‹ L'abbé Holmes et l'instruction publiqueChapitre 1 sur 2 · L'abbé Holmes et l'instruction publique · texte numérisé non relu

L'abbé Holmes et l'instruction publique

Qui ne connaît l'abibé Holmes, l'illustre prédicateur de ISTotre- Dame de Québec, l'orateur distingué dont la parole éloquente enthousiasmait les hommes de son temps, et dont les savantes conférences ss lisent encore aujourd'hui avec tant d'intérêt? L'église où il devait prononcer un sermon se remplissait longtemps d'avance, comme on sait que la chose se faisait habituellement à Paris pour le P. Lacordaire, et comme nous en avons été témoin nous-même pour le P. Didon.- Anglais d'origine, l'abbé Holmes •'' possédait admirablement tous les secrets de la langue française, et la maniait avec une pureté exquise; protestant converti, il avait des accents pénétrants et convaincus qui remuaient les cœurs; prêtre éminemment vertueux, sa -parole n'éclairait pas seidement, elle purifiait et sanctifiait les âmes.

Comme Lacordaire, pourtant, auquel on l'a si justement comparé, il était avant tout un grand éducateur de la jeunesse. Lorsque nous entrâmes au séminaire de Québec en 1854, il y avait deux ans que l'abbé Holmes n'était plus: retiré depuis quelque temps à l'Ancienne Lorette pour cause de maladie, il y était décédé le 18 juin 1852. Mais son souvenir était encore bien vivant, et l'on racontait des choses mer- ^veilleuses sur sa manière de diriger, de soutenir^ d'encourager ses élèves, sur son habileté à donner de l'attrait à l'enseignement des choses les plus arides, sur son aptitude à former des hommes d'intelligence, de volonté et de caractère. 11 avait renouvelé dans le vieux séminaire de Mgr de Laval les méthodes d'enseignement qui y étaient un peu ar-

* Archives du Canada, -^Papiers d'Etat, Bas-Canada. — Archives du Séminaire

de Québec, Correspondance de l'abbé Holmes. — Archives du l'arlement de Québec.

^A Dijon, aux fêtes mémorables du huitième centenaire de saint Bernard.

en juin 1891.

' Né à Windsor, Vermont. en 1790, d'une vieille fnmillo puritaine, John Holmes passa au Canada en 1S15 à l'âge de 16 ans, fit abjuration du protestantisme, à Yamachiche, en 1817, entra au séminaire de Nicolet, .v enseigna la philo- .sophie et fut ordonné prêtre le .5 aotit 182.3. Successivement vicaire à Berthier. diocèse de Montréal, et missionnaire dans les ©antons de l'Est, il entra au séminaire de Québec en 1827, et y demeura agrégé jusqu'à sa mort. Son nom figure, dans la charte royale de l'Université Laval, au nombre des neuf fondateurs de cette grande institution. (Constitw'ioiis et Règlements de ^Université Laval. Québec, 1863, p. 3).

rierées; il avait relevé le niveau des études et jeté infinimenti d'éclat sur cette maison, où il vivait, pourtant, de la manière la plus humble et la plus modeste. Nous avons connu, depuis^ les travaux et les œuvrefc admirables du P. Lacordaire à Sorèze;^ et nous croyons pouvoir affirmer sans exagération que sur un théâtre moins brillant et moins élevé, sans doute, mais avec non moins d'efficacité et de succès, M. Holmes joua au milieu de nous un rôle analogue à celui de l'illustre Père Dominicain.

Sa biographie n'est plus à faire: elle a été écrite avec beaucoup de talent par son neveu, notre éminent collègue de la Société Eoyale, le savant bibliothécaire du parlement, M. DeCelles.- Elle fut complétée ensuite par un des élèves les plus distingués de M. Holmes^ un de ceux qui avaient le mieux profité de ses leçons, — on dit même que le léger accent anglais qu'il avait dans ses discours provenait de l'imitation de M. Holmes — l'honorable M. Chauveau, qui y ajouta une foule de détails intéressants sur la carrière de son maître comme professeur, et éducateur de la jeunesse.'* MM. Chauveau et DeCelles n'ont pas manqué de faire ressortir le patriotisme éclairé de M. Holmes, qui, tout anglais qu'il était d'origine, s'était attaché à notre race, et était devenu Canadien-français de cœur. Cet homme était, de toutes manières, en avant de son siècle: rien de ce qui pouvait intéresser l'avenir de notre pays ne lui était indifférent: il avait même prévu la confédération; et il voulait que dans ce travail de formation d'un grand peuple nous ne fussions inférieurs aux autres races, ni pour l'instruction, ni pour l'esprit d'entreprise: de là l'impulsion qu'il donna au mouvement colonisateur, de là son zèle à promouvoir la cause de l'éducation. Il est un des premiers qui conçurent l'idée de fonder une université à Québec. Un ancien recteur de l'Université Laval a écrit:

" T/'un des hommes dont notre pays s'honore le plus, M. Holmes, s'en était sérieusement occupé, comme d'une institution que le temps finirait par rendre nécessaire." *

]\Iais avant de créer l'enseignement supérieur, il voulait établir sur un bon pied l'enseignement primaire et procurer à notre pays de bons instituteurs. Voilà pourquoi il contribua efficacement à la fondation

' Le P. Lacordaire à Sorèze, dans le Correspondant de 1881 et 1882. — Dans notre voyage en Europe, en 188-3, noirs renconitrâmes h Burgos, h. la Fonda del Norte, un magistrat espagnol très distingué, qui avait étudié à Sorèze, et nous fit le plus bel éloge du P. Lacordaire. Cet espagnol parlait admirablement le français.

= Préface des Conférences de N.-D. de Québec. 2e édition, Québec, 1875. ^ L'alié Jean Holmes et ses Conférences de Notre-Dame, Québec, 187«. * Notice biographique sur M Louis-Jacques Casault. par M.-E. Méthot, dans VAnnuaire de l'Université Laval pour 1862-6.3, p. 32.

[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 129

de nos écoles normales : et c'est un point de la carrière de M. Holmes que ses biographes n'ont peut-être pas mis assez en relief.

On se prépare à célébrer en 1907 ^ le cinquantième anniversaire d° la fondation des écoles normales dans la province de Québec.^ C'est en effet en 1857 que furent inaugurées les trois écoles normales Jacques- Cartier, McGill et Laval, en vertu d'une loi passée l'année précédente par le parlelnent-uni du Haut et du Bas-Canada. Cette loi de 185^ avait été préparée sous Tinspiration de M. Chauveau et présentée en chambre par Georges-Etienne Cartier. Mais sait-on que MM. Chauveau et Cartier, en préparant et présentant cette loi, ne faisaient qu'en ressusciter une autre, qui avait été passée vingt ans auparavant, en 1836, par la législature du Bas-Canada? La loi de 1856 modifiait, sans doute, d'une manière importante, en l'améliorant, celle de 1836; elle avait un caractère permanent, tandis qne celle de 1836 était transitoire. La loi de 1836 était ce qu on pourrait appeler une loi d'essai, les fonds qu'elle affectait aux écoles normales n'étaient votés que pour cinq ans : au bout de cinq années, tout était à recommencer: mais enfin cette loi avait existé ; elle avait donné naissance à plusieurs écoles normales. On conserve s Montréal ^ un registre précieux, celui du comité de régie de la première école normale de cette ville, indiquant l'endroit où elle se tenait, les noms des professeurs et des élèves, etc. Cette école était pour les garçons; elle fonctionna cinq ans, et ne disparut qu'en 1842, les fonds qui l'avaient fait subsister ne pouvant être renouvelés par la législature qui avait cessé d'exister elle-même.

^ Depuis que ceci a été écrit, la célébration s'est faite avec beaucoup de solennité, et à Montréal, et à Québec.

^ L'école normale supérieure de France célébra en 1895 son premier centenaire. Or, il paraît qu'elle aurait dû attendre à 1910 pour le célébrer, car, par une singulière analogie avec la nôtre, elle n'aurait reçu en 1795 qu'une existence éphémère, et n'aurait vécu alors que quelques mois, sa véritable fondation datant de 1810. Du moins, c'est ce que nous apprend un écrivain du Correspondant :

" Il semble qu'à la rigueur, dit-il. on aurait pu ajourner jusqu'en 1910 la célébration de ce centenaire. Par son décret de brumaire an III, la Convention nationale n'avait proprement fondé qu'un nom. L'institution à laquelle ce nom était attaché ne dura pas plus de six mois, et ce ne fut qu'un météore. ..."

L'écrivain ajoute : "On en sera quitt" pour recommencer la fê^e dans une quinzaine d'années, ce qui ne portera tort à personne, et fera plaisir à beaucoup de monde." (Le Correspondant du 10 avril 1895, p. 64).

^A l'Ecole Normale Jacques-v,artier. Nous l'avons parcouru nous-même, avec la bienveillante permission de M. le Principal Dubois. Du comité de régie de Québec, il y a peu de chose, les procès-verbaux, seulement, de deux ou trois séances.

Sec. I., l'JOT. 9.

A Québec, également, une école normale commença en 1836; elle était pour les filles, et, comme aujourd'hui, sous la direction des Ursulines. Nous le savons par les annales du monastère.^ Tl y en avait une autre pour les filles, aux Trois-Eivières, aussi sous la direction des Ursulines, et une troisième à Montréal, confiée aux Sœurs de la Congrégation. Toutes ces écoles provenaient de la loi de 1836.

Et qui avaient été les inspirateurs de cette loi de 1836, sinon dans tous les détails, du moins dans les grandes lignes? Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que MM. Deniers - et Holmes, du séminaire de Québec, contriib aèrent teaucoup à faire adopter la première loi des écoles normales, et qu'on doit les regarder comme les véritables fondateurs de ces institutions dans notre pays. Ecoutons M. Demers lui-même rendant témoignage devant le comité parlementaire nomm" pour la préparation de la loi: l'on sait d'ailleurs que MM. Holmes et Demers ne faisaient qu'un en matière d'éducation:

" Ne pensez-vous pas, demande-t-on à M. Demers, qu'il serait né- ■cessaire d'établir des écoles normales, d'oii l'on pourrait tirer des maîtres pour être mis à la tête des écoles primaires et supérieures dans les paroisses et comtés de cette province?

" Je le crois d'autant plus volontiers, que jusqu'à présent il a été très diflHcile de se procurer des instituteurs et des institutrices suffisamment qualifiés pour que l'on pût les placeir à la tête des écoles que l'on a établies dans les différentes paroisses de la province.

" Quel serait, dans votre opinion, le mode le plus avantageux que l'on devrait suivre pour l'établissement d'institutions de ce genre, et pour leur organisation et régie?

" Je suis porté à croire que le moyen le plus avantageux Berait d'établir dans chacune des deux villes de Québec et de Montréal une bonne école normale, où l'on pourrait former des instituteurs et des institutrices capableis d'être mis à la tête des écoles primaires et supérieures,^ que l'on pourrait établir par la suite dans les paroisses et dans les comtés de la province.

" On devrait enseigner dans chacune de ces deux écoles les principes de la langue française et de la langue anglaise, l'arithmétique dans toutes ses parties, le toisé, la tenue des livres de compte, la géo-

^ Notes de l'archivisrte. la R. Mère Marie de l'Assomption, à l'auteur.

* Jérôme Demers, vicaire général du diocèse, qui avait été déjà supérieur du «ëmînaire une douzaine d'auné^'s à deux reprises, ne l'était pas à cette date: il fut cependant nommé supérieur du séminaire, pour la troisième fois, dans l'automne de cette année 1S36.

• On appelait à cette époque écoles supérieures celles que l'on nomme aujourd'hui écoles miodèles ou académiques.

[QOSSEUN] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 131

métrie et la trigonométrie pratiques, le dessin linéaire, la méchanique pratique, surtout dans ce qui a rapport aux forces mouvantes, etc. Il faudrait aussi donner dans chacune de ces écoles des leçons d'histoire, de géographie, d'architecture civile, etc. Il serait bon d'y ajouter l'usage des globes et les premiers éléments de la littérature, de la rhétorique, et de la logique, de la physique, de l'astronomie, etc. Les aspirants à l'enseignement public, que l'on admettra dans ces écoles, devraient être exercés à la composition. Le style épistolaire et la rédaction des tnémoireiî et des rapports dont on a le plus besoin dans le commerce de la vie civile ne devraient point être négligés.^

" Je suppose que dans chacun de ces deux établissements il faudrait, outre les professeurs chargés de la partie grammaticale et littéraire, en avoir d'autres qui donneraient des leçons sur les différents sujets que l'on voudrait enseigner. Ces leçons devraient être données à des jours et à des heures fixés de manière que tous et les seuls aspirants à l'enseignement public pussent y assister.

" Je pense que chacune de ces deux écoles devrait être administrée et régie par un comité qui serait chargé de la nomination des professeurs, de la surveillance tant générale que particulière sur la conduite morale et religieuse des maîtres et des élèves.

" Je suis porté à croire qu'il devrait y avoir quatre examens par année afin que chaque comité pût juger d'une manière plus certaine des progrès et de la capacité de chacun des aspirants en particulier. Ce serait d'après ces exa^mens qu'un sous-comité nommé à cet eîfïet donnerait des certificats de bonnes mœurs, de capacité et d'aptitude à ceux que le comité général jugerait dignes de les recevoir. Personne à l'avenir ne devrait être placé comme instituteur ou institutrice à la tête des écoles primaires ou supérieures, reconnues comme telles par îe gouvernement, à moins qu'il ne fût muni d'un tel certificat, dans lequel on aura mentionné à la tête de quelle espèce d'écoles l'aspirant peut être placé.

" Comme prêtre et comme citoyen inviolablement attaché à mou pays, je crois qu'il est de mon devoir d'observer, en terminant ces réponses, que dans mon opinion l'objet principal que l'on devrait avoir en vue en établissant les deux écoles dont je viens de parler, devrait être de former des citoyens industrieux, probes, honnêtes et sincèrement religieux, eft que l'éducation industrielle que l'on donnera dans ces éta-

^ Quelle bonne et pratique recommandation ! Que de gens, même instruits, n'ont pas la moindre notion de ce que c'est qu'une lettre ! Que de rapports vraiment étranges on trouve quelquefois dans les livres bleus, dans les documents publics, et renferment tout autre chose que ce qu'on devrait y trouver !

blissements ne devrait pas nuire à ce que 1 on appelle, dans tous les états civilisés, la haute éducation." ^

Qui n'admirerait l'esprit pratique, la hauteur de vues et la sagesse de cet ancien directeur du séminaire de Québec? Il met toutes choses au point, dans son témoignage; il dit bien ce qu'il veut dire, et ne dit que ce qu'il faut dire, observant le précepte d'Horace:

" Ut jàm nunc dicaî, jàm nunc dehentia dici." '

Faut-il s'étonner de ce que M. Chauveau écrit quelque part, en parlant de ce prêtre vénérable:

" Jamais peut-être homme aux dehors aussi modestes, à la vie aussi humble, n'a exercé une plus souveraine influence. Dans la ville comme au séminaire, dans tout le diocèse et on peut dire dans tout 1*^ pays, quand M. Demers avait prononcé, il n'y avait plus rien à dire." '

On le vit bien en 1836 : la loi des écoles normales fut votée à sa recommandation et en grande partie basée sur son témoignage; c'est à peu près son programme d'études qui fut adopté. La loi décrétait l'établissement de deux écoles normales, une à Québec, une autre à Montréal : elles devaient être sous la direction de deux comités, co(mposé& chacun de dix personnes, et nommés par un certain nombre d'électeurs, catholiques et protestants, désignés par la loi,* lesquels électeurs devaient être convoqués par les deux maires de Québec et de Montréal respectivement.^

Le gouvernement se montrait généreux à l'égard àç& nouvelles institutions qu'il créait, et leur allouait une somme considérable, l'éducation devant y être donnée gratuitement:

" Les dites écoles normales, était-il dit dans la loi, seront exclusivement consacrées à recevoir et à instruire gratuitement les Jeunes gens qui voudront se destiner à l'enseignement, soit dans les écoles primaires ou dans les écoles supérieures, et aussi les maîtres d'écoles qui voudraient se perfectionner et s'instruire sur la meilleure méthode

^Appendt<}e (0.0) des Journaux de la Ckamlre d" Assemblée du Bas-Canada,

' Epist. ad Pisones.

' L'ahbé Jean Holmes, p. 7.

* Voici ceux qui, d'après la loi, avaient qualité d'électeurs, à Québec et k Monrtréal : les évêques, les vicaires-généraux, les aichidiacres, les recteurs, les curés, pasteurs et autres prêtres et ministres des cultes ayant droit de tenir les regisitres de l'état civil, les supérieurs et directeurs des collèges et les professeurs •l"^ belles-lettres, rhétorique, histoire naturellp, de ces collèges, les jug^s des cours du Banc du Roi, les membresi de la législature du district, et les maires des deux villes.

"Le maire de Québec, en 1836, était René-Edouard Caron. qui devint plus tard lieutenant-gouverneur de cette province; le maire de Montréal, Jacques Viger

[QOS8ELIN] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 133

d'enseigner et de conduire une école .... Dans le cas où il serait constant qu'un élève admis à l'école nonnale est hors d'état et n'a pas les moyens de se pourvoir de livres et autres objets de papeterie nécessaires pour suivre les cours de l'école, le comité de régie est autorisé à les lui procurer à même les sommes appropriées pour les dépenses contingentes

des écoles . . . . "

Le défaut principal de la loi de 1836 — il était grave, et devait disparaître dans celle de 1856, — c'est qu'elle n'établissait pas d'école normale spéciale et séparée pour les protestants. Les écoles qu'elle créait étaient pour les jeunes gens, en général, qui y seraient adonis par les comités de régie, sans égard à leur foi religieuse. Les auteurs de la loi, dans leur désir de voir adopter le plus tôt possible une mesure qui leur paraissait de première nécessité, pour le bien de l'éducation dans le pays, avaient écarté, avec ti'op de facilité peut-être, la question religieuse, espérant qu'en pratique tout s'arrangerait pour le mieux. Mais les protestants dei Québec, prévoyant qu'ils n'auraient pas la majorité dans les comités, et craignant que ces comités ne leur rendraient pas justice, jetèrent les liauts cris et adressèrent une pétition au gou verneur CTOsford pour que la loi fût réservée à la sanction royale.^ On ne tint pas compte de cette pétition, la loi, passée le 21 mars, entra en vigueur, et les électeurs furent convoqués en asseimblée, à Québec et à Montréal, par les maires respectifs de ces deux villes, MM. Eené- Edouard Caron et Jacques Viger, pour le choix des membres des deux comités de régie.

A Québec, aucun électeur protestant ne se présenta à l'assemblée:* ce qui n'empêcha pas les catholiques de faire entrer plusieurs protestants dans le comité de régie. Voici les noms des dix membres de œ comité :

" MM. J.-A. Stayner,^ John Neilson, le très révérend archidiacre

' Papiers d'Etat, Ba.s-Canada, Série Q., vol. 228, p. 183, Pétition de 388 habitants de Québec an gonverneur Gosford, contre la loi des EcoIps Normales, 0 mars 1836. — Oette pétition est aux archives, mais les noms des signataires ne s'y trouvent pas.

'Le Canadien du 20 avril 1836.

' M. Stayner n'ayant pas voulu accepter la charge, fut remplacé par un autre protestant, M. Wm. Hendei-son. (Ibid.) M. Stayner était président, et Jeffry Haie, secrétaire d'une espèce d'école normale, appelée " Ecole britannique et canadienne," qui se tenait à. Québec. " faubourg Saint-Roch. près du Parc." Dans une annonce publiée dans le Canadien du 6 novembre 1837, ces mes.sieurg prétendaient que leur école avait déjà fourni à la province " 46 maîtres capables d'enseigner d'après le système de l'enseignement mutuel." Au cours de " quato ze ans d'opération utile," leur école avait reçu " 2360 enfants des deux sexes et de

Mountain, le révérend M. Baillargeon, curé de Québec/ Messire Holmes, MM. Huot, Vanfelson, Caron, Besserer et Daly."

Le conunité nomma M. Caron son président, M. Neilson, viceprésident, M. Huot, secrétaire, et M. Daly, trésorier.

On ne voit pas que les protestants de Montréal aient souleiv4 autant d'objections h la loi que ceux de Québec. C'est probablement qu'ils s'y sentaient plus forts que'c€S derniers ne l'étaient à Québec. Par contre, Mgr Lartigue,^ évêque de Telmesse, voyait la loi d'un très mauvais œil:

" Vous savez, écrivait M. Holmes au maire de Montréal, que Mgr Lartigue est opposé au principe de cette mesure, le mélange des clergés dans le corps des électeurs."

Et M. Holmes engageait Jacques Viger à faire tout en son pouvoir pour donner satisfaction à l'évêque au moins quant au choix des membres du comité de régie:

" Tâchez donc, lui disait-il, de préparer im choix qui convienne le mieux à tous les intéressés, de vous assurer que les électeurs les agréeront et que les élus accepteront la charge. Tâchez surtout d'engager monseigneur à y concourir, au moins pour le choix, avec son clergé. Si Sa Grandeur voulait donner place à l'école nonnale 'chez lui,^ sans déranger la sienne. Elle y aurait toute l'influence qu'Elle pourrait désirer. Encore une fois, puisque la chose a lieu, tâchez de toutes les manières de la faire agréer à monseigneur. Vous avez besoin de lui pour qu'elle réussisse. ... Je vous en prie, ajoutait-il, faites ce qui dépendra de vous pour que Sa Grandeur ait à se louer de votre choix."''

Voici les noms de ceux qui furent élus pour composer le comité de régie de l'école normale de Montréal :

toutes dénominations religieuses." A bout de ressources, on convoquait une as-semblée des citoyens de la ville pour demander des secours, et l'éditeur dn Canadien n'hésitait pas à écrire : " Cette école se recpmmande sous trop de rapports pour que les directeurs en appellent au public en vain." (Le Oanadien du 6 novembre 1837),

' Nommé en 1851 évêque de Tloa, il devint en 1867 archevêque de Québec, et mourut en 1870. Voir dans VAnnuaire de l'Université Laval ])our 1871-72, p. 39, sa biographie par M. l'abbé Cyrille Legaré.

- Jean-Jacques Lartigue n'était encore qu'évêque auxiliaire de l'archevêque de Québec, Mgr Signay ; mais il était sur le point d'être nommé évêque en titre de Montréal ; il le devint le 13 mai 1836.

'C'est-à-dire, "dans la belle maison par lui bâtie i)Our cette fin (les écoles) en ligne parallèle au palais épiscopal." {Mémorial de VEducation du Dr Meilleur, p. 251.)

* Archives du Séminaire de Québec, Lettres de M. Holmes à Jacques Viger, Québec, 27 février et 28 mars 1836.

[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 135

" Messire Viau, Messire Phelan, MM. J. Viger, L.-J, Papineau, Jules Quesnel, révérend Esson, MM. Jacob Dewitt, T.-S. Brown, Jas. Leslie, Dr OTallaghan."^

M. Papineau fut nommé président du comité de régie, M. Quesnel, vice-président, M. Bro^vn, secrétaire, et M. Viger, trésorier.

M. Holmes, non moins que M. Demers, avait été l'âme du mouvement qui avait provoqué la création des écoles normales pour l'avancement de l'éducation dans ce pays; mais il ne s'aveuglait pas sur les défauts de la loi. Il les connaissait d'autant mieux que c'était lui que la voix publique appelait à la mettre à exécution. Ecrivant dès le 27 février à M. Jacques Viger^ maire de Montréal:

" Suivant toutes les apparences, lui disait-il, le nouveau bill des écoles normales va devenir loi.... Vous en connaissez les dispositions. ... Le bill a ses défauts, et présente de grandes difficultés dans l'exécution. Il faudra du courage et de la persévérance de la part de quelqu'un . . . . "

Ce " quelqu'un " c'était lui-même ; car il ajoute un peu plus loin :

" Si le bill passe, il est entendu ici que je serai, moi, chargé de le mettre à exécution, de pourvoir l'école normale de Québec de maîtres vertueux, très instruits, expérimentés...., de livres, d'instruments,

etc Pour cela, je dois aller à Londres et à Paris, et peut-être en

Prusse. . . . Ajoutez le point principal, qui est d'avoir la méthode pratique d'enseignement, de voir de semblables institutions en opération, de fournir des rapports exacts sur l'éducation tant supérieure qu'élémentaire, etc.' Ce sera le but propre de mon voyage. On m'a assuré que les membres de la législature qui résident à Montréal entendaient que j'en fisse autant pour eux. ..."

Puis, aussitôt que la loi est passée, l'abbé Holmes écrit de nouveau au maire de Montréal:

" Je m'attends à partir pour New-Yo^ vers le 10 avril,^ avec les ordres de notre comité de régie. Si vos affaires sont concertées d'avance, vous pouvez me donner vos ordres ou au moins vos intentions, et me faire parvenir les commissions à New-York. . . . Vous pouvez régler la part que vous voulez me donner dans l'organisation de l'école, et me le faire savoir au plus tôt.

" Je me propose, ajoutait-il, si les chemins sont encore passables, de passer par la route de Kennebec,^ pour bien des raisons, entre autres

^ Le Canadien du 15 avril 1836.

^ Il ne partit de Montréal pour New-York que le 16 mai. et assista, avant son départ, à une séance du comité de régie, où les membres de ce comité lui exposèrent leurs intentions et leurs vues par rapport il l'objet de sa mission.

^ A peu près celle que suit aujourd'hui notre Québec Central : mais il n'était pas encore question alors de chemin de fer au Canada.

pour prendre connaissance de plusieurs établissements très florissants d'éducation dans le Maine et le Massachusetts (quelques-uns sont des écoles quasi normales), surtout les collèges de la Nouvelle Angleterre, qui sont les plus avancés de l'Amérique, et où l'on peut espérer de trouver les hommes les mieux qualifiés pour des institutions de la nature de celles que nous voulons établir, en supposant qu'on préfère les prendre là, et non pas en Europe.' Mais pour la partie française de l'enseignement normal, et pour la méthode la plus parfaite, nous serons obligés,

je crois, d'avoir recours à la France Il faut bien aller là pour

les livres, instruments^ etc . . . . "

On le voit, l'abbé Holmes est bien l'homme des écoles nonnales. 'Dès qu'il s'agit de les établir, c'est sur lui que l'on compte pour les organiser, pour les mettre en mouvement et leur imprimer une sage direction. Les comités de régie pourvoiront à la partie matérielle, s'occuperont du local, de l'installation des professeurs et des élèves. Mais s'agit-il d'adopter les méthodes d'enseignement, de procurer aux écoles normales de bons professeurs, de choisir les livres, les cartes et autres objets nécessaires aux nouveaux établissements, cette tâche importante est échue à M. Holmes, de par la voix publique. Il est l'agent reconnu des écoles normales:

"L'agent est prié, est-il dit quelque part, autant qu'il pourra le faire sans trop de dépense ou de retardement, de se mettre au fait de l'état actuel de l'instruction élémentaire, de la division des maison? d'écoles, des méthodes d'enseignement recommandées pour leur utilité pratique, des punitions ou des encouragements employés généralement pour les élèves et les maîtres, des règles suivies par les directeurs des maisons d'éducation, surtout dans les endroits où il y a diversité de croyances religieuses ...."-

Le voyage de l'abbé Holmes en Europe est décidé; et le séminaire, dont il est un des directeurs, consent d'autant plus volontiers à le laisser partir qu'il a plusieurs affaires importantes à régler à Londres, et qu'on regarde l'abbé comme l'homme de confiance capable de mener toutes choses à bonne fin.

A peine fut-il connu dans le public, au printemps de 1836, que l'abbé Holmes allait passer en Europe pour les écoles normales, qu'il se vit assiégé d'une foule de commissions ayant rapport aux fins de l'éducation.

* De New- York, M. Holmes adressa au comité de régie de Montréal un rapport sur son voyage depuis son d^r^^rt du Canada. Malheureusement, on n'a pas ce rapport.

- Deuxième séance du comité de régie de Québec.

[gossblin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 137

Les voyages d'Europe étaient à cette époque relativement rares. On en était encore aux bâtiments voiliers pour la traversée de l'Atlantique, et cette traversée ne se faisait guère en moins de trois à quatre semaines. Les bateaux à vapeur ne se risquaient généralement pas en dehors des fleuves et de leur estuaire; et, comme l'écrit un auteur, si quelques paquebots océaniques utilisaient déjà la vapeur, " elle n'intervenait que pour suppléer à l'insuffisance du vent." ^

Et sur le continent, on était encore dans la période de l'enfance des chemins de fer.- On voyageait généralement en diligence, ou bien en bateau sur les fleuves et les rivières. Les voyages étaient probablement plus intéressants qu'aujourd'hui, mais aussi plus longs et plus coûteux.

On était donc heureux, au Canada, de profiter du voyage de M. Holmes; et ce qui engageait ses amis à lui confier leurs commissions, c'était non seulement la bonne grâce avec laquelle il se prêtait à leurs désirs, mais surtout sa compéten^v; reconnue pour toutes les choses de l'éducation. Ses coimaissances et s^s aptitudes étaient vraiment universelles : lettres, sciences, arts libéraux, rien de ce qui regarde la culture intellectuelle de l'hnmme ne lui était étranger. La musique ellemême ne lui était pas inconnue, non plus que la plupart deS instruments. Le curé de Xicolet lui écrit qu'il a " à disposer d'une somme de deaix mille dollars pour l'achat d'un orgue," et lui demande s'il veut s'en charger: M. Holmes accepte la commission, et s'en acquitte à la grande satisfaction des intéressés.

Nous avons écrit quelque part, à propos de l'éducation dans notre pays :

" Ah ! le beau réveil de l'éducation parmi les Canadiens-français, dans le premier quart du dix-neuvième siècle ! Y eut-il jamais rien de comparable dans aucun pays du monde ? Quand on songe que, dans la période de 1804 à 1827, il n'y eut pas moins do cinq collèges classiques qui virent le jour parmi nous, des collèges parfaitement constitués, dont au moins quatre sont encore pleins de vie: le séminaire de Nicolet, le séminaire de Saint-Hyacinthe, le séminaire de Sainte- Thérèse, le collège de Sainte-Anne! Et remarquons que tout cela <îe fondait, s'élevait par la seule initiative privée, celle du clergé, surtout : les secours de l'Etat ne vinrent que plus tard. . . ." '

Ces secours, nos hommes d'Etat canadiens, malgré leur bonne volonté, n'avaient pu tout d'abord les accorder, faut© d'influence suffi-

^ Le Correspondant du 25 août 1907, p. 659.

' En 1837, il n'y en avait encore que 1500 milles en exploitation en Angleterre. ilUd ., 10 mai 1887, p. 420).

* Le Docteur Lahrie, Québec. 190.3. p. 90.

138 son ÉTÉ ROYALE D\j CANADA

santé; mais cette influence a grandi, et déjà elle se fait sentir avec efficacité. Les écoles normales viennent d'être établies et vont s'organiser aux frais de l'Etat. îs"os différents collèges, pleins d'ardeur pour la cause de l'éducation, font instance auprès de la législature pour obtenir des secours; et déjà le collège de Saint-Hyacinthe vient de recevoir pour sa part une somme de deux mille dollars. M. Prince, directeur de cette belle institution,^ s'empresse d'en informer M. Holmes, et lui confie cette somme, le priant d'acheter des livres pour la bibliothèque du collège, et des instnmients pour monter un cabinet de physique et un laboratoire de chimie. Il lui écrit encore quelques semaines plus tard, et lui donne une nouvelle commande de livres; puis il lui demande de vouloir bien abonner le collège à VUniversité ( atholique de Paris, 69, rue des Saints-Pères.-

Au collège de Nicolet, c'est surtout sur l'évêque de Québec que l'on compte pour les subsides: il a toujours témoigné à ce collège un intérêt si paternel ! M. Eaimbault et M. Leprohon écrivent à plusieurs reprises à M. Holmes pour le prier de leur acheter des livres pour la bihliothèque et pour l'enseignement. M. Leprohon veut surtout quantité d'ouvrages religieux en anglais pour les répandre à profusion dans 'les townships de l'Est, et demande à M. Holmes de les lui acheter à Londres.

Tous les collèges de la province rivalisent de zèle pour se procurer, par l'entremise de i\r. Holmes, ce qui peut être utile à leur œuvre. A Sainte- Anne, les ressources sont encore bien modiques; mais on compte que le grand éducateur de la jeunesse saura intéresser à l'œuvre de M, Painchaud beaucoup d'âmes généreuses, en France. Et en effet M. Holmes le fera volontiers et réussira au delà de ses espérances. Ecrivant un jour au secrétaire du diocèse, M. Cazeau, il lui annonce qu'il hii envoie une caisse de livres pour le collège de Sainte- Anne:

" Ce sont des livres, dit-il, dont iL Toulouse, libraire, et ]\OL Gaume, libraires à Paris, ont fait cadeau à M. Painchaud, à ma prière, à condition qu'on fera des mémento pour eux au collège pendant longtemps . . . . "^

Les couvents ne sont pas moins empressés que les collèges à profiter du voyage de j\r. Holmes. C'est l'Hôpital Général de Québec.'' c'est l'Hôtel-Dien. ce sont les Hrsulines de Québec et des 'trois-Iiivièrcs

^ Plus tard, en 1S44, évêqup de Martyropolis et coadjutenr de Montréal, puis en 1852 premier évêque titulaire de Saint-Hyacinthe.

'Lettres de M. J.-C. Prince à M. Holmes, 4 mars et 11 avril 1836.

' Lettre de M. Holmes à M. Cazeau, secrétaire du diocèse. Paris. Missions- Etrangères, 24 mai 1837.

* Il y avait à cette époque un pensionnat et des classes à l'Hôpital Général.

[GossELiN] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 139

qui lui écrivent tour à tour pour lui confier leurs commissions. Il en est inondé. Pour n'en citer qu'un exemple, la supérieure des Ursulines des Trois-Eivières lui envoie une commande de livres, avec la somme de deux cents dollars. Elle veut que ]\I. Holmes lui apporte des '' patrons de dessin." Elle veut aussi qu'il lui achète beaucoup de " livres anglais," pour l'enseignement de la langue anglaise. Evidemment, dès cette époque, on n'ignorait pas, dans nos maisons d'éducation, ce que c'est qu'une instruction pratique.

Hector Huot, secrétaire de la Société d'éducation de Québec, écrit à M. Holmes pour le prier d'acheter ''les livres en usage dans les écoles du S3^stème Lancastrien," Il regrette de n'avoir à disposer que de la somme de cent dollars; mais il la lui envoie de grand cœur, avec pes souhaits de bon voyage.^

Enfin, l'Orateur de la chambre, M. Papineau, confie au greffier, M. Lindsay, un chèque de quatre cents dollars, et le charge d'aller le porter à M. Holmes, avec prière d'acheter des livres pour la chambre d'assemblée pour cje montant. Il ne doute pas que M. Holmes saura faire " un bon choix de livres touchant l'enseignement primaire, secondaire et universitaire." -

Pour les écoles normales, le comité de régie de Québec, seul, confie à l'abbé Holmes la somme de seize cents dollars pour achats de livres, cartes, etc.

Il va sans dire que le séminaire de Québec ne laisse pas partir son préfet des études sans lui recommander de profiter de son voyage pour enrichir autant que possible la bibliothèque et les cabinets de sciences de l'institution. Malheureusement, les temps sont mauvais. Le séminaire a fait des pertes considérables, et ses revenus ne sont pas proportionnés à ses besoins. Il avait en France quelques propriétés qui lui venaient de Mgr da Laval et dépendaient autrefois de l'abbaye de Maubec. Ces biens ont été confisqués durant la Eévolution. Or l'Angleterre a obtenu du gouvernement français, en 1815, une indemnité pour ceux de ses sujets dont les propriétés, en France, ont été confisquées par les révolutionnaires. Les directeurs du séminaire, en leur qualité de sujets anglais, réclament leur part d'indemnité ; mais jusqu'à présent, grâce à de regrettables malentendus et à certaines erreurs commises par leurs agents, ils n'ont pas réussi à l'obtenir. M. Holmes est chargé de réparer, si possible, ces erreurs et de presser la solution de cette affaire déjà passablement compromise. En attendant, le séminaire ne peut disposer de sommes sur lesquelles il a droit de compter, et qu'il pourrait utiliser si avantageusement pour l'œuvre de l'éducation.

^Lettre de M. Hector Huoit à l'abbé Holmes. 11 mai 1836.

^ Lettre de L.-J. Papineau au greffier de l'assemblée, 16 avri] 1836.

Malgré cela., il alloue généreusement la somme de huit cents dollars pour permettre à M. Holmes d'acheter en Europe les livres et les instruments qu'il jugera à propos de se procurer. Plus tard, le séminaire ajoutera à ce montant une somme de quatre cents dollars. Mais M. Holmes verra sur son chemin tant d'objets admirables, merveilleux, 'nécessairels ou du moins très utiles à l'œuvre du séminaire, qu'il f,e désolera d'avoir si peu de ressources à sa disposition:

'' Mon Dieu ! que c'est pénible, écrira-t-il, de voir tant de choses dont nous avons besoin pour que nos études soient au niveau des bons établissements d'Europe et d'Amérique, et d'avoir si peu de moyens d"y pourvoir ! " ^

On lui a donné une longue liste de livres à acheter, les plus nécesfeaires, sans doute, les plus urgents; mais il n'y en a pas assez, au gré de M. Holmes :

"Je suis embarrassé, écrira-t-il, pour l'achat de quelques livres ecclésiastiques.... Je ne trouve presque pas de Saints-Pères sur l/i liste qu'on m'a donnée, ni saint Irénée, ni saint Basile, ni saint Ambroise, ni saint Grégoire de Nazianze, ni saint Epiphane, ni saint Cyrille d'Alexandrie, ni tant d'autres belles étoiles du firmament de l'Eglise. Oh! qui me donnerait des cent louis pour les avoir? Du moins je veux dépenser jnsqu'au dernier sol qui me reste, à faire de pareilles emplettes...." ^

Il est an comble de la joie, lorsqu'il peut faire quelque envoi important au Canada. Ecrivant un jour à M. Cazeau :

"Je viens d'expédier d'ici (Paris) pour peut-être la valeur de vingt-cinq mille francs de livres, qui doivent passer par Londres . . . . "

Et quelques jours plus tard, écrivant à M. Deniers :

"J'envoie à Nicolet la plus belle machine électrique que j'aie jamais vue, et qui soit jamais allée au Canada. Le prix en est de mille francs."' '

Il espère sans doute par là engager le supérieur du séminaire à lui donner carte blanche pour acheter de magnifiques instruments d'astronomie qui l'ont tenté. Mais M. Demers se voit obligé de jfeter de l'eau froide sur son zèle :

"Il y a toute apparence qu'il vous faudra renoncer aux superbes instruments d'astronomie dont vous pariez dans votre lettre. ... Le séminaire ne veut rien risquer avant la liquidation des prieurés: et des fermes que nous avions en Erance avant la Révolution." *

' Lefctre de M. Holmes à :M. Demers. 1.5 sept. 1836.

' Lettre dn même au même, 6 mars 1837.

' Lettre du même au même, 14 août 1836.

* Lettre de M. Demers à M. Holmes, 1er octobre 1836.

[gosseun] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 141

Ce qui nous frappe d'une manière toute spéciale en parcourant les lettres adressées à ^\. Holmes par ses amis de Xicolet^ de Saint-Hyicinthe et d'ailleurs, c'est l'entière confiance, la sincère estime, la touchante et respectueuse familiarité qu'on entretient à son égard :

Le secrétaire du diocèse, M. Cazeau, le curé de Québec, M. Baillargeon, sont avet lui dans les termes de la plus affectueuse amitié. M. Kaimbault et M. Leprohon, de Nicolet, lui écrivent des lettres charmantes, où respire ragréajjle souvenir des trop courtes années qu'il a passées au milieu d'eux. M. Prince, le futur évêque de Saint-Hyacinthe, lui adresse familièrement ses lettres : '"' Voyageur aux terres étrangères.'' Il lui écrit un jour de la part de M. Eaymond,^ pour lui demander de lui (prêter " l'histoire de Napoléon racontée par un de ses soldats dans une grange, représentée aux derniers examens ; " c'était un écrit de Balzac que l'acteur Alcide Tousez avait rendu populaire en France; puis il ajoute :

" M. Eayjmond vous fait exprimer ses bons sentiments d'une manière encore plus particulière que nos autres messieurs, mais pas plus affectueusement que votre très dévoué serviteur." -

Mais le plus éclatant et le plus précieux témoignage de la confiance et de l'estime générale dont jouissait M. Holmes dans tout le pays, c'est certainement la lettre de recommandation que lui donna le gouverneur du Canada, lord C70sford,^ à la veille de son départ pour l'Europe. Nous l'avons trouvée aux archives, et nous sommes heureux d'en offrir la primeure à nos collègues de la Société Royale: nous ne croyons pas, en effet, que cette lettre ait jamais été publiée. Elle était adressée au secrétaire d'Etat pour les colonies,'* lord Glenelg, auquel M. Holmes devait la remettre lui-même :

" Château Saint-Louis, Québec, 9 mai 1836.

" Mon cher Seigneur — Cette lettre vous sera remise par le révérend John Holmes, directeur du séminaire de Québec. Il est à la veille de partir pour l'Angleterre, et je tiens à lui donner toute l'assistance possihle pour le succès de sa mission. M. Holmes est hautement estime par ici ; il a consacré sa vie cà une grande œuvre, l'éducation de la jeunesse, et mis le cours d'études, au séminaire de Québec, sur le haut pied où il est à présent. Dans cette vieille institution religieuse, l'instruction

^ Plus tard monseigneur Joseph-Sabin Raymond, l'un des prêtres les plus distingués du séminaire de Saint-Hyacinthe.

' Lettre de M. .T.-C. Prince à M. Tlolmes. avril 1836.

' Gouverneur général du Canada, de 18.3.5 à 1838.

■• I>ans le ministère de lord ilelbourne, chef des whigs. qui avait succédé à sir Robert Peel l'année précédente. Lord Melbourne était le beau-frère de lord Palmerston (Henry-John Temple), qui é'ait ministre des Affaires-Etrangères.

était en arrière de notre époque: M. Holmes y a introduit un cours d'étude&, basé sur les mathématiques, et s'élevant à une grande hauteur, toujours appuyé sur elles, dans les différentes branches de la philosophie naturelle.

" L'objet qu'il a en vue, dans son voyage, est de s'enquérir de k nature et du mécanisme des diverses institutions littéraires et scientifiques de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, d'acheter des instruments de physique, et d'engager des maîtres, afin de jeter les fondations d'une école normale, qui puisse fournir des instituteurs aux districts ruraux du Bas-Canada, qui en sont complètement dépourvus. Tous ceux qui portent quelque intérêt aux différents objets que je viens de mentionner, ne manqueront pas d'aider M. Holmes dans l'accomplissement de ea mission, en lui procurant toutes les informations qu'ils pourront lui donner.

" J'ai parlé ici à plusieurs personnes qui connaissent M. Holmes depuis longtemps, et ce qir'elles m'ont dit de son caractère et de son œuvre me confirme dans tout ce que je viens d'écrire à son sujet.

" Si vous pouvez lui donner des lettres d'introduction pour quelques personnes en état de lui procurer des informations sur les différents objets qu'il a en vue, vous m'obligerez beaucoup.

" M. Holmes emmène avec lui en Angleterre trois jeunes compagnons, Elzéar- Alexandre Taschereau, fils de feu le juge Taschereau, jeune homme de grands talents, David Ross,^ un autre jeune homme qui promet beaucoup, et Joseph-Octave Fortier,^ fils d'un respectable marchand de Québec.

'* Croyez-moi, mon cher Seigneur, votre tout dévoué, Gosfokd."

M. Holmes quitta Québec le soir du jeudi 12 mai, en route pour Nicolet, Montréal et New-York, Il prit passage sur le vapeur British America en même temps que Mgr l'évêque de Québec, qui devait descendre à Nicolet. Il s'y arrêta lui aussi ; et ses amis, qui le pressaient depuis longtemps de prendre plutôt la route de iSTicolet que celle de Kennebec pour se rendre à jSTew-York, furent heureux de le revoir.

On lit dans le Canadien' du 13 mai : " La barque à vapeur British America, qui a hiverné à Québec, est le premier bâtiment qui a laissé

'Le jeune David Ross était protestant. Il devint plus tard conseiller législatif de la province de Québec, et l'un des mdnisitn^s du gouvernement Mercier. — Il devait passer en Europe en même temps que M. Holmes, mais nous ne croyons pas qu'il ait fait le voyage.

'M. Fortier entra dans l'état ecclésiastique, et mourut à l'âge de 26 ans, en 1842. des fièvres typhoïdes qu'il avait prises à la Grosse-Ile, où il était missionnaire.

Page 1