand ce moyen manque, il ne reste de recours que dans les accapareurs. Ils font des réserves : c'est le plus grand bien pour le peuple, et on ne saurait trop encourager de tels hommes, dont l'industrie supplée aux greniers d'abondance sans en avoir les inconvénients » (op. cit.. t. Il, p. 342).

(2) On se rappelle les cris du peuple de Paris, ramenant en 1789 la famille royale de Versailles aux Tuileries après les journées des 5 et i Octobre : « .Nous ne mourrons plus de faim ; nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! »

réserves el abandonne les marchés : ainsi, avec les meilleures intentions, l'autorité aggrave la crise et parfois la fait naître (1).

Persistance de la tradition féodale au sein dune nul ion unifiée ; crainte des accapareurs ; action indiscrète du pouvoir central : voilà les trois vices du système réglementaire de l'ancien régime. — Nous nous en rendrons mieux compte en examinant les conditions du coinmercj intérieur et du commerce extérieur, avant la réaction libérale des phvsiocrates.

Ce qui frappe tout d'abord, quand on aborde celte étude, c'est la multiplicité des précautions prises contre les marebands. Visiblement l'autorité les redoute : dans leur rôle économique, elle n'aperçoit que les abus possibles, et oublie les services normaux. Une déclaration du 31 août 1699 (2) défend de faire le commerce des grains sans autorisation des officiers de justice du roi. Le négociant doit prêter serment, et faire enregistrer ses nom et demeure au greffe de la justice ordinaire. Interdiction d'acheter des grains pour les revendre est faite aux laboureurs, aux gentilshommes, à la plupart des officiers royaux: et Ion étend la même prohibition aux boulangers et aux meuniers (3). Il est défendu aux marchands de formel- entre eux aucune société. Nul ne peut acheter ou enarrherdes blés avant la moisson. — Quant au producteur qui veut vendre sa récolte, il rencontre des obstacles d'une autre sorte. On l'oblige à vendre au marché (4) : on espère ainsi

(i) C'est ce qui arriva on 1788. — Voyez sur les malencontreui achats <le blés faits par Necker à celte époque, Arthur Young, op. ci/..

i. il p. :m sniv.

(2) Alanassiev. op. cit.. p. 87-89.

(3) Ibid, p. 90.

[\) Toutefois un arrêt du Conseil du 16 octobre 1708 reconnaît aux

le contraindre à livrer son blé à bas prix. Si d'autre part il prétend garder ses grains chez lui pour attendre une hausse, de nouveaux règlements interviennent. Une ordonnance du 21 novembre 1577. confirmée par la déclaration du 7 mai 1709 (1), interdit au cultivateur de conserver sa récolte plus de deux ans. On a peur que son avidité ne crée la famine. En temps de cherté, des ordres spéciaux enjoignent à tous détenteurs de blé de l'exposer en vente : et quand les fermiers résistent, les visites domiciliaires, les violences de l'administration, les pénalités rigoureuses se multiplient (2). Sur ce point, les préjugés sont invétérés; et jusqu'à la lin du siècle, malgré la propagande libérale, la pratique reste la même. « L'abondance des grains, dit le Parlement de Rouen le 15 avril 1708 (3), est d'une ressource médiocre quand la cupidité peut mettre des entraves à leur circulation... Nombre de particuliers, sans aucun titre, sont dans les campagnes enarrberles blés et grains chez les laboureurs : le laboureur, assuré de la vente de son blé dans sa maison, n'en porte presque plus dans les balles; les boulangers, qui par état ne sont établis que pour fabriquer et vendre Je pain, concourent au mal public en allant eux-mêmes intercepter le blé chez le laboureur ». Et le Parlement conclut en enjoignant « aux laboureurs, fermiers, décimateurs ou autres faisant valoir, de porter chaque semaine leurs grains aux halles et marchés voisins, et leur fait défense de vendre

marchands de Paris le droit d'acheter directement chez les propriétaires on fermiers dans tout le royaume. (Ibi l., p. 2). Nous rencontrerons d'autres exemples de dispositions d'exception prises en faveur de l'approvisionnement de la capitale.

(1) Ibid., p. 4-5.

(2) Ibid., p. 7-9.

(3) Cit. Ibid., p, 22-23.

aucuns grains dans leurs greniers, ni d'en vendre marché sur simple échantillon ».

Dans ces marchés où on les conduit de force, les yen deurs trouvent de nouvelles entraves. L'ordonnance du 21 novembre 1577, dont les dispositions sur ce point sont encore en vigueur au xvni'' siècle, interdit la vente par commissionnaires ou facteurs. Il faut que le vendeur accompagne sa marchandise, ne la quitte pas et la vende lui-même. Ici encore, on espère, par une contrainte indirecte, l'obliger à céder sur le prix. Si le cours du marché ne lui paraît pas suffisant, il peut remporter ses grains après un voyage inutile : encore l'exercice de ce droit est-il limité. Toute marchandise exposée et non vendue à trois marchés consécutifs doit, aux termes de l'ordonnance, être cédée au troisième, au cours du jour, quel qu'il soit.

Onéreuse en elle même, l'obligation de porter les grains au marché s'aggrave de charges multiples. D'innombrables droits grèvent la marchandise : droits de hallage, d'étalage, de m es u rage, de havage, de minage, de roulage, de raclage, etc. Réunis, on les évalue à 1/50 du prix en province, à 1 30 à Paris (1). Dans cettd dernière ville, en 1762, ils sont de 3 sous \j'2 par setier (2$ Tous sont d'origine féodale, et reposent sur des titres anciens, obscurs, compliqués, dont la vérification difficile décourage les efforts des réformateurs (3). Beaucoup d'entre eux sont devenus le monopole des officiers de marché, mesureurs ou porteurs, qui ont payé au roi

M) Alanassiev, op. cit., p. 48, n. 3.

\*2) Ibid .. p. \\±. Sur les droits en province, v. fbid. p. 36 sniv - Cf. Acte* du ministère Turgot. éd. Daire, t. Il p. ti>9 suis. (3) Alanassiev, Ibid. p. il suiv.

leurs charges; de sorte que pour supprimer les droits, il faudrait d'abord rembourser les charges. L'opération, mise à l'étude dès 1767 (1), n'est pas achevée en 1789. Turgot lui-même n'est parvenu sur ce point qu'à des résultats incomplets (2).

En même temps qu'elle entrave la vente, l'autorité réglemente et limite les achats. Sur le marché, les boulangers et les marchands en gros ne peuvent acheter qu'après les particuliers ; et par crainte des accaparements, on impose un maximum à leurs acquisitions. On les limite si bien, qu'à Paris. !es marchands et boulangers, ne pouvant plus suffire aux besoins de leur clientèle, se mettent à faire des achats dans la banlieue. De là de nouvelles craintes, et une réglementation nouvelle. On née autour de Paris une sorte de zone protégée, de huit lieues d'abord, de dix lieues plus tard, où les marchés sont interdits aux boulangers et marchands en gros, de Paris ou de province (3). Le but cherché est d'assurer à la consommation de la capitale tout le blé qui pénètre dans le rayon de dix lieues, et qui se trouve en quelque sorte pris au piège. Paris devenant désormais pour lui le seul débouché possible. Tout convoi de blé qui suit le cours de la Seine risque ainsi d'être arrêté en route (4).

Il) Ibid. p. 38 suiv.

(2) Actes du ministère de Turgof (Œuvres, édit. Daire, t. Il, p. 243, 223 et p. 299-302).

(3) A cet égard le dernier acte législatif avant l'époque qui nous occupe spécialement est une déclaration du 8 septembre 1737. — V. 8ur l'histoire 1res compliquée de cette réglementation, Afanassiev. op. cit.. p. 72-74.

(i) Cf. Actes du ministère de Turgot (Œuvres, t. Il, p. 217. — Il est vrai que l'on peut obtenir l'autorisation de l'aire passer des grains en transit : mais ces autorisations sont toujours précaires. Cf. Afanassiev, op. cit., p. 151, note 1.

Voilà un exemple d'entrave à la circulation intérieure, résultant de la réglementation des marchés. Bien plus importantes et plus graves sont les restrictions à la liberté qui naissent de la multiplicité des douanes intérieures et des péages.

Justifiées aux temps féodaux, les barrières de douanes entre les provinces n'avaient plus de raison d'être dans la France unifiée sous l'autorité royale. Mais une tentative dl suppression générale se serait heurtée à de telles résistances locales, que Ton n'osa pas l'entreprendre. On parvint seulement à simplifier un peu la complexité primitive. Dans le tarif de 1664, le royaume est divisé en 3 zones. La première comprend les provinces dites des cinq grossm /içrme.?(l) entre lesquelles n'existe aucune ligne de douanes, mais qui sont séparées des provinces des deux autres catégories parles anciennes barrières. La seconde zone est celle des provinces réputées étrangères, qui ont conservé leurs douanes locales (2). La troisième comprend l'Alsace, la Lorraine et les Trois-Evèchés, séparées du reste du royaume par une ligne de douanes, tandis qui leur commerce reste libre avec l'étranger. Aussi les nom] me-t-on pays à /'instar de l'étranger effectif. Le régime est le même dans les ports francs, Dunkerque, Lorient, Bayonne et Marseille : les marchandises étrangère! entrent en franchise, les marchandises nationales en sortent librement ; la douane est entre le territoire de la vill et le reste de la France.

(i) Ile-de-France, Normandie, Picardie, Champagne, Bourgogne

Bresse et Bugey, Bourbonnais. Poitou, Berrv. Anjou. Maine et Ton raine. — Il faut y joindre le Beaujolais depuis 1717.

(2) Dauphiné, Franche-Comté, Provence. Languedoc, (iuvenne Saintonge, Limousin, Angoumois, Auvergne, Bretagne, Flandre, liai naut.

Voilà la situation générale des douanes intérieures. Mais au point de vue spécial du commerce des blés, la réglementation est plus étroite. En principe, toute circulation de blé entre les provinces est probibée. 11 faut un acte législatif pour permettre d'opérer des transports de grains d'une province à l'autre, même en acquittant les droits. Parfois le gouvernement autorise la circulation en francbise. Mais quel qu'en soit le caractère, l'autorisation est toujours temporaire, et donnée pour un délai très bref de trois ou de six mois. S'il y a lieu, on la renouvelle à l'échéance. Ce régime d'instabilité, qui empêche toutes relations commerciales durables entre régions différentes, fut seul pratiqué en France, dans la première moitié du xvme siècle (1). Il paraît bien d'ailleurs qu'en accordant ou refusant les autorisations, le gouvernement n'obéissait à aucune idée ferme. Au début du siècle, il semble croire que le libre transit est le meilleur système en temps de

(1) Voici d'après M. Afanassiev, op. cit., p. 99 suiv., un aperçu très rapide de ces variations législatives. — Au commencement du siècle, la circulation des grains est soumise aux droits établis. Lu arrêt du Conseil du 21 août 1703 autorise la libre circulation en franchise ; mais un nouvel arrêt interprétatif du 20 novembre de la même année déclare la portée de la disposition précédente restreinte aux blés destinés aux provinces réputées étrangères. De 1708 à 1710, on revient au système de la franchise générale. La liberté est suspendue en 1710, rétablie en 1715, et confirmée par arrêt du Conseil du 28 octobre 1719. Supprimée à nouveau le 13 avril 1728, elle est rétablie en 1730, pour la Provence d'abord, puis pour tout le royaume. Le 26 octobre 1740^ un arrêt du Conseil la suspend à dater du 1er janvier 1742. Le 17 septembre 1743, elle est de nouveau rétablie, à charge de payer les droits et de se conformer « aux différents règlements faits dans les différentes provinces. » 11 semble bien que les négociants aient été en outre obligés de prendre, dans chaque province, un passeport et une autorisation spéciale de l'intendant. L'arrêt du Conseil du 17 septembre 1754 autorisa la circulation en franchise en supprimant cette dernière formalité. Mais il fut très mal appliqué. — V. Biollay, op. cit., p. 84.

cherté; à partir de 1740, il interdit au contraire la circulation quand les prix s'élèvent (1). Ajoutons que les intendants et les subdélégués, chacun dans sa circonscription, interprètent à leur manière les actes du pouvoir central, et ajoutent à l'incertitude du principe, l'incertitude de l'application.

Plus gênants peut-être encore que les droits de douane, les péages, sur les chemins, rivières et canaux, entravent chaque étape des transports. — En 1708, les octrois de Saône, d'Auxerre à Lyon, augmentent de 200 pour 100 le prix du fret. D'après Y Encyclopédie, un bateau qui va de Gray à Arles rencontre sur sa route trente-six péages (2). En 1775, le gouvernement, voulant faire une enquête, charge un envoyé spécial d'acheter des vins dans le Midi et de les conduire à Paris; il les achète à Roanne et les mène jusqu'à Melun: sur ce parcours il acquitte vingt-deux péages (3). Ces droits se dissimulent, suivant les lieux, sous les noms les plus divers : traites, leudes, octrois, coutumes, prévôtés, travers, passages, hâlages, pontonages, chamages, barrages, trépas de Loire, etc. En vain, on cherche à les supprimer : la complexité d'une tâche mal définie, la difficulté de la vérification des titres, les litiges soulevés par le remboursement des propriétaires ou des fermiers des taxes, arrêtent les efforts. En 1724, une commission de vérification en supprime 2120, et suspend ses travaux. En 1779, une nouvelle commission, nommée par Necker, reprend la tâche abandonnée : son œuvre, après mille entraves, n'est pas achevée en 1789 (4). Le 6 novembre 1739, le contrôleur général Orry fait rendre un

(1) V. Afanassiev, op. cit., p. 102 et 105.

(2) Afanassiev, op. cit., p. 421-122.

(3) Stourm, Les finances de l'Ancien Régime, t. F, p. 473.

(4) Afanassiev, op. cit., p. 128 suiv.

arrêt du Conseil exemptant les grains des droits de péage à peine de restitution du quadruple : l'arrêt demeure presque sans application.

Désastreuses pour le commerce, ces entraves nuisent en même temps à l'agriculture et au consommateur qu'on prétend protéger. Si la récolte est bonne dans une province, tous les producteurs se font sur les marchés locaux, les seuls où ils puissent écouler leurs grains, une concurrence ruineuse, et les prix baissent à l'excès. Dans un temps où la vente du blé n'est pas rémunératrice au dessous de 15 à 18 livres par setier, le prix moyen, dans les bonnes années, ne s'élève pas au dessus de 11 à 12 livres (1) ; si bien que le laboureur a intérêt à limiter sa production, pour éviter une abondance qui le ruine (2). Si l'année est mauvaise, c'est le consommateur qui souffre; les provinces qui ont du blé ne secourent pas les provinces qui en manquent, malgré la différence de prix qui rendrait l'opération fructueuse. En 1740-1744, au témoignage de Turgot (3), le froment vaut 45 livres à Paris et 17 livres à Angoulème. La différence de prix se maintient pendant toute la disette : « Je demande, écrit Turgot, pourquoi l'abondance d'Angoulême et des provinces méridionales fut inutile à Paris. N'est-il pas évident que si le commerce des grains avait été monté, si des gènes et des règlements absurdes n'avaient pas détruit la liberté et le commerce avec elles, on ne se fut pas aperçu de cette disette qui

(1) Afanassiev, op. cit., p. 213, note 1. Dans les années 1761-1763, où la récolte fut bonne, les prix varient de 8 à 15 livres par setier.

(2) V. à cet égard les calculs de Quesnay. article Grains, édit. Oncken, p. 197-198.

(3) Lettres sur la liberté du commerce des grains, édit. Daire, t. 1, p. 198.

suivit la récolte de 1740 et qui fut si cruelle dans une partie du royaume. » Enfin, en cherchant à rassurer le peuple contre les accaparements, on prépare les paniques qui font naître les disettes au milieu de l'abondance. Sur des marchés alimentés seulement par la production locale, l'offre peut à certains jours, et par des circonstances purement accidentelles, rester inférieure à la demande. Avec un peu d'adresse, un spéculateur qui recherche la hausse obtiendra ce résultat, d'autant mieux que les source d'approvisionnement sont plus limitées. Alors le marche manque; la nouvelle se répand; l'inquiétude naît et le greniers se ferment. Une cherté toute locale, peut-étr tout artificielle, se répercute ainsi dans les contrées voisines : la hausse naît précisément des procédés pai lesquels on voulait la prévenir (1).

Il y a moins à reprendre dans la politique suivie par l'ancien régime en matière de commerce extérieur. Nou en avons déjà dégagé les principes, et nous avons montr comment ils s'expliquent par la situation générale d l'approvisionnement et du marché européen. C'est l'appli cation qui est défectueuse.

Conformément aune tradition presque constante depuis le xme siècle, l'exportation est soumise à des règlements

(4) « Le moindre manque dans une province, à peine sensible sous un bon gouvernement et un régime de liberté commerciale, répand la hausse par tout le royaume, grâce aux prohibitions et restrictions : si le gouvernement s'en mêle, c'est la famine. » (Arthur Young. op. cit., t. II. p. 347, note 4). — On sait d'ailleurs que le blé. en raison de son caractère de denrée de première nécessité, est exposé, principalement sur les marchés restreints, à des hausses beaucoup plus fortes que les autres marchandises. Gregory Kinga cherché à donner à cette idée une précision mathématique, en énonçant sa célèbre loi d'après laquelle un déficit de 0,1 dans la récolte fait hausser les prix de 0, 3, tandis qu'un déficit de 0, 5 les fait monter de 4, 50. (Cf. Tooke, A history of priées, t. I, chap. n).

restrictifs (1). Mais au lieu d'établir un système ferme et stable de réglementation modérée, on pose en principe la prohibition absolue, quitte à y apporter constamment des dérogations ou des exceptions. Si la récolte est bonne, l'exportation est permise par une autorisation générale temporaire. Si une personne influente, dans une période de prohibition, fait valoir auprès du gouvernement des considérations spéciales, elle obtient une autorisation individuelle. En réalité, les autorisations individuelles sont souvent le prix de l'intrigue, et les autorisations générales, concédées sur de simples rapports des intendants relatifs à l'état présumé de la récolte, viennent souvent à contretemps. Le plus grand vice du système, c'est son incertitude, qui cause des perturbations brusques dans le fonctionnement du commerce extérieur. Il est facile de le voir en rapprochant simplement quelques dates. Dans les premières années du siècle et jusqu'en 1709, l'exportation est permise et parait même assez pratiquée. La famine de l'hiver 1709-1710 provoque une interdiction absolue, qui se prolonge pendant cinq ans. De nouveau, l'exportation est autorisée de 1715 à 1719; le 13 mars 1720, un arrêt du Conseil renouvelle l'autorisation sans limite de temps, mais en imposant des droits de sortie élevés. Depuis

(1) On trouve déjà le principe de la prohibition dans une ordonnance du 31 mars 1277. — 11 est affirme à nouveau dans l'ordonnance du 13 décembre 1344. qui ajoute toutefois que des permissions spéciales d'exporter pourront être délivrées moyennant le paiement d'un droit. L'ordonnance du 16 octobre 13i0 renouvelle la précédente, en y joignant un tarif. Charles IX, en juin 1571, déclare que l'autorisation d'exporter constitue un droit régalien, et ne peut résulter que d'une permission particulière. — Sully interrompt un instant la tradition, en encourageant l'exportation. Mais après lui, la prohibition redevient la règle. — Le tarif de 1664 met à l'exportation un droit de 22 livres par inuid.

1723, on revient au régime de la prohibition. Certains pays, tels que les provinces de Bretagne et du Poitou, le Languedoc à partir de 1754, les ports de Marseille et de La Rochelle, obtiennent cependant des permissions spéciales. Tout cela forme une lég-isla'ion touffue, dont la complication même facilite les fraudes, et qui subsistera pourtant jusqu'à la réaction libérale de 1764 (1).

Quant à l'importation, nous savons déjà combien son rôle est secondaire; sa place dans la législation reste, au commencement du siècle, si effacée, qu'on aperçoit diflicilement le régime précis qui la gouverne. Le tarif de 1004 lavait frappée d'un droit insignitiant de 2 liv. 1/2 par muid. Des renseignements épais (2) permettent de croire qu'un régime analog-ue subsiste dans les quarante premières années du siècle. De 1740 à 1763, tous les droits sont supprimés, et les grains entrent en franchise sur toute la frontière (3).

Nous avons maintenant une idée générale de la tradition réglementaire du siècle dernier. Elle donnait au problème du commerce des blés des solutions tout empiriques; le système s'était fait de lui-même, et se modifiait au gré des circonstances, sans obéir à aucune idée arrêtée. Tout au contraire, en étudiant la réaction libérale et ses conséquences, nous allons rencontrer l'antithèse exacte de cette situation. Nous trouverons ici un système fondé sur quelques idées très nettes, mais trop abstraites, el très logiquement déduit : si logiquement qu'il fait parfois violence à la réalité des choses. Entre ces deux extrêmes, Galiani devra construire sa propre théorie.

(1) V. pour les détails, Afanassiev, op. cit., chap. x.

(2) V. notamment Savary, Dictionnaire (tu Commerce, V. Bledj t. I, p. 228. — Afanassiev," p. 456-i:>7.

(3; Ai'anassiev, Ibid.

C'est vers Tannée 1750 que le mouvement de réaction contre la tradition réglementaire se précise et s'étend. Dés le début du siècle, Boisguillebert avait déjà protesté contre les entraves imposées au commerce des grains : mais sa doctrine, compromise par une forme bizarre et des paradoxes trop affectés, n'avait pas obtenu grand crédit auprès du public. Quarante ans plus tard (1), la même idée reparaît. « Le commerce de toutes choses, écrit d'Argenson, devrait être ausssi libre que l'air... On ne manque jamais d'air, quoiqu'il entre et qu'il sorte, on ne manquerait jamais de blé si on avait la même confiance en la liberté. » En 1749, un mémoire du contrôleur général Machault indiquait, sept ans avant le premier écrit économique de Quesnay, la liberté commerciale comme remède à la décadence agricole. Mais l'ouvrage capital est le livre d'Herbert : Essai sur la police générale des grains, antérieur lui aussi, à la fondation de l'école physiocratique, et dont trois éditions parurent de 1753 à 1755 (2). L'auteur, écrivant surtout au point de vue des intérêts du consommateur, s'efforçait d'établir que la liberté du commerce assurerait, mieux que tout le système réglementaire, l'approvisionnement sans cherté. Dès 1755, le Journal du Commerce, puis le Journal œconomique, se rallièrent aux idées de liberté.

(1) Notons que dès 1725, un mémoire présenté au contrôleur général par les députés du commerce réclamait la liberté du commerce extérieur des grains. — Y. citations dans Biollay, Pacte de famine, p. 25.

(2) Sur ces trois éditions, d'importance très inégale, V. Afanassiev, op. cit., p. 208, n. 1.

Le mouvement libéral, dans cette première phase. parait avoir eu pour cause principale l'influence des idées anglaises, qui apparaît à chaque page dans le livre d'Herbert. Montesquieu et Voltaire avaient mis l'Angleterre à la mode; la vogue dont jouissaient alors sa littérature et ses théories politiques s'étendit à ses principes économiques. Dès la dernière moitié du xvne siècle, le gouvernement anglais, cédant à l'aristocratie des grands propriétaires, avait rompu avec l'ancienne tradition prohibitive et inauguré un régime inspiré uniquement par les intérêts agricoles (1). En 1660, l'importation du blé et du seigle est frappée de droits protecteurs; l'exportation est déclarée libre, sauf acquittement d'un droit peu élevé. En 1689, on applique à l'exportation un système d'échelle mobile. Selon le prix du grain sur le marché anglais, l'exportation est encouragée par des primes, autorisée purement et simplement, ou frappée d'un droit modéré. Ce droit fut d'ailleurs supprimé en 1700.

De toute cette législation protectionniste, les économistes français ne retinrent que la liberté d'exporter; et le régime anglais, présenté, dans une conception un peu trop simpliste, comme un modèle de liberté commerciale, devint, selon le mot de Galiani, « le grand cheval de bataille » de l'école libérale. On oublia trop que l'Angleterre, tout en protégeant l'agriculture, ne perdait pas de vue les intérêts de l'approvisionnement national, et n'hésitait pas à prohiber l'exportation et à faire échec aux principe*. toutes les fois que les prix s'élevaient de façon anormale.

(1) V. Lexis. dans Schônberg1 s Handbuch der politischen Œkonomie* t. II, 2e partie, p. 326. note 145. — Adam Smith, Hichesse des Xat ions y IV. 5. — Cf. Faber, Die Entstehung des Agrarscluitces in England, 1888.

Ces prohibitions, dont les économistes ne parlent jamais (1), furent assez fréquentes au cours du XVIIIe siècle (2). Il importe de ne pas l'oublier, car ce fait montre bien qu'une politique douanière purement libérale était alors impraticable. On a vu d'ailleurs, en bien d'autres circonstances, l'école libérale française tirer de la politique anglaise des arguments trop hâtifs et trop peu justifiés.

De 1750 à 1760. la théorie de la liberté du commerce l'affermit et s'organise. Deux hommes. Vincent de Gournay et Quesnay, quoique partis de principes différents, arrivèrent sur ce point, presque en même temps, à des conclusions identiques. Cette dualité originaire de la doctrine se retrouve chez les disciples. Jusqu'à la lin du siècle, les deux écoles subsistent, presque toujours alliées, mais sans se confondre.

Gournay avait constaté, par une longue pratique personnelle, jointe à des études approfondies, l'avantage économique de la concurrence : sa doctrine s'édifia sur cette idée simple et large. Considérant le commerce, intermédiaire des échanges, il établit en principe général que la lutte entre les négociants assurerait à la fois au producteur !e maximum de rémunération, au consommateur le minimum de déboursés. Voyant d'autre part dans le blé un objet de commerce ordinaire, il lui appliqua sans modifi-

ai) Ainsi Turgot, en témoignage «le Dupont de Nemours, citait 1" Angleterre, dans sa quatrième lettre sur la Liberté du commerce des frains, comme exemple de pays qui ne gênaient pas le commerce des grains. et encourageaient l'exportation. Turgot, qui écrivait en 1770. songeait sans doute au tarif de 1689. Or, précisément en 1770. l'exportation du blé était interdite en Angleterre depuis 1766; et la prohibition devait se prolonger jusqu'en 1772. (Turgot, Œuvres, éd. Daire, t. I. p. 175).

(2) V. la note dHippohte Hussard dans les Œuvres de Turgot, lue. cit.

cation sa formule générale. Ce raisonnement, qui est encore aujourd'hui l'argument essentiel des libres échangistes, se retrouve dans les œuvres des disciples de Gournay. Turgot et Morellet sont les plus célèbres.

Beaucoup plus subtile et compliquée est la doctrine de Quesnay, reprise et développée par les physiocrates. Les principes en ont été si souvent exposés,, qu'il suffira de les rappeler ici d'un mot. Quesnay, à la différence de Gournay, fondait sa doctrine sur la considération des intérêts agricoles. Suivant un mot de Turgot, tandis que Gournay « partait du comptoir », Quesnay « partait de la charrue » (1). On a pu dire que cet adversaire déterminé de la réglementation aurait été, de notre temps, agrariei et protectionniste. S'il demande la liberté du commerce intérieur et extérieur des grains, c'est pour accroître le revenu agricole en étendant les débouchés offerts aux producteurs (2). Cet accroissement des revenus produira en même temps une amélioration de la culture français! et une augmentation de la richesse nationale. En effet, d'une part Quesnay attribue la mauvaise exploitation des terres de petite culture à l'insuffisance des capitaux qu'on y applique : accroître le revenu, n'est-ce pas accroître en même temps la niasse du capital applicable aux améliorations foncières? D'autre part, une conception un peu superficielle et inexacte de la notion de valeur l'a conduit à admettre que seule, parmi toutes les branches de l'industrie humaine, l'industrie agricole est productive de valeur. Tandis que le commerce ne fait que déplacer les objets; tandis que l'industrie des manufactures ne fait que trans-

(1) Lettre à Dupont de Nemours, du 20 février 176(>. Citée pal Srliolle. Dupont de JVe?nours et V Ecole physiocratique.

(2) Voir, dans l'édition Oncken, les articles Fermiers et Grains, et les Maxiînes de gouvernement économique.

former les matières premières, la terre rend plus qu'on ne lui a confié; en défalquant du revenu foncier brut la somme des avances, on trouve une différence, qui est le produit net: ce produit net se distribue entre les différentes classes de la nation (1) ; il est l'unique source du revenu du royaume. En l'augmentant, on n'agit donc pas exclusivement dans l'intérêt de la classe des agriculteurs ; on accroît le revenu national tout entier.

Nous n'avons pas à refaire ici la critique, cent fois présente, de cette doctrine. Son vice tbéorique essentiel et frappant est qu'elle repose sur une notion de la valeur purement matérialiste, entièrement abandonnée aujourd'hui, et déjà dépassée au temps de Quesnay par plusieurs économistes, dont fut Galiani (2). Mais nous devons indiquer dès à présent Tune des objections principales que les contemporains adressèrent aux partisans de la liberté absolue du commerce, disciples de Gournay ou de Quesnay : il importe, pour se faire une idée complète de leur doctrine, de savoir comment ils y répondaient.

(lette objection des réglementaires contre la liberté est précisément celle que, par un curieux renversement des rôles, les libres-échangistes adressent aujourd'hui aux partisans de la protection. — En étendant et en facilitant les débouchés, on allait, disait-on, faire monter le prix du blé. c'est-à-dire augmenter le coût de la vie. et aggraver la situation de la classe déjà misérable des salariés. L'objection avait été déjà adressée à Boisguillebert, qui se déclarait nettement partisan de la cherté du blé.

Les économistes de la seconde moitié du siècle oppo-

I ) Y. Y Analyse du tableau économique.

(2) Dans son traité Délia Moneta, publié en 1749. - V. Infra. chap. m.

saient à l'objection deux réponses. — D'abord, ils se défendaient de chercher à obtenir une véritable hausse des subsistances. Ils soutenaient que le consommateur n'aurait pas à souffrir de l'augmentation de revenu du producteur ; car cette augmentation devait entraîner comme première conséquence un accroissement de production, donc une offre plus large de denrées alimentaires; et. en outre, elle devait résulter bien moins dune hausse des prix moyens, que dune égalisation des prix extrêmes, obtenue par l'extension de la concurrence, et par l'assimilation des prix du marché national aux prix du marcha général (1). Remarquons que ce raisonnement, appliqué au commerce extérieur, suppose démontré que les importations de blé balanceront les exportations dans la mesure où l'exigent les besoins des consommateurs : or on sait déjà qu'au xvme siècle, rien n'autorisait une pareille confiance.

Quant à la situation des salariés, elle ne semble pas avoir beaucoup inquiété Quesnay. A ses yeux, il suffisait de démontrer que la liberté du commerce des grains accroîtrait le produit net : cet accroissement de richesse devait selon lui se répandre nécessairement dans toutes les classes de la nation. Toutefois, dans un curieux pas] sage de ses Maximes de Gouvernement économique (2), 1 indique d'un mot que la hausse des subsistances entraîne toujours une hausse corrélative des salaires. Cette idée m rattache à une théorie très répandue au XVIII* siècle, et d'après laquelle le taux des salaires se règle mécanique)] ment sur le prix minimum de la vie. « En tout genre de

(1) Turgot, Lettres sur la Liberté du commerce <les grains, ô » l . Daire, t. I, p. 191 suiv.

(îj Edit. Oncken, p. 247-248.

travail, a écrit Turgot, il doit arriver, et il arrive en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance (1). » C'est déjà l'idée qui. reprise plus tard par Lasalle et son école, donnera naissance à la fameuse doctrine de la « loi d'airain »; seulement, tandis que les tbéoriciens socialistes ont trouvé dans le principe du salaire naturel une loi fatale de misère, qui condamne l'ouvrier au strict nécessaire, et lui interdit tout espoir d'un accroissement de bien-être, l'optimisme pbysiocratique n'y a vu qu'une règle heureuse, qui l'assure d'être toujours préservé de la faim.

Turgot a présenté, sur la même question, un autre raisonnement où se trouve également le germe d'une théorie moderne des salaires. Pour lui. l'accroissement du revenu des propriétaires fonciers doit bénéficier aux salariés, parce que les propriétaires, pour placer ces revenus, feront nécessairement travailler davantage ; il y aura donc une augmentation dans la demande de main-d'œuvre, et par conséquent les salaires hausseront (2). On reconnaît ici l'idée fondamentale de la théorie du « fonds des sa mires » de Stuart Mill, d'après laquelle la rémunération des ouvriers se règle sur la valeur des revenus, considérés comme masse partageable entre les capitalistes et les travailleurs.

Dans l'état actuel de la science économique, il est facile de voir que les deux réponses de Quesnay et de Turgot sont sur ce point insuffisantes. La théorie du salaire naturel, dans la conception optimiste des pbysiocrates comme dans la conception pessimiste de Lasalle, est

(i) Essai sur la formation et la distribution des richesses, $ G. — Ëdit. Daire. t. I, p. 10.

(2) Lettres sur la liberté du commerce des grains. Ibid., t. I, p. 219 suiv.

HO CHAPITRF. Il

inexacte parce quelle est incomplète. Sans doute le prix des subsistances n'est pas sans lien avec le taux dos salaires; mais on ne doit pas dire qu'il le détermine. Les influences qui s'exercent ici sont bien plus complexes. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'en général la bausse des subsistances est suivie dune bausse des salaires (i) : mais l'équilibre ne s'établit pas immédiatement, et en attendant qu'il s'établisse, une crise peut naître et se prolonger. On a même vu, dans certains cas de cherté, les salaires s'abaisser en raison de l'offre plus grande de travail (2). La théorie du fonds des salaires est moins exacte encore, en ce qu'elle a pour base une notion beaucoup trop vague de la masse à partager entre les capitalistes et les ouvriers (3).

Si Ton part au contraire de l'idée qui semble prévaloir aujourd'hui, et d'après laquelle les salaires tendent à se régler, dans chaque industrie, sur la productivité économique du travail de l'ouvrier (4), on devra reconnaître une grande part de vérité dans l'objection adressée aux partisans de la liberté absolue du commerce des grains. On peut admettre, en effet, que la liberté commerciale, accroissant le revenu foncier et par conséquent la productivité du travail agricole, entraîne une augmentation des salaires, mais pour les ouvriers agricoles seulement. 11 n'y a aucune raison pour que cette hausse s'étende,, du moins immédiatement, aux salaires des ouvriers des manufac-

(1) Voir un exemple emprunté à l'époque qui nous occupe dans Baudrillart, Population agricole de la France, t. Il, p. 47(i.

f2) V. Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'Economie politique ', t. II, p. 254 suiv.

(3) Ibid., p. 251 suiv.

(4) Ibid., p. 272 suiv.

lares; et pourtant, si une hausse des subsistances se produit, ils en subiront les eii'ets.

Ainsi, la doctrine libérale, même considérée simplement au point de vue de la construction théorique, présente des imperfections et des lacunes ; ce fait ne doit pas surprendre, puisque Quesnay est le premier auteur qui ait cherché à édifier un système général d'économie politique. Aux yeux des contemporains, les nouveaux principes avaient le grand mérite de réagir contre les exagérations du système réglementaire, dont on commençait à apercevoir les inconvénients. Ce caractère des idées nouvelles, joint à l'esprit d'ardente propagande qui animait Quesnay et ses disciples (1), assura le succès de la doctrine. On en parla dans les salons; la question des blés fut à la mode. « Vers 1750, écrit Voltaire, la nation française, rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur l'agriculture; tout le inonde les lut, excepté les laboureurs. On supposa, au sortir de TOpéra- Comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin, le cri de la nation obtint du gouvernement, en 1764, la liberté de l'exportation (2). »

En réalité, les choses se passèrent un peu moins simplement. — A partir de 1759, le mouvement d'opinion

(1 ) V. sur la propagande physiocratique, Léonce de Lavergne. les Economistes français du xvnie siècle. — Schelle, Dupont de Nemours et l'Ecole physiocratique. — De Loménie. Les Mirabeau, t. II.

(2) Dictionnaire philosophique, art. Blé.

créé par les Économistes fut très favorisé par les circonsl tances. Une série d'excellentes récoltes fît baisser les prix des grains, et les cultivateurs, n'étant plus rémunéré! par la vente de leurs produits, réclamèrent vivement «les débouchés plus faciles et plus larges. Ainsi, le gouverne] ment pouvait céder aux sollicitations des Économistes] sans paraître se départir, aux yeux des règlement de la politique de circonstances qu'il avait suivie jusqu'à] lors.

Déjà, le 17 septembre 1754, un arrêt du Conseil avait autorisé la libre circulation en franchise des grains et farines à l'intérieur du royaume. Mais l'application avait été incomplète et défectueuse; et d'ailleurs, il était intervenu sur cette matière tant d'arrêts contradictoires. <jue le commerce n'avait plus conliance dans des actes législatifs si facilement révoqués. « Un arrêt, écrivait Herbert l'année suivante, parait une loi amovible: un édit, une déclaration font plus d'impression sur l'esprit du peuple: et les commerçants regarderaient un édit comme la hase de leurs opération^ 1

Or, le 22 novembre 1759, M. Berlin devint Contrôleur général. Le nouveau ministre était tout acquis aux i'I^es nouvelles. Dupont de Nemours, dans sa 3 %r Ick

Économistes (2), le cite parmi les disciples «le Ouesnav. C'était, toutefois, un disciple à l'esprit très pratique et très prudent, et qui ne risquait pas de compromettre ses principes par des applications mal réfléchies.

L'acte le plus important de son ministère fut cette claration délinitive réclamée par Herbert, sorte de sanc-

(i) Essai sur la police générale des grains, édit. de 1755, p. 189. (2) Publiée en tète de Y Eloge de Gournay par Turgot. — Edit Daire, t. I, p. 260.

tion solennelle des mesures libérales antérieurement prises on faveur du commerce intérieur des grains. L'édit fut signé par le roi le 25 mai 1763. Le Parlement de Paris mit peu d'empressement à l'enregistrer. L'avocat général Jolv de Fleury avait conclu au refus d'enregistrement. Le rapporteur, l'abbé Terray, quoique très bostile aux idées des économistes, donna, bien à contre-cœur, des conclusions différentes : « Essayons-en, dit-il; si, comme il y a tout lieu de le craindre, l'expérience prouve les inconvénients de cette nouvelle législation, on reviendra aux anciennes lois (1) ». La déclaration royale fut enregistrée le 2 décembre 1763 (2).

Le préambule de lacté présentait un curieux mélange des anciens principes et des nouvelles doctrines. Le roi aflirmait que son but, comme celui de ses prédécesseurs, était d'assurer l'abondance dans le royaume. Il ne devait y avoir de différence que dans les moyens. Tandis qu'on avait autrefois cru nécessaire, pour assurer l'approvisionnement, de réglementer la circulation intérieure, le même résultat serait désormais atteint par la liberté. « Animés du même esprit, disait le roi, et persuadés que rien nest plus propre à arrêter les inconvénients du monopole, qu'une concurrence libre et entière dans le commerce des denrées, nous avons cru devoir restreindre la rigueur des règlements précédemment rendus pour encourager 1rs cultivateurs dans leurs travaux, et donner à cette portion précieuse de nos sujets des marques particulières du soin que nous prenons de ses intérêts. »

Au fond, les innovations étaient moins graves que ce

(1) Schelle, Dupont de Nemours et V Ecole physiocratique,\).'23-i2,£.

(2) C'est la date donnée parlsambert (Anciennes lois françaises. t. XXII, p. 393).— M. Schelle (loc. cit.) donne la date du 22 décembre.

préambule ne semblerait l'indiquer. Les articles 2 et 3 de la Déclaration supprimaient les autorisations spéciales, les déclarations de transports, les péages, passages, etc. — Il n'y avait là, en réalité, qu'un rappel et une confirmation de l'arrêt de 1754. La seule disposition vraiment nouvelle se trouvait dans l'article 1er, qui autorisait toute personne à faire désormais le commerce des grains, sauf remplir aucune formalité.

Cette législation ne tranchait que la question du commerce intérieur des céréales. Restait le problème infiniment plus délicat du commerce extérieur, et particulière] ment la grande difficulté relative à la liberté d'exporter. Sur ce point, le ministre, malgré ses convictions d'économiste, gardait une réserve qui montre bien la gravité pratique de la réforme. Pourtant, les sollicitations se multipliaient. L'avilissement des prix, suite nécessaire des récoltes abondantes qui se succédaient depuis 1760, faisait vivement désirer l'ouverture des débouchés étrangers. Un avis des députés du commerce, du 31 décembre 1762, réclama la liberté d'exporter les farines. Trois mois après, un arrêt du Conseil du 27 mars 1763 leur donna satisfaction. Puis Bertin se décida à aller p!us loin encore. Un nouvel arrêt, du 21 novembre de la même année, autorisa la libre exportation des grains, sauf le froment et le méteil.

Cependant, les prix étaient tombés, dans certaines régions, à huit livres le setier : c'était la moitié du taux rémunérateur pour l'agriculture. Les Parlements intervinrent. Le Parlement de Grenoble demanda la liberté entière d'exporter les grains; Bertin ajourna sa réponse. « Sa Majesté, dit-il, approuve les principes de son Parlement en cette matière; mais elle ne juge pas à propos de prendre, quant à présent, le parti de permettre l'exporta-

tion des grains dans la crainte qu'un changement aussi prompt ne pût porter atteinte à l'approvisionnement du royaume. Il faut espérer que l'abondance produite par les dernières mesures permettra de l'accorder quelque jour (1). »

Sur ces entrefaites, Berlin quitta le Contrôle général le 13 décembre 1763, pour prendre le Ministère de Paris, qu'il devait conserver jusqu'en 1779. Il fut remplacé par M. de L'Averdy, conseiller au Parlement, et protégé du duc de Gboiseul. Le nouveau contrôleur général, par ses idées comme par ses relations politiques, paraissait assez hostile aux économistes. Ce fut lui pourtant qui acheva l'œuvre commencée, en faisant décréter la liberté de lexportation de tous les grains, de quelque nature qu ils fussent.

En effet, les sollicitations devenaient plus pressantes. Les parlements de Rouen et de Besançon joignirent leurs instances à celles du parlement de Grenoble. Le Bureau du commerce, saisi de la question par L'Averdy Je 12 janvier 1764, ne donna qu'une réponse évasive. Mais un nouvel avis des députés du commerce conclut nettement en faveur de la liberté d'exportation, en demandant même qu'elle fût encouragée par des primes. C'est alors que Dupont de Nemours composa son premier travail sur le commerce des grains, sous la forme d'un rapport à la Société d'Agriculture de Soissons, où il s'efforçait d'établir que l'exportation n'entraînerait jamais de charge redoutable pour les consommateurs, les propriétaires, mieux rémunérés, devant améliorer leurs terres, et par conséquent multiplier les subsistances (2).

(1) 16 septembre 1763 ; Archives nationales, F12, 149. — Cité par Biollav, Pacte de Famine, p. 101.

(2) Schelle. Dupont de Xemours et l'Ecole physiocratique, p. 25-26.

Le Conseil du roi délibéra sur la réforme. Le principe de l'exportation libre fut admis, mais on reconnut la nécessité de prévoir le cas où les grains subiraient à Tintérieur du royaume une hausse inquiétante, et de prendre dans cette prévision des mesures protectrices de l'approvisionnement. Toujours prudent, Bertin, malgré sa sympathie pour les doctrines libérales, proposait de déclarer la liberté d'exporter suspendue dès que le blé atteindrait le prix de 25 livres le setier ; on trouva ce taux prohibitif trop bas (1); et après discussion, on décida de le fixera 30 livres le setier, soit 12 livres 10 sols le quintal. L'édit, rendu en juillet, fut enregistré sans difficulté par le Parlement le 19 du même mois.

La victoire était grande pour les économistes, et toutefois L'Averdy, en proposant cette réforme si grave devant laquelle Bertin avait reculé, obéissait à des sentiments bien étrangers à leur doctrine, qu'il connaissait mal et qu'il n'aimait pas. Dans la liberté d'exportation, il voyait surtout un remède à l'avilissement momentané des prix ; dans la faveur accordée à l'agriculture, il cherchait un moyen indirect de relever les finances épuisées par la guerre de Sept-Ans (2). C'était là, au fond, un libéralisme de circonstances, bien éloigné du dogmatisme économique des physiocrates.

Si grande que fût d'ailleurs la divergence de principes et d'inspiration, les solutions essentielles de l'édit s'accor-

(1) c( Je fis tout ce que je pus pour qu'on se contentât de le lixcr à 25 livres,, sauf, après un certain temps d'expérience, à le porter à 30 livres. On était dans le moment de l'enthousiasme, on aurait plutôt augmente que diminué ». {Mémoire adressé à Turgot par Berlin en 1774, cité par Biollay, Pacte de Famine, p. 111).

(2) Mémoire de L'Averdy au roi. janvier 1768, cité par Biollay, ibid., p. 109-110,

■aient avec la doctrine nouvelle. Trudaine, chargé officiellement de la rédaction, prit conseil de Turgot et de Dupont. « La rédaction de celui-ci, dit M. Schelle, prévalut pesque entièrement » (1). Aussi le préambule de ledit estil tout imprégné des idées physiocratiques. La liberté est présentée « comme propre à animer et à étendre la culture •les terres, dont le produit est la source la plus réelle et la plus sûre des ricbesses d'un Etat. .. et à entretenir entre les différentes nations cette communication d'échanges du superllu avec le nécessaire, si conforme à Tordre établi par la divine Providence et aux vues d'humanité qui doivent animer tous les souverains » (2).

Ledit confirmait, dans son article 1er, la déclaration du m mai 1763, et réitérait (art. 2) la permission générale accordée à toute personne de faire le commerce des grains. L'article 3 posait le principe de la libre exportation par terre et par mer ; mais ce principe était soumis à trois restrictions importantes.

En premier lieu, l'exportation par mer n'était autorisée que dans certains ports dont Ledit donnait la liste (art. 4). Cette liste, assez étendue, comprenait 21 ports ; et leur nombre fut porté à 36 de 1764 à 1768. De plus, même dans les ports indiqués, « l'exportation, disait l'article 4, ne pourra être faite que sur des vaisseaux français dont le capitaine et les deux tiers au moins de l'équipage seront français, sous peine de confiscation ». Ainsi, une mesure protectrice de la marine marchande s'ajoutait aux dispositions libérales de ledit.

D'autre part, la liberté d'exporter devait être sus-

(1) Schelle, op. cit., p. 24 (d'aprcs les Mémoires inédits de Dupont, et une lettre de ce dernier au marquis de Pezaj, du 12 mars 1772).

(2) Isamberl, Anciennes lois françaises, t. XXII, p. 403.

pendue de droit dans les lieux où, pendant trois marchés consécutifs, le blé aurait atteint le prix de 12 livres 10 sols le quintal, soit 30 livres le setier (art. 6).

Enfin, l'article 7 établissait un léger droit de sortie, fixé à 1/2 pour cent du prix des grains exportés. Ce n'était là qu'une taxe purement fiscale. Le mode d'évaluation adopté par l'édit rendant la perception difficile, des lettres patentes du 7 novembre 1764 remplacèrent ce droit ad rnlorempar un droit proportionnel aux quantités exportées

En même temps qu'elle facilitait l'exportation, la législation nouvelle, inspirée par la nécessité de relever les cours sur le marché national, devait naturellement être conduite à restreindre l'importation, libre depuis plus de vingt ans. Sur ce point, on suivit une marche progressif qui répond exactement à celle que nous venons de retracer. Bertin, qui autorisa l'exportation des farines, puis des grains autres que le froment, frappa d'un droit protecteur l'importation des farines d'abord, puis des grains autres que le blé et le seigle (1). — L'édit de juillet 1764 mit un droit de 1 pour cent sur le blé et de 3 pour cent sur les autres grains. 11 déclarait d'ailleurs l'importai ion permise à toute personne, et autorisait l'entrepôt dans le royaume avec exemption de droits (art. 5 et 8). Les lettre! patentes du 7 novembre 1764 modifièrent l'assiette du droit d'importation, comme celle du droit d'exportation, el substituèrent à la taxe établie par l'édit une taxe proportionnelle au poids.

Après la double réforme de 1763 et de 1764, quelle était en France la situation légale du commerce des blés? Il ne faudrait pas exagérer la portée des franchises nou-

(1) Arrêts du Conseil «lu 27 mars Î763 et du 2 janvier 1764 ' Afanassicv, op. cit., p. 458.

belles . En réalité, bien des entraves subsistaient, plus nombreuses, comme Galiani le remarquera plus tard, dans la circulation intérieure que dans le commerce extérieur. C'est que la déclaration de 1763, loin de libérer entièrement le commerce intérieur, ainsi qu'une lecture superficielle pourrait le faire croire, n'avait pas touché au plus grand nombre des anciens règlements. Elle respectait toutes les dispositions, si nombreuses et si gênantes, qui avaient pour but d'assurer l'approvisionnement de Paris ; elle ne changeait rien à l'ancienne police des marchés (1); enfin, tout en abolissant en principe les droits de péages, elle maintenait expressément les règlements locaux, el la généralité de cette exception trop vague détruisait la règle. En fait, les entraves qui résultaient des octrois survécurent presque toutes à l'acte de 1763 (2); on a pu dire que cette déclaration « eut surtout un effet moral » (3). Au contraire, malgré les restrictions dont il entourait la liberté d'exporter, l'édit de 1 7 ( > i créait brusquement dans les conditions du commerce extérieur une véritable révolution. Il y avait un manque d'équilibre certain entre les deux parties de la législation nouvelle. L'œuvre «le Bertin était trop prudente et incomplète : l'œuvre <le L'Avenlv était hasardeuse et trop radicale. Avant d'affranchir l'exportation, il aurait fallu d'abord, comme le montrera très bien Galiani, assurer la liberté de la circulation intérieure. Le gouvernement ne le comprit pas : et les

(4) Dupont, dans la (iacette du commerce, de novembre 1765, déclarait que logiquement la réforme de 1763 devait entraîner la reforme des marchés.

(2) Des Lettres patentes du 5 mars 1764 expliquèrent que l'édit ne touchait pas aux octrois « appartenant aux États, villes ou communautés ou qui font partie des fermes » .

(3) Afanassiev, op. cit., p. 158.

120 CHÀPfTRK II

économistes, au lieu de faire porter, après la réforme, tout l'effort de leur critique sur l'insuffisance de la déclaration de 1763, attaquèrent les quelques restrictions à l'exportation libre admises par l'édit de 17(Ï4. paire qu'elles choquaient leurs conceptions théoriques, auxquelles la lettre de la déclaration de 1763 semblait au contraire donner satisfaction (1).

Il faut remarquer d'autre part que l'application des deux édits resta très imparfaite. Soit par mauvaise volonté (2), soit par ignorance (3), les agents subalternes continuèrent après 1763 à entraver la circulation intérieure; le peuple, fidèle aux antiques préjugés, continua à arrêter de force les transports de blé, à la première élévation des prix (4). Quant au commerce extérieur, malgré le défaut de statistiques précises, il semble bien qu'il demeura peu important. En 1768, l'abbé Roubaud affirme qu'il n'est pas sorti du royaume, depuis quatre ans, plus de deux millions de setiers de grains, soit cinq cent mille setiers en moyenne par année, ce qui représente, d'aprèsl'auteur, la quatre-vingt ou quatre-vingt-dixième partie d'une récolte commune (5).

(1) Dupont prépara à ce sujet, avant la publication de l'Édit de 1764, un mémoire, intitulé Y Anti restrict eur, qui ne fut jamais imprimé. — Le Trosne publia dans la Gazette du commerce un article sur Y Exclusion des vaisseaux étrangers pour la voiture des grains (V. Schelle. Dupont de Nemours et V Ecole pliysiocratique, p. 30, note 4, et p. 34)

(2) Y\ des exemples dans Afanassiev, op. cit., p. 155.

(3) En 1765, Turgot, intendant du Limousin, est obligé d'envoyer la déclaration «le 1763 à des officiers de police qui n'en ont jamais entendu parler. — V. ses Œuvres, éd. Daire, t. I, p. 665.

(4) Afanassiev. Ibid., p. 158, n. 1.

(5) Représentations aux magistrats, p. 230 ; cité par Afanassiev, op. cit., p. 160. — Sur l'exportation en Suisse, en Espagne et en Hollande, V. Ibid., p. 225 suiv. — Cf. Avis des députes du co/nmerce au contrôleur général, du 26 octobre 1769, cité par Biollav. Pacte de Famine, p. 130, note 1. — On ne doit accepter qu'avec

11 est impossible d'évaluer le chiffre des importations (1).

C'est que le libéralisme économique, même démontré dans les livres, même écrit dans les lois, n'est pas entré dans les mœurs. Le gouvernement, pour qui l'édit de 1764 l'a guère été, nous l'avons déjà vu, qu'une mesure de circonstances, multiplie les actes qui prouvent l'incertitude de ses principes. L'Averdy ne suit à l'égard des physio- Irates aucune politique nette et personnelle. 11 fonde en 17(i") le Journal de V Agriculture ^ et nomme, au mois de septembre, Dupont rédacteur en chef ; mais presque en même temps, il défend la publication de tout écrit de finances aux personnes « qui ne sont pas appelées à en juger par état (2) » ; il interdit une série d'articles phvsiocratiques sur le commerce actif et passif (3) ; il blâme Dupont pour avoir fait dans son journal l'éloge de Quesnay, et finit, en 1766, par le révoquer de ses fonctions de rédacteur en chef (4), quitte à lui confier quelque temps après la mission de dresser la statistique du Limousin (5). Un fait plus grave montre, mieux encore que toutes ces

beaucoup de prudence les chiffres donnés par les auteurs du temps. La seule source de statistique officielle qui existât au xvni* siècle pour le commerce extérieur, le relevé de la ferme générale, ne fournissait en effet que des renseignements très incertains. L'avis des députés du commerce de 1769 signale cette imperfection.

(1) Afanassiev, op. cit., p. 461.

(2. Schelle. op. cit., p. 35, n. 3.

(3) M. Schelle a attribué sans preuves suffisantes ces articles à Quesnay. —V. Oncken, Œuvres de Quesnay, p. 409, note 1, et Schelle, op. cit., p. 40.

(4) D'après une lettre de Dupont au marquis de Pezay, du 42 mars ITT'), cette révocation fut la conséquence du refus de Dupont de prendre parti contre le Parlement de Bretagne dans l'affaire de la Ghalotais. (Schelle, op. cit., p. 44).

(5) Schelle, ibid., p. 43.

incohérences politiques, combien L'Averdy comprend

peu l'esprit libéral qui avait semblé dicter l'édit sur 1 commerce extérieur. C'est lui qui, le 28 août 1765, pour assurer l'approvisionnement des greniers de Corbeil et garantir l'intégrité des réserves de blé destinées à la consommation de la capitale, approuva l'un des actes les plus maladroits de la politique économique de Louis XV, 1 célèbre soumission Malisset, sur laquelle s'édifia plus (alla légende du Pacte de famine. D'après ce traité (1) Malisset. sous la garantie de trois cautions, prenait e ebarge 40.000 setiers de blé, emmagasinés dans les grenier du roi et s'engageait, à ses risques, à entretenir et renouveler ce fonds de réserve, moyennant le payemen d'une sonime fixe de 28.000 livres par an. Il était stipul< que toutes les opérations relatives à l'entretien et à l'approvisionnement des magasins du roi seraient faites au nom de Sa Majesté, et que le concessionnaire jouirait « de lous les privilèges et immunités accordés aux établissement! appartenant au roi » (2). Ces dernières clauses tendaient à constituer, au profit de Malisset, un véritable monopole. en supprimant pour lui, dans tous ses acbats et tous ses transports de grains, les entraves si nombreuses qui subsistaient à la ebarge des commerçants (3).Quandon rapproenj ces dispositions malencontreuses du préambule de la déclaration de 1763, proclamant la nécessité de ruina le monopole par la libre concurrence, on voit que le gouvernement de Louis XV restait bien éloigné d'uni pratique exacte des principes affirmés dans les préambules de ses édits.

( I ) On en trouvera le texte intégral dans Biollay, op. cil . p. 1 17-122.

(2) Art. 11 et 12 du traité.

(il) Cf. Afauassiev op. cit., \>. 305.

Voilà le caractère et la portée réelle des réformes de |763 et 1764. C'est par leurs conséquences qu'il faudrait pouvoir les juger; malheureusement, l'appréciation est à cel égard très difficile.

Il paraît certain que les édits furent suivis d'un accroissement de l'activité commerciale et du mouvement des affaires. Les rapports des intendants le prouvent, et un grand nombre de parlements sont sur ce point d'accord avec eux (1). On constate aussi une certaine amélioration de l'agriculture ; des défrichements importants ont lieu (2); toutefois il convient de remarquer que ces améliorations, rapportées sans distinction par les physiocrates, en vertu de l'une de leurs principales théories, aux bienfaits de la liberté commerciale, avaient peut-être une autre cause. Un arrêt du Conseil de 1762, confirmé par une déclaration du 6 juillet 1766, exemptait des droits royaux et de la dîme les terres défrichées et desséchées (3). Il est permis de croire que ces actes exercèrent sur l'agriculture une influence plus directe et plus efficace que les Edits relatifs au commercé des grains.

Il serait particulièrement intéressant pour nous de savoir si la liberté d'exportation compromit, comme on était en droit de le craindre, l'approvisionnement national : mais il est impossible de donner une réponse sûre à cette question. Comme par une fatalité, à peine avait on commencé l'expérience de la liberté du commerce extérieur, que l'état des récoltes vint en fausser toutes les

(1) Lettres dos intendants d'Auvergne, du Hourbonnais. d'Orléans, des Etats du Languedoc, des Parlements d'Aix, de Grenoble, de Toulouse. — Afanassiev, ibid., p. 159 et 178 suiv.

(2) Par exemple dans les environs de Melun à partir de 1766. — V. Baudrilliirt. Populations agricoles de la France, t. II, p. 463.

(3) Biollay. op. cit., p. 183, note 4.

conditions, On ne peut dire si. dans les chertés croissantes qui suivirent Tannée 1764. et qui se terminèrent en 1770 par une des plus grandes famines du siècle, une part de responsabilité doit être faite à la législation nouvelle 1 1 1, ou s'il faut au contraire attribuer tout le mal à une succession malheureuse d'années stériles. En effet, les récoltes, surabondantes avant la réforme, tombèrent brusquement au dessous de la moyenne en 1764. L'été de cette année fut pluvieux ; en Brie et dans les villes de la Seine, jusqu'à Nogent, la proportion de blé sec n'était que d'un quart ; elle était du sixième en Picardie et en Flandre, du huitième seulement en Normandie et dans l'Ile-de-France (2). Aussitôt les prix montèrent ; de 10 livres 15 sols, prix de juin 1764, le setier de blé passa à 13 livres 7 sols en décembre, puis à 14 livres 2 sols en juillet 1765. La récolte fut meilleure en 1765, mais l'année suivante donna à peine une demi -récolte moyenne! Cependant certaines provinces du centre, comme le Nivernais et le Bourbonnais, avaient encore des excédents de blé, et les trop nombreuses entraves au commerce intérieur qui subsistaient toujours empêchaient de les écouler;

(1) (tétait l'opinion de Galiani, qui accuse les économistes d'avoi» « fait manquer le blé aux Français », (lettre àM'n«' d'Epinay, 21 juillet 1770) ; c'était également l'opinion de Necker, (Législation et commerce des grains, dans Coll. des principaux économistes anciens. t. XV, p. 232). M. Fridrichowïcz se range au même avis en remarquant que d'après Necker la hausse des prix fut dans certaines provinces de 100 pour 100. et que malgré la généralité des mauvaises récoltes en Kurope pendant cette période, la France présente seuledij pareils écarts. (Die Getreidehandelspolitik des Ancien Régime] p. 214). — Cette dernière remarque paraît bien confirmée par le !;i bleau comparé du mouvement des prix en France et en Angleterre, pendant la période 17(>3-1770, que nous donnons plus loin ; il nous parait toutefois un peu risqué d'en tirer une conclusion absolue.

(2) Mémoire de Malissef ,ci\ë par Afanassiev, op. cit., p. 1<>2. n. 1.

LA QUESTION DES BLES i<%\

tandis qu'on Bretagne on exportait malgré la cherté, et que les prix montaient, à Rennes, pendant Tannée 1766, de 15 livres 12 sols le setier de Paris à 31 livres 4 sols (1). En 1767 la récolte fut presque nulle; en 1768, elle fut mauvaise. À la fin de Tannée, 21 ports sur 36 étaient fermés à l'exportation, le blé ayant atteint sur leurs marchés le taux prohibitif de 30 livres le setier, fixé par Tédit de 1764 (2). Au mois de janvier 1769. le setier de blé valait 34 livres à Paris (3).

La hausse constante (4) des prix pendant ces cinq

(1) La Bretagne avait exporte, du 14 janvier 1706 au 11 mars, 1500 ionneaux. soit 3.002.100 livres de froment et de seigle (Afanassiev. op. cit. \). 228 n. 2 et p. 230 n. 5). — Nous n'hésitons pas à poir ici une relation entre l'exportation et la cherté. Il y a dans ce t'ait un argument en faveur du système (pie nous trouverons dans Baliani, et d'après lequel la liberté d'exporter, introduite dans un pays où la complète liberté de la circulation intérieure n'est pas assurée, a pour conséquence l'écoulement du blé national par les provinces frontières, et peut produire des disettes locales, même s'il existe sur certains points du territoire des approvisionnements surabondants.

(2) Il est vrai que sur certains marchés le taux prohibitif fut atteint à la suite de manoeuvres de spéculateurs qui voulaient arrêter artificiellement l'exportation. — Le fait se produisit en septembre 1769 à Pontarlier (Afanassiev, p. 226-227). — Y. aussi Uoubaud, Représentations aux magistrats, cité par Afanassiev, p. 234, Biollay, op. cit.,

(3) V. le tableau du prix du blé dans les principales villes de France pendant les années 1768-1770. dans Afanassiev, p. 545.

(4) Nous empruntons à M. Araskhaniantz {Die franzosische Getreuleliandelspolitik bis zum Jahre 1789, p. 147). le tableau suivant, qui indique la hausse des prix moyens de Vhectolitre de blé, de 1763 à 1770 :

53 cent. 1767 — 14 f. 31 cent.

A Oxford, dans la même période, le mouvement des prix par quarter (2 hectol. 90), est le suivant ;

années produisit un revirement complet dans l'opinion. On rendit la législation nouvelle responsable de tout le mal. Des séditions éclatèrent de toute part. En Normandie, les révoltes causées par la cherté des grains se reproduisent tous les ans, de 1764 à 1768 (1). Les Parlements, très pénétrés de l'esprit réglementaire, n'avaient demandé l'exportation que comme remède à l'avilissement des prix. Leur esprit libéral disparut devant la hausse (2). Dès 17(i(>. le Parlement de Rennes, qui trois ans auparavant réclamait avec ardeur la liberté commerciale, s'empressa de l'entraver par ses arrêts (3). Le Parlement de Rouen (il

- 40 il

On remarquera que la hausse ne suit pas en Angleterre la même progression continue qu'en France. C'est qu'au cours de la période 1764-1770, le gouvernement anglais suspendit l'exportation, alors que les économistes, en France, continuaient à se réclamer de l'exemple de l'Angleterre pour en demander le maintien. Une loi de 1763 prohibait en effet l'exportation, dès que le blé atteignait ou dépassai! le taux de 44 shellings le quarter.

(i) Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. VI, p. 400. 423 et suiv.

(2) Voici en quels termes Voltaire, dans l'article Blé du Dictionnaire philosophique, retrace ce revirement de l'opinion :

«... On exporta. Il arriva précisément ce qu'on avait éprouvé du temps de Henri IV; on vendit un peu trop ; une année stérile survint ; il fallut pour la seconde fois que Mademoiselle Bernard revendit son collier pour ravoir ses draps et ses chemises. Alors quelques plaignans passèrent d'une extrémité à l'autre. Ils éclatèrent contre l'exportation qu'ils avaient demandée : ce qui fait voir combien il est ditïicile de contenter tout le inonde et son père. »

(3) V. une curieuse lettre du premier président au duc d'Aiguillon, gouverneur de la province : « L'inquiétude est grande; les magistrats qui entendent le peuple, leurs domestiques parler, défèrent à leurs représentations... Tout le inonde donne son avis. Chacun croit avoir raison. Ceux qui ne pensent pas pouvoir défendre la sortie des

de même, et de sa propre autorité suspendit l'exportation pour un an. Au Parlement de Paris, on déclara hautement les Économistes responsables de la cherté: dans une assemblée de police tenue le 25 novembre 1768, le président Le Pelletier et l'avocat général Séguier attaquèrent avec violence les doctrines libérales ()). Dans plusieurs provinces, on vit les officiers de police et les cours de justice prendre ouvertement des mesures contraires aux édits îovaux. Le Conseil du roi dut intervenir pour casser leurs décisions (2).

En présence de ces attaques, les économistes redoublèrent d'ardeur. Les brochures, les pamphlets, les articles de toute sorte se multiplièrent. Depuis 1766, l'école phviiocratique disposait du journal de l'abbé Baudeau, les

Mes sont regardés par le peuple comme gens qui l'abandonnent.. On est bien embarrassé. » 6 juin 17()(> (cité par Biollav. op. cit.. p. 2t. note 1).

( I ) (( Une foule d'écrivains, dit le président Le Pelletier, sans pouvoir et sans mission pour exprimer le vœu public ont prétendu en lire les organes. Les conséquences les pins funestes n'ont point ■frayé ces écrivains éblouis par les fausses lueurs de leur imagination, ou peut-être corrompus pour colorer par des raisons spécieuses un système propre à favoriser des gains aussi énormes qu'illégitimes. » Il l'avocat général Séguier ajoutait : • 11 s'est élevé au milieu de la France une secte particulière ; elle a prétendu avoir toutes les connaissances en partage ; ses partisans se sont érigés en précepteurs du genre humain ; ils ont enseigné les nations, les prosélytes se sont multipliés;. . . ils ont crié à la liberté, et le nom de liberté a séduit

tout le monde d'une extrémité du royaume à l'autre La plus

grande liberté dans le commerce des grains est devenue le vœu général. » (Cité par Schelle, op. cit., p. 148)

(2) Sur les conflits de Turgot, intendant du Limousin, avec le lieutenant de police de la ville d'Angoulème et le Parlement de Bordeaux, v. ses Œuvres, édit. Daire. t. II, p. 43, et p. 59 suiv. — Le Parlement de Dijon, les 6 et 9 juillet 1770. interdit toute exportation hors de la province. L'arrêt est cassé le 14 juillet. — V. d'autres exemples dans Afanassiev, op. cit.. p. 173.

Ephémérides du Citoyen, dont elle avait fait une vrai] machine de guerre contre le parti réglementaire. A partir de mai 1768. Dupont en devint directeur, et assuma presque seul la charge de la rédaction. Tous les disciples de Quesnay intervinrent dans la lutte. Tandis que Merci» de la Rivière, en 1767, exposait, dans son Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, l'ensemble de la doctrine, Mirabeau publiait ses Lettres sur le commerce dm Grains, Baudeau donnait aux Ephémérides son Avis aux honnêtes gens qui veulent bien faire (1) ; Dupont lançait contre le Parlement de Normandie un pamphlet, sous forme de Lettre d'un conseiller de Rouen, que Turgot lit imprimer secrètement à Limoges. En 1769, l'abbé Rouhaud écrivit ses Représentations aux magistrats, réponse aux attaques des Parlements, qui lui valut une lettre élogieuse de Voltaire (2). Le Trosne publia ses Lettres à un ami, et Dupont inséra dans les Ephémérides ses Objections et réponses sur le commerce des grains (3).

Le gouvernement restait incertain. On chercha d'abord à maintenir la liberté d'exporter, en supprimant les restrictions à l'importation admises par l'édit de 1764. Un arrêt du Conseil du 19 septembre 1768 réduisit les droits d'entrée sur les grains au taux insignifiant des droits de sortie. Vers le même moment, L'Averdy, l'auteur de la reforme, quitta le contrôle général et fut remplacé par Maynon d'Invau, ami de Choiseul, mais élève de Gournay (4) et beau-frère de Trudaine de Montigny, qui protégeait les économistes. Très favorable lui-même aux théorie!

(1) Ephémérides d'octobre 1768.

(2) Mercure (te France, août 1769.

(I*) V. Schelle, op. cit., p. i37-139; et cl'. Afanassiew p. 254-25ÎJ (;i) V. la Notice sur les Economistes, île Dupont de .Nemours, dans les Œuvres de Turgot, éd. Daire, t. I, p. 260.

libérales, le nouveau ministre recevait chaque semaine à sa table Morellet, Abeille et Dupont. Ce fut lui qui inspira, en juin 1769, le Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes, de Morellet, et qui le soutint dans sa polémique avec Necker. Pourtant, malgré ce nouvel appui, malgré leurs efforts répétés, les partisans de l'exportation perdaient de jour en jour du terrain. Un rapport des députés du commerce, provoqué par le Contrôleur vénérai et remis à Trudaine de Montigny, conclut à une réglementation nouvelle de la sortie des grains, sans proposer d'ailleurs aucun système arrêté.

Cependant la discussion ne restait pas confinée dans le cercle des théoriciens et des spécialistes. Plus que jamais, la question du commerce des grains était l'objet favori des conversations mondaines. On critiquait ledit de 1764 (1), en même temps que la dernière tragédie et le dernier roman, et les « brochures à blés » se rencontraient, sur la cheminée des salons, avec les livres à la mode. On ne lis lisait pas toujours; l'extrême ennui qu'elles dégageaient servait d'excuse; mais on était pourtant tenu d'avoir sur elles une opinion.

(/est alors que parurent les Dialogues de Galiani.

(1) « On ne sait qu'en penser. Les nns le croient une spéculation financière, d'autres un moyen «te faciliter la perception des tailles, et les Ames les plus basses ont été jusqu'à y voir un nouvelle source daims. Enfin la force des anciens préjugés et l'obscurité qui rogne encore dans les tètes est si forte que, par une combinaison la plus singulière, on voit à présent le gouvernement, en qui on suppose toujours un désir de l'autorité, être très favorable à rette liberté, et les parlements, qu'on suppose toujours être très favorables au peuple, la combattre. (Galiani, Dialogues sur le Commerce des Blés, p. 162.)

« Qui voulez-vous, dit l'un des personnages des Dlalogues su?* le commerce des blés, qui lise la moindre brochure sur un sujet épuisé? — Et qui n'est pas encore effleuré », lui réplique son interlocuteur (i). Le mot est un peu dur, et l'ait pour blesser, en les provoquant, les auteurs des innombrables opuscules (2) alors inspirés par une question si brûlante. Du moins faut-il reconnaître que l'ouvrage de Galiani allait la présenter sous un aspect tout nouveau.

On a dit souvent qu'en écrivant ses Dialogues, il n'avait cherché qu'un nouveau succès de salons. Il répète volontiers lui-même qu'il a fait son livre pour s'amuser et pour amuser ses amis (3). Ceci n'est qu'à moitié vrai. En réalité. Galiani, depuis longtemps, avait fait de la question «les blés l'étude la plus approfondie. Il la connaissait, non seulement en théoricien, mais en homme familiarisé avec les difficultés les plus pratiques et les plus techniques. Nous savons déjà que, dès l'année 1754, il avait rédigé, à Naples, une notice destinée à faire connaître au public

(2j Galiani prétend qu'il en avait paru deux mille. (3) Lettre à Schomberg, 19 mai 1770. Perey et Maugrns, t. 1, p. 146.

l'étuve à blés découverte par son ami Bartolomeo Intieri. Le marquis Galiani, frère de l'abbé, dessina les planclies qui accompagnaient la dissertation (1). En 1760, Galiani, chargé de l'intérim de l'ambassade de Naples à Paris, reçut de son gouvernement la mission de négocier avec Gboiseul une exportation de blé de Marseille à Naples. où la cherté était grande. Le permis d'exporter fut donné par le ministère français, mais l'opération réussit mal. Une partie du blé se gâta en route; et le reste fut offert sur le marché napolitain à un prix si élevé qu'on ne put le vendre. De Là des récriminations et des attaques, auxquelles le secrétaire d'ambassade répondit par un mémoire (2). Peu de temps après l'apparition des édits de 1763 et de 1764, il écrivit en italien, sur ces deux actes législatifs, un opuscule qui ne fut jamais imprimé (3). On a prétendu que les Dialogues eurent une origine

(4) L'ouvrage avait paru à Naples sous le titre suivant : Délia perfetta conservazione ciel Grano dïscorso di Barlolomeo Intteri. Galiani ne l'avait pas signé. En 1770, un français. Bellepierre de Xeuve-Eglise, en publia une traduction, sans indiquer le nom du véritable auteur. Galiani protesta, et Diderot, sur sa demande, inséra dans le Mercure de France un article explicatif. « J'ai tout l'intérêt possible, écrit Galiani à Mme d'Epinay, que la France sache, au moyen des folliculaires, que cet ouvrage m'appartient, chose qui ne ma jamais été contestée: etcela prouvera qu'au vrai je suis l'aîné de to les économistes, puisqu'en 1749, j'écrivis mon livre de la monnaie, en 175i celui des grains. La secte économique n'était pas encore née dans ce temps-là. Gomme ces bètes m'ont cru un intrus et un nouveau venu dans leur bercail, je suis bien aise qu'ils sachenl que c'est bien à moi à les en chasser, et à rester où je suis depuis vingt ans. » (13 décembre 1770 ; Perey et Maugras, t. I, p. 315,,)

(tylsloria vera délia conlroversia digrani di Marsiglia sulla giuslizia délie prelensioni délie part iligenti.

(3) Storia di cio che avenue in Francia vogli edilti del commercio di grani promulgati negli anni 1763 à 1764. — V. sur ces deux opuscules, Fridrichowicz, die Getreidehandelspolitik des Ancien Régime, p. 217.

semblable. Galiani les aurait composés, non pour les publier, mais pour les présenter officieusement au gouvernement français, comme une sorte de mémoire en faveur de la restriction de l'exportation (1). La forme tout entière de l'ouvrage proteste contre cette idée, que n'appuie d'ailleurs aucun témoignage précis. Il y aurait quelque bizarrerie à mettre en dialogues un mémoire destiné à un ministre; et l'on se demande d'ailleurs à quel titre le secrétaire d'une ambassade étrangère aurait pu intervenir auprès du gouvernement français pour la solution d'une question de cet ordre. — Il reste toutefois probable, d'après un passage d'une lettre de Diderot, que Galiani ne se décida à publier ses idées que sur les instances de ses amis (2). Peut-être avait-il commencé son travail avec l'intention de le lire ou de le laisser circuler, manuscrit, dans les cercles mondains qu'il fréquentait. Quoi qu'il

(1). V. Fridrichowicz, op. cit., p. 217-218 : « Dies war urpriïnglich nicht fur den Druck bestimmt, sondern sollte nui* als einc Denkschrift der franzôsischen Regierung vorgelegt werden, da Galiani es fur bedenklich hielt, in die inneren Verhàltnisse eines Landes ôffentlich einzugreifen, bei dessen Gesandtschaft er attachirt war. so lange er seinen Posten noch bekleidete. » — Nous savons toutefois par Galiani lui-même, qu'en 1764 il avait exposé son système à Choiseul et à Trudaine de Montigny. (Lettre à Suard, 15 décembre 1770 ; Perey et Maugras, t. I. p. 332.)

(2) « Enfin Galiani s'est expliqué net. Ou il n'y a rien de démontré en politique, ou il l'est que l'exportation illimitée est une folie. Je vous jure, mon amie, que personne jusqu'à présent n'a dit le premier mot de cette question. Je mesuis prosterné devant lui pour qu'il publiât ses idées. Je ne l'ai jamais écouté de ma vie avec aulant de plaisir. » (Diderot, Lettre à M"" Volland, citée par Perey et ■augras, t. I, p, 76, n. 1.) Cf. Galiani à M™ d'Epinay, 11 février 1770 : « Le bruit et le schisme avaient été prévus par M. le chevalier Zanobi. Cependant le baron [d'Holbach) et Diderot Vont voulu, et ils ne veulent pas se guérir de la manie de faire du bien aux hommes. »

en soit, les événements l'obligèrent à précipiter sa décision.

On sait en effet que Galiani avait à peine achevé son ouvrage, quand il reçut brusquement l'ordre de Tanucci qui le rappelait à Naples. Cette coïncidence a fait naître une légende; on a voulu découvrir une relation entre ce rappel et la critique des Edits contenue dans les Dialogues. « Il paraît, dit Sainte-Beuve, que ce fut à quelque plaisanterie que Galiani se permit à ce sujet et qui atteignait M. de Choiseul, pour les concessions que ce ministre faisait aux idées nouvelles, qu'il dut son rappel de France. sollicité près de sa Cour par M. de Choiseul même. » Et Sainte-Beuve ajoute que l'abbé « lança sa flèche », en remettant avant de partir le manuscrit des Dialogues à Diderot.

Il est bien vrai que Choiseul sollicita lui-même, ou plutôt exigea le rappel du secrétaire de l'ambassade napolitaine. Mais il est aujourd'hui démontré que la question des blés n'a rien à voir avec cette disgrâce. Choiseul qui, personnellement, n'aimait pas Quesnay et les Économistes, ne semble pas avoir exercé, pendant son ministère, une action très directe et très personnelle sur la politique commerciale, qu'il abandonnait aux contrôleurs généraux. Il est certain, en particulier, qu'en 1769, les affaires extérieures l'inquiétaient beaucoup plus que la réglementation de l'exportation. Quant à Maynon d'Invau, nous saxons déjà qu'en présence du mouvement d'opinion hostile aux Edits. il observait à cet égard, malgré ses sympathie! bien connues, une très grande réserve. Tout en soutenant Morellet contre Necker dans sa lutte contre la Compagnie des Indes, il évitait soigneusement de prendre parti sur la question des blés.

En réalité, Galiani dut son rappel à une indiscrétion et

à une imprudence diplomatique (1). Nous avons vu qu'en l'envoyant à Paris, en 1759, Tanucci ne lui avait pas dissimulé l'inquiétude que lui causait l'alliance des Bourbons de France, d'Espagne et de Naples, principe de la politique extérieure de Choiseul (2). Depuis ce temps, le Pacte de famille avait été conclu; mais Tanucci, et Galiani d'après ses instructions, conservaient toute leur méfiance. Or, en 1769, de graves complications faillirent amener la rupture. L'Angleterre et la Russie s'unirent contre l'alliance franco-espagnole, et le ministère anglais s'efforça d'entraîner le Danemark, et de le décider à équiper une flotte. Averti à temps, Choiseul protesta contre ces armements ; et dans cette situation délicate, le premier ministre danois, M. de Bernsdorf, chargea son ambassadeur à Paris, le baron de Gleichen, de s'enquérir discrètement des dispositions des principales puissances.

Or, Gleichen était l'ami intime de Galiani. Dans une conversation confidentielle, ce dernier, qui connaissait mieux que personne les sentiments secrets de Tanucci, ne fit aucune difficulté de déclarer à l'ambassadeur de Danemark que les sympathies de la cour de Naples, malgré le Pacte de famille et malgré Choiseul, ne seraient pas pour la France et l'Espagne en cas de conflit armé. Gleichen s'empressa de transmettre à Copenhague cette importante déclaration: mais, par un de ces hasards dont l'histoire des chancelleries diplomatiques offre quelques exemples, la copie de la dépèche fut entre les mains de M. de Choiseul avant que M. de Bernsdorf en eût reçu l'original (4).

(1) V. à cet égard Perey et Maugras, Galiani, ses amis et son temps. \\. xlii suiv. — Cf, Ferrajuoli, dans Archivio storico délie province napoletane, 5e année.

(1) V. supra, ch. i.

(2) Voir le texte des déclarations de Galiani dans Perey et Maugras, op. cit,, p. xliv,

On conçoit la colère du ministre français, qui depuis long-temps n'aimait pas Galiani, et voyait cette fois sa politique contrecarrée dans une circonstance particulièrement grave. Affectant de considérer le cabinet de Naplàj comme une simple dépendance du cabinet de Madrid, il adressa à Grimaldi, ministre des affaires étrangères du roi d'Espag-ne, une note où il se plaignait vivement de l'attitude des diplomates napolitains. Grimaldi transmit à Tanucci les réprimandes de Charles III; et Tanucci, pour sortir d'embarras, s'empressa de désavouer Galiani et de lui adresser, le 6 mai 1769, l'ordre de revenir immédiate! ment occuper sa charge de conseiller du commerce. On voit que la critique des édits est bien étrangère à toute cette complication d'événements, dont Galiani fut la seule victime, car ils n'eurent d'autre conséquence que son rappel (1).

Il écrivit sans doute ses Dialogues h la fin de 1768 cl au commencement de 1769, au moment où la réaction réglementaire des Parlements contre la législation libérale s'affirmait avec le plus d'énergie (2). A cette époque, il

(1) La diplomatie française garda toujours rancune à Galiani. — V. les instructions secrètes données seize ans plus tard, en 1785. par M. de Vergennes, à M. de Talleyrand-Périgord, ambassadeur de France à Naples : « 11 y a quelques subalternes à Naples qui méritent d'être observés, entre autres l'abbé Galiani, qui aspire à jouer un rôle et croit se faire un mérite en s'opposant de tout son petq pouvoir à ce qui intéresse la France. Lo médecin Gatti que l'on «lit avoir quelque influence, n'est pas moins dangereux quoiqu'il jouisse des bienfaits de la France. L'Ambassadeur du Roi cherchera à démêlejf ce qui fait mouvoir ces personnages et à se mettre à l'abri de leui mauvaise volonté. » (Recueil des instructions donnée* aux Ambassadeur* et Ministres de France depuis les traités de Wes$ phalie jusqu'à la Révolution française, t. X {Naples et l'arme), publié par M. J. Reinach, p. 12W).

(2) L'Assemblée générale de police, dont nous avons parlé plus

savait déjà sa situation menacée par l'hostilité de Choiseul ; il le dit à plusieurs reprises dans ses Lettres (1), et il ajoute que dans l'inquiétude des derniers jours, et dans la précipitation du départ, il n'a pu achever son ouvrage comme il l'aurait désiré (2). On s'en aperçoit à la lecture des Dialogues; leur valeur est inégale et décroit à mesure qu'on approche de la fin. Cela est vrai surtout de la forme; la phrase d'abord nerveuse., vive et ferme, et toute pleine d'originalité et de saveur, devient lâche et terne, dans le huitième Dialogue. Visiblement, Galiani écrit alors trop vite ; il ne se garde plus des formules de convention; parfois, chose bien rare chez lui, il tombe presque dans l'emphase; il y a telle page, parmi les dernières du livre, qui rappelle le mauvais style du temps (3), à la fois prétentieux et sans relief; on voit trop que l'auteur se hà te et force son talent.

En quittant Paris, Galiani laissa son manuscrit entre les mains de Mme d'Épinay, en la chargeant, avec Diderot et Grimm, de revoir les Dialogues et de trouver un éditeur. Ses premières lettres d'Italie parlent souvent de « ce terrible défilé de la révision » que son ouvrage allait fran-

haut, eut lieu le 25 novembre 1768. (V. supra, p. 127. n. 4), et Galian1 suppose, pour son premier Dialogue . la date du 16 novembre de la morne année.

(1) « Quand on saura dans quel affreux état de chagrin et d'accablement desprit ce malheureux ouvrage a été conçu, l'ait, achevé, à quel point il est un avorton, on n'aura rien à dire à l'auteur, et les Éditeurs auront toujours plus de mérite à l'avoir laissé tel quel, que s'ils l'avaient retouché. » (Lettre à M'»e d'Epinay. 14 août 1769; 1ère)' et Maugras, t. 1, p. 18.)

(2) « Le dernier dialogue a été écrit en sanglotant, et vous savez qu'il n'est pas fini. » (Lettre à Mme d'Epinav, 3 février 1770 ; Ibid. P 66.)

(3) V. surtout la partie du 8e Dialogue où Galiani fait l'éloge du gouvernement et de ledit de 1764.

chir (1). Il semble qu'il en sortit sans grands change inents (2). Après quelques retards qui impatientèrent fort l'auteur (3), Diderot traita avec un éditeur qui offrit cent louis du manuscrit (4) : le livre était sous presse au mois de septembre 1769 (5).

(■1) A M'»e d'Epinay, 17 juillet 1769 : « Est-il possible que ce monstre (Diderot), dans son impassibilité, ne sente pas à quel point mon honneur, ma gloire (dont je me fiche), et mon plaisir,, et celui de mes amis (dont je me soucie beaucoup . sont intéressés dans l'affaire que je lui ai confiée, et combien je suis impatient d'apprendre qu'enfin la pacotille a doublé le cap. et passé le terrible défilé de la revision. » (Perey et Maugras, t. 1, p. 15-1(5). — Dans une lettre du 14 août, il parle « des endroits un peu lâches » que ses amis lui ont signalés, et reconnaît qu'il y en a au inoins cinquante : il fait allusion également aux plaisanteries, trop nombreuses, et que l'on a supprimées. « Je les aurais laissées, dit-il, elles auraient peut-être l'ait la fortune de l'ouvrage auprès des sots, qui sont le plus grand nombre. Mais n'y songeons plus. » — Cf. Lettre à Mme d'Epinay, 20 janvier 1770 : « Griinm s'est donné bien de la peine à chercher des corrections à faire sur un ouvrage qui peut-être sera plus cher à mes amis par ses imperfections, qui annoncent cette cruelle précipitation démon départ. » (Perey et Maugras, t. I. p. 55.)

(2) AM'ne d'Epinay, 3 février 1770 : « J'y ai trouvé peu de changement, mais ce peu fait un très grand effet. Un rien pare un homme. J'en remercie les bienfaiteurs. »

(3) « Je suis dans une obscurité et une incertitude mortelles. Tirezm'en, je vous en supplie. S'il ne s'est pas trouvé d'imprimeur assez courageux pour donner les cent louis, faites ce qui vous paraîtra 1 mieux, mais il faut imprimer. » (A Mme d'Epinay, 28 avril 170!> : Perey et Maugras, t. I, p. 20).

(4) C'était le libraire Merlin, qui fit ensuite, au grand désespoir d< (ialiani, toutes les difficultés du monde pour payer la somme promise. 11 fallut plaider devant les consuls, et le règlement n'était pa| terminé quatre ans après la publication des Dialogues. — Voir 1; Corre pondance de 1769 à 177-4. — C'est à tort que Fridrichowid (op. cil., p. 218) dit que Diderot fit imprimer l'ouvrage à Londres.

(5) A M«« d'Epinay, 18 septembre 1709 : « Enfin, madame, je sui> sous presse. Vive la joie ! Mais vous qui êtes mère, vous devez biei imaginer ce que c'est que le cœur d'un père. Pourquoi ne pas m'en-

Ce furent alors d'autres inquiétudes. M. de Sartine* lieutenant général de police à Paris, bien qu'ami personnel de (ialiani (1), chargea de la lecture de l'ouvrage le censeur Court de Gébelin, qui était tout dévoué aux économistes (2). Galiani avait pris ses précautions contre la censure ; il avait enveloppé sa critique de la législation existante de mille atténuations prudentes : il n'avait manqué aucune occasion de faire l'éloge du gouvernement français. Cependant, on put concevoir à certain moment les craintes les plus vives ; l'hostilité de Choiseul, les sympathies du contrôleur général pour les économistes, les mauvaises dispositions de la censure, rendaient possible l'interdiction de l'ouvrage : au mois de décembre 17()(.). on ne savait pas si jamais les Dialogues paraîtraient (3). Heureusement pour Galiani, le crédit de Cboi-

gpyer quelques feuilles? Craignez-vous la dépense de la poste? [l'arrêtez plus mon impatience, je vous prie... je me verrai, je me lirai, je m'extasierai, et je dirai : Possible que j'aie eu tant d'esprit? qui est-ce qui le croira ? »

il) V. Lettre de (ialiani à Sartine, 27 avril 4770. Perey et Maugras, I. I. p. 113.

(2) Mme d'Epinay à (ialiani, i octobre 1769 : « M. de Sartine vous a donne un censeur qui a laissé lire votre livre à bien des physionomies rurales, et qui en est une lui-même. » C'est ainsi que Morellet connut le livre de (ialiani avant l'apparition en librairie.

(3) « Est-il possible que le meilleur des hommes, le plus digne magistrat, l'homme du monde qui m'aime le plus, et que j'aime et estime le plus, enfin M. de Sartine, veuille de gaîté de cœur me ruiner ensemble avec un honorable libraire ? L'auriez-vous cru, madame? Etait-il croyable que le seul livre respectueux qu'on ait fait jusqu' à cette heure, sur les matières d'administration, rencontrât tant de difficultés, pendant qu'on laisse paraître avec la permission, des satires qui seraient les plus sanglantes, si elles n'étaient pas ennuyeuses?... Je vous écris avec une humeur de chien, et c'est M. de Sartine qui en est la cause. Je me consolerais aisément de tout, si mon enfant posthume était heureux. Faites-lui-en les reproches les plus tendres et les plus amers. Mordez-le, pincez-le, égratignez-le, pour lui faire entendre

seul déclinait. Maynon d'Invau quitta le contrôle général à la lin de Tannée 1769, et fut remplacé par l'abbé Terrayjj adversaire déterminé de la libre exportation. La force du parti réglementaire s'accrut; et Galiani, qui n'était pas cependant un pur réglementaire, tira bénéfice de ces changements. En janvier 1770, toute crainte d'interdiction avait disparu ; le livre était en vente. « Il a fallu, écrit Galiani, renvoyer un contrôleur, causer des banqueroutes immenses, exciter le bouleversement de l'État, pour que mon petil livre paraisse. La nuit qui accoucba d'Hercule ne fut pas, à beaucoup près, si longue ni aussi orageuse » (1).

La première édition des Dialogues ne portait pas le nom de l'auteur: mais le mystère fut peu défendu et vite révélé (2). Désormais, la guerre était déclarée entre l'aboi napolitain et les économistes. « J'attends, écrivait-il Mme d'Épinay, les nouvelles du bruit que ma bombe aura fait en crevant à Paris » (3).

Avant de retracer ici le grand émoi qui advint, au camj des Economistes, de « l'explosion de la bombe ». il cou vient de dire ce qu'était l'ouvrage de Galiani, et de précise) la doctrine, généralement mal comprise, que le livre pré tendait démontrer (4).

raison. Qu'avancera-t-il à me ruiner? Est-ce qu'il m'empêchera d< faiçe imprimer l'ouvrage en Hollande, ou même ici? » (A M"* d'Epi nay, 18 décembre 1769 ; Perey et Maugras, t. I. p. 48-49.) (4) A M">e d'Epinay, 20 janvier 1770. — Ibicl.. t. I, p. 53,

(2) A la même, 27 janvier 1770. — Ibicl. . t. I, j>. 58-59.

(3) A la même, 18 novembre 1769. — I/nd.. t. I. |>. 36.

(i) Les Dialogues n'ont eu, du vivant de Galiani, qu'une édition, celle de 1770. — C'est probablement par suite d'une faute d'im-

Développer sous forme de dialogues une question de commerce et de politique douanière, peut sembler aujourd'hui une entreprise singulière. Au xvm1 siècle, la chose paraissait assez naturelle. 11 ne s'agissait pas alors de convaincre, par des dissertations techniques, un petit cercle de spécialistes. Il fallait rendre accessible et agréable, ■pur les gens d'esprit qui fréquentaient les salons et qui voulaient tout connaître sans l< ngue étude, l'exposé des théories les plus compliquées et les plus abstraites. Le philosophe, le moraliste, le savant, en même temps qu'ils créaient les idées, étaient tenus de les vulgariser ; et pour y parvenir, ils n'avaient qu'à prendre modèle sur les conversations qu'ils entendaient chaque jour. De là, cette quantité de discours, de contes et de dialogues, qui abondent dans les œuvres des écrivains du temps (I). Ce fut souvent le procédé de Diderot {2) ; ce fut aussi celui de Galiani : « Le langage du peuple le plus social de l'Univers, disait-il, le langage dune nation qui parle plus qu'elle ne pense, qui a besoin de parler pour penser et qui ne pense que pour parler, doit être le langage le plus dialoguant » (3).

Cette forme, il ne l'adopte point pour des raisons de logique pure, comme certains auteurs qui, voulant, avant

pression que l'on trouve, dans l'ouvrage déjà cité de M. Fridrichowiez, p. 216. n. 1, la mention d'une seconde édition imprimée à Berlin en 1775. avec deux lettres de l'auteur. Si cette édition a réellement existé, Galiani n'en a pas eu connaissance. 11 s'agit sans doute ici de l'édition de 1795. qui parut en effet dans les conditions indiquées, huit ans après la mort de l'abbé.

(1) Cf. Taine, Ancien Régime, livre IV, chap. i.

(2) V. par exemple Y Entretien d'un philosophe, où Diderot applique à la métaphysique et à la morale précisément la méthode a do pire par Galiani dans l'exposé des questions économiques.

(3) A Mme d'Epinay, 12 mai 1770 ; Perey et Maugras, t. I. p. 142.

de conclure, faire une part égale à deux thèses adverses, chargent deux interlocuteurs de les développer dans une conversation supposée (1). On a remarqué, au contraire, qu'il se fait un peu la partie helle, en ne donnant au représentant de sa propre doctrine aucun adversaire sérieux. En réalité, Galiani ohéit ici aux mêmes causes qui, dans la vie journalière, lui faisaient mimer comme un acteur ses idées et ses anecdotes (2) ; il cherche la vie et le mouvement ; certains passages des Dialogues sont de vraies scènes de comédie. Diderot les a comparés aux Provim claies de Pascal (3) ; L'exagération de l'amitié est pour quelque chose dans ce jugement: du moins reste-t-il vrai que dans l'œuvre de Galiani, les personnages ne sont pas des abstractions ternes et mortes ; chacun d'eux a son caractère et son tour desprit. Ils sont réels et agissants. « Il est inutile, dit Galiani dans une note, d'avertir que ces entretiens ne sont pas supposés. On s'en apercevra bien à la familiarité du ton, à la liberté de la plaisanterie, à la vérité des caractères, et en général à une sorte de négligence qui n'en rendra peut-être la lecture que plus agréable aux personnes d'un goût naturel et simple (4). »

(1) Telle est par exemple la méthode de Berkeley dans les bialo* gués d'Hylas et de Philonoûs.

(2) Cf. supra, ch. i.

(3) « Modèle de dialogue qui restera à côté des lettres de Pascal, longtemps après qu'il ne sera plus question, ni des sujets, ni des personnages dont ces deux beaux génies se seront occupés ». (Diderot^ Lettre au Mercure de France, citée par Perey et Maugras, I. I, appendice 23).

(A) Cf. Diderot, Ibid. : « Vous avez donc quelque peine à croire qu'un étranger qui n'a fait en France qu'un séjour assez court ait pu se rendre maître de notre langue au point d'écrire avec celte facilité. cette force, cette élégance et surtout ce ton de plaisanterie naturelle qu'on remarque dans les Dialogues sur le commerce des blés I Mais cet étranger a vécu dans ta meilleure compagnie; c'est l'abbé

U v a trois interlocuteurs dans les Dialogues : un italien, le chevalier Zanobi, et deux français, le marquis de Roquemaure et le Président. Ces personnages ne sont pas des lie! ions ; ce sont des portraits, dont il est facile de retrouver les originaux.

Le chevalier, c'est Galiani lui-même. Il est dans l'ouvrage le porte-parole de l'auteur, et, à dire le vrai, il n'y a que lui, dans les Dialogues, qui disserte d'une manière suivie et conduise l'entretien. Ses interlocuteurs lui laissent, il le déclare lui-même, « un monopole de paroles ». « Il n'y a que moi qui en débite. Je me suis emparé de toute cette denrée. Vous ne faites que mécouter » (1). Dégagé de toute influence d'école, il atfecte de déclarer qu'il n'a lu aucune des brochures publiées sur la question des blés (2). Ses idées se sont formées, non par la théorie abstraite et préconçue, niais par l'observation etl'analyse. « Vous êtes un délicat anatomiste de l'homme, lui dit le marquis. — G'est-ce qu'il faut être, répond-il, quand on veut parler des hommes. Il faut les avoir bien étudiés pour se mêler de les gouverner » (3). Aussi sa méthode,

Galiani, et cet abbé n'est point du tout un homme ordinaire. En y regardant de plus près, vous auriez été frappé d'une certaine originalité qui ne peut être d'emprunt, et vous en auriez conclu ou que l'abbé Galiani n'avait pas fait un mot de son ouvrage, ou qu'il l'avait fait tel qu'il est. Ceux qui l'ont connu vous diront tous que ses Dialogues sont calqués sur sa conversation. »

(2) P. 16. — Cf. p. 63 : « Je ne lis que très peu ou point du tout. — Le président- : Mais lorsque vous lisez, quelle est votre lecture favorite ? — L'Almanaeh Royal ». Il fait toutefois une exception en faveur de la Théorie de l'Impôt, du marquis de Mirabeau, qu'il jàéclare apprécier hautement. Il est assez remarquable que Caliani, à qui ses adversaires reprochent toujours son respect trop affiché de l'autorité, fasse ici l'éloge d'un ouvrage physiocratique qui avait fait enfermer son auteur à Vincennes.

144 CIIAP1THE III

comme celle de Galiani, s'oppose-t-elle nettement à celle des économistes contemporains. Il se garde des déductions imprudentes; il avance pas à pas en éclairant sa route; il conduit l'auditeur où il veut, et déjoue la contradiction par sa tactique savante. Sa manière de raisonner est « un peu dans le goût de celle de Socrate » (1); elle rappelle cette maïeu tique grecque, si habile à tirer la vérité des esprits les plus rebelles. « Votre logique, Chevalier, dit le marquis, me chiffonne cruellement. Elle est épineuse comme la plante de ce nom, on ne sait par où la prendre: je ne puis m'en approcher sans me piquer. Ah ! vivent mes écrivains ! ils y vont bien plus rondement. Ils posent de gros principes que personne ne doit leur contester, ils tirent leurs conséquences franchement, nettement, à droite et à gauche, sans rencontrer d'obstacles, et ils niellent moins de temps à achever leur besogne et à conclure que nous n'en avons mis à commencer la nôtre (2) ». Avec toute sa prudence, il possède, comme Galiani, l'art de rendre la démonstration vive, amusante, et de l'animer par des saillies et des détours imprévus. « lia comme cela des idées toutes neuves, fort étranges, inouïes, par lesquelles il surprend et attaque son homme; il a, pour ainsi dire, des lanternes sourdes sous son manteau, il les découvre subitement, il vous les tourne aux yeux, il vous éblouit, et pendant que vous êtes occupé à vous reconnaître, il gagne bien du chemin, il avance proposition sur proposition, théorème sur théorème, et vous vous trouvez enveloppé avant de vous en être aperçu » (3). Comme Galiani encore, il affecte, tout en avant des idées très

arrêtées, une sorte de détachement élégant et de scepticisme. « Gomment, lui demande-ton, pouvez- vous dire les choses aussi intéressantes avec si peu d'intérêt? — Par une raison bien simple : c'est que je crois qu'on perd aussi bien son temps à dire des choses intéressantes qu'à en dire de frivoles (1) ».

Tout autre est le marquis de Roquemaure. Galiani a voulu peindre en lui, non sans une pointe de malice, un de ses meilleurs amis parisiens, le marquis de Groismare, qu'il avait connu chez Mme d'Epinay, et dont il parle souvent dans sa Correspondance (2). Le marquis des Diatoguesest un économiste médiocre et un plus médiocre dialecticien ; il en convient d'ailleurs avec une bonne grâce qui l'excuse. A la différence du Chevalier, il a lu beaucoup le brochures sur la question à la mode, mais sans avoir une idée à lui ; il paraît assez favorable à l'édit de 1764, sans trop savoir pourquoi, et surtout parce que l'exportation lui semble une nouveauté au goût du jour. « On en a tant parlé depuis trois ans en France, tant de brochures de toute espèce ont paru sur ces matières; tant de journaux, tant de gazettes en ont été remplis, quil a fallu enlin que bon gré, mal gré, tant bien que mal, chacun en fût instruit; je le suis comme les autres, par des ouïdire (3) ». Il n'aime pas les questions difficiles, et pousse

(2) Il l'appelle toujours « le charmant, le délicieux, l'incomparable marquis », ou bien « le marquis par excellence » M. de Croismare avait dans les salons, au temps du séjour de Galiani en France, une grande réputation de causeur délicat, spirituel et aimable. « Il lui fallait toujours, dit Grimm, un objet dominant ; il était à la poursuite tantôt de la musique, tantôt des vieux bouquins, tantôt des estampes, tantôt de la meilleure manière de faire le chocolat ou bien les omelettes^ et son zèle ne se ralentissait que quand la matière était totalement épuisée ». — C'est un peu de la même façon qu'il se passionne pour les blés dans les Dialogues.

146 CHAPITRE iii

les hauts cris quand on veut lui parler du change : « C'est un logogriphe pour moi ; je n'y ai jamais rien compris, et je ne veux plus rien comprendre (1) ». Le Chevalier, d'ailleurs, ne se gène pas pour lui dire à l'occasion : « Ceci est plus fort que vous (2) ». Il passe son temps à discourir à l'étourdie, à se contredire à la première objection, à s'étonner, quand on lui montre la bonne route, de ne l'avoir pas aperçue tout seul. Les raisons les plus étranges sont capables de le convaincre. Le Chevalier, à la fin du sixième Dialogue, lui t'ait décider gravement que la meilleure manière pour un État de conserver du blé sur son territoire est d'en permettre la sortie, de même que la meilleure manière pour un mari de s'assurer de la fidélité de sa femme est de lui laisser pleine liberté. Déterminé par ce bel argument, il ne fait pourtant aucune difficulté, au début de l'entretien suivant, pour déclarer que la prohibition de l'exportation pourrait bien être préférable, parce que le plus sûr moyen de garder un oiseau en cage, n'est assurément pas de lui ouvrir la porte (3); après quoi il reconnaît très volontiers que les deux raisonnements sont absurdes, le blé ne ressemblant « ni à une femme ni à un serin ». Au reste, avec ses étourderies, son impatience aimable et ses étonnements, il rompt la monotonie de l'entretien ; il y apporte l'imprévu et le charme ; et s'il ne fait rien pour le rendre profond, il fait beaucoup pour le rendre agréable.

Le Président a un caractère et un rôle plus effacés. Nous savons par une lettre de Galiani (4) qu'en intro-

(4) A M«« d'Epinay, 28 avril 1770. — Perev et Maugras, t. I, p. 12G.

duisant ce personnage dans son livre, il songeait à un jeune maître des Requêtes du Parlement de Paris, Baudoin de Guémadeuc, avec lequel il correspondit quelque temps après son retour de N-.ples (1). « C'est un jeune magistrat, dit de lui le marquis des Dialogues, mata du plus grand mérite, une bonne tète sans opiniâtreté, sans préjugés, un cœur excellent. Il aime à s'instruire; il parle peu; mais il sait écouter » (2). On regrette parfois qu'il écoute trop et ne parle pas davantage; il eût été intéressant de le voir développer, avec quelque largeur, les arguments des exportistes, qu'il indique, mais avec une discrétion exagérée,, et en mettant à se laisser convaincre par le Chevalier une courtoisie un peu trop complaisante.

Entre ces trois interlocuteurs, la conversation garde, sauf en quelques instants, le ton léger d'un entretien de salon, et le contraste est grand avec la forme coulumière des ouvrages économiques du temps. Les adversaires de Galiani s'en sont très fort scandalisés : bien à tort, car la légèreté de la forme n'empêche pas la solidité du fond; et en môme temps elle rend l'ouvrage mieux adapté au but spécial que se proposait l'auteur. « Vous parlez, dit le marquis, de choses très grandes, très sérieuses, et en vérité vous en parlez trop légèrement. — C'est précisément ce qu'il faut faire, surtout à Paris, réplique le Chevalier. 11 faut s'appesantir sur les petites choses pour leur donner un relief et une importance qu'elles n'auraient pas. Les matières graves il faut les alléger, sans quoi elles deviendraient d'une pesanteur insoutenable (3) ».

(2) Dans la suite. Baudoin se montra très indigne de l'amitié de Galiani. 11 fit campagne contre lui avec ses adversaires, et publia même à cette occasion un libelle grossier, Y Espion dévalisé.

I i S CHAPITRE III

Ceci toutefois ne va pas sans quelques inconvénients^ D'abord, à force d'alléger les matières graves, il arrive parfois à Galiani de supprimer les difficultés , et cela même au prix de quelques erreurs. Après la description que nous avons faite plus haut de l'état du territoire agricole en France dans la seconde moitié du xvme siècle (1), on ne verra pas sans surprise avec quelle indifférence le Chevalier, dans les Dialogues, parle des terres en friches, en déclarant qu'il ne sait même pas s'il y en a dans le royaume (2). Ce manque de documentation précise est un défaut général dans les ouvrages du xvme siècle sur les blés (3); mais dans les Dialogues, bien que presque imposé par la forme même de l'ouvrage, il frappe davantage^ parce qu'il est en contradiction avec le principe de la méthode de Galiani, essentiellement positive et fondé! sur l'observation des faits.

Un autre défaut qui procède de la même cause, c'est l'éparpillement des principes et des idées. A chaque instant, les hasards de l'entretien interrompent la régularité du développement; des parenthèses s'ouvrent; des théories très générales sont exposées à l'occasion de questions de détail; des plaisanteries ou des anecdotes badines se mêlent aux raisonnements. Tout cela sans doute est voulu, et ne fait qu'ajouter au charme de l'ouvrage; cette liberté du plan convient dans le dialogue; ce manque de rigueur est une qualité littéraire (4). Mais le lecteur

(1) Supra, chap. n.

(3) Afanassiev, op. cit., p. vu.

(4) « Ceux qui ont dit que les principes y étaient trop éparpilles, ont l'ait l'éloge le plus complet du dialogue; mais le style des dialogues est presque inconnu à Paris. Ceux qui se donneront la peine de lier mes idées, devineront peut-être le but de l'ouvrage ». (Galiani à Mme d'Epinay, 27 janvier 1770 : Perey el Maugras, t. I, p. 58).

qui cherche à analyser le système économique de Galiani, a parfois peine à découvrir et à suivre le fil conducteur. Pour montrer la suite logique de la doctrine, on est presque forcé de la reconstruire.

C'est ce que nous devons faire maintenant, en recherchant d'abord les principes généraux qui dominent, chez Galiani. la théorie du commerce des blés, et en précisant ensuite les détails de cette théorie. Nous présenterons ainsi ses idées sous une forme déductive qu il ne leur a jamais donnée ; il sera plus facile alors d'en apprécier la valeur.

« Tout homme qui pense a un svstème, écrit Turgot dans \ Eloge de Gournay. Un homme qui n'aurait aucun système ou aucun enchaînement dans ses idées ne pourrait être qu'un imbécile ou un fou (1). » Galiani. malgré toute la souplesse ondoyante de son talent, n'échappe pas à la nécessité intellectuelle signalée ici par le plus illustre «le ses adversaires, lia bien réellement, quoi qu'on en ait dit. un système; ce qu'il bannit avec soin, c'est l'esprit systématique qui plie de force les faits aux idées préconçues et veut introduire dans l'ordre pratique les constructions abstraites de la pure raison.

Ce système, auquel son auteur n'a jamais donné une forme arrêtée, repose sur deux catégories d'idées fondamentales : d'une part, une théorie de la valeur, qui conduit Galiani à des opinions très différentes de celles des économistes contemporains sur les rapports de l'agriculture et de l'industrie manufacturière; d'autre part, une

(1) Œuvres, édition Daire, t. I, p. 287.

conception personnelle et originale du libéralisme économique.

C'est dans le Traité de la Monnaie, publié en 17 i!). que Galiani expose sa théorie de la valeur. Dans les Dialogues, on ne trouve aucune référence précise à ces idées trop délicates. De même que tout le système physiocratique s'appuie sur une notion spéciale de cet important concept économique, rendu par Quesnay et ses disciples trop étroit et trop matériel, de môme Galiani a du commencer par préciser sa doctrine à cet égard, et il est parvenu, avant les physiocrates, à des conceptions beaucoup plus larges et plus exactes (1). Tandis que les physiocrates appelaient valeur un objet matériel utilisable, et étaient dès lors nécessairement conduits à leur doctrine de la productivité exclusive de l'agriculture, Galiani. précurseur de l'école autrichienne et de la théorie de Menger, reconnaît que la notion de valeur est avant tout psychologique. 11 la définit « l'idée d'une proportion entre la possession d'une chose et celle dune autre chose, d'après la conception d'un homme (2) ». Il distingue les deux éléments dont est faite cette notion : l'utilité et la rareté, et en donne une analyse très fine. Il aperçoit nettement la loi de hiérarchie des besoins, ainsi que la loi de substitution et la théorie de la valeur-limite {Grenzwerth de l'école autrichienne), qui s'en déduisent (3).

(1) V. Graziani, SI or la critica délia teoria del valore in lia lia, p. 99-106. — 1889.

(2) « Un'idea di proporzione fra il possesso d'una cosa e quello di un'altra nel concetto d'un' uomo. »

(3) Sur l'état actuel de ces diverses théories, V. Paul Leroy-Be» lien Traité théorique et pratique d' Economie politique t.III,chapl et ii. — Nous transcrivons ici le passage le plus intéressant de Gali ni relatif à lélément utilité : « L'utilità e l'attitudine che Lia una cosa a procurarsi la félicita. L'uomo e un composto di passioni che

Nous n'avons pas à suivre Galiani dans ces considérations spéculatives. Remarquons seulement ici que sa conception de la valeur le conduit à des idées beaucoup plus justes que celles des physiocrates, relativement à la productivité des différentes branches d'industries. Si la production de valeur ne suppose pas nécessairement une création de matières premières, les manufactures, qui tendent utile et désirable ce qui ne Tétait pas, et le commerce, qui transporte la marchandise d'un lieu où elle l'avait pas de débit en un lieu où elle est demandée, deviennent, au môme titre que l'agriculture, des industries créatrices de valeur. Dès lors, la conception fondamentale des physiocrates est sinon renversée, du moins singulièrement élargie. « La manufacture, dit Galiani, est une espèce de production en ce qu'elle ajoute à la matière première (1) ». On ne peut donc plus dire que pour accroître la richesse générale, il suffit d'accroître la prospérité agricole; et si un conflit se produit entre les intérêts agricoles et les intérêts manufacturiers, il paraît dangereux de décider, sans plus ample examen, que les premiers devront être préférés aux seconds (2). Or, nous savons que la licou disequale forza lo muovono. Il soddisfarle è il piacere. L'acquisto del piacere è la félicita... Quindi è utile tutto cio che appaga lo stimomolo d'una passione. Or le nostre passioni non sono giàsolamente il desiderio di mangiare, di bere, di dorniire. Sono queste solamenle le prime, soddisfatte le quali, altre ugualmente forti nesorgono. Perché juomo è cosi costituito che appena acquietato qu'egli ha un desio, un altro spunta che sempre con forza uguale al primo lo stimola, ; è cosi perpetuamente è tenuto in inovimento. ne mai giunge a polersi juteramente soddisfare. . . Percio è falso che le sole cose utili siano quelle che à primi bisogni délia vita si richiegono ; ne fra quel che si bisogna e quel che no, si puo trovare il limite ed i confmi, essendo verissimo che subito che si cessa di aver bisogno d'una cosa, ottenendola, si coinincia ad averne d'un' altra, desiderandola. »

(1) Dialogues, p. 28.

(2) « Ceux qui ont dit ou diront que renchérissement des vivres et

berté d'exportation, brusquement établie, peut amenei une bausse des prix des denrées alimentaires, et, pai conséquent, une aggravation dans la condition des ouvriers des manufactures, sans que cette aggravation soit compensée, malgré les efforts des physiocrates pour établir le contraire, par une bausse immédiate des salaires. De là résulte une présomption contraire à l'introduction brusque d'un régime purement libéral.

Cette théorie des rapports de l'agriculture et de l'indust rit manufacturière est un des points les plus importants de la doctrine de Galiani ; c'est aussi l'un de ceux qu'on a présentés souvent avec le plus d'inexactitude. On a dit qu'à l'inverse des physiocrates, il avait voulu subordonner le développement agricole au développement manufacturier h. Cette formule est inexacte dans ses termes absolu s (2). Galiani ne méconnaît aucunement les avantages de la prospérité agricole; il déclare qu'un grand État doit être à la fois agricole et industriel; « dans un grand État, dit-il, il y a de tout ». Mais il désapprouve tout système économique qui tendrait à faire de la France un royaume exclusivement agricole. Une nation qui n'a de ressources que dans l'agriculture n'a pas, selon lui, de revenu assuré : sa richesse est soumise aux hasards des récoltes ;« c'est une nation de joueurs ». Il retrouve, dans le caractère et l'histoire

renchérissement de la main-d'œuvre, ne faisaient aucun tort aux manufactures, et que, quand ils en feraient aux manufactures, il n'y aurait rien à craindre pour l'Etat, ont dit une grande sottise. » Ibid... p. 80.

(1) « Galiani will die Getreidepolitik Frankreichs den Forderungep einer industriellen Entwicklung des Staates unterordnen. » (Aras khaniantz, Die franzôsische Getreidehandelspolitih bù zum Jahre 1789.)

(2) Cf. Fridrichowicz, op. cit., p. 233.

des peuples purement agricoles, tous les traits essentiels du joueur, déterminés par la disproportion entre le revenu certain et le revenu possible et par l'instabilité des ressources: imprévoyance, mauvaise gestion, menaces perpétuelles de ruine, que Ton n'a pas la sagesse de conjurer en faisant, dans la bonne fortune, des réserves pour le temps où la chance aura tourné. Les descriptions idylliques du bonheur des peuples voués à l'agriculture « ne ressemblent pas plus à la vérité que les bergers enrubannés, Hvlas et Philène, ne ressemblent à nos sales gardiens de moutons » (1). L'agriculteur n'est jamais sûr de l'avenir. « Je lui vois prendre des rouleaux de louis, prix de la lemence, du labour, du travail, et les jeter sur un champ de terre contre les éléments et les saisons qui tiennent la banque » (2). Contre cette instabilité, qui fait du peuple purement agricole « le plus malbeureux des peuples» (3), le remède se trouve dans le développement manufacturier. Le grand mérite de Colbert est de l'avoir compris : « Telle a été et serait encore la France, si le grand génie de Colbert n'avait ramené votre nation de la fainéante indigence de l'état agricole et de la féroce anarchie de la chevalerie, à la tranquillité de la soumission, au calme de l'aisance et au luxe de l'industrie. C'est lui qui a rendu les Français moins caracolants à la vérité dans les tournois, moins adroits à rompre des lances, mais plus navigateurs sur l'océan, et plus adroits dans les ouvrages des arts et du savoir (4). » Les manufactures apparaissent à Galiani

(2) Ibid. — Cf. p. 71 suiv. , l'esquisse de l'histoire d'un peuple agricole.

(4) P. 75-7o. — Cf. dans les lettres à M'»e d'Epinay des 25 septembre et 2 octobre 1773. ce que dit Galiani de l'Éloge de Colbert

154 CHAPITRK III

comme l'élément régulateur de la prospérité économique, parce que c'est d'elles seules que peut venir dans un État] le revenu fixe et assuré. « C'est des manufactures seules que vous pouvez espérer une circulation prompte et égall] des richesses, l'extinction des usures et des contrats onéreux pour l'emprunteur, l'égalité du produit total de l'État au milieu de toutes les vicissitudes, l'égalité par consé* (juent du produit des impôts d'où dérive la force de l'Étal toute force qui n'est pas réglée et durable, qui vient par secousses et par boutades n'est bonne à rien. Ce n'est pas un vent, c'est un ouragan qui met en pièces le moulin et ne le fait pas tourner (1). »

Telle est sur ce point l'antithèse exacte de la doctrine de Galiani et de la théorie physiocratique. Il ne prétend pas sacrifier l'agriculture à l'industrie : il veut seulement restituer à cette dernière, trop négligée par ses contradicteurs, la place qui lui revient dans une organisation économique complète (2).

11 faut reconnaître d'ailleurs que certains détails de ses raisonnements prêtent à la critique. C'est que, dérogeant lui-même à l'excellente méthode qu'il suit d'ordinaire, il a tantôt présenté comme absolues des idées qui ne sont vraies que pour son temps, et tantôt généralisé trop vite le résultat d'observations un peu hâtives. Il n'est pas complètement vrai, par exemple, que l'industrie manufacturière

par Necker qu'il appelle un livre « juxia cor meum ». (Perey et Maugras, t. Il p. 262 et 271).

(1) P. 70. — Cf. p. 30 et 39.

(2) Cf. au début du 6e Dialogue, le parallèle entre Sully et Colherl. C'était un morceau obligé dans les émis économiques du temps. Par une conception historique un peu simpliste, on regardait alors Sully comme le représentant d'une politique fondée uniquement sur la protection des intérêts agricoles, tandis que le nom de Colbert était le symbole de la protection exclusive des manufacturiers. — Suri choitesse de cette conception, en ce qui concerne particulièrement Colbert,

soit toujours, dans un État, la meilleure garantie de stabilité économique et sociale. De nos jours, avec l'extension prodigieuse de la concurrence internationale, avec la fréquence des crises de surproduction, avec les inconvénients multiples des grandes agglomérations ouvrières, la formule de Galiani ne pourrait plus être acceptée sans modification ; pour nous, c'est l'agriculture et la petite propriété rurale qui apparaissent, bien plutôt que les manufactures, comme l'élément régulateur de la prospérité nationale (1). Mais au xvme siècle les conditions de la vie industrielle étaient toutes différentes ; la production, plus lente, était plus régulière et anticipait moins sur la demande; tandis que l'incertitude des récoltes et les oscillations brusques des prix des produits interdisaient aux agriculteurs toute prévision sure. L'exactitude de la pensée de Galiani apparaît quand on la rapporte à cette situation (2).

11 faut apprécier de même un autre argument invoqué par l'auteur à l'appui de sa thèse. Il soutient qu'une industrie florissante peut remédier à une crise agricole, tandis qu'à l'inverse la ricbesse des agriculteurs n'est d'aucune ressource dans une crise industrielle, et il en donne pour raison que les agriculteurs, éloignés des centres urbains et des grandes voies commerciales, n'augmentent pas leur

voir les travaux de Pierre Clément. — Du parallèle d'ailleurs trop vague et assez médiocre, établi par (îaliani entre les deux ministres, il résulte qu'il refuse de déclarer a priori Tune des deux politiques préférable à l'autre; l'idéal parait être pour lui dans une combinaison • les deux principes, inspirée par les circonstances.

(1) Il semble bien que l'Angleterre aperçoive aujourd'hui les inconvénients d'une politique exclusivement inspirée par les intérêts manu facturiers. — Tel est le principe de la réaction qui se manifeste (tans le svsléme du fair trade. opposé à celui du frre trade.

(2) En 1786. un rapport d'Amelot, intendant à Dijon, constate l'heu-

156 CtlAHTHE III

dépense en produits manufacturés quand ils s'enrichissent, tandis que l'artisan accroît sa consommât ion dés qui son revenu augmente (1). Ceci encore est vrai au temps de Galiani ; mais cette opposition radicale des mœurs des campagnes et des habitudes des travailleurs des villes s'atténue à mesure que les communications et les moyens de transport deviennent plus parfaits : le raisonnement serait inexact si on prétendait l'appliquer à la France d'aujourd'hui.

Enfin Galiani, cherchant un exemple précis pour démontrer cette heureuse influence de la prospérité des manufactures, ne paraît pas avoir été très heureux dans son choix. 11 prétend que la décadence des campagnes, aux environs de Rome et de Madrid, tient uniquement à l'absence de toute industrie manufacturière dans ces deux villes. Il leur oppose Bologne et Séville, cités indus!

reuse influence des manufacturiers sur le relèvement des salaires dans les campagnes : « Les impôts, les droits seigneuriaux et dîmes, les frais de culture partagent par tiers les productions de la terre et ne laissent rien aux malheureux cultivateurs, qui auraient abandonné leurs champs, si deux entrepreneurs suisses, fabricants de toiles peintes, n'étaient venus jeter par an quarante mille francs d'argent comptant dans le pays ». — Ce passage est relatif aux environs do Chàtillon-sur-Seine (Arch. nul. H. 200. Cité par Taine. Ancien /.Vgime, 5« édition, p. 439).

(1) P. 21-22. — Pour la critique de ce passage, cf. Fridrichowicl op. cit.. p. 223 suiv. — « Le campagnard, dit Galiani, ne dépens^ point à mesure ni à proportion qu'il s'enrichit... Il amasse, prend le goût de t'épargne, thésaurise, enf)uit sous terre.. Voilà pourquoi II nation anglaise, quoique laborieuse, industrieuse, patiente, n'a pas jusqu'à celte heure fait prospérer ses manufactures au point où Hic le souhaiterait, et pourquoi elles perdent toujours ;ï la concurreiïd| non seulement avec les Français, mais encore avec les Allemands. Les Anglais ont beau l'aire des lois, leurs mœurs y résistent, et les mu-urs sont toujours plus fortes que les lois. Chez eux un fermier, s'il voit un galon, une broderie, croit voir le diable, crie au luxe, au scandale, au l'rencb-dog, et les manufactures ne vont pas »,

vielles, dont les environs sont prospères. Il va là. dans (remploi de la méthode inductive, un vice évident. La différence sig-nalée peut tenir à bien d'autres causes que la présence des manufactures, et notamment à la différence des traditions historiques et des qualités du sol.

Un autre trait essentiel, et souvent mal saisi, de la doctrine de Galiani, c'est sa conception du libéralisme économique. Les libéraux l'ont cru leur adversaire absolu et irréeoncilable ; les réglementaires ont prétendu s'appuyer sur lui en toute occasion. On a fait de lui un Colôertiste, au sens que ce mot avait au siècle dernier, c'est-à-dire un nercanti liste pur, et cette erreur se retrouve même chez des historiens récents de l'économie politique (i).

La vérité est que Galiani a compris, mieux peut-être que ses adversaires, les avantages économiques de la libellé: mais, précisément parce qu'il comprenait très bien le principe, il a refusé d'en faire des applications injustifiées. Plusieurs passages des Dialogues sont à cet égard absolument nets : « Il ne faut rien défendre autant qu'il est possible, dit le Chevalier La défense absolue est le plus grand de tous les impôts (2). » Ailleurs, parlant

(1) V. par -exemple Ingram, A history ofpolitical Economy, p. 72.

— On trouvera une appréciation beaucoup plus exacte dans Cossa, Histoire des Doctrines économiques, trad. française, p. 290-291.

— Ce (pie Galiani admirait dans la politique commerciale de Colbert, C'était surtout, nous te savons déjà, son exacte adaptation aux besoins du temps et aux circonstances historiques. — Nous retrouvons aujourd'hui ce jugement sous la plume de M. Lexis. dans le Handbuch de Schônberg. t. II, 2« partie, p. 325 : « Nichtskann einseitiger sein.als ein abstrakt frei-hàndlerisches Urteil liber das Schutz System das in Ëuropa wàhrend des anf Colberts Zeit folgenden Jahrhunderts bestand,ohnedassHùcksichlgenoninien wird aufdie damais gegebene Verteilung der wirtschaftlichen und socialen Machlsfaktoren, unter per Fiktion eines Zustandes idealer gesellschaftlicher Gleichbeit ».

458 CIlAPITftE III

des prohibitions d'importer les produits manufacturés étrangers : « Cette défense, déclare-t-il, ne me paraît bonne qu'à laisser une nation dans un état de rudesse et de grossièreté, sans goût ni pour ses manufactures, ni pour les étrangères (1). » Un libre-échangiste d'aujourd'hui ne parlerait pas autrement. Galiani affirme, avec autant d'énergie qu'aucun pliysioerate, la nécessité du libre commerce des grains à l'intérieur : « Il est honteux autant qu'il est incroyable qu'il ail fallu une loi pour le permettre et que cette loi n'ait été donnée pour la première fois qu'en 1763. Oublions, pour l'honneur de la France, qu'il ait existé un temps où les enfants d'un même père, bien loin de s'entr'aider dans la détresse, s'arrachaient l'un à l'autre le pain de la bouche en vertu dédits donnés de par le même roi (2). » Et ce ne sont pas là de pures déclarations théoriques ; il y a dans la vie de Galiani des faits qui prouvent qu'il savait mettre sa conduite pratique d'accord avec ses idées. En 1749, la surabondance du numéraire avait produit à Naples une crise monétaire, suivie d'une crise commerciale entraînée par l'élévation des prix. Le gouvernement allait intervenir et lutter contre la crise par des mesures réglementaires. Galiani écrivit alors son traité De la Monnaie, pour démontrée

(2) P. 104. — Aussi Galiani approuva-t-il pleinement Fédit «le Turgot, du 13 septembre 1774, sur la liberté du commerce intérieui?

des blés. — V. Lettre à M. de Bombelles, 29 octobre 1774: Percy et Maugras, t. IL p. 301. — Cf. Lettre à M»'« d'Epinay, 24 <léeembre 1774 : « Savez-vous que je rerois des compliments de toutes parts, d'Italie. d'Allemagne, etc., sur ce qu'on croit que M. Turgol ;i tire de mon livre tous les principes de son édit, et de ce qu'il en a adopte le svstrine en entier, d'encourager la circulation intérieure, et de ne s'occuper que de cela ? Dites ce que je vous mande, et qui csl 1res vrai, à Morellet, et voyez-le expirer de chagrin ». {Ibid., t. Il,

LES DIALOGUES SLR LE COMMERCE DES BLES lo9

l'inefficacité de celte politique. Il établit scientifiquement que la difficulté se résoudrait d'elle-même, par le simple jeu des lois économiques naturelles, et que l'intervention réglementaire ne servirait qifà aggraver la situation. Le gouvernement Napolitain suivit le conseil et s'en trouva bien. — En 1773, il propose et fait accepter par le roi une ordonnance libérale sur le commerce et l'industrie des matières «for et d'argent : « J'ai réussi celte semaine, après deux ans de travail, à faire quelque chose de digne de moi et de ma charge pour le bien de ma patrie. C'est une déclaration du roi portant règlement sur les matières d'or et d'argent qu'on emploie (ilées ou tissées dans les galons, broderies, passements, et dont se servent même les orfèvres. Que de peine et de persévérance n'a-t-il pas fallu, avant que d'en venir à bout! mais enfin, j'ai réussi à y établir une entière liberté, et mon abbé Morellet m'embrasserait bien pour ce que je viens de faire et verrait que je ne suis point un Machiavellino, ennemi de la liberté... J'ai fait sauter en l'air toutes les entraves. Plus de prix (ixes, plus de privilèges exclusifs. Tout le monde peut vendre et acheter des vieux ors et argents, sauf certains règlements de police pour empêcher les vols domestiques (1). »

Galiani est donc libéral, dans la théorie et dans l'application ; mais il ne l'est pas avec la rigueur de logique abstraite qui caractérise le système intransigeant des physioerates. — D'abord, en droit, tout en déclarant hautement (jue la propriété individuelle et la liberté sont choses sacrées, il refuse de faire de ces deux idées la base unique de sa doctrine. Il maintient en face de

(1) Lettre à M""1 d'Epinay, 7 août 1773 ; Perey et Maugras. t. II, p. 241-243.

l'intérêt individuel la considération de l'intérêt social trop négligé par la philosophie du xviii0 siècle. « La propriété et la liberté sont des droits sacrés à l'homme : ils sont les premiers des droits, ils sont en nous ; ils constituent notre essence politique comme le corps et l'àme constituent notre physique; excepté les liens cm nous attachent à la société, rien ne doit les troubler. L'intérêt et le dommage d'un tiers appartiennent à la justice; l'intérêt et le dommage général appartiennent à la politique. Mais lorsque ces deux grandes, puissantes et exigeantes divinités sont apaisées, et que rie] ne les blesse plus, rien ne les regarde; l'homme alors entre dans ses droits; il redevient propriétaire et libre, et je ne connais plus d'autre puissance légitime sur la terre qui puisse l'en dépouiller. Ni le caprice d'un despote d'un coté, ni les spéculations d'un métaphysicien de l'autre, ni les cris insensés de la multitude, ni les alarmai mal fondées d'un gouvernement injuste par faiblesse et arbitraire par timidité, n'ont de droits légitimes ni d'excuses valables pour se mêler de nos affaires (i) ».

D'autre part Galiani ne méconnaît pas l'importance de la loi de l'offre et de la demande, et son heureuse action sur la répartition et le prix des denrées. 11 a trop bien étudié la théorie de la valeur pour ne pas reconnaître qu'en principe l'équilibre doit résulter ici de la liberté. Toutefois cela reste pour lui un principe vrai d'une vérité générale, mais auquel il serait dangereux de s'abandonner, dans l'application, avec un optimisme trop confiant. Sans doute, la rareté d'une denrée, en produisant la cherté, produit en même temps un appel de celte denrée dans le lieu où le besoin se fait sentir; sans doule,

(1) Dialogues, p. 135.

le bas prix qui résulte de la surabondance chasse en quelque sorte le superflu vers d'autres pays où la cherté l'attire, parce qu'il y devient le nécessai.e. Mais cet équilibre, dont le raisonnement pur démontre la nécessité abstraite, ne peut s'établir, même dans un état de liberté économique absolue, qu'au bout d'un certain temps, après une sorte de période critique, dont la durée dépend de la rapidité plus ou moins grande de la transmission des nouvelles et du transport des marchandises. Si cette période se prolonge, et si la denrée dont le besoin se fait sentir est de première nécessité, la crise peut être grave; l'équilibre peut venir trop tard. De là résulte la nécessité d'une intervention gouvernementale, d'une réglementation sage, qui, sans prétendre se substituer aux lois naturelles, et en leur laissant leur action et leur empire, se borne à ménager les transitions et à prévoir les risques fortuits. Il faut citer toute la page, l'une des plus remarquables des Dialogues, où l'auteur développe cette conception à la fois si large et si prudente. « Que la nature en liberté tende à l'équilibre, dit le Chevalier, c'est une vérité lumineuse dans la tète d'un métaphysicien, parce que l'homme, lorsqu'il médite, peut devenir presque aussi grand et aussi vaste que la nature entière ; c'est une vérité, parce qu'on voit les causes et les effets; mais on ne lient pas compte de la durée des époques du retour, on balance les inégalités par des compensations, et on prend des termes moyens qui n'existent jamais ailleurs que dans la méditation. Mais ce que vous dites est très faux sous la main d'un praticien, parce que l'homme, lorsqu'il agit, devient aussi petit, aussi faible, qu'un animal de cinq pieds doit être, parce qu'il sent alors le frêle de sa structure, le court espace de sa vie, l'instantanéité de ses besoins, le raboteux des plus petites inégalités, et qu'il ne

g. - il

peut rien compenser, rien rabattre sans souffrir ou sans mourir. Je veux appliquer ces principes à la théorie des blés; rien n'est si vrai que les prix des blés laissés en liberté se mettent en équilibre. Rien n'est si vrai que le commerce rendu libre répandra du blé partout où il y aura de l'argent et des consommateurs; rien n'est si vrai en théorie, parce que tous les hommes courent après le gain, ce qui était à démontrer. Mais prenez garde en pratique qu'il faut un temps physique à la poste des lettres pour envoyer la nouvelle du défaut de blé dune ville à un pays qui en a. Il faut un autre espace de temps pour que le blé arrive; et si cet espace de temps est de quinze jours, et que vous n'ayez des provisions que pour une semaine, la ville reste huit jours sans pain, et cet insecte appelé homme n'en a que trop de huit jours de jeûne pour mourir, ce qui n'était pas à faire. Ainsi le théorème va bien, le problème va fort mal. Concluons donc de ne pas laisser à la nature le soin de nos petites guenilles. Elle est trop grande darne pour cela. Laissons-lui le soin des grands mouvements, des grandes révolutions des empires, des longues époques, comme elle a celui du mouvement des astres et des éléments. La politique n'est autre chose que la science de prévenir ou de parer les mouvements instantanés qui se font par des causes extraordinaires, et elle ne va pas plus loin, car pour les grandes révolutions, elles sont tout à fait l'ouvrage de la nature] les forces de l'homme n'y peuvent rien; et bien loin qu'il en soit l'auteur, il en est alors le premier instrument ej l'outil (1) ».

Voilà en quel sens et dans quelle mesure Galiani est libéral: dans la liberté économique absolue, il voit un

idéal dont il faut chercher à s'approcher, mais en prenant son temps, en assurant sa marche, en évitant les secousses brusques, en variant sa conduite selon les circonstances, les temps et les lieux (1). Ce n'est pas lui qui dirait, comme Mercier de la Rivière : « Règle générale, plus on est contrarié par le physique, et plus la liberté devient importante à la prospérité d'une nation (2) ». La liberté peut beaucoup; mais elle a besoin que l'autorité intervienne pour la préparer ou la soutenir (3). Quant au ca-

(1) Aussi trouvait-il, en 1776, les réformes de Turgot beaucoup trop rapides. « J'applaudis, écrit-il à M'"« d'Epinay, à la substance de l'affaire des corvées ùtées et d'un impôt substitué, mais j'aurais souhaité qu'on eût pris des mesures bien plus fortes pour s'assurer que jamais l'argent récolté par la taxe sur les terres ne serait employé à autre chose qu'à faire des chemins. Sans une grande précaution sur cela, à la première guerre et peul-ètre même sans guerre, dans la main d'un autre contrôleur, on prétextera des besoins de l'Etat, on détournera ces fonds et vous resterez sans chemins, car on ne pourra plus y forcer les paysans, et l'on n'aura pas d'argent pour les soutenir.

Pour ce qui est de la suppression des jurandes, je le dis à la barbe de tous les raisonneurs à la mode et de tous les économistes, c'est une bêtise, une faute, une absurdité. On ne connaît pas les hommes : Çonamur in vetitum. Plus une chose est difficile, pénible, coûteuse, plus les hommes l'aiment, s'y attachent, en raffolent. Les ordres religieux les plus austères sont ceux qui ont produit le plus de grands hommes. Rendez les règles des pères de Saint-Maur ou des jésuites aisées, commodes, leur ordre est détruit. Ainsi je suis persuadé que M. Turgot a porté le coup fatal aux manufactures de la France. Les habiles artistes, en partie, sortiront ; d'autres se négligeront ; et, au lieu d'établir l'émulation, il aura cassé tous les ressorts vrais du cœur de l'homme ». (13 avril 1776; Cf. Lettre du 18 mai 4776; Perey et Maugras, t. II, p. 437, 439, 442).

(2) Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques,^. 350.

(3) Dans les Dialogues. Galiani déclare que la confiance des physiocrates dans la liberté est un effet et un indice de la sécurité générale. Elle indique, dit le Chevalier « que la mer est calme, et que le vent est bon. Jamais les matelots ne parlent de laisser aller les voiles au gré des vents que lorsqu'ils voient une grande tranquillité. Le bon-

16i GHÀPITIIE 111

ractère et à la mesure de cette intervention, on ne peut les déterminer que par un examen attentif des conditions du problème, qui changent avec les époques et les ré-

heur général de l' Europe, le bonheur particulier de la France a fait naître le principe de laisser agir la nature, idée qui ne pouvait venir dans la tète de nos ancêtres, eux qui ne s'occupaient qu'à ferler les voiles et à serrer le vent de près ». (p. 453). — Plus tard, son ironie devint beaucoup plus acerbe et plus amère. — On sait la catastrophe qui marqua tristement, à Paris, les fêtes données à l'occasion du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, et qui n'eut d'autre cause que l'insuffisance des règlements de police. La foule était mal contenue et mal dirigée ; deux Ilots de curieux se rencontrèrent à la jonction du faubourg Saint-Honoré et de la rue Royale ; ce lut une bagarre terrible, où plusieurs centaines de personnes périrent écrasées. « Le désastre de Paris et l'horrible massacre de la rue Saint-Honoré m'ont fait frémir, écrit à ce sujet Galiani à Mme d'Epinaj, j'en accuse, madame, les économistes. Ils ont tant prêché la propriété et la liberté, ils ont tant fraudé la police, l'ordre, les règlement», ils ont tant dit que la nature laissée à elle-même était si belle, marchait si bien, se mettait en équilibre,, etc., qu'enfin tout le monde sentant qu'on a la propriété du pavé et la liberté de inarcher a voulu en profiler. Voilà la belle avance de leur longue prédication. En vérité, si j'étais à Paris, et que j'eusse ma verve accoutumée, cet événement me suffirait pour répondre aux économistes. Je leur ferais sentir qu'il suffit que le bruit se répande, que dans un endroit il y aura pleine liberté, et grande foule en conséquence ; à l'instant les filous, grands monopoleurs en montres et en tabatières, se réveillent et forment un complot, et profitent de la bagarre. Ce que je vous dis n'esrt point une plaisanterie. Méditez, et vous trouverez l'exactitude <l< la comparaison ». (23 juin 1770. Perey et Maugras, t. I. p. 175). Galiani n'abandonna pas son idée ; à quelques mois de là, il la développa dans un opuscule qu'il intitula : « La Bagarre », et où il parodiait malicieusement l'un des ouvrages composés pour répondre à ses Dialogues : l'Intérêt général de l'État, de Mercier de La Rivière. Ce polit ouvrage est aujourd'hui perdu. Galiani l'avait envoyé de Naplea à ses amis de Paris, en les chargeant de le publier s'il y avait lieu. Ils s'en amusèrent fort, mais ne le publièrent pas. — V. à ce sujet : Lettres de Galiani à M""' d'Épinay, août 1770 et du 5 jan- | sier 1771, et de Mme d'Épinay à Galiani, 20 janvier 1771 (Perey et .Muniras, t. I, p. 237, 334 et 345).

Tel est le principe dont nous allons trouver l'application constante dans la théorie du commerce des blés.

Dès le début des Dialogues. Galiani indique, avec beaucoup d'habileté et de netteté, l'esprit général de sa méthode et de sa doctrine. Le Chevalier vient de passer deux ans en Italie ; il a visité ensuite l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre. De retour à Paris, à la fin de l'année 1768, il rencontre dans un salon, avant le dîner, le marquis de Koquemaure, et la conversation s'engage. Le Chevalier était à Rome au moment de la grande famine de 1764. « A quoi l'attribuez-vous, demande le marquis. — Aux fautes des hommes. — Et qu'a-ton fait pour les réparer ? — Des fautes qui n'ont servi qu'aies aggraver. » Ces fautes sont toujours les mêmes; dès qu'une règle de conduite s'est trouvée bonne dans un temps et dans un pays, on en conclut qu'elle est bonne d'une manière absolue; dès qu'un principe paraît établi logiquement par une déduction correcte, on s'imagine qu'il est vrai partout et toujours. « Tout le monde veut suivre la raison et l'expérience; mais lorsqu'on suit une idée raisonnable en ellemême, et que l'on se fonde sur une expérience ou sur un fait vrai et éprouvé, mais qui ne s'adapte point, on croit bien faire et l'on fait une faute (1) ». Ainsi on a encore- à Rome une annone, des greniers publics, des règlements qui font le gouvernement seul vendeur de blé, comme au temps d'Auguste; et cependant les papes n'ont d'autre ressemblance avec les empereurs romains « que leur

aversion constante à porter perruque (1) ». Voilà comment, sous prétexte de donner au peuple le pain à bon marche] on n'est arrivé qu'à endetter les finances publiques, à ruiner la cullure et à créer la disette. Il n'y a pas une théorie unique du commerce des blés; il y a des théories multiples, et chaque pays et chaque siècle doit se faire la sienne. « L'exemple doit être pris a simili. L'expérience doit avoir été faite sur un objet tout pareil, tout semblable, sans quoi il ne prouve rien (2). » Il n'y a donc aucun argument à tirer, pour le commerce de la France, du commerce de l'Angleterre et de l'Italie; et de même « la France d'aujourd'hui ne ressemble pas plus à celle du temps de Colbert ou de Sully, qu'à l'Angleterre ou à l'Italie d'à présent (3) » ; or le génie de Colbert a su précisément adapter la réglementation aux circonstances qui ont changé après lui. « Imitons le grand Colbert et ne le suivons pas. Imiter et suivre sont des choses très différentes, quoique bien des gens s'y méprennent (4) ».

Voilà la première règle, où se reconnaît l'heureuse influence de l'esprit historique de Galiani. « La plupart des anciens règlements, dit-il encore, lorsqu'ils ont été faits pour la première fois, étaient pleins de sagesse et de raison, parce qu'alors ils ont été faits selon le temps et les circonstances (5) ». Le Marquis remarque l'opposition de ces idées avec les systèmes absolus du temps, et avec le mépris affecté par les auteurs du xvme siècle pour la politique des hommes d'autrefois : « A les en croire, on dirait qu'ils marchaient à quatre

pattes... Ces propos m'ont toujours fait de la peine par mille bonnes raisons, et surtout parce qu'il me paraît à moi incontestable que nous descendons de nos ancêtres. »

Il y a, d'ailleurs, une raison particulière qui subordonne étroitement le commerce des blés aux changements du milieu politique et social. Le blé n'est pas seulement une production du sol et un objet de négoce. « Il doit être, en même temps, regardé comme la matière de première nécessité et le premier soin dans l'ordre civil des sociétés, et sous ce point de vue il appartient à la politique et à la raison dÉtat (i). » C'est là pour Galiani un axiome fondamental, qui fait que le commerce des blés ne saurait obéir aux mêmes règles que le commerce en général. « Le pain, dit-il ailleurs, appartient à la police et non pas au commerce... (2) 11 faut bien vendre ses manufactures, et se bien nourrir de son pain (3). »

Ce rapport du commerce des blés avec l'administration ou la police est d'autant plus étroit que l'approvisionne ment est plus difficile ou plus précaire. Aussi apparaît-il surtout dans les États peu avancés, comme les souverainetés du moyen âge. « Nos ancêtres envisageaient le blé comme un objet d'administration ; nous en voulons faire un objet de commerce (4) ». A une même période de lliistoire, le rôle de l'administration et des règlements se voit plus nettement dans les petits États. Cbez eux, « le blé est une affaire entièrement du ressort de la politique (5) ».

(2) Lettre à Mme d'Epinay, 7 août 1773; Perey et Maugras, t. II? p. 242.

(3) Lettre à Suard, 15 décembre 1770; Ibid. t. I, p. 323.

(4) Dialogues, p. 115.

168 CHAPITHK III

De là résulte la méthode des Dialogues. Pour apprécier l'Édit de 1764, il ne faut pas rechercher, par la spéculation abstraite, si la liberté d'exportation est bonne en soi: le problème ainsi posé est insoluble. Il ne faut pas non plus envisager d'abord, dans toute sa complexité, la difficulté à résoudre en France; ce serait s'exposer à en méconnaître un élément. « Il faut d'abord examiner les cas les plus simples, les gouvernements en petit, comme un peintre fait toujours une petite esquisse avant que d'en* treprendre un grand tableau (1) ». Ainsi, en se gardant de toute hâte, de toute généralisation trop rapide, de tout « enthousiasme » (2), on construira la doctrine lentement, pièce à pièce, comme un horloger construit une montre. « Les pièces une fois faites, on n'a qu'à les monter, et l'ouvrage se trouve achevé (3) ».

Il faut donc rechercher d'abord le système applicable dans un petit État. Galiani prend pour exemple la ville de Genève. Genève ne produit pas de blé; elle doit donc acheter à l'étranger tout son approvisionnement. Quelle est la meilleure façon de l'assurer? Une première idée se présente : celle de la liberté commerciale absolue, qui seule pourrait empêcher le monopole. « Règle générale, le monopole ne se doit parer qu'en établissant la concurrence; tout autre moyen est aussi mauvais et aussi dan-

(2) « J'ai cru procurer quelque bien à la France, et surtout écarteff dans des affaires importantes qui ne sont pas des questions mélaphvsiques de théologie, cet esprit d'enthousiasme et de système qui gâtj tout. » (Lettre à Sartine, 27 avril 1770; Perev et Maugras, t. I, p. 113.) — Cf. Lettre à Schomberg. 19 mai 1770. (Ibid.,t. 1. p. I tôj « Voilà comme il faut raisonner et penser; beaucoup de calme, bean coup d'arithmétique, point d'infini, point d'immense, ces mots sont pour les sots. »

(3) Dialogues, p. 54.

rereux que le mal (1). » Mais ce système serait insuffisant. La ville est enclavée par des souverainetés étrangères : en cas de guerre et de siège, il lui faudra des provisions et des magasins garnis. Or, on ne peut s Vu remettre, pour la constitution de ces réserves, à l'initiative des particuliers; car ils n'immobiliseront pas d'eux-mêmes des capitaux pour cet objet. Il est donc nécessaire (jue le gouvernement fasse l'approvisionnement lui-même, en organisant des magasins publics.

Mais la création de ces magasins ne va-t-elle pas ramener tous les inconvénients de l'annone romaine, cause de la famine de 17(>i? Ce monopole de fait donné à l'État l'entraînera-t-il pas tous les abus, toutes les « pilleries », si souvent remarqués dans les entrepôts administrés par l'autorité publique ?Le Marquis paraît le redouter; mais le Chevalier le rassure. Ces inconvénients des entrepots existent dans les grands États, mais non dans une ville qui constitue une souveraineté indépendante. Car, d'une part, les quantités de blés emmagasinées sont relativement restreintes: la surveillance peut donc s'exercer utilement, et rendre les fraudes impossibles: d'autre part, le nombre des consommateurs est connu : on sait exactement le nombre des bouches à nourrir en cas de besoin; on peut donc prendre d'avance toutes les mesures nécessaires, et évaluer avec précision l'approvisionnement suffisant. Si la disette menace, la ville fermera ses portes, distribuera les réserves à ses babitants, et euipècbera facilement les élrau lers d'y prendre part. Voilà comment le système des entrepots publics, impraticable dans un État de quelque

(1) P. 25. — Remarquons en passant cette importante déclaration par laquelle Galiani s'oppose nettement à l'ancienne école réglementaire.

étendue, peut fonctionner dans une ville indépendante^ Telle était au moyen âge la situation des communes, avant que l'unification nationale les eût solidarisées entre elles (1).

Sans doute, cette intervention du gouvernement frappera à mort le commerce privé des blés. Mais, dans les circonstances que suppose l'auteur, la prospérité générale n'en souffrira pas. En effet, la ville, par hypothèse, n'a pas de territoire agricole. Un négociant en blés devrai! donc nécessairement acheter à l'étranger, pour revendre plus cher à ses compatriotes. « Voilà un véritable Impôt, et il vaut mieux qu'un impôt aille au profit de l'Etat qu'à celui des particuliers (2) ».

Du reste la ricbesse, dans une ville comme Genève, ne peut venir que des manufactures Or, une condition essentielle de leur prospérité, c'estlégalité dans le prix du pain : car toute élévation dans ce prix aggrave la situation de l'ouvrier. 11 ne faut pas prétendre que la hausse des denrées alimentaires entraîne une hausse des salaires qui la compense: c'était, nous le savons, la thèse physiocratique : mais Galiani. devançant sur ce point les idées de son temps, répond que la hausse des salaires ne pourrait résulter que d'une élévation du prix des produits manufacturés élaborés par l'ouvrier ; et que ces produits ne se vendront pas mieux dans les années où. le pain est plus cher. Il y a là comme une indication de la tbéorie moderne, d'après laquelle les salaires se règlent, non sur le prix des subsistances, mais sur la productivité du travail de l'ouvrier. Ainsi, « le journalier se trouve pris (comme on dit) entre le battant et la porte, il ne peut ni avancer ni reculer. Le pain est cher et l'ou-

vrage ne peut pas être mieux payé. Le désespoir fait l'émeute (1).

.Mais comment obtenir cette fixité si désirable dans le prix du pain? S'il était vendu par des particuliers, il serait injuste de le taxer. « Le comble de l'injustice, de l'atroeité et de la folie est de taxer le prix d'une denrée que vous n'avez pas acbetée. Vous n'avez pas ce droit sur les particuliers. Savez-vous ce qu'elle leur coûte ? » (2). La seule solution possible est donc que l'État se fasse vendeur, à profit dans les bonnes années, à perte dans les mauvaises. Mais n'oublions pas — l'auteur le répète à plusieurs reprises — que tout ce système devient inapplicable dans une grande souveraineté, parce qu'alors toutes les objections dirigées babituellement contre les entrepôts publics reprennent leur valeur. « C'est peut-être une des plus fortes raisons pour lesquelles les manufactures réussissent toujours mieux dans les petites république» que dans les grands royaumes (3j ».

Quittons maintenant Genève, et examinons les conditions du commerce des blés dans une « souveraineté médiocre ». Galiani prend d'abord pour exemple la Hollande dont le territoire ne produit pas de blé.

Ici les données du problème changent complètement. Un Etal comme la Hollande n'est pas, comme une ville

(2) Remarquons que cette déclaration énergique est d'un libéralisme beaucoup plus absolu que la législation française actuelle.

(3) P. 33. — 11 y a quelque chose de très vrai dans cette observation. Dans les grands états manufacturiers de notre siècle, le prix des denrées alimentaires est relativement fixe, si on le compare aux oscillations souvent si brusques au siècle dernier. Dans le principal de ••es Etats, l'Angleterre, le prix du blé est à la fois très fixe et très peu élevé, en raison de la politique libre-échangiste suivie depuis les Com-Laivs de 4844.

isolée, exposé à un coup de main inopiné. D'autre part, sa population est trop nombreuse pour que les manu lac tures puissent la faire vivre tout entière. Aussi l'activit nationale va naturellement se porter vers le commerce Voilà pourquoi les Hollandais sont devenus les voituriers des autres pays, achetant du blé à un État pour le revendre à un autre, de telle sorte que le profit du négoce revienne tout entier à leur nation. La Hollande est ainsi « l'entrepôt » de blés de l'Europe (1). La Bourse d'Amsterdam fut, en effet, au xviue siècle, le grand centre régulateur des prix sur le marché européen.

Le système qui a paru le meilleur à Genève est ici impraticable. Les greniers publics ne pourraient fonctionnel- en Hollande: il y a ici trop de monde à nourrir et les fraudes seraient certaines. On ne pourra donc maintenir l'égalité du prix du pain, puisque la taxe a été reconnue injuste. D'ailleurs, pour obtenir cette fixité, il faudrait vendre à perte dans les années de disette : et alors, comme on ne pourrait plus fermer les portes, comme à Genève, le blé, malgré toutes les prohibitions s'écoulerait hors du territoire, ou bien les étrangers afflueraient en Hollande, pour profiter d'un bon marché relatif. C'est ainsi que, dans l'hiver de 17(H, à Naplesj au lieu de 350.000 habitants, on en eut 500.000 à nourrir, plus 600.000 habitants des environs, qui venaient chaque jour acheter leur pain en ville. Dans ces conditions, maigri toutes les mesures préventives, la cherté est inévitable, et la famine la suit de près. « Les hommes, tant que vous ne pouvez pas l'empêcher, suivent le pain où il est : de sorte (jue s'il ne restait qu'un pain de quatre livres dans une ville, on y verrait une procession assez curieuse,

elle serait à rebours des autres. Le pain irait devant comme la châsse, tous les habitants suivraient deux à deux jusqu'à perte de vue et accompagneraient ce pain de quatre livres tant qu'on le promènerait, sans chanter, mais en criant toujours qu'on le leur donnât (1 1 ».

Galiani prévoit ici une objection bien naturelle. Il a dit tout à l'heure que les manufactures ont besoin de pxité dans les prix des denrées alimentaires. La Hollande ne peut par aucune mesure efficace, assurer cette fixité, pomment expliquer que ses manufactures restent pourtant florissantes?

La réponse est simple : dans les conditions économiques auxquelles la Hollande est soumise, le prix se fixera de lui-même. En effet, dans un pays dont tout le revenu naît de l'industrie et du commerce, il n'y a ni bonnes ni mauvaises années: le revenu national présente une constance à peu près complète. D'autre part, utilisant dans son propre intérêt sa marine et ses moyens de transport, la Hollande peut chaque année acheter son blé dans les pays qui l'offrent aux conditions les plus favorables : or il est bien rare que la cherté se produise en même temps dans toute l'Europe. Au contraire, un petit État sans navigation est obligé d'acheter chez ses voisins; et un grand État comme la France, qui possède un territoire agricole, et des provinces « dont la richesse est dans la terre et le sort dans le ciel (2) ». ne peut se faire

(2) P. il. — L'erreur des économistes qui ont fait ce rapprochement vient, d'après Galiani, de leur principe que l'agriculture est la source unique de-toute richesse. « Ce principe Taux les a induits en erreur. Ils ont vu du blé dans un pays, ils ont dit : voila la richesse, Koilâ la recette et c'était la dépense. Ils ont vu une liberté entière et absolue; ils ont dit : il n'y a rien de mieux qu'une liberté entière et

exclusivement manufacturier ou marchand : au tant vaudrai

proposer, comme un personnage de Molière, de mettre tout le royaume en ports de mer. Ainsi, de ce que la liberté commerciale produit en Hollande la fixité des prix du blé, on ne peut rien conclure pour la France : car ia Hollande achète son blé et la France le produit. Conclure par analogie de Tune à l'autre, c'est « prendre la dépense pour la recette et confondre le revenu avec l'entretien (1) ».

11 faut bien reconnaître toutefois que ce prix constant du blé en Hollande est plus élevé que le prix moyen dans les autres pays, parce qu'il comprend des frais de transport. Dès lors la difficulté reparaît sous une autre forme : comment cette cherté perpétuelle n'entrave- t-elle point le développement industriel ? Galiani en donne trois explications. En premier lieu, la stérilité du sol pousse à l'économie: on se passe du superflu; il n'y a point de luxe, pas de surcharge d'impôt, et ainsi la cherté du pain est plus aisément supportée. La même raison explique l'égalité des conditions et le gouvernement républicain. « Vous trouverez ces choses liées toujours ensemble et se donnant mutuellement la main. Pays stérile, mœurs et gouvernement républicains, industrie de manufactures ou de navigation, paix, silence, économie, tristesse et vide dans l'histoire. Dans les pays fertiles, vous trouverez toujours inégalité de conditions, gloire, honneur, charges, gouvernement monarchique, grand bruit, grande secousse el une histoire amusante à lire (1). » Les deux autres

absolue pour faire fleurir l'agriculture. Comme si la liberté d'acheté] les marchandises étrangères était la même chose <|iie «le vendre les siennes. » (P. 48.) (4) P. 49.

raisons, sur lesquelles l'auteur insiste moins, mais qui valent peut-être mieux, c'est d'abord que la grande étendue des débouchés permet de livrer les produits manufacturés à un prix relativement bas, qui compense la cherté du blé; c'est d'autre part qu'une nation essentiellement industrielle et commerçante, ayant de nombreuses créances sur l'étranger, bénéficie presque toujours d'un change favorable, et peut ainsi solder ses achats à l'extérieur par une dépense réelle inférieure à la dépense nominale (1).

Aux nations dont le territoire ne produit pas de blé, (ialiani oppose les États purement agricoles, dans lesquels le bié est l'unique revenu. Nous savons déjà que pour lui, l'agriculture sans l'industrie est une force sans régulateur, mal assurée dans sa direction, incertaine dans ses résultais. L'alternative des bonnes et des mauvaises récoltes, indépendante de la volonté et des prévisions de l'homme, empêche tout calcul d'avenir. C'est l'instabilité perpétuelle. L'histoire d'un peuple agricole est comme un colossal jeu de pharaon, dont la taille aurait la durée dune génération d'hommes, et où les joueurs se ruineraient en trois siècles, au lieu de se ruiner en une nuit (2). (ialiani retrace les principales phases de cette histoire. Les débuts de la nation sont prospères ; la richesse vient, et avec elle l'ambition qui fait naître les guerres : « La guerre est le luxe des nations ». De là des dépenses exagérées. La prospérité de la culture décroît. Le pays ne se suffit plus à lui-même; il faut qu'il achète à crédit: « Voilà la seconde époque du joueur endetté ». La situation des agri-

(1) Ce n'est pas exactement l'explication de Galiani, qui esl trop laconique et peu clair sur ce point. — V. p. 50-51.

eu Heurs empire, et l'inégalité des conditions s'introduit. Cependant on voit se succéder les bonnes récoltes, qui donnent l'illusion de la richesse, et les disettes qui amènent la misère. Pour les produits manufactures. le pays devient tributaire de ses voisins; les commerçants étrangers l'envahissent. La décadence de la culture augï mente. Les classes agricoles, de plus en plus misérables. sont opprimées par les grands, dont le luxe croît sans cesse. Le Gouvernement devient autoritaire et despotique! Malgré sa détresse, le laboureur est « collé à sa terre ». « S'il s'en va. n'ayant connaissance d'aucun métier, il ne lui reste aucun moyen pour vivre. Ainsi, il faut qu'il demeure et qu'il soufi're (1) ». Au contraire, « le manufacturier ne se laisse pas fouler, il s'en va et emporte avec lui ses mains qui sont sa terre et son trésor (2) ». Comme exemple de cette destinée malheureuse d'un peuple purement agricole, Galiani cite la Pologne et la Turquie.

Il y a quelque chose d'un peu forcé dans tout ce tableau, et l'exemple de la Pologne et de la Turquie, invoqué par l'auteur, n'est pas absolument démonstratif : il est permis de croire que la situation politique de ces deux États, au XVIH* siècle, avait d'autres causes qu'un régime purement agricole. Ilfaut d'ailleurs remarquer que l'hypothèse examinée ici est à peu près complètement théorique. Il n'y a guère de nation qui n'ait pour capital que son territoire arable, et pour revenu que le blé qu'elle récolte. Galiani a voulu accentuer l'antithèse de sa doctrine et du système physiocralique. et il a peut-être un peu dépassé la mesure.

Ayant examiné la situation des États purement agricoles l'auteur est amené à étudier les conditions générales du commerce des blés, et à rechercher dans quelle mesure et dans quels cas il peut être profitable. Il prépare dès lors son appréciation de l'édit de 1764 ; aussi se préoccupe-t-il surtout de la question de l'exportation. Il ne s'interdit point d'ailleurs les considérations relatives au commerce intérieur, et il montre bien le lien intime et le rapport vrai des deux problèmes.

Le commerce en général est l'échange du superflu contre le nécessaire. Or peut-il y avoir du superllu de lié dans un État ? Cela est en fait très difficile à décider. En effet, pour dire qu'une chose est superflue, il ne suffit pas d'être sur qu'on n'en a pas besoin au moment où on parle; il faut être assuré qu'on n'en aura jamais besoin plus tard. Donc on ne peut déclarer, même après une année surabondante, que l'on a un superflu de blé: car on ne sait si les excédents ne seront pas nécessaires l'année suivante pour combler un déficit. Il faudrait donc déterminer d'abord si la France, année commune, et compensation faite des bonnes et des mauvaises récoltes, produit plus de blé que ne l'exigent les besoins de sa consommation (1) : et c'est ce que personne n'a jamais fait (2). Il est vrai qu'il était bien difficile de s'en rendre compte; Galiani le montre par une comparaison. « Vous avez une jatte de porcelaine dont vous voulez connaître la capacité, et savoir combien elle tiendra d'eau. Il y a deux méthodes pour y parvenir. La première est d'envoyer votre jatte à un grand mathématicien pour la faire mesurer. Le mathématicien la voit, la tourne dans tous les sens, l'examine et trouve que c'est une courbe dont la

(2) V. supra, ch. n.

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rotation sur son axe engendre cette espèce de conoïde renversé que vous autres profanes appelez une jatte. Il soumet à l'analyse cette courbe, et rencontre une diablesse d'hyperbole du troisième degré, si revècbe. qu'elle ne se laisserait carrer pour rien au monde. Alors le mathématicien a recours au calcul intégral, et au bout de six mois, par un déluge d'à? et d'y, de plus et de moins, il carre par approximation la courbe et le solide qui en est engendré, et vous envoie sur un morceau de papier l'équation finale toute piquée, toute bardée d'à?, y et r, et que vous pourriez lire à l'Académie. Mais je ne vous conseille pas de vous y fier; car si la plume lui est échappée des mains, et qu'il ait écrit un plus pour un moins, vous croirez ne pas remplir votre jatte et vous renverserez votre punch. Voilà la première méthode. Il y en a, après cela, une autre moins exacte et plus simple, c'est d'appeler un manant quelconque et de lui dire : Mon ami, mesurez-moi combien cette jatte tient d'eau. Cet homme met d'abord le vase bien de niveau, il prend une pinte d'eau et l'y verse : s'il voit qu'elle ne le remplisse pas, il en prend une autre et va toujours de môme jusqu'à ce que la jatte soit comble et que l'eau commence à verser par les bords. Alors, s'il vous dit : Monsieur, votre jatte tient trois pintes moins un poisson, vous pouvez vous y fier hardiment (1) ».

Or, dans les expériences qu'on a faites jusqu'alors eà France, « le vase n'était pas de niveau » : le commerce intérieur en effet n'étant pas entièrement libre, le blé ne pouvait se répandre aisément sur tous les points du territoire ; et le fait qu'une certaine quantité de la recolle s'écoulait au dehors par l'exportation, ne prouvait nullement que cette même quantité ne fût pas utile en France.

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Quant aux calculs des économistes et aux rapports des intendants, ils ne valent pas mieux, en pratique, que la méthode du mathématicien qui mesure la contenance d'un vase par le calcul intégral : avec leurs procédés d'évaluation, « vous ne pouvez vous tromper que de moitié tout au plus » (1).

D'ailleurs, pour être sûr, expérimentalement, que la France produit, année commune, un superflu de blé, il faudrait pouvoir conserver des grains des années abon jantes pour les années stériles. Or l'art d'emmagasiner et de garder les blés est encore peu avancé en France. On ignore l'usage des étuves et des ventilateurs, de sorte que dans les années abondantes on est obligé de vendre à l'étran ger, sous peine de les voir se gâter, des grains qui auraient pu formerdes réserves précieuses pour les temps de disette.

Sans doute, les économistes soutiennent que par l'application intégrale de leur système, l'exportation ne pourra jamais faire sortir du royaume qu'un véritable superflu : car ils demandent l'abolition des entraves commerciales à l'intérieur comme à l'extérieur ; et d'autre part l'importatation libre corrigera, d'après leur doctrine, les inconvénients de l'exportation libre. Ainsi le jeu automatique de la liberté commerciale apportera de lui même le frein nécessaire aux abus. — Mais Galiani répond que la liberté de la circulation intérieure, recommandée par les économistes, n'a pas été établie en fait (2). Pour l'affranchir entièrement, il aurait fallu pouvoir racheter les innombrables péages locaux, et les auteurs du système ont

(2) Nous avons montré en effet que l'édit de 1763. — dont Galiani du reste a tort de ne faire ici aucune mention. — n'avait pas eu la portée générale qu'on pourrait être tenté de lui attribuer, et que son applieation était en outre restée fort défectueuse.

oublié de dire où le gouvernement trouverait les fonds nécessaires à cette grande opération. Quant à la compensation de l'exportation par l'importation, il la déclare insuffisante : car c'est un mauvais marché de vendre ce qu'on peut être obligé de racheter ensuite. « Il existe toujoursune différence sensible entre vouloir vendre et vouloii acheter. En prononçant le mot je veux vendre, vous faites baisser le prix d'une chose quelconque, même des lingots d'or, et vous le faites monter si vous dites je veux acheter. La raison en est claire. Le prix n'est que le rapport entre deux volontés. Elles sont en équilibre. Le premier qui parle souffle sur un des bassins de la balance et le fait pencher (1). »

On n'a donc jamais démontré, ni par l'expérience, ni par le raisonnement, l'existence d'un superflu de blé en France, et Galiani ajoute qu'il n'est pas désirable que ce superflu existe. Si la France avait des excédents de blé à vendre, cela prouverait quelle n'a pas toute la population qu'elle peut nourrir. Or, « l'homme est la seule richesse (2) ». Galiani, suivant ici une idée trop absolue, mais très répandue de son temps, assigne pour but essentiel à la politique économique l'accroissement de la population (3). Tout Etat, selon lui, doit chercher avant tout à augmenter jusqu'au maximum le nombre de ses habitants (4). Si ce résultat est atteint, on ne peut plus avoir d'excédent de blé, et par conséquent plus d'exportation

(3) Cf. p. 98 : « La fin de tout bon gouvernement est d'augmenter la population. » — p. 134 : « Le véritable objet du gouvernement est la population. »

(4) V. pour la critique de cette idée, Fridricbowicz, op. cit. p. 28-i. — Elle était attaquée avec raison par les physiocrates. — V. Schelle, op. c, p. 38, et cf. Ibid. p. 376-380.

Tel sera l'effet nécessaire du progrès économique en France. La population s'accroîtra; mais le sol arable étant limité, et sa productivité n'étant pas susceptible d'augmentation (1), un jour viendra où sera atteinte l'équation finale delà population et de la production; alors il sera impossible, quoi que l'on fasse, d'obtenir des excédents pour l'exportation. La population pourra cependant augmenter encore : mais ce sera grâce à l'influence bienfaisante des manufactures, dont les produits peuvent se développer à l'inlini. « Le commerce des manufactures augmente en raison des bras, et celui des denrées diminue en raison des bras. » Par l'industrie manufacturière, on peut <( forcer la nature et l'obliger à un miracle tel que celui d'avoir sur un sol limité plus d'hommes que ses forces et ses moyens n'en sauraient nourrir (-2) ».

Ainsi, l'existence d'un superflu de blé est pour un État un indice d'infériorité. Si l'Angleterre a des grains à exporter, si elle a fait des lois pour favoriser ce commerce, c'est qu'elle était encore sous le coup « de cent années de guerres civiles et d'émigration ».Sur un territoire aussi grand que l'Italie, elle n'a que neuf millions d'habitants, et l'Italie en a seize (3). De même, en France, la (Surabondance de blé dont on se plaignait en 1763 ne tenait peut-être qu'à la diminution de population causée par la guerre de Sept-Ans, et aussi à ce fait que les armées françaises, opérant hors de France, consommaient surtout du blé étranger (4). « Le superflu accumulé pendant six

(1) Galiani ne prévoit pas l'accroissement du rendement par r.unélioration des méthodes culturales. — V. Fridrichowicz. p. 238.

(4) Ces raisons sonl bien douteuses et bien insuffisantes. On sait Béjà que les excédents des années antérieures à 1764 résultaient simplement d'une série de récoltes exceptionnelles.

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ans paraissait une montagne : vous avez vu comme clic s'est fondue en peu de temps » (1).

Il faut voir maintenant les avantages et les inconvénients du commerce des blés, pour déterminer la mesure de la réglementation désirable. Galiani commence par les inconvénients qu'il énumère avec une certaine complaisance.

D'abord le blé, matériellement, se prête mal au commerce. — Il a peu de valeur sous un grand volume, et les frais de transport sont très élevés par rapport au prix de la marchandise ; il se gâte facilement pendant les voyagea ; il est difficile à conserver en magasin, de sorte que le vendeur est obligé de s'en débarrasser sans retard, tandis que l'acheteur ne peut faire ses acquisitions en anticipa» sur ses besoins. Or, un commerce n'est avantageux que si l'on peut « vendre à son aise, acheter sans presse (2). » Enfin, la date des récoltes et l'époque des commandes font que le moment de grande activité, pour le commerce des blés, se place en hiver, c'est-à-dire dans la saison la plus défavorable aux transports terrestres ou maritimes. « Les rouliers, les boulangers, les commerçants le savent à merveille. — Les a-t-on consultés ? — Je n'en sais rien. Mais sou venez- vous que même le plus grand sot peut répondre, si on le consultait : mais il n'y a que le grand homme qui sache interroger » (3).

Outre ces difficultés matérielles, le commerce des blés en rencontre d'autres, qui tiennent aux conditions mêmes de la production. Les pays producteurs de blé sont nombreux ; il n'y en a pas qui soient naturellement cl nécessatl rement vendeurs, il n'y en a pas qui soient naturellement

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