‹ L'abbé Galiani et la question du commerce des blés à la fin du règne de Louis 15Chapitre 5 sur 5 · CHÀt'iRRK ni · texte numérisé non relu

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mistes des anciennes ordonnances sur le commerce intérieur des crains et la police des marchés. C'est grand dommage qu'ils n'aient pas écrit après vous : ils seraient plagiaires ou copistes. Vous convenez que l'ancienne police éteint, détruit, coupe dès la racine le commerce des blés; ce langage est tout à fait économique. Cependant un bout d'oreille échappe par malheur : quand je dis un bout, vous pouvez en prendre tant qu'il vous plaira. » Et après cette transition délicate, Roubaud prête à Galiani les opinions les plus singulières sur la législation en vigueur: « Par exemple, quoique vous sachiez le contenu de l'édit de 1764 et vraisemblablement aussi de la déclaration de 1763. vous affirmez (jue les enarrhements, les magasins, les achats hors des marchés sont encore prohibés dans tout le royaume ». Et il conclut victorieusement: « Vous n'avez donc pas lu la déclaration et ledit, ou vous avez une manière de lire comme de raisonner tout le contraire à celle des autres-: on n'avait pas encore poussé l'esprit jusque-là. » ()uand on a lu les Dialogues, et quand on connaît l'état de la question des blés au temps de Galiani. on voit combien la critique de Roubaud est ici mal justifiée : Galiani n'a jamais contesté l'existence des dispositions libérales des Édits ; il a seulement dit que leur portée effective, relativement au commerce intérieur, était trop restreinte, et que leur application présentait des lacunes : nous saxons déjà que telle est en effet la vérité historique. — Roubaud trouve que Galiani a exagéré à plaisir les difficultés du commerce des grains: « Si vous n'aviez été bien sur qu il existe un commerce de blés, vous auriez parié qu il est impossible qu'il en existe.., Moi. j'en conclus contre vous... que jamais il ne faut mettre d'empêchements, d'obstacles à un commerce si désavantageux, si épineux, si hasardeux, si dispendieux par lui-même, selon vous-même,

qu'il ne peut évidemment procurer de bénéfices que sur des grains achetés à bon marché, c'est-à-dire sur ce que vous appelez superflu ; car le pur nécessaire est nécessairement cher (1). » Aux considérations de Galiani sur le danger de l'écoulement du blé des provinces frontières, sous un régime de liberté absolue, Koubaud répond par des plaisanteries médiocres: « J'imagine qu'en travaillant à vos Dialogues vous vous promeniez dans votre appartement et vous disiez : « Voici la France. Cette chambre, c'est la Beauce, elle abonde en grains, je la place sur la mer. Celle-ci c'est la Provence, elle ne produit pas beaucoup de blé. je la mets dans le centre : ainsi des autres. Total : je veux que ces frontières regorgent toutes de grains et je neveux pas qu'il en croisse dans ces provinces de l'intérieur. Car tel est mon bon plaisir [2). » Ici encore, la critique n'est pas plus exacte que spirituelle : il est tout à fait incontestable que la lîeauce. province riche en blé. n'a pas de territoire maritime. Restent le Languedoc, la Bretagne, la Normandie, la Picardie et la Flandre; et cela suffit, semble-t-il, pour que l'argument de Galiani conserve sa valeur. — Quant au droit sur l'exportation, Roubaud prétend qu'il sera inefficace, et retombera à la charge de l'agriculteur français : « car le prix intérieur ayant baissé en raison de l'impôt, le blé chargé de ce droit ne sera pas pour l'étranger habituellement plus cher qu'il ne l'eût été sans ce droit et dans le cas de la liberté et de l'immunité parfaites (3) ».

En même temps que Roubaud. Mercier de la Rivière imprimait une réfutation dont le titre seul semblait fait

(3) P. 214. — Dupont publia dans son journal nno analyse des lettres de Roubaud. (Èphéméride* de 1770. t IV.)

pour décourager les lecteurs : « L'intérêt général de l'Etat, ou la liberté du commerce des blés démontrée conforme au droit naturel, au droit public de la France, aux lois fondamentales du royaume, à l'intérêt commun du souverain et de ses sujets dans tous les temps, avec la réfutation d'un nouveau système publié en forme de dialogues sur le commerce des blés. » Ce gros livre écrit trop vite reprenait purement et simplement l'exposé orthodoxe de la doctrique physiocratique. Le Journal œconomique de février 1770 en fait mention à la fin d'une analyse des Dialogues, et l'appelle « une critique solide » (i).

L'ouvrage de Morellet a une bien autre valeur. Cependant il est, lui aussi, trop long: sa discussion se perd dans les détails; il veut tout réfuter, et son argumentation minutieuse s'attarde aux petites choses, tandis que les grands traits et les principes de la méthode de Galiani lui échappent. L'application de l'esprit historique aux questions économiques ne produit à ses yeux qu'un tissu de contradictions; la doctrine prudente de son adversaire, soigneusement nuancée et adaptée aux circonstances et aux milieux, lui semble violer toutes les règles de la logique. Moins ennuyeux que Roubaud et que la Rivière, il lest assez pour que la lecture de son livre soit difficile après celle des Dialogues.

La « Réfutation de l'ouvrage qui a pour titre Dialogues sur le commerce des blés » fut entreprise dès le mois d'octobre 1769, alors que les Dialogues n'avaient pas encore paru en librairie (2). Le bruit courut alors que

(1) Afanassiev. op. cit.. p. 248. — L'autour de l'article no connaît même pas le nom de Galiani, qu'il appelle : « M. l'abbé Guarini,

chargé des affaires de Naples à Paris. »

(2) Lettre de Mm<> d'Epinay à Galiani. citée supra, p. 215, n. 4.

Morellet la composait sur l'invitation du gouvernement (1); Maynon d'Invau, en effet, était encore contrôleur général, et Trudaine de Montigny protégait ouvertement les Economistes^). Mais les dispositions du ministère changèrent dès que Terray eut remplacé d'Invau (décembre 1769). En août 1770, la Réfutation était imprimée et allait paraître, quand un ordre du ministre en interdit la publication. L'interdiction ne fut levée qu'en novembre 1774, au début du ministère de Turgot. Morellet avait édité son livre à ses frais, et la mesure du gouvernement lui faisait perdre 1 .500 livres.

Une légende s'est formée sur cet incident. On a dit que Galiani, par l'intermédiaire de Mmld"Epinay et de Grimm, avait lui-même obtenu du contrôleur général l'ordre qui écartait du combat son ancien ami, devenu son plus dangereux adversaire. Cette explication, donnée comme certaine par M. Schelle (3) ne repose sur aucun témoi-

(1) Galiani à M™e d'Epinay, 31 mars 1770 : « On m'a écrit que 1 abbé Morellet a reçu ordre du gouvernement de répondre aux Dialogues. 11 est donc déclaré cire le guet et la maréchaussée des économistes. Il a ordre de courir sus à nous autres malheureux faux sauniers en philosophie rurale. Patience ! nous nous recommanderons à nos jambes pour nous sauver. Pour moi j'ai galopé jusqu'à Naples, et je me crois en sûreté ici. » (Perej et Maugras. t. I, p. 90- 91). — A Morellet. 2b' mai 1770 : « C'est M. de Sorba qui m'écrivit le premier, que vous aviez reçu ordre du gouvernement de me réfuter, i {Ibid.} t. I, p. 154.)

(2) Quelque temps auparavant, Morellet avait reçu des inspirations et des subsides officiels, dans sa polémique contre Ncker sur le privilège de la Compagnie des Indes; son adversaire ne se fit pas faute de le lui dire. « Mais dit Grimm, ce qui édifiait singulièrement les bonnes âmes, c'est que Morellet ne garda pas rancune à celui qui l'avait si dédaigneusement traité ; comme par le passé, il continua d'aller s'asseoir une fois par semaine à la table de M. Necker. »

(3) Op. cit., p. 141. — On voyait d'ailleurs assez fréquemment, à cette époque, des publications arrêtées par le crédit des particuliers. En 1707, M""1 GeotTrin fit interdire l'édition des Lettres familières

gnage certain, Morellet <lit simplement que son livre « avait été soumis à l'examen de plusieurs censeurs qui en avaient rendu un compte favorable ». et il ajoute : « Des motifs que nous ne pouvons pénétrer en empêchèrent la publication. » La Correspondance de Galiani ne. contient aucune allusion aux prétendues démarches de M.m d'Epinay et de Grimm (I). D'ailleurs, ces démar-

de Montesquieu publiées par l'abbé de Guasco, et qui contenaient quelques passages désobligeants pour elle. On mit des cartons aux endroits qu'elle désigna. (Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, t. 11. p. 328). — Vers le même temps, Mme du Deffand, choquée d'un passage de Fréron, qui avait parlé insolemment de son ami Horace Walpole, s'en plaignit à Choiseul pour faire châtier Fréron. Walpole s'en montra contrarié. « Nous aimons tant la liberté de l'imprimerie, ditil, que j'aimerais mieux en être maltraité que de la supprimer. » « Dans l'exacte justice, déclara Choiseul, c'est le censeur qui à tort et non pas Fréron: ils seront cependant corrigés l'un et l'autre. » (V. les détails de cette affaire dans la Correspondance inédite do Mme du Deffand. publiée en 1859 par le marquis de Saint-Aulaire).

(1) Voici les passages de cette Correspondance où l'on peut voir des allusions à l'interdiction du livre de Morellet. - Lettre à Mme d'Epinay, 7 juillet 1770 : « M. de Sartine m'a rendu un grand service d'empêcher l'abbé de citer faux ». (Perey et Maugras, t. 1, p. 198). — Dans une lettre à Sartine, du 27 avril 1770. Galiani le remercie de la protection accordée « à certains Dialogues qu'on a furieusement achetés, furieusement attaqués et furieusement mal entendus ». (Ibid.. t. I. p. 143). — Lettre à Suard, 14 juillet 1770 : « Morellet veut iraiis dits et hominibus, écrire contre moi. et donner cet échec à la [dus tendre amitié, et à la plus encyclopédique philosophie. Le cruel ! Mais M. le contrôleur général ne le veut pas, et il a raison. Il n'est plus temps de disserter, il est temps que vous songiez au pain et à la cruelle disette qui vous menace, en rétractant une mauvaise loi que vous avez faite ». {Ibid., t. I, p. 193). — A d'Holbach, 41 juillet : « Il est trop heureux que son livre ne paraisse pas : il se ferait une affaire de tous les diables ». (Ibid., p. 200). — A Mm,> d'Epinay, 19 août : « Je vous avoue que je ne puis pas in'empêcher de plaindre Panurge (surnom de Morellet) et sa destinée. (Juoi ! il aura été permis à tous les butors de me dire toutes les grossièretés imaginables, et il sera défendu à un homme delettres et d'esprit, rien (pie de me persifler?...

ches sont peu vraisemblables : Terray était fort mal vu du parti des philosophes, auquel Mme d'Epinay et Grimm étaient au contraire tout dévoués. Galiani aurait donc bien mal choisi ses ambassadeurs auprès du ministre. La vérité nous parait beaucoup plus simple : Terray, qui méditait depuis le début de l'année l'abrogation des édits libéraux et le retour à l'ancien système réglementaire, ne pouvait voir avec faveur l'apparition d'un livre qui réclamait la liberté absolue du commerce des grains. La mesure qui frappa Morellet n'a pas besoin d'autre explication (1).

L'ouvrage de Morellet est très systématique. Il commence par résumer les principales thèses de Galiani ;

Fi ! le contrôleur général ! Pourquoi empêcher qu'on parle de pain bis,, lorsqu'on est trop heureux d'en avoir? » (Ibid. p. 234). — Condorcet écrivait à Turgot, en mars 4770 : « La réfutation de l'abbé Galiani par notre ami l'abbé Morellet. aurait déjà paru sans les scrupules du censeur Gibert. qui entend malice à tout. » Le 10 mai. il lui écrit encore : « L'abbé Morellet a essuyé beaucoup de dégoûts pour la réponse qu'il prépare à l'abbé Galiani. et le petit abbé lui a écrit une lettre de persiflage à laquelle l'autre a répondu sérieusement: l'une et l'autre sont très piquantes. J'ai peur qu'après avoir badiné, le napolitain ne cherche à nuire ; l'un me paraît bonhomme et dur. l'autre plaisant et méchant. » (Cité par Perey et Maugras, t. I, p. 235, n. 1.) — Le 10 juillet 1770, Turgot écrit à M. Caillard : « Savez-vous le nouveau désagrément qu'essuie le pauvre abbé Morellet ; à qui M. le contrôleur général ne permet pas de publier sa réponse à l'abbé Galiani. Cela est bien étrange. » — Il n'y a rien dans tout cela qui permette d'attribuer à Galiani la responsabilité de l'interdiction.

(1) V. en ce sens Afanassiev, op. cit. ; p. 244. — Dupont répondit à l'interdiction du livre de Morellet en insérant dans les Ephémérides, le 28 avril 1770, des Observations sur les effets de la liberté du commerce des grains et sur ceux de la prohibition, réfutation des Dialogues en 34 chapitres, qu'il signa de son nom. Il y avait à cela un certain courage, car les Ephémérides avaient déjà reçu du ministère de sévères avertissements, précurseurs de la suppression qui devait les frapper en 1772 (Cf. Schelle, op. cit. ; p. 104, n. 1).

puis il en fait la critique. Il juge sévèrement l'esprit des Dialogues ; la légèreté de la forme lui paraît l'indice d'un scepticisme profond. « Je crois voir dans les Dialogues peu d'attachement à ce que l'auteur lui-même regarde comme la vérité ; indifférence, légèreté dans une matière intéressante et grave ; respect affecté pour toutes les opinions communes ; flatterie continuelle pour l'autorité de tous les temps et de tous les lieux; goût très marqué pour le despotisme ;... haine des écrivains qui en recherchant les principes d'une honne administration, ont osé penser que les administrateurs, avec de honnes intentions, pouvaient se tromper quelquefois. Voilà l'esprit des Dialogues. Je ne dis pas que ces sentiments soient ceux de l'auteur; mais je crois les voir dans l'ouvrage, et je ne puis m'empècher de les combattre (1) ».

Cette grande sévérité vient surtout de ce que Morellet est imbu du môme esprit de libéralisme intransigeant et de logique abstraite qui se retrouve chez tous les économistes du temps (2). Disciple de Gournay, il n'admet pas les idées étroites de Quesnay sur la classe productive ; mais il propose comme les physiocrates, la substitution brusque de la liberté absolue à l'ancien système réglementaire, sans se préoccuper de ménager la transition. Il voit dans Galiani, qui réprouve toutes les mesures trop rapides, un adversaire du libéralisme économique : « Il paraît, dit-il, vouloir se charger de faire tout faire, au lieu de laisser faire et de laisser passer ».

Il ne comprend pas la méthode de Galiani, à laquelle il oppose les règles de la méthode déductive et mathématique : « L'auteur emploie l'artifice de tous ceux qui

(2) V. Fridrichowicz. op. cit., p. 249 et suiv.

veulent obscurcir les vérités les plus claires. Cet artifice consiste à présenter toujours le sujet dans quelque fait isolé qui forme une exception dépendante de plusieurs causes absolument étrangères aux principes simples et généraux de la matière. Il est bien clair que la marche la plus naturelle serait d'abord de rechercher le principe général, celui qui s'applique au grand nombre de cas, sauf à reconnaître ensuite les exceptions, si le principe en doit recevoir, te à rechercher les causes de ces exceptions... Assigner l'étude des gouvernements en petit comme l'objet dont il fallait s'occuper dans la recherche des principes d'administration du commerce des grains, c'est comme si l'on prescrivait à celui qui veut étudier l'anatomie de l'homme, de commencer par disséquer un sujet auquel il manquerait deux jambes. » ...Nous avons plus besoin ici d'explications que de preuves, et tout ce que nous avons à établir doit résulter plutôt de définitions claires et précises que de raisonnements bien subtils » (1). De même, il ne saisit pas la valeur de l'esprit historique et positif qui anime les Dialogues : « Vouloir vous faire regarder les mœurs, le caractère, les rapports politiques, comme des différences qui peuvent faire changer la police des blés, c'est rendre la législation absolument arbitraire en cette partie... Si les récoltes sont abondantes, il faut que le commerce en soit libre, et si les circonstances ne sont pas favorables, il faut encore que le commerce soit libre. » Quant aux considérations de climat ou de situation géographique, il les traite de « circonstances minutieuses ». Galiani ayant dit que la valeur d'une loi dépend du lieu où elle est appliquée ou du temps où elle est faite, Morellct l'accuse d'admettre « le dogme

d'infaillibilité de ceux qui gouvernent, étendue jusqu'au Grand Vizir et au Caïmacam de Constantinople » (1).

On se rappelle la grande objection de Galiani contre le commerce d'exportation : « Vouloir enlever le superflu d'un pays sans ôter le nécessaire, c'est, disait-il, vouloir ôter Fépiderme sans toucher à la peau. » A cette objection, Morellet oppose la conception optimiste des lois naturelles : « Il n'est pas question ici d'enlever l'épiderme, mais de le laisser se détruire et se renouveler tout seul, comme il se détruit et se renouvelle dans le corps humain » (2).

Dans la démonstration de cette idée fondamentale, il reprend, sans y rien ajouter d'original, les arguments théoriques des Économistes. La liberté du commerce développera l'agriculture et facilitera ainsi indirectement l'approvisionnement national. D'autre part la hausse des prix à l'intérieur du royaume arrêtera l'exportation. Cette hausse ne pourra être dangereuse pour le consommateur : la loi de l'offre et de la demande fait que la liberté ne peut jamais se concilier avec un prix excessif des denrées. Et d'ailleurs Morellet prétend établir que d'après Galiani lui-même, il existe en France un superflu considérable ; il abuse, pour cela de certains chiffres donnés un peu légèrement dans les Dialogues, à propos dune tout autre question. Galiani admettait que l'exportation libre donnerait une certaine impulsion à l'agriculture et qu'il pourrait en résulter « un quarantième de plus de produit en blé. » Ailleurs, il déclare que « le fruit de l'exportation roulerait tout au plus sur deux millions de setiers de blé ». « Il faut savoir compter avec soi-même, réplique

Morellet... A la page 143, le produit de la culture ranimée par l'exportation peut être du quarantième en sus de ce quelle est actuellement, k la page 154, il peut être de deux millions de setiers. Deux millions de setiers de blé sont donc, selon lui, le quarantième des blés du royaume. Il s'en produit donc annuellement 80 millions; d'où il résulte deux conséquences embarrassantes pour Fauteur. La première est que la France aurait 33 ou 34 millions d'habitants; à compter, comme il fait lui-même, deux setiers et demi par personne et en en supposant trois, à peu près 27 millions... Seconde conséquence : si l'auteur des Dialogues se détermine à réduire notre population sur un pied raisonnable, par exemple à 18 millions, je lui demanderai ce qu'il fera de 80 millions de setiers pour nourrir 18 millions d'hommes. On voit qu'il lui en restera 2() millions (1) ».

« J'ai entrouvert l'ouvrage de Morellet, écrit le 3 juin 177o Galiani à Mme d'Epinay: à l'instant j'ai baillé et il m'est tombé des mains. Quelque envie que j'aie de le lire, je sens que cela est au dessus de mes forces. Je sens de même qu'il me serait impossible de le réfuter. Il est si long! et il me parait que c'est un ouvrage prestigieux, parce que chaque morceau, chaque ligne, chaque syllogisme du livre est bien écrit, est clair, est juste, et cependant le tout ensemble est plat, obscur et faux. Je n'entends pas par quel prestige cela est arrivé mais c'est le second cas après les jésuites. Cbaque jésuite était aimable, morigéné, utile; et toute la société, qui n'était pourtant que la masse de tous les individus, était odieuse, corrompue dans la morale, pernicieuse. Que d'autres expliquent cet étrange phénomène : pour moi je m'y perds (2) »

(S) Perey et Maugras, t. II. p. 408, 409.

— « En vérité, écrit-il encore, il m'a fait mourir de rire, en voyant que comme bon théologien, il est persuadé intimement qu'il est obligé, en conscience, de réfuter tous mes mots, mes syllabes, mes virgules. Vive le jansénisme ! Toutes les vertus des payens sont des vices. Il me réfute lorsque je m'oppose aux économistes, et il me réfute encore plus, lorsque je suis d'accord avec eux. Tout lui déplaît dans ma bouche ; c'est charmant en vérité. De là, il en doit arriver qu'un homme qui lira son livre ne saura pas quelle conséquence en tirer, ne devinera pas quel est lavis de l'abbé; il saura seulement qu'il n'est pas de mes avis, autant de ceux que j'ai que de ceux que je n'ai pas. Que cela est instructif! (i) »

Au reste, Galiani ne répondit à aucun de ses contradicteurs. Il se contenta de les tourner assez cruellement en ridicule dans sa Correspondance : cela valait bien une réponse publique, puisque les lettres de l'abbé étaient lues de tout Paris, et envoyées par Grimm jusqu'à la cour de Russie. Les réfutations des Dialogues étant assez généralement illisibles, son triomphe auprès du plus grand nombre des lecteurs restait assuré. Dans une lettre à M'"e dÉpinay, il dresse, avec sa verve coutumière, son trophée de victoire : « Il faut m'élever une statue, dans ce beau rond de la nouvelle halle, à l'hôtel de Soissons. J'y serais à merveille au milieu des farines et des filles de Paris. J'aurais tout ce qu'il me faut pour la nourriture et pour la population, et les nouveaux philosophes \\\n\ demanderaient pas davantage. Je la veux colossale pour cacher à la postérité ma taille. Le génie tutélaire de la Fiance doit me couronner dune couronne d'épis. J'aurai quatre magots enchaînés autour de mon piédestal, c'est à

(1) A M«« dEpinay, 10 juin 1775; Urid., t. II, p. 413.

dire Dupont, la Rivière, Badot et Ribaud (1); deux abbés, deux séculiers, cela fera un joli contraste, et sera tout à fait pittoresque. Voici les inscriptions : Sur le devant de la statue :

Ferdinando Triticano (comme Scipion l'Africain ) ob cires servatos. JEre conlato, dans une couronne d'épis.

Aux côtés :

La première : Tœdio Ephemeridum profligato :

La deuxième : Logo mac hia ru rail devicta ;

La troisième : Œconomistis deletis qui Rempublicam obdormiebant. »

Suit la description de trois médaillons pour le piédestal. Sur l'un d'eux, on voit « deux abbés, Panurge (2) et Badot, qui. sur un autel rustique, sacrifient leurs ouvrages et leurs écrits au dieu Harpocrate, dieu du silence, du sommeil et de l'oubli : et le dieu, par reconnaissance, les couvre de pavots, eux et leurs volumes, avec la légende : Nocti œternœ » (3).

Malheureusement, le public qui goûtait si vivement les qualités si littéraires des Dialogues, s'en amusait, comme les Économistes les réfutaient, sans les comprendre. Il ne semble pas que l'opinion ait été fort éclairée par la controverse. « Le résultat, dit Voltaire, fut que les lecteurs ne surent plus d'où ils en étaient : la plupart se mirent à lire des romans, en attendant trois ou quatre années abondantes de suite qui les mettraient en état de juger. Les dames ne surent pas distinguer davantage le froment du seigle. Les habitués de paroisses continuèrent à croire

M' Galiani affecte, dans ses lettres, de défigurer toujours ainsi les noms de Baudeau et de Roubaud.

("2) Surnom donné par Galiani à Morellet.

(3) 5 mai 1770; Perey et Maugraô, t. I, p. 134 et suiv.

que le grain doit mourir et pourrir en terre pour germer .« (1).

Quant au gouvernement, il prit parti contre les Économistes, que l'opinion publique rendait responsables de la famine de 1770 : mais il ne donna pas pour cela raison au système de Galiani. L'abbé Terray revint purement et simplement à la vieille tradition réglementaire (2). Pour avoir voulu aller trop vite en 17(H, on se retrouvait, en 1770, un peu moins avancé qu'auparavant. C'était un nouveau recul et une nouvelle erreur de la politique douanière de l'Ancien Régime : pas plus que les Économistes, les réglementaires n'avaient compris que la -doctrine sage et prudente des Dialogue* était la véritable •doctrine de progrès. Galiani le sentait mieux que personne. « Ce qu'il y avait de mieux dans mes méchants Dialogues, disait-il en 1772, c'était assurément l'épigraphe in vitium ducit culpœ fuga, si caret arte. M. le contrôleur général voyant la barque penchée d'un côté, la renverse de l'autre : il veut empêcher l'exportation, il détruit la circulation intérieure. Il ramène les permissions particulières, il ramène l'arbitraire, le vice capital des monarchies. Tel est l'effet pourtant de la première faute de vouloir le commerce des blés, ou tout à fait libre, ou tout à fait défendu... Cette affaire me parait gâtée pour longtemps •en France (3). On n'y suivra ni le système des économistes, ni le mien ; on y suivra le système naturel des monarchies, les permissions particulières, les faveurs de la cour, les entreprises des traitants, un coup de plume

(1) Dictionnaire philosophique, v° Blé.

(2) V. Afanassicv. op. cit., chap. xn.

(3) En effet. Turgot lui-même ne parvint, pendanl son ministère, qu'à rétablir la liberté du commerce intérieur et non celle de l'exportation.

d'un intendant, une patte de griffe d'un ministre d'État... »

Et il ajoutait, avec son demi-sourire mélancolique de moqueur désabusé :

« Cependant la France existera, puisqu'elle a existé de la sorte pendant huit siècles (1)... »

(1) Lettre à Baudoin, 28 novembre 1772; Perey et Maugras, t. II. p. 142.

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