GOSSELIN] L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Québec pour Montréal cette année. Elle est partie la nuit dernière avec le Canada de Greenock en remorque. Il y avait environ soixante passagers dans la chatabre, parmi lesquels se trouvaient Mgr l'évêque de Québec, et le révérend Messire Holmes, du séminaire, ainsi que MM. Fortier et Taschereau, qui passent en Europe avec lui."
Le lendemain, samedi, 14 mai, la Gazette de Québec disait : " Mgr l'évêque de Québec a pris passage sur le steamboat Bntish America, en visite pour quelques jours au collège de ISTicolet. . . .
" Le révérend messire Holmes est parti aussi jeudi soir, à bord du British America, avec MM. Alexandre Taschereau, fils du défunt juge,^ et Joseph Fortier, fils de Louis Fortier, tous deux étudiants en philosophie. Ce &oir, un troisième compagnon doit partir pour rejoindre ces messieurs, et voyager avec eux : c'est M. Edouard Parent, aussi étudiant en philosophie. Ce dernier monsieur est frère de l'éditeur du Canadien. Ils doivent visiter les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Irlande, l'Ecosse, la France, l'Italie, la Suisse et l'Allemagne. Ces messieurs ont eu l'honneur d'être présentés à lord Gosford, avant leur départ; et Son Excellence a bien voulu leur donner différentes lettres de recommandation, parmi lesquelles s'en trouve une pour son fils le vicomte Atcheson, à Armagh, en Irlande."
Edouard Parent, frère du célèbre publiciste Etienne Parent, remplaçait le jeune David Eoss comme compagnon de voyage de M. Holmes. 11 faisait le voyage aux frais de sa tante, Mme Clouët, veuve d'im riche marchand de Québec.-
Parent, Taschereau et Fortier achevaient bientôt leur dernière année de philosophie au séminaire de Québec, et ce voyage d'Europe était à la fois comme le complément de leurs études et la récompense de leur travail ardu. Quel avantage de faire ce voyage en compagnie d'un homme aussi distingué que M. Holmes, qui les connaissait si bien et avait été si longtemps leur directeur, qui les aimait comme ses enfants et leur portait le plus vif intérêt!
Il faisait lui-même le voyage pour la première fois, mais nulle part il n'était en pays inconnu. Il y avait déjà plusieurs années qu'il avait puiblié son admirable manuel de géographie, qui dénote tant de connaissances, et ne sera, croyons-nous, jamais surpassé.^ Que de fois n'avonsnous pas entendu dire à M. Parent lui-même,* que dans le voyage il les émerveillait sans cesse par ses réflexions, toujours si à propos, sur les
' Thomas Taschereau, époux de Marie Panet, sœur de l'évêque Panet, ' M. Etienne Parent était 1« père de Mme Benjamin Suite. ' La première édition date de 1832.
* Il était curé de la Pointe-aux-Trembles, près de Québec, et nous avions par conséquent l'avantage de l'avoir pour voisin à Sainte-Jeanne de Nenville.
monuments qu'ils visitaient, sur les endroits célébrée, qu'ils parcouraient !
On voit par la correspondance de M. Holmes qu'ils l'accompagnèrent partout, en Angleterre, en Ecosse,» en Irlande, en France, dans les Pays- Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie. Leurs parents les lui avaient coniiés: il ne les perdit pas de vue, et eut pour eux, durant tout le voyage, la plus touchante et la plus paternelle attention. Il n'écrit pas une fois au Canada sans donner de leurs nouvelles :
" Nos jeunes gens profitent de toute manière, dit-il. . . . Les enfants se portent bien Les enfants se portent à merveille. Saluez
leurs bons parents de ma part . . . . "
Il les chérit tous les trois ; mais Taschereau, le mieux doué de tous, sémillant, alerte et sérieux à la fois, le plus jeune, — il n'a que seize ans — est évidemment l'objet de ses complaisances spéciales:
" Taschereau grandit, grossit, noircit à vue d'oeil C'est un
enfant bien précieux. Ah! qu'il a grandi depuis quelque temps sous tous les rapports ....!"
Du reste, les trois jeunes gens ne lui donnèrent que du contentement durant tout le voyage, à commencer par la traversée de l'océan. Le paquebot sur lequel ils étaient montés renfermait, entre autres passagers, un certain nombre de libres penseurs qui, maUieureuse^nent, tenaient souvent des propos injurieux contre la religion et les mœurs :
" Fortier et Taschereau, écrit M. Holmes, leur ont livré une bataille rangée, l'autre jour, et assez heureusement. Je m'efforce de saisir toutes les occasions propres à les affermir dans les bons sentiments qu'ils ont puisés tant au séminaire qu'au sein de leurs familles. Priez pour leur persévérance."
Le frère aîné du jeune Taschereau, Jean-Thomas, celui-là même qui devint plus tard juge à Québec, ne tarda pas d'aller le rejoindre à Paris. M. Holmes écrit à M. Demers le 15 septembre: " M. Thomas Taschereau est venu se joindre à notre petite communauté. Il est comme nous logé aux Missions-Etrangères. Tous se portent à merveille et parlent souvent de leurs anciens directeurs et professeurs."
Au printemps de 1837, nos jeunes gens n'avaient pas encore quitté M. Holmes; mais il fallut alors se séparer pour la première fois. M. Holmes écrit à M. Demers : " M. Thomas Taschereau part pour Rome. Mes jeunes compagnons me tourmentent pour que je les laisse aller aussi .... Ils s'impatientent de ra'attendre, et ils n'ont pas tort. Il faut qu'ils partent pour Eome. ..."
Ils partirent en effet pour Rome le 22 février. M. Holmes alla les y rejoindre quelques mois plus tard ; et écrivant alors à M. Demers • " Nos jeunes gens se portent bien, lui dit-il, et vous présentent leur?
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meilleurs souvenirs de respect et d'attachement. Tous ont été tonsurés, et très gracieusement accueillis du Souverain Pontife. Dites, s'il vous plaît, à M. Philippe Panet ^ que les parents de Taschereau ne se troublent pas du projet qu'il a conçu d'entrer dans un ordre régulier. Je le ramènerai. Il fera ensuite ce que le Ciel lui inspirera. ..."
Le jeiijne Taschereau suivit en effet les conseils de celui qui lui avait ser\'i de mentor durant son voyage: il remit à plus tard à se décider définitivement sur le projet qu'il avait conçu de se faire Bénédictin; il revint au Canada, renonça à son projet, devint l'un des directeurs les plus distingués du séminaire de Québec, puis archevêque, puis enfin le 'premier cardinal canadien.
Mais revenons à Xew-York, pour le départ de M. Holmes et de bps compagnons.
M. Holmes s'embarqua à Xew-York le 8 juin, et arriva à Liverpool le 25, à six heures du soir. Xous avons de lui une longue lettre au supérieur du séminaire, qu'il commença à écrire dans la matinée du 21 juin, sur " Focéan Atlantique, vis-à-vis Cape Clear," et à laquelle il ajouta quelque chose de jour en jour jusqu'à son départ de Birmingham, le 30 juin, en route pour Londres. Citons-en quelques extraits: ils nous donneront une idée de sa manière d'écrire, au fil de la plume ; et les impressions d'un homine de la valeur de M. Holmes n'ont jamais rien de banal :
" Et déjà les côtes d'Iriande, dit-il, commencent à sortir des flots; et cette nuit une longue suite de forts majestueux vont guider notre course : et demain au soir nous serons à Liverpool. Bcnedictus Dominus Dcus Israël! Que la divine Providence nous a été aimable^ paternelle, sensible, durant la traversée! Priez Dieu pour nous, et demandez pour nous la continuation du même bonheur.
" Ce fut le 8 juin, à 10 heures du matiUj que nous laissâmes en bateau à vapeur le port de New-York. Cinq ou six paquebots partirent en même temps, dont trois pour Liverpool. Le nôtre, le Slieffield, était au loin dans la rivière Hudson; nous y arrivâmes vers une heure p. m., et nous voilà aussitôt assis à une table garnie de viandes, de vins et de boissons de toute espèce. Le Champagne coulait à grands flots, chacun buvait avec les amis qui étaient venus les conduire à bord. Puis on s'est dit adieu, et le bateau à vapeur nous ayant remorqué au delà de
^ Le juge Panet, oncle du jeune Taschereau, et frère de Mgr Bernard-Claude Panet, douzième évêque de Québec.
Sec. I , 1907. 10.
Sandy Hook, nous abandonna au gré des vents, ISTous entrâmes sur l'Atlantique en même temps que le Columhus et le George Washington, qui faisaient voile pour le même port, et bientôt nous perdîmes de vue cette terre d'Amérique, notre berceau, et, nous l'espérons, notre tombeau futur, séjour qu'habitent tout ce que nous aimons et tout ce qui pense, à nous ....
'* jSTous eûmes pendant huit jours le temps le plus charmant qu'on puisse imaginer: vent favorable et paisible, ciel serein, bon courage, ot surtout bon appétit. Alors survint un de ces spectacles qu'il faut avoir vus pour en avoir une juste idée : l'océan en fureur, les vagues s'élevant jusqu'au ciel et formant des abîmes devant nous, leS' sombres nuages, la pluie à verse, la tempête, enfin. Plus d'un passager fut malade. Une fois, vers l'entrée de la nuit, la fra3^eur nous saisit tout de bon pour quelques instants. Pendant que les flots venaient se briser avec force sur les flancs du vaisseau, ou qu'ils inondaient lei pont et tout ce qui la couvrait, nous entendîmes un craquement horrible, comme d'un arbre qui se fend ein éclats au milieu d'un ouragan, suivi des cris prolongés des matelots. Xos mâts sont-ils emportés? La mer a-t-elle enlevé une partie de l'équipage ? . . . . Non ; ce n'était que le déchirement des cordages d'un des haubans et le contre-coup d'une voile qui se retournait au vent. Le capitaine monte sur le pont, crie, jure, tempête; l'ordre se rétablit, et les passagers se tranquillisent ou se retirent dans leur chambre pour prier. Le vent s'apaisa, mais ce fut à ce moment que l'océan painit le plus admirable. L'agitation des vagues était d'abord plus grande que jamais. Le vaisseau se mit à rouler sur tous les sens ; tout était " par les places ;" vaisselle, chaises, valises se précipitaient d'un côté du vaisseau à l'autre. C'était une affaire que de pouvoir se tenir même à plat ventre. " Votre vaisseau est changé en berceau," disait au capitaine un original de la Caroline, »
" Au moment du calme dont je viens de parler, nous étions très près du Columhus, qui nous tint compagnie pendant dix jours entiers. 11 n'y avait rien de plus beau que de voir ces deux gros paquebots paraître et disparaître, l'un au sommet d'une vague, l'autre au fond : un instant, de voir jusqu'à la quille de son rival, et l'instant d'après, ne lui voir que le haut du grand mât, ou le perdre de vue tout à fait. Après trois jourt, de temps paisible, nous fûmes assaillis d'une forte brise voisine de la tempête (a gdlc)^ qui nous poussa jusque dans le canal Saint-Georges. Nous n'allions que trop vite presque sans voile. Je vois arriver la fin de cette navigation avec un véritable regret. La mer m'est extrêmement favorable. Reste à savoir si les climats européens me seront aussi salutaires, surtout ave^ le travail accablant qui m'attend à Londres et ailleurs ....
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'' 9 heures du soir. — Maintenant les phares brillent à nos yeux tout le long de la côte dMrlande. Chac-un a sa position, sa fonne, sa couleur. Le plus beau est le Tuscan Light, à l'entrée du détroit qui mérite particulièrement le nom de canal Saint-George. Ce sont trois lumières tournantes, blanche, jaune, rouge, qui se montrent et s'éteignent de minute ■en minute.
"25 juin, à 10 heures du matin. — L'Irlande s'est éloignée, et les montagnes du pays de Galles l'ont remplacée. Elles ont l'aspect, tantôt •de la rive nord du fleuve Saint-Laurent vers la Eivière-du-Loup et Cacouna, tantôt de la côte Beaupré, excepté Cju'il n'y a point de bois, et que les champs, très soigneusement cultivés, sont séparés par des haies et des fossés. Les montagnes sont couvertes de bruyères et nourrissent le petit bétail noir des gallois.
" Nous approchons de Holyhead, où nous prendrons un pilote. Notre signal est au sommet du grand mât. Dans dix minutes, on saura à Liverpool que nous arrivons. On a dû être fort inquiet sur notre compte, nous croyant partis depuis trente et un jours. Ce qui excite notre curiosité, à nous, c'est de savoir si le George Washington' et le Columhus nous ont devancés. . . . Nous nous dépêchons de notre mieux.
" Si j'apprends à Liverpool que les vacances des universités de Duhlin, de Glasgow et d'Edimbourg ne sont pas encore ouvertes, je tâcherai d'y aller immédiatement, dans l'intérêt des écoles normales. Dans le cas contraire, je me hâterai d'arriver à Londres, et d'y arranger toutes mes affaires d'argent .... La présence du très saint Sacrement nous -^ meffveilleusement soutenus et encouragés durant la traversée. Les dames ^ et le lieutenant Gordon font leur visite chaque jour. Ma petite chambre sert de cha}>elle. ... 6 heures p. m. — Xous arrivons. ... Le port et les quais de Liverpool se déploient à nos yeux. Tout est couvert de fumée et noirci de charbon .... Quel contraste avec le port de Xew- York ! Des guenilleux qui n'ont presque pas la forme humaine .... De vilains ânes qui n'ont pas trois pieds de haut. . . . Des fourneaux de briques. . . . Des quais en méchante pierre à sablon. . . .
" Les terres de la campagne sont belles. Plus d'arbres, ici, que ceux qui ont été plantés. Les coteaux qui bordent la mer sont couverts de bruyères. Plus de clôtures en bois; des haies avec des fossés en tiennent la place. La végétation est moins avancée qu'à New- York. L'agriculture se montre ici dans toute sa perfection. Les arbres sont ,<ies espèces les plus intéressantes : chênes, hêtres, onnes, plaines, noyers, pins (sales ou gris, pourtant), sapins, et le reste. Point de vergers, dans
' Une demoiselle Perreault. et quelques autres dont les noms ne sont pas donnés.
cette partie du pays. Le AVorcestershire et le Somersetshire sont le» pays aux pommes.
•' 26 juin, dimanche. — Xous sommes logés en ville. Tous nos effets sont à bord, en attendant la visite des douaniers .... Visite aux prêtres,, qui sont fort aimables. Il y en a treize, dont six réguliers, et sept séculiers. Soixante mille catholiques dans Liverpool, qui compte cent soixante cinq mille âmes. Messe bien chantée, offices dévots.
" 27 juin, — Examen des écoles. On suit généralement dans celles .~"ii sont élémentaires, le sj^stème de Bell. Départ pour Manchester par Ifc chemin à lisses (trente-deux milles en quatre-vingt-dix minutes),, une partie en tonnelle sous Liverpool même. . . .
"28 juin.— Visite aux prêtres, et à une école de frères de la Doctrine Chrétienne irlandaise. C'est admirable. 220 enfants, enseignés pardeux frères. Système de Lancaster modifié. ... Si monseigneur (de Québec) veut y pourvoir, il aura une colonie de Frères au Canada,. J'achèterai un exemplaire de leurs livres .... Autres visites d'écoles,, d'imprimeries, etc. Demain, nous irons à Binningham ....
" 29 juin. — Messe à 5^ heures du matin.^ Départ à midi pour Birmingham. Qelle suite de manufactures dans ce Manchester que nouslaissons ! Xous en avons visité quelques-unes : ce sont surtout des filatures de coton. Et sortant de là, quelle suite de campagnes riches,, fertiles, admirablement cultivées! Jamais je n'ai rien vu de si beau..
" Déjà nous avons passé Xewcastle et ses mines de charbon, Wolverhampton, Bilston, etc., tout couverts de fourneaux et de mines de charbon. D'aussi loin que Ton peut atteindre dans toutes les directions, et bien au delà, ce sont des feiix allumés, des machines à vapeur, qui font monter et descendre les boîtes chargées et vides tour à tour. Le tout, à l'entrée de la nuit, présente l'aspect d'une ville immense incendiée, ou plutôt réduite en cendres, car on ne voit que des cheminées de brique d'une hauteur prodigieuse vomissant feu et flammes.
" 30 juin. — Nous voici à Birmingham .... Je pense rester ici unejournée, et ensuite gagner l'université d'Oxford, d'oii je me rendrai à Londres.
" 2 heures p. m. — Je viens de visiter le plus magnifique établissement de son espèce qu'il y ait au monde: argenterie plaquée, métal britannique, ustensiles de tahle, boutons, etc., etc., etc. Xous avonsparcouru toutes les boutiques particulières, et l'on nous a donné les explications les plus complètes sur chaque espèce d'ouvrage. J'en écrirai probablement l'histoire. Je prendrai probablement sur moi d'acheter des collections de médailles en étain et en bronze, dont les unes trouve-
' Fête de la Saint-Pierre, alors d'obligation.
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raient place (Jans notre cabinet/ les autres feraient des prix extrêmement intéressants ....
" Adieu. Je pars pour Oxford,"
Nous n'avons, malheureusement, rien trouvé, dans la correspondance de M. Holmes, sur sa visite à l'université d'Oxford, rien que la mention de la vieille abbaye, qu'il avait trouvée " magnifique."
En arrivant à Londres, où il prit logement, 5. rue King Vrilliam, il n'eut rien de plus pressé que de demander une audience à lord Glenelg, secrétaire d'Etat pour les colonies, et l'ayant obtenue, il lui remit la lettre (de recommandation qu'il avait reçue du gouverneur du Canada ; puis au bout de quelques jours il lui écrivit pour lui rappeler l'objet principal de sa mission en Europe :
" Notre législature provinciale, dans sa dernière session, disait-il, a pourvu à l'établissement de deux écoles normales, une à Québec, l'autre à Montréal, et l'on m'a confié l'organisation de ces écoles. On désire que je leur procure des professeurs, des livres, des appareils scientifiques, et que je m'enquière avec soin des meilleures méthodes pratiquer de conduire ces institutions.
'' Afin de faciliter ma tâche, je demande humblement à Votre Seigneurie de vouloir bien m'obtenir du principal secrétaire d'Etat de S. M. pour les i\.fîaires Etrangères une lettre de recommandation pour le continent.
" Comme la tâche qui m'est confiée par les comités de nos écoles normales m'oblige à visiter immédiatement Paris, Edimbourg, Dublin, et peut-être quelques-unes des écol-^^ d'Allemagne, je désirerais obtenir le plus tôt possible cette lettre de recommandation." -
Le ministre des Affaires Etrangères, lord Palmerston, s'empressa de donner satisfaction sur ce point à M. Holmes, comme on le voit par une lettre subséquente de celui-ci à lord Glenelg:
" Les recommandations, dit-il, que Votre Seigneurie a bien voulu me procurer pour l'ambassade anglaise de Paris, de la part du principal secrétaire d'Etat de S. M. pour les Affaires Etrangères, m'ont été extrêmement utiles ....
" L'ambassadeur de S. M. me donna une lettre d'introduction au ministre de l'instruction publique,-'' et celui-ci m'accorda immédiate-
* Lie musée numismatique de l'université Laval compte aujourd'hui plus de
sept malle monnaies et médailles, renfermées dans vingrt-qnatre vitrines. (Annuaire pour 1907-8, p. 139).
^ Lettre de M. Holmes à lord Glenelg, Londres, 5. King William, 16 juillet 1836.
' Le ministre de l'insitruction publique en France était alors M. Guizot.
ment l'homieur d'une audience personnelle. Il donna des ordres pour que l'on me procurât toute facilité de visiter les écoles normales primaires de France, et d'étudier les détails de leur organisation, aussi bien que leur régie' extérieure. Il me donna aussi des lettres pour les directeur^ de deux de ces écoles, celle de Melun et celle de Versailles. En même temps, avis public fut donné dans la Gazette officielle de Paris, que j'étais envoyé par les autorités coloniales du Bas-Canada pour recueillir des informations sur les meilleurs systèmes d'instruction primaire, et pour engager, si possible, des professeurs en qui on pourrait reposer toute confiance pour leur habileté, pour la solidité de leurs principes moraux et religieux, et pour leur loyauté.
" A la faveur de ces avis et de ces lettres, j'ai fait connaissance avec plusieurs chefs d'institutions qui me paraissent bien qualifiés et disposés à accepter les avantages que nos faibles ressources nous permettent de leur offrir. Mais avant de conclure, j'ai pensé qu'il était expédient de visiter l'Ecosse, pays où l'instruction primaire anglaise passe généralement pour être la plus avancée et la mieux conduite, afin que, dans le cas où je ferais quelque arrangement avec un ou deux instituteurs, notre population anglaise ne soit pas et ne paraisse pas avoir été négligée.
" A mon retour d'Edimbourg et de Glasgow, je prendrai la liberté d'informer Votre Seigneurie du résultat de mon voyage, que je regarde comme lié d'une manière très importante aux intérêts présents et futurs de notre colonie." ^
C'est dans ce voyage en Ecosse, qu'il^ fit en novembre, et sur lequel, malheureusement, nous n'avons aucun détail, qu'il engagea pour l'école normale de Montréal M. Findlater, un écossais, muni d'excellentes recommandations. Il engagea en France un autre professeur, M. Eegnaud, qui était principal d'une école normale à Montbrison : -
•' Ces messieurs, écrit M. Chauveau, établirent une école normale de garçons à Montréal, tandis que les filles étaient confiées aux religieuses Ursulines de Quél)ec et des Trois-Eivières. L'insurrection (de 1837) ayant éclaté peu après, ces écoles durent être abandonnées. M. Findlater retourna en Ecosse; mais M. Regnaud resta au pays et devint plus tard un des professeurs de l'école normale Jacques-Cartier, charge qu'il occupa depuis la date ■ de la fondation de cette institution en 1857, jusqu'à sa mort arrivée en 1872." ^
' Lettre de M. lîolmes a lord Glenelg, Londres, G Leicester Place, Leicester Square, 2 novembre 1836.
* Chef-lieu d'arrondissement, dans le département de la Loire. ' L'Instruction puilique au Canada, p. 71.
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Chargé par les différents ; collèges de la province de leur acheter des livres et des instruments pour leurs bibliothèques et leurs cabinets scientifiques, M. Holmes avait à cœur de leur obtenir les meilleures •conditions possibles. Sur ce sujet, il écrivait à lord Glenelg dans sa lettre du 16 juillet que nous venons de citer:
'' Les collèges de Québec, de Nicolet, de Saint-Hyacinthe et de Sainte- Anne m'ont chargé de leur acheter, durant mon voyage, un choix dje livres, des appareils de physique et de chimie, des spécimens de géologie et de minéralogie, toutes choses dont ils ont grand besoin, et pour lesquelles notre législature provinciale, ces institutions ellesmêmes et les amis de l'éducation au Canada ont épuisé leurs ressources pécuniaires sous forme de prêts ou de dons généreux. Comme les droits de douane, surtout sur les articles qu'il pourrait être nécessaire d'acheter en dehors du royaume, ainsi que les fortes primes à payer sur les lettres de change de Québec à Londres, réduiraient beaucoup la somme déjà si modique à ma disposition, une pétition a été présentée à Son Excellence le gouverneur général du Canada en avril ■ dernier, pour obtenir la remise des droits provinciaux. On priait en même temps Son Excellence de tâcher d'obtenir des Très Honorables Commissaires du Trésor de S. j\r. la remise des droits impériaux sur les livres et appareils qui pourraient être achetés à l'étranger. Son Excellence a eu la bonté de répondre qu'Elle transmettrait avec grand plaisir une copie de cette pétition au principal secrétaire d'Etat pour les colonies et le prierait de la recommander à la considération favorable des lords commissaires du trésor de S. M. Quant aux droits provinciaux. Son Excellence ajoutait qu'Elle donnerait les ordres nécessaires pour qu'on en fît remise, aussitôt que la liste des objets importés serait soumise à sa considération.
" Depuis mon arrivée à Londres, j'ai fait application aux Très Honorables Lords Commissaires du Trésor de S. M. pour la remise de? droits impériaux, ci-dessus mentionnés, et le cas a été référé au départelment des douanes, où l'on doit s'assurer si l'on peut légalement acquiescer à la demande en question. Comme il y a beaucoup de précédents pour de semblables remises en faveur d'institutions publiques, j'ai confiance que cette faveur nous sera facilement accordée.
" Je suis heureux de dire qu'une faveur d'un caractère beaucoup plus inusité a été accordée à nos écoles et à nos oollèges par les noble'J lord^ de la trésorerie: avec beaucoup de bienveillance et de générosité, ils ont fait remise des primes sur toutes les lettres de change tirées sur le trésor de S. M. pour les achats que j'ai mentionnés. Nous ne manquerons pas de signaler cet acte d'extrême libéralité: il prouvera de la
Igo SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
manière la plus frappante aux amis de l'éducation en Canada combien les différents départements du gouvernement de S. ^I. s'intéressent à la prospérité et à l'avancement de cett-e province.
'•' Tout ce que j'ai maintenant à demander à Votre Seigneurie, c'est qu'Elle veuille bien, dans le cas où le dépari:ement des douanes hésiterait à accorder notre demande, plaider en notre faveur la cause sacrée de l'éducation. Xulle part cette cause ne mérite plus d'encouragement que dans le Bas-Canada."
La remise des droits impériaux fut accordée: et ]\I. Holmes, quelque temps après, écrivait avec bonheur au supérieur du séminaire de
Québec: " Et cette pétition pour la remise du taux de change?. . .
Cette faveur n'a point coutume de s'accorder à personne. Eh bien, les prières de tant de saints prêtres, religieuses, écoliers, et pensionnaires Ursulines ont valu la remise . Les lords de la trésorerie ont donné ordre qu'on me rendît une somme de plus de cent soixante louis sterling de premium. Je viens d'écrire aux comités des écoles nonnales ^ que ce serait ingratitude de la part des intéressés que de laisser ignorer cet acte de libéralité, qui est un don véritable fait à la totalité de nos maisons d'éducation. Cette somme de £160 couvrira, à elle seule, tous les frais du voyage, ceux des écoles normales exceptés. . . .
'' La remise des droits impériaux sur les effets de manufacture étrangère a été aussi accordée, après quelques difficultés ....
'•' Et le? boutiques d'instruments ? Je les ai parcourues, comme 'vous pouvez le croire, avec tout le soin qui m'a été possible. ... Je recevrai, pour la plupart des instruments de physique et de chimie, une remise de vingt pour cent (20%) sur les prix de catalogue. Joignez ensetable tous ces rabais de commission, de premium, de droits, et d'escompte pour argent comptant, vous avouerez que nous avons un profit d'au moins cinquante pour cent (50%), outre l'avantage de voir et de choisir, avantage que je reconnais être inestimable, et qui est tellement senti que c'est devenu un usage aux Etats-L^nis et en Europe d'envoyer un professeur toutes les fois qu'on a quelque achat considérable à faire. Que d'instruments qui ne valent rien, et que j'aurais demandés! Et que d'autres que je ne connaissais point, et qui sont admirables!. . ." -
* Ce passage et quelques autres des lettres de M. Holmes prouvent — ce dont il était impossible d'ailleurs de douter — qu'il a écrit plusieurs fois, dans son voyage,
aux comités de régie des écoles normales. On le sait d'ailleurs par le registre du comité de régie de Montréal, qui signale à plusieurs reprises les lettres reçues de M. Holmes. Malheureusement, cette correspondance, non plus que son rapport, n'a pu être retrouvée.
- Lettre de M. Holmes au supérieure du séminaire de Québec, Londres, 24 juillet 1836.
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Dans sa lettre du 16 juillet à lord Glenelg, M. Holmes lui parlait longuement de deux autres affaires importantes qu'il avait à traiter à la cour de Londres pour le séminaire: la question de certains empiétements qu'on avait faits sur les grèves de la seigneurie du Sault-au- Matelot, appartenant au séminaire:^ puis celle des réclamations d'une indemnité pour la confiscation, par les révolutionnaires, de certaines propriétés que le séminaire avait en France. Ce5 deux questions ■occupèrent beaucoup ^I. Holmes durant son voyage en Europe; il adressa mémoires sur mémoires à la cour. Citons le passage de sa lettre à lord Glenelg qui a rapport à l'indemnité :
"Le séminaire de Québec, dit-il, a envoyé à Sa Majesté, par l'entremise de S. E. le gouverneur du Canada et le département colonial, une pétition et un mémoire touchant une propriété que nous avions en France et qui nous a été confisquée durant les guerres de la Eévolution. . . .
" La justice de notre réclamation est évidente ; et le^ Commissaires nommés en vertu de la convention de 1815 n'ont pu en différer le règlement que parce que l'agent du séminaire de Québec - n'a pas été capable de produire en temps certains documents demandés.
" Le point principal qu'il fallait prouver et sur lequel les Commissaires demandaient plus dei lumière, c'était que notre propriété nous avait été confisquée à cause de notre qualité de sujets anglais. Ce fait, notre mémoire et de nombreuses preuves que je ferai valoir, quand j'y serai invité, le démontrent amplement.
" l"ne circonstance que le conseil de S. M. voudra bien, je l'espère, se rappeler, c'est que notre propriété en France a été confisquée et vendue par les révolutionnaires au moment même où le séminaire de Québec faisait tous ses efforts, et avec succès, pour entretenir au Canada des sentiments de loyauté envers le gouvernement de S. ]\r., et pour refouletr le torrent révolutionnaire qui, en 1793, avait envahi notre prorince comme la France.^ Xotre propriété a été confisquée quelques années seulement après cette autre période où professeurs et élèves du séminaire de Québec prirent les armes contre les Américains et les
^ Voir Henri de Bernières, p. 56.
* L'abbé Thavenet. du séminaire de Saint-Sulpice.
' Allusion au mouvemenrt annexioniste que l'on essaya de créer au Canada. a cette époque, et qui était encouragé par des émissaires français. L'évêque de Québec et le séminaire aidèrent efficacement lord Dorchester à enrayer ce mouvement.
Français pour la défense de la colonie.^ Il n'y aurait penf-étre pas^^ d'exagération à dire quej la conservation de Québec à l'Angleterre, au siège de 1775, fut due principalement aux efforts physiques et moraux du séminaire de Québec.- Je ne mentionne ce fait que comme une preuve additionnelle que les directeurs du séminaire de Québec étaient bien connus des révolutionnaires français pour être, de nom et de cœur, sujets anglais.
" J'ajouterai seulement que cet esprit d'affection et de loyal attachement au gouvernement de S. M. a toujours caractérisé le séminaire de Québec, la première, la plus fréquentée, et de beaucoup la plus influente de nos institutions littéraires,^ et que, dans la situation si précaire et si dangereuse où se trouve présentement notre province,* aucune mesure de la part du gouvernement de S. M. ne serait plus propre à exciter dans cette institution et dans la colonie en général un grand dévouement et une ferme détermination de rester toujours attaché à la Grande-Bretagne comme à notre mère patrie, que celle par laquelle on accorderait au séminaire de Québec sa part des indemnités payées par la France pour la saisie injuste et la confiscation des propriétés appartenant aux sujets anglais. ..."
Comme nous l'avons dit, M. Holmes se donna un mal immense pour recueillir tous les documents en faveur de la réclamation du séminairet II n'épargna ni peines ni fatigues. Ecrivant un jour de
' Il y avait dans la milice de Québec une compagnie dite " Compagnie des Ecoliers du Séminaire de Québec." Cette compagnie eut l'honneur de posséder quelque temps dans ses rangs ^IM. Papineau. père, et Lamothe. de Montréal. Ov. sait que ces deux messieurs, affrontant le risque de tomber entre les mains det- Bostonnais, descendirent, au printemps de 1776. de Montréal à Québec, porteurs d'un message très important du gouverneur Howe, de New-York, i)Our le gouverneur du Canada. " Comme il n'était pas nécessaire, écrit Jacques Viger^ que nos deux messagers revinssent de suite à Montréal, et que leur acte de dévouement n'avait point épuisé leur ardeur Jl servir leur pays, ils prirent tous deux du service dans la " Compagnie des Ecoliers du Séminaire de Québec," que commandait le capitaine Marcoux, jusqu'au mois de mai suivant." {Ma Sahcrdache, M., Petits ilanuscrits. No. 38, vol. 1.).
^ Voir une lettre de Mgr Briand citée dans la Revue Canadienne, t. VIII, p. 446.
^ De son côté, M. Roux, supérieur du séminaire de Montréal, dans une lettre au secrétaire du duc de Richmond, gouverneur du Canada, en date du 14 juillet 1813, appréciant le collège de Montréal, tenu par les Sulpiciens, disait : " Un collège nombreux, regardé comime le premier établissement en ce genre dans le pays, et peut-être dans toute l'Amérique Septentrionale . . . . " (Christie, History of Canada, t. VI, p. 381). Tant il est vrai que chacun regarde avant tout son clocher, et le trouve plus haut et plus beau que les autres!
* Allusion aux mécontentements politiques qui devaient aboutir aux troublesde 1837.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 1S5
Paris au supérieur du séminaire: ''J'arrive, disait-il, d'un voyage de 250 lieues dans les départements, voyage qui m'a pris un mois de marche et de contre^marche, de nuit et de jour. Mon pauvre physique et ma tête en ont eu leur raide, et ce pour tâcher de ramasser nos papiers épars, nos preuves, et celles des dames TJrsulines. . . .^
" Nos prieurés, avec toutes leurs dépendances, nous ont été conservés jusqu'après la guerre avec l'Angleterre en 1793; par conséquent nous nous trouvons compris positivement dans les termes de la convention de 1815, laquelle garantissait à tous les sujets britanniques qui, depuis le 1er janvier 1793, avaient souiïert la confiscation de leurs biens par la république française, une indemnité proportionnée à la valeur de ces mêmes biens.
" Nos fermiers étaient tous sur les lieux, et par l'exhibition de leurs baux (dont j'ai fait lever des copies) ils ont fait une déclaration solennelle de nos droits comme sujets britanniques devant les autorités françaises d'alors. En un mot, j'ai tout ce qu'il faut, titres ou copier des titres primitifs, dates de toutes les confiscations, montant des ventes, noms des acquéreurs, et.c .... "'-
Cetfte affaire d'indemnité et celle des grèves du Sault-au-]\Iatelot
occupèrent M. Holmes durant tout son voyage et lui causèrent une foule
d'ennjuis, dont le moindre ne fut pas de retourner au Canada sans en
avoir vu la solution.
M. Holmes était arrivé à Londres dans la première semaine de juillet (1836) ; il n'en partit que le 26 du même mois. Et cependant les affaires l'avaient tant absorbé que nous ne trouvons qu'un mot, dans sa correspondance, sur cette grande capitale. Il écrit à M. Cazeau le 29 juillet :
" Je ne saurais vous dire, mon cher ami, quels sentiments d'admiration, de plaisir, de peine, d'indignation, de rage, nous saisissent tour à tour, en voyant les richesses du commerce, les monuments qui attestent les succès de cette maîtresse du monde, la magnificence dei ces antiques reste du catholicisme qui se présentent à l'œil du voyageur, Oxford et Westminster Abbey, surtout.^ Hâtons-nous. Trois semaines à Londres
'■ Les Ursulines de Québec, elles aussi, réclamaient leur part d'indemnité pour quelques propriétés, confisquées par les révolutionnaires, qu'elles avaient en Normandie, et qui leur avaient été données par leur fondatrice. Mme de la Peltrie,
''' Lettre de M. Holmes au supérieure du .séminaire de Québec, Paris, G février
' " Rien n'a jamais pu, écrit Mm" Craven, diminuer l'amère mélancolie que me cause toujours l'aspect de ces édifices splendides don^ l'Angleterre, revenue de
iS6 SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
,se sont écoulées comme l'éclair. Vous pouvez l'imaginer, connaissant
la besogne que j'ai sur les épaules Puis les affaires m'ont mis en
route pour Brighton, ville superbe, résidence royale, d'où en neuf heures un bateau nous a portés à Dieppe. Je n'ai eu que le temps d'y courir voir l'église, vieille structure gothique, où l'on célébrait un Requiem solennel pour le repos des victimes des glorieuses journées,^ et le couvent de l'Hôtel-Dieu, pour y porter un cadeau des dames religieuses de l'Hôtel - Dieu de Québec.- Dites-leur, s'il vous plaît, que j'ai fait ma commisision, et que j'espère être le porteur des réponses. Ces dames de Dieppe ne sont que dix-sept, et cinq converses : pas assez^ de beaucoup.
" De Dieppe, nous avons gagné Rouen, dont il est impossible de ne pas admirer la catliédrale. J'y ai trouvé une communauté de frères de la Doctrine Chi'étienne. Ils ont seize cents enfants, outre l'école normale, que le gouvernement paraît leur avoir confiée avec plaisir. Cette école a quarante élèves et quarante-deux maîtres d'écoles qui sontobligés d'y venir passer trois mois de l'année. J'en ai été extrêmement content. Plût à Dieu que nous en eussions en Canada! J'aurai beaucoup à dire d'eux dans mon prochain rapport normal . . . .^
Et M. Holmes, ne se rassasiant jamais de parler des frères des Ecoles Chrétiennes, qu'il avait vus à l'œuvre, et dont il appréciait l'habileté et le dévouement, ajoutait, dans une lettre au supérieur du séminaire :
" Qu'il serait à souhaiter que nous eussions ces bons Frères en •Canada! Tâchez que nos vénérables seigneurs évêques s'en occupent. Je me suis assuré que nous pourrions en avoir une petite colonie." *
La lettre à M. Cazeau, dont nous venons de citer un passage, M. Holmes l'écrivait sur un petit bateau h vapeur qui faisait un service régulier sur la Seine entre Pouen et Paris. Cette manière de faire le trajet entre les deux villes était très agréa,ble et très usitée à cette époqu».
sa premiène fureur de.stru-^'tive, s'est montrée ensuite si soigneuse et si froide ■gardienne..., gardienne, hélas! des pierres et des vitraux, mais non des "autels," c'est-à-dire de ce qui est la raison d'être d^ tout c^ qui les environne, et sans lesquels tout est inexplicable et sans but! " {Broadlands, dans le Correspondant du 25 février 1876, p. 57.5).
* Allusion à la révolution de 1830, qui chassa Charles X du trône de France pour y mettre Louis-Philinne. et eut lieu dans les trois derniers jours de juillet.
' Les fondatrices de l'Hôtel-Dieu de Québec étaient des religieuses Augustines que la duchesse d'Aiguillon avait obtenues du couvent de Dieppe.
' Qu'est devenu ce rapport de M. Holmes aux comités de régie des écoles normales?
* Les quatre premiers frères des Ecoles Chrétiennes arrivèrent à Montréal le 10 octobre 1837, à la demande de M. Quiblier, supérieur de Saint-Sulpice. avec l'agrément de Mgr Lartigue, évêque de Montréal. Cinq ans plus tard (1842), une iiutre colonie de Frères vint s'étnblir h Québec.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 137
Xotre distingué voyageur arrivait à Paris pour la première fois le 31 juillet 1836, et allait se loger avec ses compagnons aux Missions- Etrangères, rue du Bac. 11 y séjourna plus de deux mois, voyageant cependant un peu partout en France où l'appelaient les affaires qu'il avait à traiter, surtout pour les écoles normales :
•'•' Je suis arrivé à Paris, écrit-il, à minuit de la dernière des ti'ois glorieuses journées, justement à temps pour voir les feux de joie, les illuminations, et l'arc de triomphe national ^ que Louis-Philippe vient de faire finir ....''
Qu'on ne s'attende pas, du reste, de trouver dans la correspondance de M. Holmes de longues descriptions de Paris et de ses monuments, pas plus qu'il n'a fait pour Oxford et Londres. Il est trop occupé et absorbé par les affaires pour se livrer à la littérature de voyage : " Le temps tne manque partout, écrit-il à M. Cazeau. Je suis continuellement aux jDrises avec cette multiplicité d'affaires de toutes sortes : affaires des écoles normales, affaires des collèges, affaires du séminaire de Québec, affaires des couvents; et que sais-je encore?. ..."
Il en dit assez cependant pour nous convaincre qu'il voit et examine tout, que rien n'échappe à son attention et à ses recherches, qu'il assiste à toutes les solennités remarquables qui se présentent, et fait connaissance avec les principaux personnages qui peuvent lui être utiles :
'' J'ai pourtant trouvé le tour, dit-il à M. Cazeau, de regarder un peu les merveilles de cette capitale. Ah! mon ami, que c'est beau ce Louvres, ces jardins de Versailles, ces palais, ces ponts, ce musée du roi,, cette vieille Notre-Dame, ces Invalides, ce Panthéon ! . . . .
" Lundi,- nous avons assisté à la grand'messe pontificale à Xotre- Dame. L'archevêque^ officiait à côté du trône élevé pour le roi de Xaples.* Il y avait beaucoup de rochets, qui avaient donc l'air dévot, •et un peuple immense, qui priait. . . . J'ai assisté, écrit-il encore, à une séance de l'Académie française, et j'ai eu le plaisir de faire connaissance avec plusieurs des grands hommes du jour, entre autres, !MM. Arago, Geoffroy Saint-ïïilaire, Magendie, Adrien de Jussieu, etc. . . .
^ L'arc de triomphe de l'Etoile, commencé par Napoléon 1er en 1806, ne fut terminé qu'au bout de trente ans, en 183G, sous Louis-Philippe.
- C'était le jour de l'Assomption, fête d'obligation en France à cette époque.
' Mgr de Quélen, qui mourut en 1839, et eut pour successeur Mgr Affre, l'intrépide martyr des barricades de 1848.
* Ferdinand II, fils de François 1er, de la famille des Bourbons. Il était déjà venu à Paris, en 1830 ; et à cette occasion Charles X, qui venait de signer ses fameuses Ordonnances^ donna à son cousin des fêtes splendides, suivies presqueaussitôt de la révolution de juillet. On sait le mot que prononça M. de Salvandy, lors du grand bal donné au Palais Royal : " C'est une vraie fête napolitaine :; nous dansons sur un volcan !"'
"Je viens d'assister, ajoute-t-il, à la distribution solennelle des prix à l'université de France. Point de dialogues, de drames, de plaidoyers: on en rirait par ici; mais un concours savant, un beau discours par un professeur, un autre par le ministre de l'instruction publique au nom du souverain, et une distribution de beaux livres, accompagnée de baisers et de couronnes de feuillage. Quand le goût de choses aussi belles, aussi nobles et aussi simples, fera-t-il justice de, nos farces et de
nos bouffonneries ? Je viens de voir un des membres du conseil
royal de l'instruction publique, M. Rendu, parfait chrétien, et parfait ami de la véritable éducation du peuple. 11 promet d'employer ses meilleurs efforts pour nous procurer quelques maîtres tels que nous en avons besoin. Au reste, c'est le propre caractère de tous les Français instruits d'aimer à rendre service pour contrilmer à répandre l'instruction. . . .
Je suis occupé d'entretiens avec les savants professeurs de cette
capitale, qui me donnent volontiers leurs conseils sur tous les points qui m'embarrassent."
M. Demers, supérieur du séminaire, venait de publier à Québec son manuel de philosophie,^ et lui en avait confié quelques exemplaires pour qu'il fît connaître l'ouvrage en France. M. Holmes lui écrit:
" Je vais faire connaître à l'Univers Religieux le cours de philosophie que vous venez de publier, en en faisant donner un aperçu et une analyse dans un journal qui porte ce nom. Je le ferai aussi connaître à l'Institut, avec plusieurs membres duquel j'ai le plaisir d'être en rapport, et à la Bibliothèque du Eoi,- où je déposerai un exemplaire eu hommage ....
" Je vous ai écrit qu'il se publiait actuellement à Paris un cour'? de physique (celle de Larose) qui a une haute réputation. Il s'en réimpriane une autre, celle de Pouillet, qui a une grande vogue. Mais tous ces cours paraissent et disparaissent d'année en année, à mesure que le progrès et les découvertes se font connaître. Les grands professeurs ont leurs écoliers. Quand ils cessent d'enseigner, ils publient, et quand ils ont publié, on ne veut plus de leurs cours, et les cahiers recommencent. Par le fait, leur réputation est toujours plus haute pendant la durée des manuscrits, et pour la plupart elle tombe avec l'mprint. Je croîs que le parti le plus sage est d'avoir toujours un cahier, et toujours en même temps un auteur, qui soit à peu près au niveau des connaissances courantes. ..."
M. Holmes expose ensuite à M. Demers quel était à cette époque le programme général des études en France : " L'enseignement univer-
^ Institutiones philosophke ad usum studiosœ juventutis, Quebeci, 1835.
^ C'est la Bibliothèque Nationale d'aujourd'hui.
Igosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 159
sitaire par toute la France, dit-il, est basé sur cet axiome, que l'étude des langues anciennes forme essentiellement le principal, et que les sciences naturelles ne sont que des accessoires^ pour les collèges. On n'est pas encore bien arrêté sur l'étendue qu'il convient de donner à ces accessoires. Par une force de choses irrésistible, les Petits Séminaires se rapprochent lentement des études collégiales, pour sauver une partie de la jeunesse, au moins de quoi remplir les rangs du sanctuaire. Avec plus de zèle à s'élancer vers les sciences nouvelles, ils rendraient, suivant moi, de plus grands services à l'Eglise, car, avant tous les axiomes, mettons celui-là : que c'est par l'instruction de la jeunesse, et par cela seul, qu'on peut ramener un peu aux vrais principes.
" Le dessin forme partout une partie des études.
'• La musique n'est admise dans les collèges que pendant les récréations. Les parents fournissent pour cela, à leurs frais, des maîtres aux élèves qui veulent cultiver cet art. Il n'est point question de musique dans les distributions de prix."
M. Holmes demeura à Paris jusque vers la mi-octobre, puis il retourna à Londres, afin de presser la solution de l'affaire de l'indemnité: "" Nous .voilà de retour à Londres, écrit-il le 29 octobre à ]\I.^ Deniers, après avoir passé rapidement par les Pays-Bas. La route depuis Paris a été par Senlis, Péronne, Bapaume, etc., Lille, Tournay, Ath, Bruxelles, Malines et Anvers. De cette dernière ville nous avons gagné Londres en bateau à vapeur."
Eien de plus, dans la correspondance de M. Holmes, sur cet intéressant voyage, qu'il fit très à la hâte, il est vrai, mais où il dut recueillir tant de précieux renseignements, et faire, au profit de ses jeunes compagnons, tant d'utiles et pratiques observations, dans cette Belgique, surtout, qiri venait de se constituer en royaume indépendant,^ et donnait déjà à l'Europe tant de leçons de patriotisme sincère avec la pratique de la vraie liberté. Il était toujours absorbé par les affaires:
" Dieu sait, écrivait-il à M. Deniers, si j'aurai le bonheur de voir la Ville Eternelle!... Les affaires me pressent.... Et puis, l'état, sanitaire de l'Italie me permettra-t-il d'y conduire nos jeunes compagnons de voyage ? . . . "
Il fit en novembre le voyage d'Ecosse, dont nous avons déjà parlé E«venu à Paris vers la mi-janvier, il entreprit, dans l'intérêt des affaires du séminaire, cette autre course dont n,ous avons parlé également, et
* La Belgique déclara son indépendance et se constitua en monarchie constitutionnelle en 1830. avec Léopold 1er, prince de Saxe-Cobourg, oncle de la reine Victoria, pour souverain.
qu'il estimait à 250 lieues, à travers le Berry, la Touraine et la Normandie, pour y visiter les anciens prieurés qui avaient appartenu au séminaire de Québec et aux Ursulines, et avaient été confisqués pendant la révolution.
Au retour de ce voyage, il se sentait, disait-il, "épuisé par le travail et la chaleur." Outre le besoin de se reposer un peu de &es fatigues corporelles, ce saint prêtre m éprouvait un autre que seules les âmes pieuses, accoutumées à l'union avec Dieu, sont en état de comprendre, ceilui de se recueillir, de rentrer en lui-même, de donner à son âme quelques jours de retraite. Ecrivant à M. Demers le 6 février 1837: "Au milieu de tout ce tracas, disait-il, uman est necessarium} Le chrétien, et bien plus le prêtre, se le doit dire sans cesse. Et si quelquel chose est propre à le rappeler au souvenir " du pauvre voyageur,'' c'est la vue de cette vieille Europe, de ce vaste foyer de " Iwnières " et de " civilisation," comme elle aime à le prôner : on aurait beaucoup plus de raison de dire: de travers, de crimes, de systèmes ténébreux et funestes sur tout ce qui constitue la véritable religion et les bases premières de toute existence sociale. La Mennais a entièrement levé le masque; éditeur du Monde, il fait aujourd'hui ouvertement la guerre à l'Eglise. M. Guizot, chef de l'instruction publique en France, chef du ministère des cultes, vient de proclamer, dans son discours de réception à l'Académie française,^ que Voltaire et Jean-Jacques et leurs semblables ont fait le bonheur et la gloire du dix-huitième siècle, et que, sans un " petit accident," la Révolution française, le bonheur et la gloire du dix-neuvième siècle, qu'ils avaient préparés, seraient déjà à leur comble ! ! !
" J'ai vu un instant les Jésuites de Paris, qui vivent cachés, et font tout le bien qu'ils peuvent à la jeunesse, et à la piété, par les retraites qu'ils donnent aux ecclésiastiques et aux laïques. Je voudrais m'arracher du tourbillon d'aiïaires qui m'accablent, pour passer huit à dix jours dans leur solitude. En viendrai-je à bout? Nous verrons."
Ce serait peut-être ici le lieu de faire remarquer, en passant, que M. Holmes n'était pas seulement un esprit très cultivé, orné de toute espèce de connaissances littéraires et scientifiques, mais aussi un homme d'une grande spiritualité, très versé dans la science des saintes Ecritures, qu'il interprétait souvent d'une manière merveilleuse. Nous avons sous les yeux un commentaire du psaume xxviii: Afferte Dom{no,\ ■filii Deî, afferte Domino fiîios arietum, qu'il adressait un jour à un de ses amis, jeune ecclésiastique qu'il avait formé au séminaire, pour l'encourager dans sa nouvelle carrière par la vue du bien qu'il pourrait yj
* "Une seule chose est nécessaire." (S. Luc, X, 42.)
* M. Guizot avait été élu membre de l'Académie française le 28 avril 1836, er remplacement du philosophe Destutt de Tracy.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 161
faire par la prédication. Koiis ne pouvons résister au plaisir d'en citer ici quelques lignes :
" Afferte Domino. C'est vous, mon ami, qui serez un des -fUii Dci (Ego dixi: dii estis et filii Excelsi omnes). C'est surtout par le ministère de la parole, que vous conduirez, que vous apporterez à Dieu filios arietum, les coupables victimes des erreurs et des passions qui remplissent le monde. Afferte Domino gloriam; grande sera la gloire que vous rendrez à Dieu, grande la gloire qui rejaillira sur vous-même.
" Adorate Domimim in atrio sancto ejua. C'est vers le sanctuaire que vous attirerez les âmes, que vous leur apprendrez à croire, à aimer, à servir Dieu, à Vadornr en esprit et en vérité.
" Vox Domini. C'est la voix de Dieu, le tonnerre évangélique dont vous allez être un des organes. . . . Super aquas: contemplez les flots du peuple, ces multitudes qui s'agitent, s'inclinent, se relèvent lorsque Deus majestatis intonuit, lorsqu'éclate cette voix majestueuse, la même qui fit trembler Israël au pied .du Sinaï . . . , même loi, mêmes exhortations, mêmes promesses, mêmes menaces.
" Dominus super aquas multas.... Si l'interprète de cette voix de Dieu s'acquitte dignement de sa tâche sublime, les flots se succéderont de plus en plus pressés, la foule de plus en plus nombreuse, de plus en plus attentive.
" Vox Domini in virtute .... Quelle puissance repose sur les lèvres du prêtre à la triljune sacrée ! Et d'où vient-eille, croyez-vous ? D'où viennent les effets miraculeux que cette puissance produit? De trois sources : l'autorité de Dieu qui parle, sa grâce qui agite, qui trouble les flots, et la sainteté du prédicateur. Hélas ! si ce dernier titre vous manque, vos plus éloquentes instructions courent risque de n'être qu'un son vide, un grand bruit peut-être, mais du reste vox et prœterea nihil ....
" Vox Domini confringentis cedros. Eevêtue de cette triple majesté. la voix de Dieu, la trompette évangélique ébranle et renverse les cèdres, terrasse les pécheurs les plus endurcis, les plus audacieux, fussent-ils les scandales d'une famille, d'un voisinage, de toute une paroisse. Comminuet eos; ils seront brisés, ils s'humilieront dans la poussière.
" Vox Domim intercidentis flammam ignis, elle fera briller à leurs yeux les vérités éternelles. Vox Domini concutientis desertum; ces cœurs si longtemps stériles, si longtemps privés des secours de la grâce en seront inondés. lïeveîahit condensa. Frappés à la vue de leur triste état, ils se hâteront d'en sortir. Ils révéleront à leur tour dans le tribunal de la pénitence leurs ténébreux désordres . . . . " ^
» UAleiUe, 1852. No 7.
Sec. I., 1907. 11.
Mais en voilà assez pour nous donner une idée de la spiritualité de M. Holmes, Revenons à son voyage.
Nous sommes en février 1837. M. Holmes se sent épuisé de fatigue. Ecrivant de Paris à M. Deniers: "Oui, dit-il, j'ai besoin de santé et de courage. Ce voyage m'aurait remis " aux oiseaux," s'il avait pu se faire sans tant de besogne et d'inquiétude." Puis il ajoutait: "J'attends de jour en jour des nouvelles de Londres, où règne Vinfltienza, plus désastreuse que n'y a été le choléra. M. l'abbé de la Porte ^ y i été à la dernière extrémité. Il est mieux. A Paris, tout le monde esi^ malade de cette influenza, que nous appelions la grippe, mais il en meurt peu de personnes...." Et il ajoutait quelques jours plus tard, 14 février: "La grippe continue de serrer la gorge aux gens de Paris."
Le 22 du même mois, il annonçait à M. Deniers un envoi considérable de livres pour le séminaire : " Il y aura, disait-il, beaucoup de " vieux livres." C'est ce que tout le monde cherche à Paris. De " nouveau " il n'y a presque rien que des romans, des pièces légères, des impiétés.... Les trois quarts des livres de science ne sont qu'un pitoyable charlatanisme. Les ouvrages de physique et de chimie sont presque les seuls qu'on préfère pour la " nouveauté . . . . "
On voit que M. Holmes se tient au courant de tout. Il se met en rapport avec les sommités littéraires et scientifiques de Paris : " J'ai eu des entretiens, dit-il, avec SIM. Bouvard et Mathieu, de l'Observatoire." H consulte les savants, il voit et étudie les choses par lui-même, il ne décide rien qu'en homme parfaitement compétent.
Le 16 avril 18-37, il est de nouveau à Londres, seul, cette fois-ci: " Mes compagnons sont sur le chemin de Rome." Ecrivant à M. Cazeau : " Je suis malade, mourant, mort, enterré .... dans la besogne. Et malgré tout jei me suis ressuscité hier soir, pour aller au parlement entendre débattre nos affaires du Canada. . . . Lisez les discours de ces messieurs. Je vous les envoie. Dites à Baillargé ^ que Roebuck ^ parle comme un ange, qu'O'Connell est bien aimable. J'ai passé une heure avec lui, à Dublin, "chez lui," et je l'ai entendu parler. Et puis, j'ni aussi entendu parler le fameux prédicateur de Paris, le nouveau Frayssinous, M. de Ravignan .... J'oubliais de vous dire que je m'en vais à Rome. . . ."
' Un excellent prêtre qui s'occupait à Londres des affaires du séminaire de Québec.
^ M. l'abbé F.-X. Baillargé. du séminaire. Ceux qui ont passé au séminaire du temps de ce vénérable prêtre, n'oublieront jamais son caractère essentiellement bienfaisant.
' Un des membres du parlement anglais les plus sympathiques aux Canadiens,
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 163
Et cependant il est encore à Londres le 11 mai, tout occupé à expédier au Canada les livres et les nombreux et magnifiques instruments de physique, de chimie et d'astronomie qu'il a achetés pour nos difliérents collèges. Ecrivant encore à M. Cazeau : " Il va vous arriver, c'est-à-dire aux séminaires, quantité de beaux livres et de magnifiques et très fragiles outils de physique, de chimie, etc.; et, en qualité de bienfaiteur général de cette partie de l'humanité,^ vous êtes instamment prié de faire ce qui dépendra de vous pour que chaque chose aille exactement à sa destination par mains sûres .... ]\Iaintenant, il n'y a pas à dire, il faut "filer dru," courir à Paris et à Kome, et de là, en dédoublant le plus vite possilde, à Québec en Canada. Priez pour un pauvre voyageur, qui en a par-dessus la tête d'affaires de toutes les sortes et des plus difficiles. Adieu, au revoir. ..."
Puis, lui écrivant de nouveau le 2-1 mai, cette fois-ci, de Paris : " C'est demain la Fête-Dieu, qui n'est plus chômée en France. . . .^ Je pars le 27 au .matin pour Dijon, d'où j'ai dessein d'aller à la fine course à Rome, par Lyon, Avignon, Gènes, Livourne et Civita Yecchia...."
Et en effet il écrivait à ]\[. Demers, supérieur du séminaire, le dimanche 28 mai, datant sa lettre de " Sens (Yonne), sur la route de Dijon, Châlons-sur-Saône, Lyon, Avignon, Marseilles, Gènes, Livourne, Civita Vecchia, Eome;" il lui parlait des envois qu'il avait faits au Canada, et spécialement d'un certain nombre de livres qu'il avait expédiés à plusieurs particuliers, entre autres à "M. Gingras le saint ;"^ puis il ajoutait: "J'ai laissé Paris hier matin par le bateau à vapeur qui remonte la Seine jusqu'à Montereau, distance de vingt-huit lieues par terre, et de trente-huit en suivant le cours de cette rivière. Quel contraste entre les bords de la Seine, ses embarcations étroites et plates, et tout ce qu'on aperçoit du milieu du majestueux Saint-Laurent! ]\£ais quelle ressemblance frappante entre les paysans d'ici et nos gens de campagne! même caractère, même gaieté, même genre de vie et de vêtements, même état de fortune, même contentement. Il ne leur manque que le même esprit religieux, qui revient pourtant en France,, mais plus, beaucoup plus, chez les hommes instruits que chez le peuple.
* M. Cazeau. avec sa grande bienveillance, se montrait toujours prêt à rendre senice à ses confrères, mais surtout a nos collèges et aux institutions religieuses, en général.
' Depuis quelques années, elle ne l'est plus, également, en Canada.
» M. Léon Gingras, directeur du grand séminaire, auteur d'un ouvrage en deux volumes, intitulé: L'Orient, ou voyage en Egypte, en Araiie, etc. Québec, 1847. — Ses confrères l'appelaient le saint, à cause de son extérieus pieux.
"Je suis arrivé ici (à Sens)^ à minuit. Je serais déjà en route, si ce n'eût été le dimanche, et encore le dimanche de la Procession, Il fallait au moins " entendre " une messe. La procession a défilé un peu après sept heures, ce matin. Les rues ont été tendues de nappes, de drapSj de toiles blanches, sur une partie desquelles on a attaché quelques fleurs. Les reposoirs étaient simples, mais d'un bon goût. La procession s'est faite sans trop de façons. M. l'archevêque portait le saint Sacrement. . . , Pauvre clergé de France! Il a fait sa procession sans être trop foulé. Porce femmes- et filles, et enfants d'écoles; très peu d'hommes, et encore moins à la messe. Les petites filles portaient des roses sur la tête. Douze ecclésiastiques thuriféraires tenaient chacun d'une main l'encensoir, et de l'autre un petit garçon couronné de roses et muni d'une corbeille de fleurs. C'étaient des enfants de huit à dix ans au plus. Des rues étroites ne leur laissaient guère le moyen d'étaler les belles " figures " de M. Baillargé. Le chant, assez monotone, mais " d'accord," est la seule chose peut-être que la cathédrale de Québec ait besoin d'envier à cette antique église de Sens, excepté pourtant ses croisées peintes sur verre.
" J'ai souvent eu la tentation de demander au curé de Québec, à qui je désire présent-er mes meilleurs respects, d'être autorisé à lui acheter deux ophicléides, espèce de serpents perfectionnés, qui contribuent beaucoup à la majesté et surtout à l'harmonie du plain-chant.
" J'aurais encore mille choses à dire, s'il ne fallait pas songer à continuer ma pénible course. Je m'accommode assez peu d'être une journée entière en diligence, moins encore d'y prendre gîte pour toute la nuit. Combien, hélas ! il me faudra encore en passer de cette manière !...."
M. Holmes arrivait à Eome le 11 juin: il avait mis quinze jours à faire en diligence le voyage de Paris à Eome, arrêtant probablement une journée ou deux aux principales villes qui se trouvaient sur sa route. Ecrivant à M. Demers le 17 juin: "Me voici donc à Rome, où je suis arrivé de Civita Yecchia dimanche matin, 11 juin, jour de l'anniversaire du sacre de Mgr Turgeon.- J'y suis entré vers la pointe du jour par la porte Saint-Pierre, après une nuit passée dans d'assez vives inquiétudes, à cause des voleurs qui se montrent quelquefois sur cette route pour saluer à leur manière les voyageurs. Dès le même jour, j'^i
^ On sait que c'est le " Catéchisme de Sens " qui a été très longtemps en usage au Canada.
^ Mgr Pierre-Flavien Turgeon, ancien confrère de M. Holmes au séminaire, coadjuteur de Mgr Signay, et plus tard archevêque de Québec, avait été consacré le 11 juin 18^4.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 168
couru embrasser le cher Père Thavenet/ qui m'a fait une réceptiou cordiale. Je l'ai trouvé vieux, bien vieux, fatigué de l'interminable embarras de ses comptes, rongé de chagrins .... Malgré les préventions favorables que je lui avais inspirées, il n'est pas aisé de traiter avec lui. Cependant nous nous sommes aussitôt mis en besogne, et nous travaillons sans relâche.''
Ainsi, même à Eonie, les affaires le poursuivent et l'absorbent: ce qui nécessairement assombrit un peu son séjour de trois semaines dans la Ville Eternelle. Il eut du moins la consolation de s'entendre parfaitement avec Tabbé Thavenet, qui s'occupait depuis longtemps de la question des indemnités que le séminaire de Québec réclamait pour ses prieurés confisqués, et d'obtenir de lui un règlement de comptes. Du reste, il est si peu question de Rome et de ses monuments dans ce que nous avons de la correspondance de M. Holmes, que nous sommes convaincu qu'il y a plusieurs de ses lettrée qui n'ont pas été conservées. Nous n'y trouvons même aucune allusion à l'audience qu'il obtint du pape Grégoire XVI, lequel avait fait un si bon accueil à nos jeunes Canadiens, Parent, Taschereau et Portier.
M. Holmes, écrivant à M. Demers le IT juin, lui disait: ''Je ne ferai pas un long séjour dans la Ville Eternelle." En effet, il écrivait de nouveau le 3 juillet au séminaire de Québec : " Je pars pour Lorette, Bologne, Milan, la Suisse et Paris. Xos jeunes gens se portent bien et vous saluent affectueusement. Priez pour moi, chers confrères: ce voyage est trop long pour mes forces." M. Holmes retournait à Paris, accompagné cette fois de ses trois jeunes compagnons de voyage.
Le pape Grégoire XVI, de la famille Capellari, qui gouvernait alors l'Eglise de Dieu, était monté sur le trône pontifical en 1831. Voici le portrait que donnait de ce pontife un voyageur français qui le vit quelques années plus tard: "Grégoire XVI avait alors (1842) soixante-seize ans. Sa taille élevée annonçait encore une grande vigueur sa physionomie respirait une simplicité enjouée, contrastant avec les rides profondes qui sillonnaient ses traits, traces de ses graves préoccupations. Son chapeau de velours pourpre, entouré d'une torsade terminée par de gros glands en or, placé sur le devant et un peu de côté sur sa vaste tête, le son de sa voix forte et un peu saccadée, donnaient, oserais-je dire, un asi^ect militaire au caractère sacré empreint sur toute sa personne." - C'est ce pape énergique qui venait de condamner certaines doctrines professées par le fameux journal L'Avemr, et qui avait eu la douleur de voir le principal rédacteur de cette feuille,
1 L'agent du séminaire de Québec, dans l'afifaire de l'indemnité. ^Trente-deux ans à travers rislam. par Léon Roches, t. II. p. 217.
La Mennais, se séparer, à cette occasion, de l'Eglise, et commettre, suivant la parole de M. Nettement, " le suicide d'âme le plus éclatant peut-être qu'on rencontre dans l'histoire." Que nous aurions été heureux de trouver, dans la correspondance de M. Holmes, ses impressions personnelles sur Grégoire XVI, et les paroles encourageantes que dut lui adresser le pieux pontife sur les différents objets de sa mission !
^ ''fi ^
M. Holmes, avec ses jeunes compagnons de voyage, rentrait à Paris dans la première semaine d'août, et écrivait le 12 de ce mois au supérieur du séminaire de Québec : " Aussitôt de retour du long et pénible voyage d'Italie, j'ai couru chez M. l'aumônier des Gobelins, dépositaire d^ mes lettres, et j'ai eu le plaisir d'y trouver la vôtre datée du 23 mai dernier. Depuis lors, vous en avez reçu plusieurs de moi, écrites pendant le court séjour que j'ai fait à Rome.^ Celle-ci vous sera remise par mes chers compagnons de voyage, qui ont le bonheur de regagner leur patrie et leurs amis, aussi sages, aussi fervents qu'ils étaient partis, tous ecclésiastiques, bien décidés et bien prêts à se remettre à l'étude.
" Moi, je vais donc rester seul, à lutter avec mes infirmités, et avec des affaires qui semblent ne vouloir jamais finir. Pourtant, j'espère les terminer de façon ou d'autre .... Je ne sais ce qui aura été fait à Londres depuis que j'en suis parti. Je viens d'en écrire à M. Tulloch et M. de la Porte.
" Dans l'intervalle, je me suis mis entre les mains du fameux médecin Civiale, qui m'assure que ma maladie n'aura pas de suites graves, et qu'elle est susceptible d'une jDrompte guérison. Dieu le veuille, ou mieux que la volonté de Dieu s'accomplisse!
" Malgré que j'eusse employé tous les fonds qui m'avaient été confiés . pour achats de livres et d'instruments, je n'ai pu refuser à M. Casault " quelques appareils qu'il m'a demandés à plusieurs reprises. Vous en aurez déjà reçu la plupart, les autres vont v ous arriver avec vos anciens et chers élèves, qui s'en chargent, ainsi que de quelques livres de classe que M. Aubry ^ dit être nécessaires. ..."
MM. Parent, Taschereau et Portier ayant pris la soutane à Rome, avaient hâte de retourner à Québec pour s'y reposer un peu des fatigues du voyage, avant de commencer leurs études théologiques; ils s'embarquèrent vers la mi-août pour le Canada. M. Holmes resta donc seul à Paris, qu'il quitta définitivement lui-même le 7 septembre.
^ Ceci confirme ce que nous avons dit plus haut, que beaucoup de lettres de M. Holmes ont été perdues.
^ Louis-Jacques Casault, le futur premier recteur de l'Université Laval. Il était à cette époque professeur de physique et de chimie.
^ Josei^h Aubry, l'un des directeurs du séminaire, à cette époque.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 167
iSTous avons de lui 11116 longue lettre à M. Demers, datée de ce jour " sur la Seine/' et qu'il termine à Londres le 14 septembre. Voici les lignes du commencement : " En route ! crie le maladroit conducteur du bateau à vapeur de la Compagnie royale. Nous laissons le quai d'Orsay, le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvres^ le Palais d'Orsa}»-, édifice admirable..,, Paris, enfin! Adieu, Paris, adieu pour longtemps!"
Hélas! il ne prévoyait pas les péripéties du voyage accidenté qu'.l entreprenait. Le bateau touchait à tout instant au fond de la rivière .... On se rendit à grand'peine à Saint-Denis, que M. Holmes salua en passant : " Voilà, dit-il, les Ijeaux clochers de Saint-Denis .... Làdessous dormaient paisiblement une belle suite de rois, saint Louis entre autres. Des révolutionnaires que les nôtres menacent d'imiter les ont troublés, secoués, chassés de leur dernier asile. ..."
Le bateau continue pénibleiment sa marche, mais n'avance qu'à
pas de tortue : " Il paraît que vous allez plus vite que ça au Canada,
ajoute ^[. Holmes, si l'on en croit les gazettes. Vous marchez en avant,
vous faites des assemblées, vous passez des résolutions, vous battez du
-tambour, vous criez à l'indépendance. . . ." ^
Mais bientôt quelque chose se brise dans la machine, et le bateau est obligé de reprendre le chemin de Paris, à grand'peine : " Et mes adieiux ! s'écrie joyeusement M. Holmes. Bah ! nous en ferons d'autres. Quoi de plus aisé que de faire des adieux, en Europe?"
Ce ne fut que le lendemain soir qu'il put quitter Paris pour la deuxième fois, et il mit " vingt-quatre heures juste à se rendre à Boulogne-sur-Mer." ^
Là un nouveau contretemps l'attendait. Ecrivant à M. Demers le 9 septembre : " Point de bateau à vapeur pour Londres, dit-il, que le lundi 11, à sept heures du matin. Ainsi force sera de passer le samedi après dîner et le dimanche ici. J'aurai la sainte messe, un bon bain de mer, et du loisir pour vous écrire encore. ..."
Il le fit en effet, et ce ne fut qu'à Londres qu'il acheva sa lettre, le 14 septembre: "Je suis arrivé ici,^ dit-il, le 11 au soir, et déjà je
' Allusion aux troubles de 1837, que M. Holmes avait appris par les journaux.
' " A l'emboucluire dp la Liane dans la Manche, au pied et sur la pente de coteaux pittoresques." (.Toanne.) Boulogne-sur-Mer était déjà à cette époque une place de bains très achalandée.
' Depuis la dernière visite de M. Holmes à Londres, le roi Guillaume IV était mort, et sa nièce, la reine Victoria, était montée sur le trône, le 20 juin 1837. On ne peut lire sans une douce émotion les quelques lignes que notre gouverneur Gosford écrivait à cette occasion à lord Glenelg : " Voila la jeune reine lancée tout à coup sur un océan agité. Elle a été bien élevée, et sa mère qui, je crois, est une femme très intelligente, d'un esprit droit, d'un bon jugement, sera sans doute pour elle un grand soutien. Dans mon humble opinion, le succès
me suis bien remué pour l'affaire des réclamations. Je viens de passer la journée avec M. Tulloch, occupé à chercher les moyens de presser notre affaire. . . . Mon troisième mémoire est prêt. Je vais le présenter, puis je tâcherai d'obtenir l'appui de lord Glenelg, qui paraît bien disposé, et de quelques autres. . . .'"
Ce ne fut que le 29 septembre qu'il put annoncer au supérieur du séminaire son départ pour le Canada: " Aléa jacta est, écrit-il; je pars. Cette lettre se rendra à Liverpool par le paquebot du 1er octobre, et moi, le même jour, je m'embarquerai à Portsmouth. Nous courrons, à qui plus vite, la lettre et moi, pour vous annoncer que nos réclamations prennent une couleur Ijeaucoup plus encourageante."
M. Holmes laissait une procuration à M. Tulloch, à Londres, pour continuer à faire valoir les droits du séminaire à l'indemnité qu'il sollicitait; et il écrivait: "M. Tulloch, qui ne s'amuse pas à flatter de vaines espérances, croit indubitablement que si le bureau colonial nous appuie sérieusement, nous gagnerons. Cette lueur de confiance me reposera de mes fatigues et me fera traverser gaiement le large Atlantique "
Il se faisait illusion. Une affaire mal commencée et comproïnise d'avance se répare difficilement. Sur de fausses données, les commissaires anglais chargés de distribuer l'indemnité accordée par le gouvernement françaisi aux sujets britanniques dont les propriétés en France avaient été confisquées durant la Eévoluti'on, s'étaient prononcés quelques années auparavant contre les réclamations du séminaire de Québec. On n'aime jamais à se déjuger, les corps judiciaires ou autres peut-être encore moins que les individus. M. Holmes, avec un talent admirable et une rare persévérance, avait entrepris de prouver aux commissaires qu'ils s'étaient prononcés sur des données incorrectes: il avait écrit mémoires sur mémoires et n'avait épargné aucune démarche; il se croyait sûr de gagner sa cause, ^l. Tulloch revint à la charge, en 1839, après son départ; le docteur Ealph, en 1840: mais tout fut inutile. Ce dernier reçut un jour cette réponse du secrétaire de la cotmmi'ssion : elle lui était donnée comme définitive : " Mes seigneurs ont pris connaissance de vos représentations, et ils regrettent de ne trouver aucune raison pour changer leur première décision touchant les réclamations du séminaire et des Ursulines de Québec." ^
de son règne dépendra beaucoup des premiers pas, et j'espère de tout mon cœur qu'ils seront dirigés de manière à lui assurer Taffection et la confiance de son peuple."
^ Lettre de R.-J. Routh, C.G.. â M. Parant, supérieur du séminaire de Québec, Dublin Castle. 21 janvier 184S.
[GossELix] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 169
Et l'affaire des écoles normales, l'objet principal du voyage de M. Holmes? Il n'en dit que quelques mots, çà et là, dans la corre<îpondance que nous avons sous les yeux. Il en dit assez cependant pour faire voir qu'elle fut l'objet constant de sa sollicitude.
C'est en vue d'obtenir tous les renseignements possibles sur le fonctionnement des écoles normales, qu'il se rendit à Edimbourg, à Glasgow, h Dublin, et nous avons vu qu'il engagea un professeur en Ecosse: il en engagea un autre en France, probablement à la recommandation de M. Rendu. ^ Il acheta quantité de livres, de cartes, ainsi que de? instruments de physique, de chimie, et autres, pour les écoles normales qu'il était chargé d'organiser au Canada.
S'il n'y a que peu de chose sur les écoles normales dans les lettres de M. Holmes conservées au séminaire de Québec, c'est qu'il correspon daiti avec les comités de régie de Québec et de Montréal pour tout ce qui regardait ces institutions.- Xos recherches 2:)0ur retrouver cette correspondance» et les rapports de il. Holmes ont été infructueuses; celles de M. Doughty, l'archiviste distingué d'Ottawa, l'ont été également.^
Il est regrettable que nous n'ayons pas ces documents. Outre le compte-rendu que M. Holmes y donnait sans doute de ses visites aux principales institutions des différents pays d'Europe, on y trouverait /es réflexibns de cet homme distingué en matière d'éducation, on y verrait ce qu'il se proposait de faire pour les écoles normales, sur quel pied il entendait les fonder, les diriger, les conduire. Espérons que ces documents n'ont pas été détruits et qu'ils se retrouveront un jour.
Quoi qu'il en soit, on n'avait pas attendu le retour d'Europe de M. Holmes pour inaugurer les écoles normales créées par la loi de 183C. Sur ses indications, sans doute, une école normale pour les garçous s'ouvrit à Montréal dans l'été de 1837,* et lorsqu'il arriva le 3 novembre, il la trouva en pleine opération, ainsi que les écoles normales de filles que nous avons mentionnées.
' Voir plus haut, p. 158.
^ Le registre du comité de régie de Montréal fait mention d'au moins sept lettres de M. Holmes, adressées soit à M. Papineau, soit à M. Viger, soit aux secrétaires des comités : elles étaient lues séance tenante.
• Lettre de M. Doughty à l'nuteur, Ottawa, 17 aoOt 1907.
*Le 8 juillet, d'après un avis publié dans la Gazette de Quélxc, le Vindicator, la Minerve et VAmi du peuple. MM. Regnaud et Andrew Findlater étaient arrivés le 15 juin dans la barque Morning Star de Londres, partie de Ix)ndres le 16 avril. Us étaient munis de lettres de créance de M. Holmes en date du 15 avril.
Sec. I., 1907. 1-'.
Le lendetnain, 4 novembre, il assistait à une séance du comité de régie de Montréal, convoquée spécialement pour lui/ rendait compte des sommes qui lui avaient été confiées pour achat de livres, etc., et recevait deis remerciements bien mérités pour les services qu'il avait rendus aux écoles normales durant son voyage.
L'école normale de Montréal se tenait dans une maison située au coin des rues Saint-Antoine et Cimetière, dans le. faubourg Saint- Antoine.- Le principal, M. Eegnaud, y avait son logement, avec les élèves de l'école. Son assistant, M. Findlater, logeait en ville. Tous deux recevaient un salaire convenable.
Bien souvent, nous avons entendu faire le plus bel éloge de M. Eegnaud par un de ses anciens élèves. C'était un habile professeur, un homme très distingué, surtout en mathématiques. C'était aussi un parfait chrétien. Il ne lui manquait qu'une chose, paraît-il, le talent de faire observer la discipline, dont il avait d'ailleurs établi lui-même les règles à l'école.
M. Findlater, lui aussi, était un professeur très remarquable, et lorsqu'il retourna en Ecosse en 1842, il emporta avec lui des témoignages très flatteurs de la manière dont ses services avaient été appréciés au Canada.
On a dit que nos premières écoles normales avaient cessé d'exister à cause des troubles de 1838. Ce n'est vrai qu'indirectement. Les troubles de 1838 mirent fin à la législature qui' avait voté les fonds des écoles normales, et ces fonds, qui n'avaient été votés que pour cinq ans, n'ayant pas été renouvelés par le parlement-uni du Haut et du Bas- Canada, elles furent obligées de fermer leurs portes.
Le seul souvenir des troubles de 1838 que nous trouvons attaclié à l'école normale de Montréal, c'est qu'elle fut obligée, cette année-là, à la demande du gouvernement, de loger quelque temps un piquet de soldats.'
A Québec, l'école normale des filles, comme nous l'avons vu, avait été! confiée aux dames TJrsulines : le comité de régie leur allouait la
^ C'était sa dix-septième séance. Il y en eut en tout 28, dont nous avons les procès-verbaux. La première eut lieu le 15 avril 18.36 ; la dernière, le 2 juillet 1842. Dans cette .séance de clôtui'e, le trésorier. M. Jacques Viger, rendit ses comptes : et comme, toutes dépenses payées, il avait eu mains une somme ass^z ronde, on lui alloua £60 de gratification i)our ses services. On accorda des diplômes à quatre élèves-maîtres, puis on vota des remerciements au principal, M. Regnaud, qui se disi)osait à passer en France.
* En ISiO, il fallut changer de local, et l'école fut installée quelque part sur la rue Craig, où elle resta jusqu'en 1842.
' Registre du comité de régie de l'école normale de Montréal.
[gosselin] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 171
som^ne votée par le gouvernement. Il n'y avait pas de professeurs laïques; c'étaient les religieuses elles-mêmes qui donnaient l'enseignement.
Citons ici un extrait de l'avis que le secrétaire du comité^ M. Hu.)t, publiait dans le Canadien à l'occasion de l'inauguration de cette écolo: il nous donnera une idée des conditions requises pour y être admis.
" Avis est par le présent donné que le comité de régie de l'école normale du district de Québec pourvoira à la pension e'; à l'enseignement dans le couvent des dames Ursulines de Québeo, perdant l'espace de trois années, à commencer le 1er septembre prochain, de cinq filles ou plus, résidant dans le district de Québec, qui voudront se destiner à l'enseignement et perfectionner leurs études, et qui n'ont- pas le moyen de se maintenir pendant le dit temps; et que le dit comité recevra d'ici au premier août prochain^ les applications de la part des parents, tuteurs ou gardiens des dites filles, résidant dans le district de Québec, pour les faire admettre dans le dit couvent et les y faire qualifier comme institutrices.
" Nulle fille ne pourra être admise, à moins qu'elle n'ait atteint l'âge de quatorze ans, et qu'elle ne puisse justifier de ses bonnes mœurs par un certificat signé de son curé ou du ministre de sa religion, d'un magistrat et d'un officier de milice du lieu de sa résidence, et à moins qu'elle ne puisse faire preuve qu'dle connaît dans l'une ou l'autre langue la lecture, l'écriture et les éléments de l'arithmétique. Et il sera de plus requis que les dites élèves ou leurs gardiens donnent au dit comité de régie bonne et suffisante caution qu'après le terme de leur cours d'études elles donneront leurs services au public en qualité d'institutrices durant l'espace d'au moins cinq années, ou qu'elles rembourseront au dit comité de régie le montant des dépenses encourues pour le cours d'études des dites élèves . . . . " ^
Voici, d'après les annales des Ursulines, les noms des cinq premières élèves qui entrèrent au monastère, dans l'automne de 1836 :
Melles Joséphine Malherbe, âgée de 23 ans; Milburge Casault, âgée de 20 ans; Sophie Croteau, âgée de 18 ans; Adéline Piché, et Flavie Sénéchal, âgées de 16 ans.
Une sixième élève, Agnès Colyer, entra à l'école normale; elle y fut reçue le 5 novembre 1838.
Ces élèves de la première école normale de Québec terminèrent leur "cours d'études. Le comité de régie payait leur pension, de six mois en six mois.^
' Le Canadien du 25 mai 1836.
* Notes de l'archiviste du monastère, a l'auteur.
Ce nombre de cinq ou six élèves, dans chacune des quatre écoles normales, ne fut jamais, croyons-nous, dépassé. Il était proportionné, naturellement, aux fonds votés par la législature.
C'était encore peu de chose, &ans doute; mais l'empressement avec lequel on sollicitait de toutes parts l'admission aux écoles normales permettait d'augurer favorablement pour l'avenir de ces institutions.^
Lorsqu'elles cessèrent d'exister en 1843,^ M. Holmes dut en éprouver un sincère regret. Ce grand éducateur de la jeunesse portait un si vif intérêt à la cause de l'éducation ! Il est de tradition, au monastère des Ursulines, qu'il se rendait souvent à leur parloir pour encourager dans leurs travaux les religieuses vouées à l'œuvre de l'enseigne • ment. H leur donnait d'excellents conseils, il les éclairait, il les dirigeait, il leur disait un généreux sursùni corda, il était pour elles un véritable professeur d'école normale. Souvent, il déplorait la pénurie de nos maisons d'éducation, à cette époque, en fait d'appareils scientifiques; et l'on assure, au monastère des Ursulines, qu'il lui arriva de leur en fabriquer quelques-uns de sa propre main.^
Que ne pouvait-on attendre d'un hoanme si distingué et si dévoué, pour l'organisation et la direction de nos écoles normales? M. Holmes n'eut pas le bonheur d'assister à leur résurrection en 1857; mais on peut être sûr qu'il n'y fut pas tout à fait étranger. N'est-ce pas lui qui avait formé au séminaire M. Chauveau, l'inspirateur principal de la loi de 1856? M. Chauveau était un de ses élèves de prédilection;* il l'avait imbu de ses idées eti de ses connaissances en matière d'éducation. Ne peut-on pas dire, par conséquent, que M. Holmes revit dans les écoles normales telles qu'elles existent aujourd'hui? Defunctus adhùi loquitur.
^ Nous voyons, par le procès-verbal de la séance du 12 août 1837 du comité de régie de Montréal, qu'à cette date .sept personnes avaient fait application pour être admises à l'école: James Dawson et Michael Leahy, de Montréal, William Parker, des Tanneries, Jaseph Mousseau dit Desormeaux et Joseph Cliarlebois, de Saint-Bienoit, Thomas Gérard, maître d'école de l'église Saint-Jacque?, et Jacques-Edouard Hubert, maître d'école de la campagne. — Nous voyons également, par le procès-verbal de la séance du 10 octobre de la même année, qu'il y avait à cette date six élèves à l'école normale de la Congrégation, que M. Phelan, de Saint-Sulpice. avait fait la visite de cette école et en avait été satisfait.
^ Les livres, cartes géographiques et autres objets qui avaient servi aux écoles normales, retournèrent au gouvernement.
= Entretien de l'auteur avec la Révérende Mère Sainte-Croix, sœur de M. Holmes, aujourd'hui nonagénaire.
* Outre M. Chauveau. on cite encore parmi les élèves de prédilection de M. Holmes, Son Eminence le cardinal Taschereau, Mgr Antoine Racine et Mgr Hamel, MM. Cauchon et Joseph-Charles Taché.