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Notre distingué voyageur arrivait à l'aris pour la première fois le 31 juillet 1836, et allait se loger avec ses compagnons aux Missions. Etrangères, rue du Bac. 11 y séjourna plus de deux mois, voyageant cependant un peu partout en France où l'appelaient les affaires qu'il avait à traiter, surtout pour les écoles normales :
“Je suis arrivé à Paris, écrit-il, à minuit de la dernière des trois glorieuses journées, justement à temps pour voir les feux de joie, les illuminations, et l’arc de triomphe national * que Louis-Philippe vient de faire finir...”
Qu'on ne s’attende pas, du reste, de trouver dans la correspondance de M. Holmes de longues descriptions de Paris et de ses monuments, pas plus qu'il n’a fait pour Oxford et Londres. 1] est trop occupé et absorbé par les affaires pour se livrer à la littérature de voyage: * Le temps me manque partout, écril-il à M. Cazeau. Je suis continuellement aux prises avec cette multiplicité d'affaires de toutes sortes : affaires des écoles normales, affaires des collèges, affaires du séminaire de Québec, affaires des couvents: et que sais-je encore ?,,,,”
Il'en dit assez cependant pour nous convaincre qu'il voit et examine tout, que rien n'échappe à son attention et à ses recherches, qu’il assiste à toutes les solennités remarquables qui se présentent, et fait connaissance avec les principaux personnages qui peuvent lui être utiles:
“J'ai pourtant trouvé le tour, dit-il à M. Cazcau, de regarder un peu les merveilles de cette capitale. Ah! mon ami, que c'est beau re Louvres, ces jardins de Versailles, ces palais, ces ponts, ce musée du roi, cette vieille Notre-Dame, ces Invalides, ce Panthéon! ...
“Lundi? nous avons assisté à la grand'messe pontificale à Notre- Dame. L'archevéque* oficiait à côté du trône élevé pour le roi de Naples.t I] y avait beaucoup de rochets, qui avaient donc l'air dévot, et un peuple immense, qui priait.... J'ai assisté, écrit-il encore, à une séance de l’Académie française, et j'ai eu le plaisir de faire connaissance avec plusieurs des grands hommes du jour, entre autres, MM. Arago, Gcoffroy Saint-Hilaire, Magendie, Adrien de Jussieu, ete...
L'arc de triomphe de l'Etoile, commencé par Napoléon Ier en 1806, ne fut terminé qu’au bout de trente ans, en 1836, sous Louis-Philippe.
2C'était le jour de l'Assomption, fête d'obligation en France à cette époque.
“Mgr de Quélen, qui mourut en 1839, et eut pour successeur Mgr Affre, l'intrépide martyr des barricades de 1848.
“Ferdinand IL, fils de Francois Ier, de la famille des Bourbons, Il était déjà venu à Paris, en 1830 ; et à cette occasion Charles X, qui venait de signer ses fameuses Ordonnances, donna à son cousin des fêtes splendides, suivies presque aussitôt de la révolution de juillet. On sait le mot que prononça M. de Salvandy, lors du grand bal donné au Palais Royal: ‘C'est une vraie fête napolitaine : nous dansons sur un volcan !”
“ Je viens d'assister, ajoute-t-il, à la distribution solennelle des prix à l’université de France. Point de dialogues, de drames, de plaidoyers: on en rirait par ici; mais un concours savant, un beau discours par un professeur, un autr» par le ministre de l'instruction publique au nom du souverain, et une distribution de beaux livres, accompagnée de baisers et de couronnes de feuillage. Quand le goût de choses aussi belles, aussi nobles et aussi simples, fera-t-il justice de nos farces et de nos bouffonneries?.... Je viens de voir un des membres du conseil royal de l'instruction publique, M. Rendu, parfait chrétien, et parfait ami de la véritable éducation du peuple. 11 promet d'employer ses meilleurs efforts pour nous procurer quelques maîtres tels que nous en avons besoin. Au reste, c’est le propre caractère de tous les Français instruits d'aimer à rendre service pour contribuer à répandre l'instruction... Je suis occupé.... d'entretiens avec les savants professeurs de cette capitale, qui me donnent volontiers leurs conseils sur tous les points qui m'embarrassent.” :
M. Demers, supérieur du séminaire, venait de publier à Québec son manuel de philosophie,' et lui en avait confié quelques exemplaires pour qu’il fit connaître l'ouvrage en France. M. Holmes lui écrit:
“ Je vais faire connaître à l'Univers Religieux le cours de philosophie que vous venez de publier, en en faisant donner un aperçu et une analyse dans un journal qui porte ce nom. Je le ferai aussi connaître à l’Institut, avec plusieurs membres duquel j'ai le plaisir d’être en rapport, et à la Bibliothèque du Roi où je déposerai un exemplaire en hommage....
“Je vous ai écrit qu’il se publiait actueuement à Paris un cours de physique (celle de Larose) qui a une haute réputation. Il s’en réimprime une autre, celle de Pouillet, qui a une grande vogue. Mais tous ces cours paraissent et disparaissent d’année en année, à mesure que le progrès et les découvertes se font connaître. Les grands professeurs ont leurs écoliers. Quand ils cessent d’enseigner, ils publient, et quand ils ont publié, on ne veut plus de leurs cours, et les cahiers recommencent. Par le fait, leur réputation est toujours plus haute pendant la durée des manuscrits, et pour la plupart elle tombe avec l’imprint. Je crois que le parti le plus sage est d'avoir toujours un cahier, et toujours en même temps un auteur, qui soit à peu près au niveau des connaissances courantes... .”?
M. Holmes expose ensuite à M. Demers quel était à cette époque le programme général des études en France: “ L'enseignement univer-
1 Institutiones philosophiæ ad usum studiosæ juventutis, Quebeci, 1835, 3C'est la Bibliothèque Nationale d'aujourd'hui.
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#itaire par toute la France, dit-il, est basé sur cet axiome, que l'étude des langues anciennes forme essentiellement le principal, et que les sciences naturelles ne sont que des accessoires, pour les collèges, On n'est pas cncore bien arrêté sur l'étendue qu’il convient de donner à ces accessoires, Par un: force de choses irrésistible, les Petits Séminaires se rapprochent lentement des études collégiales, pour sauver une partie de la jeunesse, au moins de quoi remplir les rangs du sanctuaire, Avec plus de zèle à s’élancer vers les sciences nouvelles, ils rendraient, suivant moi, de plus grands services à l'Eglise, car, avant tous les axiomes, mettons celui-là: que c’est par l'instruction de In jeune, et pur cela seul, qu’on peut ramener un peu aux vrais principes.
“ Le dessin forme partout une partie des études.
“La musique n'est admise dans les collèges que pendant les récréations. Les parents fournissent pour cela, à leurs frais, des maîtres aux élèves qui veulent cultiver cet art. 11 n'est point question de musique dans les distributions de prix.”
M. Holmes Gemeura à Paris jusque vers la mi-octobre, puis il retourna à Londres, afin de presser la solution de l'affaire de l'indemnité: “Nous voilà de retour à Londres, écrit-il le 29 octobre à M. Demers, après avoir passé rapidement par les Pays-Bas. La route depuis Paris a été par Senlis, Péronne, Bapaume, etc., Lille, Tournay, Ath, Bruxelles, Malines et Anvers. De cette dernière ville nous avons gagné Londres en bateau à vapeur.”
Rien de plus, dans la correspondance de M. Holmes, sur cet intéressant voyage, qu'il fit très à la te, il est vrai, mais où il dut recueillir tant de précieux renseignements, ct faire, au profit de ses jeunes compagnons, tant d'utiles et pratiques observations, dans cette Belgique, surtout, qui venait de se constituer en royaume indépendant,! et donnait déjà à l’Europe tant de leçons de patriotisme sincère gvec la pratique de la vraie liberté, 11 était toujours absorhé par les affaires :
“ Dieu sait, écrivait-il à M. Demers, si j'aurai le bonheur de voir la Ville Eternella!... Les affaires me pressent... Et puis, l’état sanitaire de l'Italie me permettra-t-il d'y conduire nos jeunes compagnons de voyage?...”
IL fit en novembre le voyage d'Ecosse, dont nous avons déjà parlé Revenu à Paris vers la mi-janvier, il entreprit, dans l'intérêt des affaires
du séminaire, cette autre course dont nous avons parlé également, ct
‘La Belgique déclara son indépendance et 8e constitua en mor .:riis constitutionnelle en 1830, avec Léopold Ier, prince de Saxe-Cobourg, oncle de la reine Victoria, pour souverain,
qu'il estimait à 250 lieues, à travers le Berry, la Touraine et la Normandie, pour y visiter les anciens prieurés qui avaient appartenu au séminaire de Québec et aux Uraulines, et avaient été confisqués pendant la révolution.
Au retour de ce voyage, il se sentait, disait-il, “épuisé par le travail et la chaleur.” Ouire le besoin de se reposer un peu de ses fatigues corporelles, ce saint prêtre en éprouvait un autre que seules les âmes pieuses, accoutumées à l'union avec Dieu, sont en état de comprendre, celui de se recueillir, de rentrer en lui-même, de donner à son âme quelques jours de retraite. Ecrivant à M. Demers le G février 1837: “Au milieu de tout ce tracas, disait-il, wrxum est necessarium: Le chrétien, et bien plus le prêtre, se le doit dire sans cesse, Et si quelquer chose est propre à le rappeler au souvenir “ du pauvre voyageur, ? c'est la vue de cette vicille Europe, de ce vaste foyer de “ lumières ” et de “ civilisation,” comme elle aime à le prôner: on aurait beaucoup plus de raison de dire: de travers, de crimes, de systèmes ténébreur et funestes sur fout ce qui constitue la véritable religion et les bases premières de toute existence sociale. La Mennais a entièrement levé le masque; éditeur du Monde, il fait aujourd'hui ouvertement la guerre à l'Eglise. M. Guizot, chef: de l'instruction publique en France, chef du ministère des cultes, vient de proclamer, dans son discours de réception à l’Académie française? que Voltaire et Jean-Jacques et leurs semblables ont fait le bonheur et la gloire du dix-huitième siècle, et que, sans un “ petit accident,” la Révolution française, le bonheur et la gloire du dix-neuvième siècle, qu’ils avaient préparés, seraient déjà à leur comble! ! !
“J'ai vu un instant les Jésuites de Paris, qui vivent cachés, et font tout le bien qu’ils peuvent à la jeunesse, et à la piété, par les retraites qu'ils donnent aux ecclésiastiques et aux laïques. Je voudrais m'arracher du tourbillon d’affaires qui m'accablent, pour passer huit à dix jours dans leur solitude. En viendrai-je à bout? Nous verrons.”
Ce serait peut-être ici le lieu de faire remarquer, en passant, que M. Holmes n'était pas seulement un esprit très cultivé, orné de toute espèce de connaissances littéraires et scientifiques, mais aussi un homme d’une grande spiritualité, très versé dans la science des saintes Ecriturer, qu'il interprétait souvent d'une manière merveilleuse. Nous avons sous Îles yeux un commentaire du psaume xxviii : Afferte Domino, filii Dei, afferte Domino filios arietum, qu’il adressait un jour à un de ses amis, jeune ecclésiastique qu’il avait formé au séminaire. pour l’encourager dans sa nouvelle carrière par la vue du bien qu'il pourrait y
? “ Une seule chose est nécessaire.” (S: Luc, X, 42)
? M. Guizot avait été élu membre de l’Académie frs. aise le 28 avril 1836, en remplacement du philosophe Destutt de Tracy.
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faire par la prédication. Nous ne pouvons résister au plaisir d’en citer ici quelques lignes :
“Afferte Domino. C'est vous, mon ami, qui serez un des filii Dei (Ego dixi: di estis et filii Ercelsi omnes). C’est surtout par le ministère de la parole, que vous conduirez, que vous apporterez à Dieu filios arielum, les cou -vwbles victimes des erreurs et des passions qui remplissent le mor iv. Af°rte Damino gloriam ; grande sera la gloire que vous rendrez à ‘‘ieu. wrunde a £ oire qui rejaillira sur vous-même.
“Adc ile Dominum 1 atrio sancto ejus. C’est vers le sanctuaire que vous ai‘ rerez le, âmes, que vous leur apprendrez à croire, à aimer, à servir Dieu, à l'adorer en espril et en vérité.
“Vox Domini. C’est la voix de Dieu, le tonnerre évangélique dont vous allez être un des organes... Super aquas: contemplez les flots du peuple, ces multitudes qui s'agitent, s'inclinent, se relèvent lorsque Deus majestatis intonuit, lorsqu'éclate cette voix majestueuse, la même qui fit trembler Israël au pied du Sinaï..., même loi, mêmes exhortations, mêmes promesses, mêmes menaces,
“Dominus super aquas multas.... ‘Si l'interprète de cette voix de Dieu s'acquitte dignement de sa tâche sublime, les flots se succèderont de plus en plus pressés, la foule de plus en plus nombreuse, de plus en plus attentive.
“Vox Domini in virtute...…. Quelle puissance repose sur les lèvres du prêtre à la tribune sacrée! Et d'où vient-elle, croyez-vous? D'où viennent les effets miraculeux que cette puissance produit? De trois sources: l'autorité de Dieu qui parle, sa grâce qui agite, qui trouble les flots, et la sainteté du prédicateur. Hélas! si ce dernier titre vous manque, vos plus éloquentes instructions courent risque de n’être qu’un son vide, uñ grand bruit peut-être, mais du reste vor et preterea nihil....
“Vox Domini confringentis cedros. Revêtue de cette triple majesté. la voix de Dicu, la trompette évangélique ébranle et renverse les cèdres, terrasse les pécheurs les plus endurcis, es plus audacieux, fussent-ils les scandales d’une famille, d’un voisinage, de toute une paroisse. Comminuet eos; ils seront brisés, ils s’humilieront dans la poussière.
“Vox Domini intercidentis flammam ignis, elle fera briller à leurs yeux les vérités éternelles. Vox Domini conculientis desertum; ces cœurs si longtemps stériles, si longtemps privés des secours de la grâce en seront inondés. l'evelabit condensa. Frappés à la vue de leur triste état, ils se hâteront d'en sortir. Ils révèleront à leur tour dans le tribunal de la pénitence leurs ténébreux désordres, ., 71
L'Abeille, 1852. No 7.
Sec. I.,1907. 11.
Mais en voilà assez pour nous donner une idée de la spiritualité de M. Holmes. Revenons à son voyage.
Nous sommes en février 183%. M. ITolmes se sent épuisé de fatigue. Ecrivant de Paris à M. Demers: “ Oui, dit-il, j’ai besoin de santé et de courage. Ce voyage m'aurait remis “ aux oiseaux,” s’il avait pu se faire sans tant de besogne et d'inquiétude.” Puis il ajoutait: “J’attends de jour en jour des nouvelles de Londres, où règne l’influenza, plus désastreuse que n’y a été le choléra. M. l’abbé de la Porte! y a été à la dernière extrémité. Ilest mieux. A Paris, tout le monde est malade de cette influenza, que nous appellons [a grippe, mais il en meurt peu de personnes....” Et il ajoutait quelques jours plus tard, 14 février: “La grippe continue de serrer la gorge aux gens de Paris.”
Le 22? du même mois, il annonçait à M. Demers un envoi considérable de livres pour le séminaire: “Il y aura, disait-il, beaucoup de “vieux livres.” C’est ce que tout le monde cherche à Paris. De “ nouveau ” il n’y a presque rien que des romans, des pièces légères, des
impiétés.... Les trois quarts des livres de science ne sont qu’un pitoyable charlatanisme. Les ouvrages de physique et de chimie sont presque les seuls qu’on préfère pour la
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nouveauté....
On voit que M. Holmes se tient au courant de tout. Il se met en rapport avec les sommités littéraires et scientifiques de Paris: “J’ai eu des entretiens, dit-il, avec MM. Bouvard et Mathieu, de l’Observatoire.” Il consulte les savants, il voit et étudie les choses par lui-même, il ne décide rien qu’en homme parfaitement compétent.
Le 16 avril 183?, il est de nouveau à Londres, seul, cette fois-ci : “Mes compagnons sont sur le chemin de Rome.” Ecrivant à M. Cazeau: “Je suis malade, mourant, mort, enterré.... dans la besogne. Et malgré tout je/ me suis ressuscité hier soir, pour aller au parlement entendre débattre nos affaires du Canada.... Lisez les discours de ces messieurs. Je vous les envoie. Dites à Baillargé ? que Roebuck ? parle comme un ange, qu'O’Connell est bien aimable. J’ai passé une heure avec lui, à Dublin, “ chez lui,” et je l’ai entendu parler. Et puis, j'ai aussi entendu parler le fameux prédicateur de Paris, le nouveau Frayssinous, M. de Ravignan.... J’oubliais de vous dire que je m’en vais à Rome....”
? Un excellent prêtre qui s'occupait à Londres des affaires du séminaire de Québec.
?M. l'abbé F.-X. Baillargé, du séminaire, Ceux qui ont passé au séminaire du temps de ce vénérable prêtre, n’oublieront jamais son caractère essentiellement bienfaisant.
*Un des membres du parlement anglais les plus sympathiques aux Canadiens.
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