‹ L'abbé Galiani et la question du commerce des blés à la fin du règne de Louis 15Chapitre 4 sur 5 · I) IV · texte numérisé non relu

I) IV

(3) P. 148. — Do même, il constate à cet égard une supériorité «lu vigneron sur le laboureur. Le vigneron, dit-il, vomi son vin au consommateur, directement et sans intermédiaire : «le sorte que l<»nl accroissement dans le prix du vin bénéficie immédiatement à la culture de la vigne. Sur ce point, les choses ont un pou changq depuis (ialiani.

In vitium duc if culpœ fuga, si caret arte (1). En effet, la question de l'exportation se résout, d'après fauteur, par ce double principe : « qu'il vaut mieux vendre son blé que de le jeter à la rivière, et qu'il vaut mieux vendre à son frère qu'à son ennemi (2) ». Or, permettre l'exportation sans restriction serait prendre le contre-pied de la seconde maxime ; mais la défendre absolument serait violer la première. Voilà pourquoi Galiani se fait l'avocat de l'exportation, aussitôt après en avoir présenté la critique la plus vive (3).

(1) Lettre à M°" d'Epinay, 28 août 1761) (l'avertir Diderot qu'il ne faut pas mettre sur le frontispice le vers de Térence : Ne qvid nimis, qui a déjà ét<; employé dans une autre brochure à blés ; mais il faut y mettre celui-ci d'Horace... » (Perey et Maugras, t. I, p. 26.)

(t) P. 89. — Cf. Lettre à Baudoin. 28 novembre 1772: Perey et Maugras. I . II. p. 1 \'.\.

(3) 11 se plaît à repéter, dans sa Correspondance, que l'exportation n'a pas de partisan plus dévoué que lui. - Lettre à Schomberg, 10 mai 1770 : « On avait esquivé H caché tout ce qui pouvait se dire contre: cela est si vrai que moi. ayant île bonne foi exposé tontes les raisons contraires, on en a été frappé, étonné au point qu'on m'a cru le seul, le premier, le plus redoutable adversaire de l'exportation et on me dit les plus grossicres injures à ce titre, quoique assurément personne n'ait mieux, ni avec plus d'énergie loué l'édit et la liberté. Cet événement comique où je vois le public au lieu de dire des injures à ceux qui trichaient, se tourner contre moi qui les ai découverts, me ferait mourir de dépit, s'il ne me taisait crever de rire. » (Perey et Maugras. t. I. p. 147). -- A Morellet. 26 mai 1770 : « Quand tout Paris réuni n'aurait pas entendu mon livre, je suis sur que vous l'entendrez, et que vous me rendrez la justice d'avouer à toute la France, que la liberté et l'exportation n'ont eu jusqu'à cette heure, d'autre véritable ami que moi... (Test moi qui ai découvert le faux, l'illusion de l'édit, et qui ai prêché : Assurez la circulation intérieure, et commencez par là ! Ensuite, s'il faut encore l'exportation pour consommer tout le produit de la France... alors point de taux limité, toujours liberté, toujours permission d'exporter... Je sids pour el non con (re, comme le chevalier Zanobi. Oui. je suis pour

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Il remarque d'abord que dans les années qui produisent un excédent de blé, la prohibition de l'exportation condamnerait les propriétaires aie laisser se gâter sur place. Si même on arrivait à le conserver intégralement, il n'en résulterait aucun profit immédiat pour FÉtat ; car il est bien vrai que l'accroissement de la population suit l'accroissement des subsistances ; mais l'équilibre ne s'établit que par un certain laps de temps; et dans l'intervalle, il n'y a pas d'inconvénient à vendre à l'étranger des denrées qu'on ne pourrait vendre à l'intérieur. — D'autre part. quels que soient les inconvénients du commerce des blés. l'on peut « vaincre et dompter la nature », et faire en sorte que ces inconvénients s'atténuent. On peut chercher à concilier l'exportation avec le bas prix des manufactures ; quoique le blé ne soit pas de sa nature un objet de commerce, on peut en faire « un article de prolit » secondaire, et en tirer des bénéfices. Enfin, Galiani reconnaît qu'une prohibition absolue serait une atteinte à la liberté et à la propriété des agriculteurs. Le libéralisme de ses principes reparaît ici (1).

D'ailleurs, si le commerce «les blés prolite surtout à l'intermédiaire, il n en résulte pas qu'on doive le eon: damner sans restriction. Il v a des cas où l'enrichissement de l'intermédiaire est un bien : et au fond cette idée s "e\-

et tout mon livre vise à ce pour. Mais je le suis sans fanatisme, parce que le fanatisme, ou l'enthousiasme, ne m'a paru bon à rien jamais qu'à faire une émeute. Voilà la seule diférence en Ire les économistes et moi, leurs principes et les miens. a {Ibid. I. I, p. 155 et 158). — En 1770. il usa de toute son influence pour obtenir du gouvernement napolitain la liberté de l'exportation en France, (Lettre à M«» d'Epinay, l«r septembre 4770 ; Ibid. t. I. p. Btt). Il est vrai qm- la récolte avait été exceptionnellement abondante dàûÉ les Dcux-Siciles. (Lettre à Suard, 14 juillet 1770: Ibid, I. I. p. 198.) (1) P. 134-135.

plique par la théorie large de Galiani sur la productivité des différentes branches de l'industrie humaine. Les Économistes n'ont pas compris cela; considérant que l'agriculture seule est productive de richesse, ils en ont conclu que tout système qui ne voit pas dans l'exportation un moyen d'enrichir l'agriculture, doit être logiquement conduit à la prohiber. Galiani proteste contre celte idée : « Les proneurs de l'exportation. . ont l'ait deux erreurs de calcul, et non pas une. S'ils n'en avaient commis «l'une seule, nous ne serions pas d'accord, mais les deux se combattant ensemble et s'ecftre- détruisant, le résultat est resté le même » (1). Voilà comment il peut se déclarer partisan de l'exportation, malgré la différence des principes. Mais, considérant surtout l'exportation comme un moyen d'enrichir les intermédiaires, il diffère profondément des Economistes sur l'application de l'idée lihérale. Ainsi, la disposition de l'Edit de 17(>4, qui réserve l'exportation française à la marine française, lui parait h essentielle au bien de la chose. » « Ecrivez, dit-il. en lettres capitales, sur la porte du commerce des blés : Le profit est à celui qui le transporte (2) ». Une nation qui vend ses blés à l'étranger sans les transporter elle-même ne retire de ce commerce aucun bénéfice. La Pologne, la Turquie, la Barbarie, la Sicile, ont laissé accaparer le commerce de leurs blés par l'étranger ; aussi n'ont-elles point de marine: tandis que l'Angleterre, qui, tout en permettant l'exportation, en a réservé le hénéfîce aux bâtiments nationaux, est devenue ainsi Tune des premières puissances maritimes de l'Europe (3). La Hollande

/3) Par une déduction un peu hardie, Galiani prétend que cet encouragement à la marine a clé la cause de tous les heureux effets

et Gènes, doivent leur richesse au transport «les blés d'autres nations : « Le commerce du blé de Morée ou de Sicile fait fleurir sur les montagnes de la rivière de Gènes les oliviers, les orangers, les mûriers. Le commerce des blés de Pologne fait lleurir les tulipes eu Hollande, pendant que ce même blé ne fait rien fleurir^ ni sur les bords de la Vistule, ni sur les plaines de Sparte et d'Agrigente (1) ».

Ainsi, la liberté absolue de l'exportation est dangereuse et la prohibition absolue est mauvaise; il reste à trouver une conciliation entre les deux solutions extrêmes. Galiani consacre à cette recherche son huitième et dernier Dia\ logue. Il est amené ainsi à entreprendre directement l'examen et la critique de ledit de 1764.

Cette critique débute par un éloge ; « Je vous dis avec toute la vérité, avec toute la candeur, la franchise, la sincérité possible... que lEdit de la liberté du commerce des grains, en regardant le moment qui l'a fait souhaiter, toutes les circonstances qui l'ont amené, la chaleur qui l"a fait éclore, l'esprit qui l'a dicté, est une des plus glorieuses choses qu'un souverain ait jamais faites, quelle mérite de faire une époque mémorable, et j'ajouterai à cela qu'elle m'a toujours paru l'aurore d'un très beau jour {'!). »

produits en Angleterre par la permission d'exporter. « L'effet n'a pas été l'encouragement direct et immédiat «le la culture, connue les ignorants le croient, mais l'encouragement de la marine, (ielte marine devenue florissante a donné le branle et le mouvement à tout. Les manufactures ont prospéré. De là l'agriculture s'est étendue cl améliorée. L'agriculture étant la hase de tout, reçoit toutes les impressions; ainsi il ne faut pas s'inquiéter pour elle. Augmentez, enrichissez, faites prospérer toutes les autres choses et soyez tranquilles. Lorsque l'agriculteur trouvera beaucoup de consommateurs, et de .-<m soininalenrs riches, il est impossible qu'il ne vende bien ses denrées » (p. 1-42).

En effet, clans la seule conception d'une législation libérale sur les matières d'approvisionnement, on trouve End i ce d'un progrès considérable dans les mœurs et l'organisation politique du royaume. — Règle générale, tout être asservi doit être nourri par son maître. En aliénant sa liberté, il se décharge du souci de pourvoir à ses besoins. « C'est, dit le Chevalier au Marquis, le traité que vous avez fait avec vos chevaux (1). » « Le soin plus ou inoins grand que les souverains, en tout temps, en tout pavs, ont eu de l'approvisionnement, a toujours été proportionnel au degré plus ou moins grand de liberté qu'ils laissaient à leurs sujets (2). »

Or, quelle est la signification politique de ledit? « Les français ont été longtemps traités comme les autres peuples lelaient. Ils ont joui d'un sort plus doux pendant d'autres siècles: ils étaient les enfants d'un bon père, mais ils étaient des enfants mineurs qu'il fallait songera nourrir. Ils sont majeurs à présent, les voilà émancipés, ils doivent penser eux-mêmes à leur nourriture, et leur Industrie rendue libre doit être la source de leur fortune el de leur opulence. » Voilà comment l'édit libéral marque une grande date dans l'histoire de la France. Les anciennes lois restrictives se justifiaient par le manque de sécurité. de confiance réciproque, et par la crainte des accaparements. Leur abrogation prouve que le progrès des mœurs a supprimé le danger.

Mais le mérite est plutôt dans l'intention que dans le résultat; car le commerce des blés, souvent dangereux, est rarement avantageux. Ainsi : « la liberté du commerce est bonne, parce que toutes les fois qu'on le peut.

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il faut se ranger du parti de la liberté et que cette liberté produise quelque avantage ; mais il faut s'attendre à bien moins qu'à ce que la vive imagination des écrivains avait promis sur cet objet (i). » Et d'ailleurs l'cdit, s'il reste isolé, est insuffisant. « J'attends un code entier au lieu «l'une seule loi. La politique ancienne, l'administration de nos pères, la police, fille aînée de la politique, roulaient entièrement sur la défiance réciproque du peuple et du souverain. Si la confiance a pris sa place, le pivot est changé et il faut changer toute la machine. Novus rerum mihi nascitur ortfÔ. Un nouvel ordre de choses se présente à ma vue : oui, je ne me trompe pas, je vois de toutes parts de nouveaux règlements, des changements qui me font espérer de très beaux jours. J'espère voir l'égalité des impots, l'uniformité du tarif, une coutume générale établie, les séparations d'une province à l'autre abolies (2) ».

Tout ce lyrisme surprend un peu (3). Galiani n'est pas coutumier de tant d'enthousiasme, et d'ailleurs, parler en 1769. au moment même où va se former la légende du Pacte de famine, dune réforme générale des abus fondée sur la confiance réciproque de Louis XV et de ses sujets, ressemble presque à une ironie. On sent trop dans ce passage qui est un des plus médiocres du livre, que l'auteur ne pense pas un mot de ce qu'il dit et que tout cet éloge du gouvernement ne vient que pour désarmer la censure, et faire passer plus facilement la critique.

(3) Il le marque lui-même un peu plus loin : « 11 y a plus d'une demi-heure, dit le Chevalier, que je ne fais que parler raison, j'ai même frisé le ton de la déclamation. Gela pourrait tirer à conséquence, et la conséquence serait de m'ennuyer et vous aussi. Je veux reprendre mon style » (p. 467).

Quant à voir ici, comme on a voulu le faire récemment (1), une prédiction directe de la destruction de l'ancien régime, il n'y faut pas songer. Galiani est tout le contraire d'un précurseur de la Révolution (2).

La contre-partie vient, d'ailleurs, assez vite. « Quels défauts trouvez-vous à l'édit? demande le Marquis, que la mariée est trop belle, peut-être ? — C en est un, réplique le Chevalier, et ici au pied de la lettre. L'édit est trop beau, trop de liberté et trop rapidement donnée, trop de générosité dans le don, trop de choses faites à la fois. » Et le Président ajoute qu'il aurait fallu mettre un plus grand intervalle entre la libre circulation intérieure et l'exportation » (3). Plus loin, Galiani précise sa critique : « L'édit empêchera la circulation intérieure; il produira une famine dans toutes les années d'une récolte au dessous du médiocre : il détruira entièrement l'agriculture en France » (4).

(1) Fridrichowicz, op. cit. p. 217.

(2) Cf. supra, eh. i.

(i) P. 467. — Cf. Lettre à Morellet, 26 mai 1770 : « Vous direz au public (Galiani feint ici de croire Morellet dispose à plaider sa cause) qu'on Lavait trompé et indignement abusé par un édit illusoire où Ton faisait semblant d'accorder une liberté illimitée, pendant qu'en effet on n'en accordait aucune. On faisait semblant de permettre la libre circulation intérieure; mais on laissait subsister tous les droits, les péages, les entraves qui l'interceptaient : on promettait de les oter. mais on n'y destinait aucun fonds., on ne songeait à aucun moyen pour opérer ce bien. On se donnait les airs en même temps (l'accorder une exportation illimitée, mais on en lixait le taux à 12 livres 10 sols par quintal, et cette petite restriction a suffi pour fermer le port de Nantes et tout le cours de la Loire pendant trois uns. Elle a suffi pour ramener l'arbitraire, les permissions particulières, la laveur aux vivriers. la défense aux honnêtes marchands, etc. » (Perey et Maugras, t. I. p. 156) — Lettre à Suard^ 15 décembre 1770 : « Vous me demandez ce qui serait arrivé en France, si l'Edit de 1764

En effet, en établissant la liberté d'exportation, avant d'avoir assuré pleinement la libre circulation intérieure, le gouvernement a créé un grave danger ; le blé a désormais plus de facilité pour sortir du royaume que pour se porter sur les points du territoire où il peut être nécessaire. Le commerce extérieur est devenu plus facile que le commerce intérieur, il est même devenu plus sûr, malgré les hasards des transports maritimes. Car « on assure un vaisseau contre les tempêtes ; on n'a pas encore imaginé l'assurance d'une traînée de charrettes contre un subdélégué. »Le danger est accru par la situation géographique de beaucoup de provinces françaises fertiles en blé et plus voisines de la frontière que du centre du royaume (1). On peut donc craindre que, même en temps de cherté, le blé

n'avait pas eu lieu? — Réponse : on aurait laissé sortir le blé par permission particulière : il en serait sorti tout autant et même plus; cela aurait rapporte quelque chose aux intendants et à la bureau! cratie ; et la France serait au môme état où elle est à présent, parce

que les deux systèmes sont également vicieux Si en 1704 on avait

adopté mon système, que j'avais indiqué à M. de Choiseul et à M. de Montigny, il ne serait pas sorti peut-être du royaume un seul setier de blé. mais la circulation intérieure serait parfaitement établie, et la France ne verserait pas à présent de son sein des sommes d'argent effrayantes, qui la laisseront dans l'épuisement pendant bien des années ». (Perey et Maugras, t. 1, p. 322.)

(1) Galiani ajoute d'autres raisons, moins importantes et d'ailleurs contestables : le commerce extérieur est plus facile que le commerce intérieur, parce qu'on descend pour aller de l'intérieur du royaume jusqu'à la mer ; tandis que pour aller de la mer à l'intérieur, il faut monter. — Le commerce intérieur suppose la construction de magasins ; pour le commerce extérieur, le vaisseau qu'on charge joue le rôle de magasin et le remplace. — Le commerce extérieur se fait en gros, et est par conséquent plus aisé et plus avantageux que le commerce intérieur, qui se l'ail surtout au détail. — Enfin dans le commerce extérieur, le négociant peut tirer bénéfice du change international. — 11 faut bien reconnaître qu'il y a dans ces considérations beaucoup de fantaisie et peu d'exactitude.

ne s'écoule à l'étranger au détriment des consommateurs français (1).

A côté de ce vice du système nouveau, Galiani en signale un autre, aussi dangereux pour l'intérêt national. Le commerce extérieur, trop exclusivement favorisé, va porter préjudice au commerce intérieur ; et l'auteur, fidèle à sa conception de l'économie politique nationale, établit que le commerce intérieur est préférable au commerce d'exportation. D'une part, en effet, les transports de blé de province à province peuvent avoir, pour le pays vendeur, les mêmes avantages que l'exportation à l'étranger ; car les différences locales des récoltes suffisent à produire un écart des prix, qui assure au vendeur un bénéfice suffisant. L'exportation à l'étranger n'est indispensable que dans un petit État comme la Sicile (2). D'autre part, l'expor-

(1) P. 168-172. - Dans la courte période d'expérience qui s'étend de 1764 à 1770, il semble bien que les faits aient confirmé celte crainte. Tant que l'exportation resta soumise à l'édit libéral de 1764, les transports de blé par la Saône furent considérables, malgré les mauvaises récoltes, et malgré la multiplicité des octrois. Nous en avons la preuve dans le chiffre même des perceptions annuelles de ces péages, qui s'élève à 200.000 livres en 1765, à 233.000 livres en 1766, et à 345,000 livres en 1767. -- Au contraire, quand l'exportation est prohibée, les chiffres tombent à 58.000 livres en 1770, et à 53.000 en 1771. —Cet écart tend à démontrer que pendant la période de liberté, une quantité considérable de blés s'écoula par la Saône et le Rhône, sans doute à destination de l'Italie, qui souffrait alors de la disette ; et pourtant on était bien loin, à la môme époque, d'avoir en Bourgogne des excédents de blé à exporter ; les réclamations du Parlement de Dijon contre les mesures libérales le prouvent assez. — .Nous empruntons les chiffres cités à Afanassiev, op. cit., p. 122.

(2) Remarquons toutefois que lorsque Garaccioli, qui avait vu fonctionner en France le système de la liberté d'exportation, fut nommé vice-roi de Sicile, il n'osa pas y établir le principe d'absolue liberté. Pour lui, le commerce intérieur devait être sans entraves; quant à Importation, la liberté devait être l'état normal, mais sous réserve du droit de l'administration de la suspendre dès qu'elle le jugerait né-

tation enrichira les provinces frontières, tandis que l'intérieur du royaume s'appauvrira. Les manufactures se porteront là où sera la richesse, et la vie économique se retirera du centre du pays. Or, « l'essentiel de chaque pays est de concentrer ses forces, et de renvoyer autant qu'il est possihle la chaleur et les esprits vitaux au centre » (1). Enfin, le profit des intermédiaires, qui est l'avantage le plus net et le plus considérable dans le commerce des blés, va tout entier à des Français dans le commerce intérieur, tandis qu'il se divise entre la France el l'étranger dans le commerce d'exportation.

De ces considérations, Galiani tire une conséquence pratique et législative de la plus haute importance. Puisque le commerce intérieur est préférable au commerce extérieur, et puisque, dans l'état économique de la France, un régime de liberté entière doit entraîner la prédominance du second sur le premier, il faut que la loi rétablisse entre eux l'équilibre. Il faut, tout en restant libéral eu principe, anéantir l'avantage que le commerçant trouve actuellement à exporter le blé, au lieu de le vendre à l'intérieur. #

Donc, il faut conserver, de ledit de 1764, la plupart des mesures libérales : la liberté donnée à tous de faire le

eessaire. — V. son opuscule : Riflessioni sulV economia e l'estrazione de* f rumen li délia Sicilia fatte in occasione délia careslia delV indizione III, 1784 et 1785.

(4) P. 174. — Cf. Lettre de Galiani à Suard, 8 septembre 1770 (Perey et Maugras, t. 1, p. 2-47) : « Prenez garde que la France à préj seul, étant un royaume commerçant, navigateur, industrieux, toute la richesse s'est portée sur ses frontières, toutes les grandes villes opulentes sont sur ses bords : l'intérieur est d'une maigreur effrayante ; le blé court où est l'argent. 11 y a donc en France une force centra luge, qu'il faut corriger, sans quoi tout le blé ira aux frontières ; il sortira ensuite du royaume, par une autre raison physique » .

commerce des blés, la suppression des permissions particulières : « C'est là le plus grand bien de Tédit, et le plus grand bien qu'on pouvait faire à la France. » De môme il faut conserver la disposition prolectrice de la marine marchande, qui donne aux bâtiments nationaux le privilège de l'exportation (1).

Mais en outre, pour rétablir L'équilibre entre le comjfeerce extérieur et le commerce intérieur, il convient d'en égaliser les profits ; et pour cela, le moyen le plus sur est de frapper l'exportation d'un droit que Galiani lixe «à vue de pays ». à 50 sols par setier (soit 12,50 pour cent, en prenant 20 livres pour prix moyen du setier de 240 livres). Ce droit remplacera la taxe insignifiante de l 2 pour cent établie par l'Ëdit (2).

Ainsi les commandes de l'étranger se trouveront limitées. Galiani ne dissimule d'ailleurs aucune des objections que soulèvera son système. L'étranger, dit le Président, ira faire ses achats ailleurs qu'en France. « Qu'il aille, riposte le Chevalier : je lui souhaite bon voyage ; n'oubliez jamais. Monsieur, qu'il ne s'agit pas ici d'une marchandise de luxe, niais d'une denrée de première nécessité. 11 faut être lâché de voir qu'on aille acheter des étoiles à Londres plutôt qu'à Lyon: mais qu'on laisse aux Français leur pain, est un point infiniment moins fâcheux que vous ne le croyez. C'est même par ce seul moyen que les fabriques des étoiles françaises seront moins chères que celles des autres pays, et qu'on viendra constamment vous

(2) Galiani parle toujours dans ses Dialogues du droit de 1/2 pour • •ml établi en juillet 176i. 11 semble ignorer qu'au mois de novembre de la même année, ce droit ad valorem, trop difficile à percevoir. avilit été remplacé par un droit, également insignifiant, proportionnel aux quantités exportées,

les acheter (i). » — Mais, dit le Marquis, vous allez détruire l'exportation! — Crainte chimérique : car l'exportation se fera toujours, mais seulement quand il y aura grand besoin à l'étranger et grande abondance en France. « Par cette écluse salutaire, le niveau du commerce sera parfaitement réglé (2) ».

Dira-t-on, avec les physiocrates, qu'en limitant l'exportation et les débouchés, on fait baisser le prix du blé en France, et qu'on arrête par là le développement de l'amiculture? — « Il faut courir au secours des agriculteurs, répond Galiani, s'ils sont hors de l'équilibre au point d'être écrasés par ce poids ; mais il ne faut pas non plus. en voulant les soulager, les élever tellement qu'ils écrasent les autres » (3). Au point de vue de l'intérêt général, la

(3) Ceci se rattache d'abord à la théorie générale de Galiani sur la productivité des diverses branches d'industrie, que nous avons exposé! plus haut, et aussi à des idées, très contestables et très paradoxales, qu'il émettait volontiers dans sa conversation et sa correspondance,, sur les effets politiques de la protection de l'agriculture. — Y. Diderot. Lettres à M"e Volland : « Le baron (d'Holbach) est de retour. Je dînai hier lundi avec lui. L'abbé Galiani y était. 11 prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une raison très bizarre : il disait que l'agriculture était la plus importante des conditions et qu'il avait fallu quatre mille ans pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilissement, c'était travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à mener le roi dans son Parlement accompagné de douze boulangers »... Cf. un curieux passage d'une lettre de Galiani à M'»e d'Epinay, "2 janvier 1773 (Perey et Maugras, t. II, p. 151) : « La monarchie tient essentiellement à l'inégalité des conditions, l'inégalité des conditions au bas prix des denrées, le bas prix aux contraintes. La liberté entière amène la cherté des vivres et la richesse des paysans. Le paysan riche ne tire pins à la milice, ne supporte plus la taille arbitraire. les saisies des contrebandes, etc.: il a la force de ne plus se laisser fouler, soit en se révoltant, soit en plaidant en justice, et il a assez d'argent pour gagner des procès. Il amène donc la forme républi-

hausse du prix du blé est plus dangereuse que la baisse.

« Savez-vous que je regarde ce surhaussement subit de la

caine. et enfin l'égalité des conditions, qui nous a conte six mille ans à détruire. — Mais laquelle des deux formes aimez-vous le mieux, on me demandera? J'aime la monarchie, parce que je me sens bien plus proche du gouvernement que de la charrue. J'ai quinze mille livres de revenu que je perdrais en enrichissant des paysans; que chacun fasse comme moi et parle selon ses intérêts, on ne se disputera plus en ce monde ». —Cf. Lettre à Schomberg. 19 mai 1770 (Ibid.. t. 1, p. 149): Lettre à d'Holbach, 24 juillet 1770 (Ibid., t. I, p. 202) : « J'aime l'abbé (Morellet), je l'aimerai toujours : je sais qu'il a raison. Je sais qu'en tout il veut dire que les républiques doivent avoir la liberté du commerce des grains; que les royaumes ne peuvent ni ne doivent l'avoir, s'ils ne veulent pas se changer en républiques. J'ai dit la même chose dans mes Dialogues. Il veut changer la France en république, et moi je ne le veux pas, et c'est pour lui que je ne le veux pas : car je n'ai plus rien à craindre, ni à espérer pour moi ».

— Lettre à Suard, 15 décembre 1770 (Ibid.. t. 1, p. 320 suiv.) : « Point de despotes où le blé est bien cher, car là le paysan est riche, et sans paysans pauvres point de despotisme. . . Vous dites dans votre lettre une chose, mon ami, que je ne pins pas absolument vous passer. Vous dites que la suppression des Etats généraux était une chose de toute autre importance que la liberté de vendre l'avoine et l'orge, et que cependant elle se fit sans bruit. Oh! pour cela non. Savez-vous bien que c'est le prix de l'avoine ou de l'orge qui fait exister ou détruit les Etats-Généraux? Voilà une chose par exemple que les économistes ne connaissent pas; mais ils en ignorent tant! »

— Lettre à M""' d'Epinay, 22 décembre 4770 (Ibil., t. I, p. 329) : « Les Anglais ont voulu toucher au prix du blé, et vous voyez qu'à l'instant Wilkes et les francs-tenanciers de Middlessex narguent le roi. les lords et les Communes,, et vous rencontrez à Londres un charretier qui se bat à coups de poings avec un vicomte de la Grande-Bretagne. Il a fallu aux Anglais arrêter vile l'exportation pour arrêter le progrès des richesses des fermiers, qui allaient culbuter toute la machine politique de l'Etat ». — A la même, 22 janvier 177-4 (Ibid. t. Il, p. 290) : « Je vais vous dire le secret de l'Eglise et de l'Etat. Le voici : Tout pays qui établira et soutiendra la liberté indéfinie des blés sera bouleversé,, sa forme deviendra entii'rement républicaine, démocratique, et la classe des paysans deviendra la première et la plus puissante. Nous qui ne bêchons pas la terre, nous serions donc bien Cous de la laisser établir pour devenir les derniers ; Hoc est 'eu; et prophetœ »,

valeur du blé comme la plus violente secousse et la plus dangereuse qu'on puisse donner à un État? Au fond, c'est la même chose que l'augmentation de la monnaie, niais elle est encore plus ruineuse ». Cette hausse troublera les effets de toutes les conventions; elle portera préjudice aux industriels, aux ouvriers des manufactures, aux ouvriers des campagnes, et même aux fermiers, dont les baux seront augmentés bien vite(i). « Il ne vous reste à présent que la classe peu nombreuse des propriétaires de terres, classe illustre à la vérité, mais la moins chère à l'Etat, se trouvant composée en partie de mains mortes, en partie de mains paresseuses (2). » Encore cette classe elle-même sera-t-elle bientôt atteinte : car l'élévation des prix amènera l'augmentation des impots. Or. « les impôts. vous le savez, quelque chose qu'on y fasse, vont tous retomber sur la terre et sur le propriétaire » (3), Galiani conclut que renchérissement du blé est plus dangereux que l'altération de la valeur des monnaies : car les effets en sont moins nets et moins faciles à calculer.

Vainement ferait-on remarquer que dans le système de l'Êdit de 1764, l'exportation doit s'arrêter quand les prix s'élèvent, puisqu'elle est prohibée dans le lieu de la cherté quand le blé a monté à 12 livres et demie le quintal pendant trois marchés consécutifs. Galiani répond qu'une telle prohibition est facile à tourner. Quand la cherté se manifestera

(4) Pour la discussion de ce point particulier, V. Turgot, Lettres sur la liberté du commerce des grains, dans ses Œuvres, éd. ha ire. t. I. p. 204 suiv.

(2) P. 181. Remarquons que ceci est en absolue contradiction a ver la théorie chfre à Galiani sur les effets démocratiques de l'élévation du prix des grains. — V. supra, p. 198, note 3.

(3) Il est assez curieux de rencontrer ici cette idée toute physiocralique, égarée chez Galiani, qui la retourne (Tailleurs contre ses adversaires.

LES DIALOGUhS SUR LE COMMERCE DES BLÉS 201

sur un marché, les spéculateurs intéressés feront baisser artificiellement les prix; on exportera, et quand la hausse reparaîtra, il sera trop tard.

Le droit imposé à l'exportation sera fixe, quelle que soit la récolte. L'exportation restera donc toujours permise, même dans les années stériles, mais toujours restreinte, même dans les années d'abondance. « Il ne faut pas faire de différence entre bonne et mauvaise année, rien accorder une année pour le refuser dans une autre. Qu'est-ce (jui décidera si l'année a été bonne ou mauvaise?... Il faut faire des lois générales, constantes, invariables » (1). Ici encore se marque bien l'opposition entre les principes de (ialiani et le vieil esprit réglementaire, qui prétendait ïuivre par des mesures administratives toutes les vicissitudes des récoltes. Galiani montre fort bien comment les probibitions absolues, succédant brusquement à la liberté presque complète, entravent toutes les combinaisons commerciales, et accroissent l'incertitude d'un négoce déjà naturellement si hasardeux. Il ne faut jamais, selon lui, défendre entièrement l'exportation, pas même si le blé se vendait un louis le boisseau. Il reconnaît sans difficulté, d 'accord en cela avec les phvsiocrates, que dans tous les cas de chérie excessive à l'intérieur du royaume, les achats de Hé à l'étranger s'arrêteront d'eux-mêmes, par le jeu naturel de la loi de l'offre et de la demande. « Si dans une telle cherté un étranger en envoyait encore chercher, je dirais que c'est un particulier seul, échappé d'une nation entière morte de la famine, qui s'amuse à manger du pain par curiosité, et il n'en achèterait que trois ou quatre boisseaux (2). » Le droit de 50 sols sera donc un régulateur

suffisant. 11 aura du reste certains avantages accessoires. Il empêchera par exemple les « fausses sorties » de grains. habilement ménagées par les spéculateurs qui entreposent des blés français à l'étranger, créent ainsi une hausse factice, puis font rentrer leurs- blés et les vendent très cher, en se donnant comme les sauveurs de la patrie (I i. En outre, le gouvernement français pourra accorder des franchises limitées d'exportation pour les colonies, poulies pays de protectorat, pour certaines nations alliées Ce seront de vrais subsides qui ne coûteront rien au Trésor, « un lien pour se les attacher, une bride pour les retenir et pour les menacer ». Au contraire, avec la liberté dexportation, la France ne se fera pas d'amis parce quelle favorisera tout le monde. Galiani rappelle à ce sujet le proverbe italien : Chi saluta tutti, non si fà amico nessunm Le droit élevé de oO sols par setier ne s'applique qu'à l'exportation du blé brut. Les farines et les pâtes bénéficieront d'un traitement spécial qui encouragera la meunerie et l'industrie françaises. Les farines ne payeront à la sortie que 10 sols par quintal, soit environ 24 sols par setier de blé moulu. Sur les pâtes, l'impôt sera encore. plus minime. Ainsi ces produits seront désormais manufacturés en France. On ne fabriquera plus le vermicelle à Gènes, avec du blé français, pour le ramener ensuite au pays d'origine de la matière première (2).

(2) P. 187. — Nous savons par la Correspondance «le Galiani que certains contemporains trouvèrent ce système trop libéral dans son ensemble. —Ainsi Baudoin, ee inaitre «les RequHes au Parlemenl de

Paris qui a servi de modèle pour le caractère du Président des Dialogues, aurait voulu permettre seulement l'exportation des fines fleurs de farines. — V. Lettre de Galiani à Baudoin, 20 avril 1770. Galiani remarque, avec son bon sens pratique ordinaire, qu'une telle

rc( liii lion est impossible, parce que toutes les farines passeront à

Que fera-t-on du produit de tous ces impôts? Ils devront être affectés à la suppression définitive des dernières entraves du commerce intérieur, et spécialement au rachat dos droits et péages. La difficulté de ce rachat avait été, comme nous lavons vu (1) le grand obstacle à la complète réalisation du principe de l'Édit de 1763. « L'entreprise n'était pas aisée, remarque le Président. Pour abolir ces droits il fallait les racheter. Ils sont pour la plupart possédés à juste titre. Ils donnent la subsistance à un grand nombre de familles nobles : et pour faire le bien public, il ne faut pas faire injustice aux particuliers (2) ». Or le Chevalier calcule qu'avec une exportation annuelle de 200.000 setiers, l'impôt aurait produit trois millions en six ans, Ainsi le rachat, commencé en 1764 d'après le principe indiqué par Galiani. aurait pu être déjà fort avancé en 1769 (3).

la douane comme fines fleurs de farines, sans qu'il soil possible de saisir la fraude : « Tout le son poussera en fleur de farine, n'en douiez pas. Un petit arroseinent laisse tomber sur les mains des commis «les douanes produira cette heureuse transformation. » Et il ajoute : « Celui qui ne sait pas calculer les non-valeurs de la transgression des lois, n'entend rien à l'art du gouvernement : il est un (économiste et rien de plus. 11 est bon à faire dos mémoires, des journaux, des dictionnaires, occuper les libraires et les imprimeurs, et amuser les oisifs. Mais il ne vaut rien pour gouverner. » (Perey et Maugras, t. I, p. 401-102).

(1) Supra, eh. ii.

(3) Galiani indique dans sa Correspondance d'autres avantages du iroit à l'exportation. Mais ici il tombe dans le paradoxe, en prétendant que cet impôt est tout au bénéfice des exportateurs, et qu'il équivaut en même temps à une prime au commerce intérieur. — V. sa lettre à Suard, du 8 septembre 1770 : « L'exportation formera une partie non méprisable des finances et des revenus de l'Etat. Elle sera • loue chère, parce qu'elle est utile ; sacrée, parce que le contrôleur général la regardera comme une de ses ressources : et protégée par le gouvernement, parce qu'elle rapporte. Vous achetez, au vrai, voire

Après cette critique de la liberté d'exportation établie par PÉdit, Galiani arrive à l'examen du problème de l'importation. Il trouve encore ici dans la législation douanière un défaut capital : l'importation est presque absoluliberté; vous achetez la protection, et c'est là la bonne façon .'Tachai est sur. le don est précaire... Tant que la traite des blés ne rapporte rien à M. le contrôleur général, messeigneurs les intendants en feront tout ce que bon leur semblera, et. à coup sur, il leur semblera bon d'accorder des permissions particulières, d'établir des polices, et de gêner le commerce. Us seront quelquefois légèrement grondés : ils iront faire une course à Versailles, dîneront chez M. le contrôleur général, adoreront les bureaux, et retourneront glorieux et triomphants à leur intendance. Mais si la traite des blés est un droit royal, au diable si jamais ils pourront la gêner sans se faire une affaire très sérieuse. » Et ailleurs : « J'ai accordé un prix d'encouragement et une gratification à tous ceux qui porteront des blés aux malheureux allâmes des montagnes de Limoges et du Gévaudan. Où, diable ! avezvous dit cela, allez-vous vous écrier? Cela n'est pas dans vos Dialogue*. — Cela y est, je vous réponds gravement. C'est dans le blanc entre les lignes. Regardez-y bien. Etablissez pour maxime que. dans tout gouvernement, gratification et impôt sont synonymes. Tout ce qu'un souverain ne vous prend pas, il vous le donne. Belle maxime, allezvous crier ! — 11 n'y en a pas d'autre, je répète froidement : un souverain n'a de revenu que les impôts. S'il veut donner, il faut qu'il prenne : et e conversa, lorsqu'il ne prend pas, il donne. Qu'est-ce que c'est qu'un contrôleur général ? Un grand joueur de gobelets. Il a dans sa main le bâton magique, qu'on appelle lettres patente», arrêts, déclarations ; et il fait de grands tours de passe-passe, tantôt vrais, tantôt escamotés; il n'a jamais au fond ni plus ni moins de petites boulettes dans sa main. Ainsi le souverain qui ne prend pas cinquante sols par setier. lorsque le blé va dans le Limousin, et qui les prend, s'il sort pour le Portugal, accorde une véritable gratification aux commerçants intérieurs, pour la peine des mauvais chemins et eu égard à la misère des habitants des provinces intérieures... Si j'avais dit qu'en laissant la liberté à l'exportation, il fallait en outre donner un encouragement et une gratification aux commerçants intérieurs, les économistes m'auraient embrassé. .. J'ai dit l'équivalent : ils ont voulu m'assominer. Cependant, au lieu de donner un conseil impraticable, j'en ai donné un raisonnable et aisé. » (IVrey et Maugras, t. 1, i». 249-250 et 246.)

mont libre. On a voulu par là rétablir l'équilibre de l'approvisionnement, que l'exportation menaçait de détruire. Mais Galiani démontre que le remède est insuffisant, et qifil peut même devenir dangereux.

Il est insuffisant : car. dans l'état des législations douanières de l'Europe, on ne peut compter sur les blés étrangers pour compléter les approvisionnements en France. Le roi ne commande qu'en France : et comme aucun traité international n'existe sur ce point, les souverains étrangers restent libres d'interdire, si bon leur semble, la sortie des grains : ils ne manqueront pas de le faire à la première cherté : et ainsi le blé français s'écoulera bors du royaume et n'y rentrera pas. « Il a paru évident aux économistes (jiie l'évidence de leur évidence rendrait évident à toutes les nations l'avantage évident de la libre exportalion, et que toutes l'adopteraient (1) ». — Or, qu'est-il arrivé? L'Angleterre, qui permettait l'exportation, l'a défendue ; d'autres puissances ont imité son exemple : la Pologne, eu proie aux troubles politiques, a presque cessé son commerce : la Turquie, obligée de soutenir la guerre contre la Russie, a fait de même. Ainsi la France a dû suffire aux demandes de toute l'Europe; de là résulte la crise actuelle (2).

(2) Nous savons déjà que cette dernière affirmation n'est pas exacte. L'exportation, comme Galiani le reconnaît lui-même quelques pages plus haut, était restée assez faible après l'édit, et la crise, en 1769. résultait bien plutôt des mauvaises récoltes successives. — Sur l'impossibilité de compenser l'exportation par l'importation, dans l'état général de la politique douanière du xvme siècle, ri". Lettre de Galiani à Suard. 15 décembre 1770 : « Voyez-vous que l'Angleterre s'obstine à refuserl a sortie, et que l'Egypte (oui, l'Egypte elle-même) manque i\r blé ? Voyez donc si j'avais raison de prêcher l'incertitude des récoltes dans tous pays ? Voyez si j'avais raison de dire qu'il ne fallait pas compter sur la reconnaissance des nations à qui vous avez vendu du

D'autre part, la libre importation est dangereuse, précisément pour l'agriculture des provinces frontières que la libre exportation au contraire favorise trop. Supposons une année d'abondance et de bas prix : la concurrence dé l'étranger sera désastreuse pour le vendeur français. Si le producteur étranger paye moins d'impôts, si le sol quïl cultive est plus fertile, l'agriculteur national ne pourra lutter avec lui, malgré le supplément de frais résultant du transport. Ainsi le système des économistes sur l'exportation ruinera les provinces intérieures dans les années de disette; leur système sur l'importation ruinera les pro* vin ce S frontières dans les années d'abondance. « Laissez aller cette navette une vingtaine d'années, et vous verres la belle étoffe que vous en tirerez (1) ».

Pourtant il serait excessif de prohiber l'importation, car c'est elle seule qui peut prévenir le monopole : « On peut monopoliser les blés dune province, mais on ne sau i*ait jamais s'emparer de ceux de toute l'Europe. Ainsi, tant que la porte sera ouverte aux blés étrangers, soyez tranquille sur le risque des monopoles (2; ». La solution pratique est donc la même que pour l'exportation: ne point élever d'obstacle insurmontable, mais établir une écluse qui règle le niveau ; et Galiani propose de frapper l'entrée du blé d'un droit de 23 sols par setier de 240 livres, et l'entrée des farines d'un droit de 25 sols par quintal, ou 3 livres par setier de blé moulu. L'élévation relative de ce dernier droit se justifie par une pensée de protection à l'égard de

blé ; que l'importation libre n*est pas un remède proportionné aux

dommages de l'exportation excessive ? L'exportation dépenl 'lu roi de France seul ; l'importation a besoin du concours des autres souverains. » (Perey cl Maugras, t. I. p. \\%\.)

la meunerie française. Le produit de l'impôt aura la même affectation que les droits perçus à la sortie des grains.

11 resterait, pour présenter un exposé complet de la question des blés, à examiner la valeur des anciens règle ments relatifs à la police des marchés. Mais ici Galiani se borne à des indications vagues. On sent qu"à la fin de son ouvrage, le temps lui a manqué pour développer son système. 11 se borne à dire en quelques mots que les règlements sont nécessaires dans les grandes villes, mais qu'on pourrait les supprimer dans les bourgs et dans les villages: que le commerce en gros doit être libre, mais quil faut surveiller le commerce de détail. Sur tous ces points, sa pensée reste peu claire (I). Le huitième Dla- %>gue tourne court et s'arrête, et le livre laisse au lecteur une impression d'inachèvement.

Galiani avait songé d'abord à compléter l'ouvrage interrompu par son brusque rappel. Dans les premiers temps qui suivirent son retour à Naples, il parle à plusieurs reprises, dans ses lettres, de son intention de composer

(I) Galiani n'était pas hostile de parti pris à l'intervention officielle de l'autorité dans le commerce des blés : mais il semble avoir vu là une ressource extrême pour le cas de grande lamine. Pendant la disette de 1770, il écrit à Mme d'Epinay que le gouvernement français n'a pas d'autre ressource que d'acheter du blé et de le revendre à perte : « 11 n'y a pas d'autre rem Me que celui de sacrilier cent mille ècuSj et vendre à perte, soit au nom du roi ou de Madame la Dauphine, qui serait censée faire cette charité au peuple parisien. Cette vente, dans laquelle il faut perdre au moins un écu par setier. ruinera les monopoleurs ». — Mais il est à craindre qu'elle ne ruine en même temps tous les négociants, et le remède parait bien illusoire. (V. Lettres du 22 septembre 1770; Perev et Maugras, t. I, p. 264. — Cf. Lettre du 12 novembre 1773; Ibid., t. II. p. 280). 11 aurait été curieux de connaître l'opinion de Galiani sur l'organisation des greniers de Corbeil et sur la soumission Malisset (V. supra, p. 122) ; mais il ne paraît pas quil en ait jamais su l'existence.

un neuvième Dialogue. « Il ne faut pas songer à une seconde édition si la première ne se vend point, écrit-il le 21 janvier 1770 à Mme d'Epinay. Cependant, si on la vend, je voudrais ajouter un Dialogue à la seconde édition, où Ton expliquera le système des magasins de dépôts, qui est le seul qui puisse rendre faisable le commerce des blés en France (1).» Gomment auraient fonctionné ces magasins? La Correspondance ne nous apprend rien de précis à cet égard, Il est bien certain que Galiani ne songe pas à créer en France une Annone comparable à l'Annone romaine, qui avait donné des résultats déplorables, et qu'il critique lui-même au début de son livre. Il aurait voulu prendre pour modèle les Caricatori de Sicile. C'est, disait-il, « une institution très ancienne et très belle, et si on ne l'imite pas en France, il n'y aura jamais de commerce utile et régulier d'exportation. Il y aura des sorties par boutades qui seront toujours très périlleuses (2) ». Mais il hésite à se remettre au travail : « Pour mon dernier Dialogue^ il n'y a rien de fait encore. Je m'échauffe quelquefois la tète, mais personne ne m'électrise dans ce malheureux pays (3). » En 1774, il a définitivement renoncé à son projet: « Vous nf encouragez à achever les Dialogues. Rien n'est si vrai qu'un dixième (4) Dialogue manque-

(4) Perey et Maugras, t. I, p. 59.

(2) Lettre à Baudoin, 20 avril 1770; Perey et Maugras, t. I, p. loi. — Galiani avait rédige sur l'organisation des Caricatori un mémoire adressé à M. de Sartine. MM. Perey et Maugras ont eu connaissance de ce document, et ils eu avaient annonce la publication (op. cit.. t. I, p. 110, n. 1). Nous oe croyons pas que que la promesse ail éiè tenue.

(3) Lettre à Mm« d'Epinay, 12 mai 1770 ; Perey et Maugras, t. I, p. 141. — Cf. Lettres du 21 juillet et du II août 1770: IWrf., t. I, p. 207 el 232,

(•4) Il y a là nue erreur. Le Dialogue qui manque serai! le neuvième.

Mais le moyen de l'achever ! Ma verve, ma force, mon loisir, tout a manqué. » Il ajoute qu'on trouverait dans ses Lettres tous les éléments nécessaires pour publier une seconde édition plus complète que la première : « Je ne vois qu'un seul moyen d'ajouter quelque chose à une seconde édition ; ce serait d'y insérer tous les articles des lettres que j'ai écrites, relatives au même objet, à Suard, à Morellet, à vous, à M. de Sartine. et à bien d'autres. Je pourrais vous envoyer aussi une consultation que je fis pour la ville de Gênes, l'année passée, sur la même question de liberté d'exportation (1-. Enfin, si avec de vieilles productions de ma tète, il y a de quoi rendre plus intéressant l'ouvrage, à la bonne heure ! Sans cela, je ne vois pas moyen d'y rien ajouter » (2).

Cette seconde édition ne fut pas publiée par Galiani (3), mais nous avons toutes les lettres auxquelles il fait allusion ici, et qui peuvent nous aider à lire, comme il le conseillait à ses amis, « le blanc entre les lignes » des Dialogues (4). L'idé(i essentielle qui s'en dégage et qui n'ap-

(1) V. sur cette Consultation la lettre de Galiani à M'»e d'Epinay, du 24 avril 1773; Perey et Maugras, t. II, p. 203.

(2) Lettre à Mme d'Epinay, 19 novembre 1774; Perey et Maugras, 1. 11, p. 367. — Cf. à la môme, 21 juin 1777; Ibid., t. II, p. 516.

(3) En 1795, une édition des Dialogues parut à Berlin avec quelques lettres de l'abbé. C'est la seule exécution qu'ait jamais reçue l'idée exprimée par Galiani. M. de Molinari, dans la Collection des principaux Economistes anciens, a édité les Dialogues, avec d'importants passages de la réfutation de Morellet, mais sans aucune référence à la Correspondance, qui n"est pas assez connue des économistes.

(4) Suard avait écrit à Galiani qu'après avoir lu son livre, il n'était guère plus avancé sur le fond de la question. « Comment diable ! réplique l'abbé, vous qui êtes de la secte de Diderot et de la mienne, ne lisez-vous pas le blanc des ouvrages ? A la bonne heure, que ceux qui ne lisent que le noir de l'écriture, n'aient rien vu de décisif dans mon livre : mais vous,, lisez le blanc, lisez ce que je n'y ai pas écrit, et ce

paraît pas à la lecture du livre lui-même, c'est que le système de droits proposé par l'auteur est dans sa pensée essentiellement transitoire. Le double droit sur l'exportation et sur l'importation servira à « balayer les droits, les péages et les entraves actuelles. » Quand le rachat sera effectué, quand le commerce intérieur sera devenu parfaitement libre, la liberté du commerce extérieur ne présentera plus de danger et on pourra l'établir. Le système des Dialogues apparaît ainsi comme une transition habile entre le régime réglementaire et le régime libéral. Galiani s'étonne qu'on n'ait pas compris cela, et que l'on ait considéré le double droit comme « éternel » (1). « J'ai voulu, pour le bien de la France, la même chose que les exportistes ; mais je l'ai voulu secundum scientidm et, pour ne pas le manquer, j'ai proposé une marche graduée, une législation pour dix ans, après lesquels l'opulence et la diminution des tailles du paysan le mettront en état d'appuyer les remontrances, et les remontrances suffiront pour soutenir l'exportation . Je n'en ai pas dit le mot dans mon dernier Dialogue, mais lisez-le avec attention et vous vous en apercevrez» Ç2). C'est là une nouvelle preuve de

qui y est pourtant, et voici ce que vous y trouverez... » C'est alors qu'il développe les deux paradoxes que nous avons déjà signales : l'exportation libre n'est possible que dans une république ; le droit mis sur les blés exportés favorise à la fois le commerce intérieur et le commerce extérieur. (8 septembre 1770 ; Perey et Maugras, t. I, p. 245.)

(1) Lettre à Baudoin, 20 avril 1770; Perey et Maugras, t. I, p. 103-104.

(2) Lettre à Schomberg, 19 mai 1770; Perey et Maugras, t. I, p 150. — Cf. Lettre à Suard, 15 décembre 1770 : « J'ai proposé le plus grand allongement du pas que la France pouvait faire en sortant de son système vicieux par rapport aux blés. Les économistes en ont proposé un plus long que la nature des jambes; ils ont glissé et se s ontcassé le nez ». (Ibid., t. \, p. 322.)

cet esprit de libéralisme prudent, qui reste, malgré toutes les méprises des interprètes, la véritable caractéristique du système de Galiani.

Le succès des Dialogues s'affirma dès les premiers jours. Galiani avait eu d'abord quelques inquiétudes ; la polémique de Morellet et de Necker sur le privilège de la Compagnie des Indes attirait en 1769 toute l'attention du public ; et l'abbé craignait que son livre ne passât inaperçu (1). L'événement dissipa bientôt ces craintes. En trois mois, l'édition tout entière était épuisée (2). L'ouvrage avait séduit le public, par l'agrément de la forme, plutôt que par les qualités profondes de la pensée qui ne furent aperçues que de quelques-uns.

« Vous m'avez mandé le premier succès de la décharge des grenadiers, et de la première file, écrit Galiani à Mme d'Epinay, le 27 janvier 1770. J'attends avec curiosité le bruit des goujats de l'armée qui sera diabolique. Mais n'oubliez pas de me mander ce qu'en aura pensé Voltaire (3) ».

C'était alors la grande préoccupation de l'abbé. Voltaire, dans sa retraite de Ferney, restait pour toute l'Europe l'arbitre des succès littéraires , et son

(4) « Je crains que le coup de massue flanqué par notre abbé Morellet^ sur la Compagnie des Indes, n'ait occupé les esprits, au point que toute autre question politico-économique paraisse indifférente. » (Lettre à Mme d'Epinay, 44 août 1769; Perey et Maugrasj t. I, p. 48).

(2) A Mme d'Epinay, 5 mai 1770 ; Perey et Maugras, t. 1, p. 130.

(3) Ibid., p. 58.

212 CHAPITRE I ir

suffrage consacrait les renommées. Il avait reçu, des premiers, un exemplaire des Dialogues ; mais, l'ouvrage ne portant pas le nom de l'auteur, il ne sut d'abord à quel écrivain l'attribuer (i).ïl avait, paraît-il, prononcé d'abord le nom de Linguet, disant que le livre ne pouvait être que de lui, w ou d'une plume nouvelle et inconnue ». « C'était, dit Galiani, se tromper en homme de génie » ; et c'était surtout faire à Linguet beaucoup d'honneur (2).

Du reste l'incertitude ne dura pas. Voltaire connut bientôt l'auteur, et fit du livre le plus grand éloge. « 11 semble, écrit -il à Diderot le 10 janvier, que Platon et Molière se soient réunis pour composer cet ouvrage. Je n'en ai encore lu que les deux tiers. J'attends le dénouement de la pièce avec une grande impatience. On n'a jamais raisonné mieux, ni plus plaisamment. Oh ! le plaisant livre, le charmant livre que les Dialogues sur le eommeree des blés ». Quelques jours après, le 24 janvier, il écrit au comte d'Argental : « J'ai lu le livre de l'abbé Galiani... Oh! le plaisant homme ? Oh! le drôle de corps! On n'a jamais eu plus gaîment raison. Faut-il qu'un .Napolitain donne aux Français des leçons de plaisanterie et de police ! Cet homme là ferait rire la Grand'Chambre : mais je ne sais s'il viendrait à bout de l'instruire. »

Au fond, Voltaire, malgré YHomme aux quarante

(i) « J'ai reçu les copies des lettres de Voltaire et de M*« Denis. qu'on in'a envoyées de Paris. J'attends avec impatience de savoir s'il n'a écrit rien de plus, quand il a su le nom de l'auteur ». (Galiani à Mme d'Epinay, 7 avril 1770; Perey et Maugras, 1. 1, p. 99). — « Mais qu'a-t-il dit lorsqu'il a appris l'auteur des Dialogues ? Ce nom commençant en L., qu'il soupçonnait, était-ce le comte de Lauragnais. ou le chevalier Lorenzi, ou Lalande on Larrivée de l'Opéra ! » (A la même, 28 avril 1770 : Ib'uL. y. 128).

{*■>) Lettre de (Jaliani à Mm(' d'Epinay, 22 septembre 1770; Ibid.} p. 265.

LES DIALOGUES SUR LE COMMhRCE DES BLÉS 213

éeus, tenait à rester en bons ternies avec les Économistes (1). et tout en louant l'agrément des Dialogues, il évitait d'en juger la doctrine. Le même souci se retrouve dans le Dictionnaire philosophique . « Des gens de beaucoup desprit et d'une bonne volonté sans intérêt, dit- il à L'article Blé. avaient écrit avec autant de sagacité que de courage en faveur de la liberté du commerce des grains. Des gens qui avaient autant d'esprit et des vues aussi pures, écrivirent dans l'idée de limiter cette liberté; et M. l'abbé Galiani, napolitain, réjouit la nation française sur l'exportation des blés; il trouva le secret de faire, même en français, des dialogues aussi amusants que nos meilleurs romans et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux. Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix du pain, il donna beaucoup de plaisir à la nation, ce qui vaut beaucoup mieux pour elle. » Mme d'Epinay trouva, parait-il, le jugement un peu léger; mais Galiani se déclara satisfait : « Quoi que vous en disiez, je suis fort content de l'article Blé de Voltaire, en ce qui me concerne. On voit bien clairement qu'il n'a pas voulu se brouiller avec les Kconomistes, mais que cependant il n'en fait point de cas. Touchant la matière, il fait bien comprendre qu'il n'est plus en âge de l'étudier et que sa passion et son génie le mènent toujours ailleurs (2). »

(1) Il était en très bons rapports avec Dupont, qui lui avait adressé l'un de ses premiers ouvrages. — V. Lettres de Voltaire à Dupont, du 16 août 1763 et du 7 juin 1769. — Il avait en 1769 écrit à l'abbé Roubaud, à propos des Représentations aux magistrats, une lettre élogieuse que le Mercure de France reproduisit. — Enfin il appréciait les Ephêtnérides de la façon la plus flatteuse : « Je n'ai rien écrit sur l'Agriculture, disait-il, parce que je n'aurais jamais rien pu faire qui eut mieux valu que les Epliémérides ». (Cf. Schelle, op. cit., p. 155. note 1).

(2) Lettre à >Ime d'Epinay, 2 février 1771 ; Perey et Maugras, t. I,

Avec l'opinion de Voltaire, l'abbé veut connaître les jugements de ses amis parisiens; il charge Mme d'Epinav de les recueillir. « Si mon livre a plu à l'abbé Raynal et à notre cher Schomberg, je suis content. Je fais le plus grand cas du jugement de ces deux hommes. Pour M"1' du Deffand, je suis bien sûr qu'elle ne l'a pas lu. Pour Duclos, son avis indique toujours quel est l'avis contraire du reste de l'univers. Ainsi tout va bien (1)... Je voudrais avoir les avis des personnes suivantes : Marmontel, le comte de Creutz, Thomas, le chevalier de Chastellux, le comted'Albaret, Bernard, M. Turgot et surtout d'Alain ville que j'estime le plus. . . Je le charge de répondre à l'abbé Morellet, dans une partie de pique-nique au Gros- Caillou, où ils pourront se battre des anguilles à la main. Le reste des avis, je les devine à peu prés (2). » Un peu plus tard il écrit à propos de certains jugements qui lui ont sans doute paru trop froids : « Je vous remercie de m'avoir dit les avis de Marmontel, Creutz et Helvétius. Ils se rencontrent parfaitement avec ce que je m'en étais ligure. Ils sont tous les trois hommes estimables à tous égards, mais ils ont besoin que quelqu'un à propos leur dise : Soyez enthousiastes, et alors ils le sont et de bonne foi. Cet homme a manqué, car je n'étais pas à Paris. Si j'y avais été, je leur aurais dit d'un ton sec et impérieux : Trouvez cet ouvrage sublime, et ils l'auraient trouvé. Cependant, n'en doutez pas, il se rencontrera des hasards et des combinaisons par lesquels il faudra qu'ils trouvent

p. 353. — En 1773, Caraccioli ne lui paraissant pas assez convaincu de la vérité de son système, Galiani lui répond en copiant les jugements de Voltaire sur les Dialogues.

(1) A Mme d'Epinay, 3 février 4770; Ibid., t. I, p. 6i-65,

(2) A la même, 11 février; Ibid., t. I, p. 70.

dans mes Dialogues l'Apoealyse, et vous verrez le beau train qu'ils feront (i). »

En même temps, Grimm adressait les Dialogues aux princes dont il était le correspondant, et de nouveaux éloges parvenaient à Galiani, envoyés par le prince de Gotha, par le prince Henri de Prusse, par Frédéric Iï, par l'impératrice Catherine (2). L'abbé aurait pu dire, comme son ami Diderot, qu'il avait en mains « son brelan de rois. »

Mais la colère était grande au camp des Économistes, et le succès obtenu parGaliani auprès du public la redoublait. Jamais attaque si grave n'avait été dirigée contre la doctrine nouvelle. Par leurs qualités de forme, les Dialogues étaient assurés de conquérir le plus grand nombre de lecteurs; Galiani, d'autre part, allait grouper autour de lui tout le parti des Philosophes et des Encyclopédistes, déjà hostiles aux physiocrates, que Grimm avait fort maltraités dans sa Correspondance littéraire (3) ; enfin il était facile de prévoir que le parti réglementaire, de plus en plus acharné dans la lutte contre les édits libéraux, chercherait des armes dans l'ouvrage, au risque menu; d'en fausser la doctrine. Morellet, quoique ami de Galiani, avait porté sur les Dialogues., que le censeur lui avait laissé lire en manuscrit, ce jugement fort dur, où perçait son dépit et son inquiétude (4).

(1) A la même, 12 mai 1770: Ibid. t. I. p. 140.

(2) A la môme, 3 mars, 24 mars, 7 avril, 2 juin 1770; fbid. t. I, p. 76, 89, 99, 167. — Cf. Lettre à Caraccioli, 15 juillet 1773; Ibid., t. Il, p. 299.

(3) Quesnay avait cesse sa collaboration à l'Encyclopédie au moment où la publication en était devenue clandestine.

(4) Lettre de M^ d'Epinay à Galiani, 4 octobre 1769 : « On dit que l'abbé Morellet enrage ; il vous réfute. Plusieurs personnes ont vu

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Turgot, sans rien sacrifier de ses convictions économiques, reconnaissait du moins la haute valeur littéraire des Dialogues et l'habileté de l'auteur. « Vous êtes bien sévère, écrit-il le 17 janvier 1770 à Morellet. Ce n'est pas là un livre qu'on puisse appeler mauvais, quoiqu'il soutienne une bien mauvaise cause; mais on ne peut la soutenir avec plus d'esprit, plus de grâces, plus d'adresse, de bonne plaisanterie, de finesse même et de discussion dans les détails. Un tel livre écrit avec cette élégance. cette légèreté de ton. cette propriété et cette originalité d'expression, et par un étranger, est un phénomène peutêtre unique (1) ». Et il exhortait les Kconomistes à ne pas s'engager à la légère dans une campagne hasardeuse : « L'ouvrage est très amusant; malheureusement il sera très difficile d'y répondre de façon à dissiper la séduction de ce qu'il y a de spécieux dans les raisonnements, et de piquant dans la forme. Je voudrais avoir du temps, mais je n'en ai point? vous n'en avez point non plus. Dupont est absorbé dans son journal : l'abbé Baudeau répondra trop en économiste (2) ». Le 2tt janvier, Turgot écrit à Mlle de Lespinasse : « Je crois possible de lui faire une très bonne réponse, mais cela demande bien de l'art. Les économistes

sa réplique : je ne la connais point : niais il vous aime, el cela me rassure sur le ton qu'on dit qui y règne. Diderot vous eu parlera. » (Perey et Maugras, t. 1. p. 41.)

(1) Ces éloges littéraires furent très sensibles à Galiani. c< Je suis ravi, écrit-il à Mme d'Epinay, du jugement de M. Turgot. Mou cœur l'avait pressenti. J'avais la plus grande estime de sou excellent jugement, et j'aurais toujours pensé qu'il aurait goûté les Dialogues. » (7 avril 1770; Perey et Maugras, t. I. p . 100). — « N'allez pas me dire, écrit-il encore lors de l'arrivée de Turgot au ministère, qu'il ii 'est plus mon ami depuis l'exportation : il l'est toujours, est très fort mou ;mii. puisqu'il est honnête homme, homme d'esprit, ami de uns .unis, n (A M»» d'Kpinay, 13 août 1774; Jbid., t. II. p. 135.)

(2) Édit. Daire, t. H* p. 800.

sont trop confiants pour combattre contre un si adroit ferrailleur. Pour l'abbé Morellet, il ne faut pas qu'il y pense: il se ferait un tort réel de se détourner encore de son dictionnaire (1) ». Le 30, il adresse à Dupont les mêmes conseils : « N'allez pas faire la folie, comme l'abbé Morellet le veut, de réfuter l'abbé Galiani. Il faut rire de cet ouvrage qui est très amusant et plein d'esprit ; mais il faut le laisser réfuter à ceux qui n'ont ni journal, ni dictionnaire, ni intendance à faire. C'est le lot de l'abbé Baudeau (2) ».

Dans sa lettre à M1,e de Lespinasse, Turgot marque liés nettement l'opposition entre l'esprit mathématique des Economistes, et la méthode historique et positive de <i;iliani. dont il ne comprend pas la valeur : « Vous croiriez que je trouve son ouvrage bon, et je ne le trouve que plein d'esprit, de génie même, de finesse, de profondeur, de bonne plaisanterie,, etc. ; mais je suis fort loin de le trouver bon, et je pense que tout cela est de l'esprit infiniment mal employé, et d'autant plus mal. qu'il aura plus de succès et qu'il donnera un appui à tous les sots et les fripons attachés à l'ancien système, dont cependant Vabbé s'éloigne beaucoup dans son résultat. Il a l'art de tous ceux qui veulent embrouiller les choses claires, de Nollel disputant contre Franklin sur l'électricité, de Montaran disputant contre M. de Gouruay sur la liberté du commerce, de Caveyrac attaquant la tolérance. Cet art consiste à ne jamais commencer par le commencement, à présenter

(1) Ibid., — Turgol l'ait ici allusion à la réédition du Dictionnaire du Commerce de Savarys que Morellet préparatoute sa vie, et qu'il ne publia jamais.

(2) Cité par Schelle, op. cit.. p. 140. — Les lettres de Turgot à Dupont relatives aux Dialogues, ne figurent pas dans l'édition Paire,

le sujet dans toute sa complication, ou par quelque circonstance isolée, étrangère, accessoire, qui ne tient pas à la question et ne doit entrer pour rien dans la solution. L'abbé Galiani, commençant par Genève pour traiter la question de la liberté du commerce des grains, ressemble à celui qui, faisant un livre sur les moyens qu'emploient les hommes à se procurer la subsistance, ferait son premier chapitre des culs-de -jatte ; ou bien à un géomètre qui, traitant des propriétés du triangle, commencerait par les triangles blancs, comme les plus simples, pour traiter ensuite des triangles bleus, puis des triangles rouges, etc. » De même, la prudence politique de Galiani, sa confiance à l'égard des réformateurs à systèmes, paraissent à ïurgot des principes détestables : « Je n'aime pas non plus à le voir toujours si prudent, si ennemi de l'enthousiasme, si fort d'accord avec tous les ne quid nimis, et avec tous ces gens qui jouissent du présent et qui sont fort aises qu'on laisse aller le monde comme il va, parce qu'il va fort bien pour eux, et qui, comme disait M. de Gournay, ayant leur lit bien fait, ne veulent pas qu'on le remue. Oh! tous ces gens-là ne doivent pas aimer l'enthousiasme, et ils doivent appeler enthousiasme tout ce qui attaque l'infaillibilité dés gens en place, dogme admirable de l'abbé, politique de Pangloss, qu'il étend à tous les lieux et à tous les temps. »

Cependant, malgré les conseils de Turgot, tous les pôle mistes du parti se préparaient à la lutte. Dès l'apparition des Dialogues, Dupont avait publié une longue analyse dans son journal (1). Dans les Êphémérides de janvier 1770, il en parla dans des termes qui valaient une déclaration de guerre : « []n Italien qui s'en allait tout à

(1) Êphémérides de 1769. t. XI. Supplément. — 54 pages.

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l'heure a publié des dialogues qui forment le plus plaisant et le plus énorme amas de contradictions... Le bon La Fontaine nous conte qu'à la foire on se partageait entre le singe et le léopard; un auteur qui réunit la bigarrure et les griffes de l'un aux gambades de l'autre ne pouvait manquer d'attirer les spectateurs (1). »

Cette note de Dupont servait de préambule à une lettre de l'abbé Baudeau, la première dune série qui avait pour titre : a Lettres d'un amateur à M. Vabhé G... sur ses dialogues anti-économistes . » Baudeau avait annoncé l'intention de publier une lettre par semaine. « et de faire mourir à petit feu l'athlète napolitain ». Il se flattait: sa verve tomba dès la seconde lettre, et la publication s'arrêta.

Alors un nouveau combattant entra en lice. L'abbé Roubaud, directeur de la Gazette du Commerce et du Journal de P agriculture, fit paraître dans la Gazette, ses « Récréât ions économiques ou Lettres de routeur des « Représentations aux magistrats » à M. le chevalier Zanoôi, principal interlocuteur des Dialogues sur le commerce des blés ». Par la forme autant que par le fond, ces Lettres offrent avec l'ouvrage de Galiani le plus absolu contraste. Elles sont lourdes, ennuyeuses et pédantesques; remplies avec cela de personnalités blessantes. L'auteur a cependant la prétention d'imiter la grâce et l'esprit de son adversaire : « Je me permets, dit-il, une critique gaie ». Son œuvre, en réalité, a un tout autre caractère.

A chacun des huit dialogues de Galiani, Roubaud répond par une lettre qui le réfute, souvent en le défigurant. On en jugera par quelques exemples. « Dans votre n° 7, écrit Roubaud (2), vous parlez presque comme les écono-

(1) Cite par Sehelle, op. cit., p. 140.

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