L'abbé Joseph Aubry [microforme]
Nos aînés ou nos pères dans le sacerdoce, blanchis au service du Seigneur, et placés, par leur âge même, au-dessus des passions qui s’agitent, au-delà des ardeurs ou des vivacités de la jeunesse, enracinés dans la foi et faconnés dans la charité —ces vieillards vénérables, écoutés des peuples, et qui nous rappellent les Apôtres, oui, ils s'en vont, successivement ; trop vite, hélas !
ARR A4ANQ
Hommes d’un autre temps, traditions vivantes. ils ont des successeurs, mais on ne les remplace jamais complètement. Nul d’entre nous, à quelque âge qu’il arrive, n’aura sur la génération déjà mûre l’heureux prestige de la vieillesse. Il n’y a que sur l'adolescent, qui entre aujourd’hui dans la carrière, que nous pourrons exercer ce ce légitime pouvoir.
C’est une des réflexions que nous inspire ledépart du vénérable Joseph Aubry.
Il n’y a pas encore longtemps—deux mois à peine—il était ici, au milieu de nous, comme un père entouré d’une grande famille. Nous.
pouvions le voir et l'entendre, dans l’humble cellule où il aimait à se retirer—silencieux et recueilli, en colloque avec la mort—et qu'il a. laissée vide ; au milieu des corridors où il cheminait lentement et avec peine, soutenu, presque toujours, de nos bras amis ; sur les galeries—quelquefois, mais rarement dans les der— niers jours, ayant à ses côtés quelques jeunes élèves qu’il voyait avec bonherr grandir pour le sanctuaire—à table, à la salle des exercices, car la régularité de toute sa vie exigeait qu'il y fit encore au moins une apparition. Une fois. même pendant le Mois de Marie dernier, il se-
fit conduire à l'église pour y assister à ces pieux. exercices, où il avait, observait-il en revenant, ‘ si souvent prêché.”
Prêtre selon Dieu !
Patriarche vénérable ! Quel bonheur nous goûtions à l’écouter ! R
Sa parole acquérait à n2s yeux d'autant plus de prix qu'elle semblait devoir plus tôt s’éteindre et nous échapper.
Les prêtres amis de Sainte-Thérèse, ses cadets dans le sacerdoce ou ses élèves, aimaient à l’y retrouver. La vue seule du Père Aubry, comme ils avaient accoutumé de l'appeler, leur faisait plaisir et réjouissait leur mémoire. Lui-même ne tenait à rien tant qu’à les voir; et dès qu’il était informé de leur présence au Séminaire, il demandait qu’on l'aidât à descendre; ou, trop confiant en ses propres forces, il se mettait seul en chemin, et arrivait inopinément au salon, tout essoufflé, pour jouir un moment de leur compagnie. Il s’égayait alors ; il se rajeunissait, au contact de ces jeunes missionnaires qu'il avait connus ou formés. Il ne manquait jamais de les reconnaître. Sa mémoire fidèle rappelait facilement les souvenirs qu’il avait gardés de leur court passage. Il se faisait fort de pouvoir
suivre les traces de leur apostolat, et il aimait à leur dire, avec un certain air de triomphe: “Oh ! oui, je sais toujours où vous êtes.” Cependant, depuis son retour de l’Hôtel-Dieu, le mardi de la semaine sainte, l'abbé Aubry s’éteignait lentement. Il avait cru retrouver la vie avec la maison, les habitudes, le grand air qu’il aimait. Mais l’appétit manquait toujours, et les forces, au lieu de renaître, s’épuisaient. Déjà, autour de lui, on ne 5e fesait plus d’illusion sur sa fin prochaine. Lui-même, à la mort de quelques anciens prêtres de sa connaissance, appelait nos réflexions sur la sienne, qui ne pouvait, disaitil, tarder à venir. Il en parut plus convaincu que jamais, quanli il apprit celle de M. l'abbé J.-F. Gagnon, V. F., ancien curé de Berthier, son ami, nous pourrions dire son enfime ; et dès qu’il se retrouva au milieu de nous à la récréation : ‘ Oh ! nous dit-il, aujourd’hui, j'ai reçu une lettre, qui m’avertit de me préparer à partir. ”’—Corr ment donc, monsieur Aubry? lui demanda-t-on.—‘ Mais, répondit-il, c'est une lettre de monsieur Gagnon.” On ignorait qu’il eût déjà appris la douloureuse nouvelle ‘par la voie du journal qu’il se faisait lire de temps à autre. Il s’étonna un peu de ce qu’on la lui
eût laissé ignorer, et il ajouta : = ‘‘ Oh ! si quel- ‘€ qu’un de ma connaissance meurt, j'aime bien ‘à le savoir: je pourrai mieux prier pour ‘ lui.” Quelques instants après, 1l dit à l’un de nous qui l’aïidait à regagner sa chambre:
‘ Savez-vous bien une chose ? Savez-vous que ‘ me voici le doyen du diocèse de Montréal ?
‘ Allons ! c’est mon tour maintenant.”
Hélas ! cette prévision, trop visiblement juste pour qu’on püt y opposer autre chose qu’une réponse vague ou évasive, la voilà vérifiée.
L'abbé Joseph Aubry vient en effet de s’éteindre doucement, dans le Seigneur, sur le sein généreux de l'Eglise, entouré de ses amis, ou plutôt de ses enfants, au Petit-Séminaire de Ste- Thérèse, qu’il a beaucoup aimé, généreusement servi, et grandement édifié.
Ce fut le 28 mai, jour anniversaire de sa naissance, à six heures et treize minutes du matin.
Il était âgé de 79 ans.
Monsieur le Supérieur du Séminaire me priait, peu de jours avant sa mort, de préparer une notice sur ce vénérable prêtre, qui allait bientôt, comme il s’exprima lui-même alors, ‘ passer à une vie meilleure.” Aujourd’hui, je réalise son vœu et le mien, heureux d'offrir ce faible, mais
-sincère témoignage de ma vénération et de ma gratitude envers un prêtre qui a si bien mérité et de l’Église et de la Patrie.
Parmi tous ceux qui l'ont connu et qui n’ont pas oublié ses bienfaits, il n’en est pas un seul plus étroitement engagé que moi-même. Nul n'a plus éprouvé son zèle; et je remercie la divine Provilence, qui m’amena de loin auprès du vénéré directeur de ma première jeunesse, pour recevoir, après vingt ans de séparation, là même où il me voulait, où il m'’attendait en quelque sorte, les touchantes effusions de son cœur, les élans suprêmes de son zèle, de son ardente et inépuisable charité.
Je remplis donc un devoir. /
Si une telle pensée ne me suffisait, je ne manquerais pas d’autres motifs pour entreprendre ce travail. Il ne faut pas laisser de si beaux souvenirs épars ça et là, en proie à l'oubli et au temps. Et si on les recueille, pourquoi resteraient-ils le trésor exclusif d’une maison’? Les anciens élèves de l’abbé Aubry, encore si nombreux dans toute la province de Québec, ses amis, ses proches, ont droit à sa mémoire. Le spectacle de sa vie fera du bien ; car, pour tous, le contact d'une grande âme est chose salutaire et fortifiante.
Joseph Aubry naquit en 1796, le 28 de mai.
Les registres de la paroisse où il est né portent, il est vrai, la date du 29, mais lui-même, constamment, et jusqu’à ses derniers jours, nommait le 28. C'est aussi le témoignage de son frère, M. le curé de Saint-Léon ; enfin c’est ce que dit la tradition conservée dans la famille, laquelle n’a cessé de considérer le 28 du mois consacré à la Sainte-Vierge comme l’heureux anniversaire de la naissance de Joseph.
Or, quant à voir une erreur quelque part, nous croyons qu elle a dû se glisser plutôt dans la confection rapide d’un acte, que dans la mémoire de ceux qui devaient si naturellement : avoir remarqué ce quantième, et ne pas vouluir en perdre le souvenir.
Il nous est donc permis de croire que le jour même où il naquit à la vie du temps, fut aussi le jour où Dieu l’appela à la vie complète, c’est-àdire à la vie de l’éternité.
Sa paroisse natale ne fut pas Saint-Roch de Montréal, comme il est dit dans le Répertoire du Clergé, mais Saint-Laurent, Ile de Montréal.
La maison où il vint au monde et fut élevé n'existe plus.
Cependant, en passant par la Côte de Vertu, si fertile en ministres du sanctuaire (1), on peut encore facilement, de chez madame veuve Charles Tassé, sœur du vénéré défunt, en apercevoir les restes, sur la pente gracieuse de la colline, à quelques arpents du chemin du roi.
Son père s’appelait Clément Aubry; sa mère, Marie-Josephte Cousineau.
Quant à la généalogie de la famille Aubry, elle a été retracée par M. Tanguay, à l’occasion du jubilé sacerdotal de l'abbé Aubry, célébré à Sainte-Thérèse, simultanément avec celui de son frère Clément, le 16 février 4870.
(1) C'est là en effet que naquirent les abbés Laurent Aubry, Clément, Joseph et Luc Aubry, S. Tassé, Fleury Grou, G. Huberdeau, Maximilien Tassé, A. Tassé, Pierre Deguire, P. S. S., Herm. Lecours, Adrien Cousineau.
L'Arbre-Aubry, que le savant généalogiste présenta alors à son ancien directeur, nous ferait remonter à Tec Cornelius Aubrenan, fils de Connor O'Brenan et d’Honora Jeannehour, de Saint Patrice, Diasonyôen, Irlande.
Né en 1632, Tec Cornelius aurait émigré eñ Bretagne, avec plusieurs familles irlandaises demeurées fidèles à la foi de leurs pères. Venu au Canada, il épousait en 1670, à Québec, une jeune fille native de Paris, du nom de Jeenne Chartier. Ils’établit sur la rivière l’Assomption, et il mourut à la Pointe-aux-Trembles de Montréal, le 24 novembre 1687, à l’âge de 55 ans.
Le nom de Tec Cornelius Aubrenan se retrouverait dans les registres de Montréal, Pointeaux-Trembles, Repentigny, Varennes, Saint- Laurent, sous les formes variées de Aubry, Aupri, Obry, Tecaubry, Cornelius, Tècle, et Aubry dit Tècle.
Tel serait donc le père de la famille Aubry en Canada.
De lui on descend, en suivant la ligne directe, à François Aubry et Jeanne Bouteiller dit Têtu, mariés en 1708 ;
A François Aubry et Cécile Grou, mariés en
A Clément Aubry et Marie-Josephte Cousineau (seconde femme), mariés en 1789.
Ce qui tendrait à confirmer, quant au fond du moins, l'exactitude de cette théorie généalogique, que nous acceptons de confiance, c’est qu’en effet, parmi les soixante-deux particuliers qui se présentérent à M. de Maisonneuve, en 1662, après la sage ordonnance du 4 novembre, se trouve, entre autres noms, celui de Tècle Cornélius. Ce Tècle Cornélius était irlandais, et dans l’acte de sa concession il est qualifié: Serviteur domestique de la Suinte Vierge. (1).
On sait du reste, que Tec Cornélius ne serait pas le seul étranger établi en France, qui aurait émigré au Canada. Plusieurs de nos familles, : aujourd’hui aussi françaises que les plus françaises mêmes, ont une origine étrangère, et portent un nom qui l'indique ou la rappelle clairement.
Cependant les traditions de la famille, d'après le témoignage des messieurs Aubry eux-mêmes, ne s’accorderaient pas tout à fait avec ce que nous
(1) Histoire de la Colonie Française en Canaïa, tome III, page 11.
venons de rapporter. Leur premier ancêtre établi en Canada serait né en France, à Sainte- Thécle, paroisse voisine de Boulogne-sur-.
Mer. Du seuil de sa maison, il apercevait le pays d’où il venait, ou, comme on a dit souvant dans la famille, les lumières de l’Angleterre. On comprend aussi que ses descendants aient pu, une fois en Canada, ajouter à leur nom celui de Sainte-Thécle, d’où le nom de Aubry dit Thècle, qui se lit dans l’extrait du Registre des Baptêmes, que nous citions plus haut.
Aubry dit Thècle aurait passé de Sainte-:
Thècle à la Nouvelle-Orléans, comme capitaine dans un régiment; et de la Nouvelle-Orléans au Canada. Il s'établit à Saint-Laurent, Ile de Montréal, sur une terre riche qui avait trois arpents de front sur une lieue de hauteur, située à quelque cinq ou six arpents de la maison paternelle d'aujourd'hui.
Nous laissons au lecteur le soin de choisir entre les documents et les traditions domestiques, ou, mieux, de les concilier.
Ce qui est certain, c’est qu'aucune de ces données ne dépare l'honneur de la famille Aubry.
Si le premier ancêtre canadien de cette famille ne fut pas le Serviteur domestique de la
Sainte- Vierge, il n’en est pas moins vrai qu’il fut remarquable par sa piété, et qu’il laissa, lui, et ses descendants, un nom qui honore et oblige.
On répète, encore dans la paroisse de Saint- Laurent, les traits les plus édifiants sur le compte de plusieurs de ces braves chrétiens, de l’un d'eux en particulier ; et l'extraordinaire, nous pourrions dire le miraculeux qui s’y mêle, n’en fait que mieux ressortir la solide vérité quant au fond.
Ge qui est certain.aussi, c'est que l'abbé Aubry sortait de ces anciennes familles de cultivateurs-canadiens, qui ont fourni de si nombreux sujets et à l'Eglise et à l’Etat, dans tous les rangs, et à tous les degrés de l'échelle sociale ; familles patriarcales, profondément chrétiennes, puri:s, fécondes, visiblement héritières de ces génér 1ses bénédictions des premiers âges, que la Providence n'étend pas toujours aux rejetons des familles nobles, ou aux fils mollement élevés des parvenus.
Clément Aubry et Josephie Cousineau eurent de leur union six enfants :
Clément, qui fut prêtre, en dernier lieu curé
de Saint-Benoit, et qui mourut à Montréal en 1873 (1);
Joseph, celui dont nous esquissons la vie ;
Josephte, qui épousa Charles Tassé, et fut la mère des abbés Stanislas, Maximilien et Alphonse Tassé, curés de Sainte-Scholastique, de Saint- Benoit, et de Saint-Bernard de Lacolle ;
Rosalie, mariée à feu Augustin Tassé, et qui demeure aujourd’hui au Coteau Saint-Louis;
François, cultivateur, décédé en 1829 ;
Luc, aujourd’hui curé de Saint-Léon, diocèse de Trois-Rivières.
L'enfant qui devait poursuivre sa laborieuse carrière jusqu’à l’âge privilégié de soixante et dix-neuf ans, sans jamais éprouver ce que l’on pût appeler proprement une maladie, parut en . naissant, si chétif, que l’on ne crut pas, sur le moment, pouvoir le porter à l’église.
On l’ondoya.
Les registres de la paroisse portent en effet que le prêtre ne fit, le même jour, que suppléer, en faveur de l'enfant, les cérémonies du baptême.
(a) On trouve dans la Minerve du 17 Octobre 1873 une notice sur ce vénérable prêtre. Nous l'avons, avec la gracieuse permission de l’auteur, reproduite à la fiu de cet opuscule.
Mais le petit Joseph se rétablit promptemenr.
Après celle du baptême, la plus grande grâce qui soit accordée à un enfant, c’est de croître sous les yeux d’une mére pieuse. Or la mère de Clément et de Joseph était une sainte. Quel soin ne dut-elle pas donner à la première éducation de ses fils! Ils étaient bien jeunes quand elle partit pour ne plus jamais les revoir ici-bas, et cependant labbé Aubry n'oublia jamais ni la piété, ni les traits chéris de sa mère,
Il parlait d’elle encore souvent à la fin de sa vie.
Ce qu’elle sut leur inspirer avant tout, ce fut l’amour de la prière.
On priait dans cette famille; et la mère ne cédait à personne l’honneur de présider à cet exercice si nécessaire de la vie chrétienne. Elle avait appris de parole et d'exemple, à ses enfants, à prier toujours, toute leur vie, et devant Dieu et devant les hommes.
C'est ainsi que dociles à la voix de leur mère, ces enfants, enccre tout petits, ne passaient jamais. devant la croix qui bordait le cheinin, sans la saluer avec respect, et s’y agenouiller quelque temps.
Joseph ne se reprocha pas d’y avoir manqué.
Un jour cependant, il revint à la maison l'air triste et tout eonfus. Lui ordinairement si gai, que pouvait-il avoir ? D'où venait ce trouble de conscience ? S’était-il dispensé enfin de sa pieuse pratique ?—Oh ! non, il avait bien prié, fidèlement comme à l'ordinaire, au pied de la croix. Ce qui jetait le trouble dans son âme, c'était: une question de rubrique. Comme il était revenu à travers le champ et non par le grand chemin, au lieu de s’agenouiller devant, il s'était age-nouillé derrière la croix. Or cette innovation l'inquiétait: ce n’était pas comme cela qu'il eût dû faire; c'était un péché peut-être. Plus il y pensait, plus il sentait d'inquiétude et de remords. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il court vers sa mère, et le cœur tout gonflé, la voix tremblante: ‘Maman, s’écrie-t-il, maman, j'ai prié le bon Diet à l'envers!”
Sa mère n’eut pas de peine à calmer ses scrupules ; et la consolation rentra dans le cœur du jeune enfant.
C'était la première fois qu "1 sentait par luimême cette grande vérité, que sa pieuse mère lui répéta souvent, qu’une bonne confession fait du bien à l’âme.
Dès que le petit Joseph en fut capable, sa
mère songea à lui faire apprendre à lire, ainsi qu’à son frère aîné. Or, il n’y avait pas d’école en ce temps-là dans le pays. Il fallait donner soi-même à ses enfants la première instruction, ou se procurer les services d’un instituteur spécial. Cet instituteur s’installait quelquefois dans la famille ; quelquefois, à l'exemple des Pères Récollets, il passait successivement d’une maison à l’autre, gagnant le pain de chaque jour ét le distribuant, à son tour, sous une forme immatérielle, aux jeunes intelligences, qui n'ont pas moins que les corps, besoin de nourriture.
Madame Aubry appela donc et reçut dans sa maison, pour enseigner à ses deux fils aînés, une institutrice du nom de Parent. Egalement respectable, et par son âge et par sa piété, Mademoiselle Parent se fit aimer de ses jeunes ‘ élèves, au point qu’ils ne l’appelaient jamais que Tante Parent.
Peu après, on les retrouve tous deux, côte à côte, comme au jour mémorable du cinquantième anniversaire de leur sacerdoce, fréquentant, avec quelques camarades privilégiés du voisinage, l’humble école établie chez M. Huberdeau, grand-père de monsieur l'abbé de ce
nom, aujourd'hui curé de Glenn's Feu diocèse d’ Albany, Etats-Unis.
Mais la pieuse mère visait déjà ss haut.
Elle songeait au collége,
Le collége est l’acheminement vers le sacerdoce. Or, un de ses enfants prêtre, c'était le rêve de sa vie.
Il ne s’y mêlait aucune affection mondaine.
La foi seule guidait son cœur. Le prêtre, en effet, pour elle, était bien /a lumière du monde et le sel de la terre, l’homme de la prière, l’homme de Dieu, un autre Jésus-Christ. Elle eût volontiers, comme sainte Thérèse, embrassé l’endroit par où un prêtre avait passé. Eten contemplant le prêtre de plus près, dans la personne de l'abbé Laurent Aubry, l'oncle de ses enfants, elle avait senti augmenter son respect et grandir sa pieuse ambition.
Souvent donc elle demandait à son mari de les mettre au collége, ‘afin. de procurer, si c'était la volonté de Dieu, ‘‘au moins un bon prêtre à à l'Eglise. ”. Peut-être même qu’en ces longues heures qu’elle avait accoutumé de passer, durant la nuit silencieuse, à prier près de la couche où reposaient ses chers enfants, peutêtre avait-elle entendu quelque voix secrète du
ciel, ou même reconnu, dans le lointain, à travers le voile du sanctuaire, au milieu des flots d’encens, à la lumière étincelante de l’autel, les traits de ceux qui dormaient doucement dans le berceau. Car, qui dira jusqu’où peuvent aller les pressentiments d’une mère, et quelles révélations Dieu réserve aux sollicitudes de sa tendresse et de son pieux amour ?
En 1808, Joseph allait donc rejoindre: au collége son frère aîné, qui l'y avait précédé de deux.ans.
Mais, hélas ! Dieu, dont les vues sont si différentes des nôtres et les voies impénétrables, se, prêta’’ ‘éjà à frapper un coup terrible.
Dernièrement, quelques sémaines avant qu'il mourut, un jour—nous ne savons plus à quelle occasion—que le nom de sa mère revint dans la conversation, et qu’on lui demandait si elle l'avait vu prêtre, l’abbé Aubry répondit : ‘ Oh! non, oh! non : elle en serait morte de joie.” Cette parole, que le vénérable vieillard prononça d’une voix émue, il la répéta deux fois, en laissant tomber sa tête sur sa poitrine : ‘* Elle en serait morte de joie ; elle en sefait morte de joie.” Puis il nous raconta que, dès la première année de ses études, on
vint tout-à-coup les chercher, lui et son frère, au collége, pour les amener près de leur mère, qui se mourait. Dès que les deux enfants furent arrivés au chevet de son lit, elle fit aussi approcher leur père, et là, elle lui demanda de promettre une chose, une seule chose : faire terminer leurs études à ses enfants.
Le père était un homme de foi, d’une piété un peu sévère peut-être, mais généreuse. Il passait pour un fier chrétien. Or, comme on sait, on fesait les choses carrément de son temps. On ne craignait, par exemple, pour aller à l’église, ni la pluie, ni la distance, ni la boue. On ne complimentait pas avec la pénitence. Du commencement du carême à la fin, jamais de gras ; et à part le diner, c’est à peine si l’on prenait une bouchée je soir. A ces rigueurs de droit commun, Clément Aubry savait ajouter encore quelque chose. C'est ainsi, par exemple, que durant toute cette sainte quarantaine, il ne reposait chaque nuit que sur la dure couche du foyer de sa cuisine.
Cependant il n'aimait pas le collége. Un peu trop exigeant peut-être, il ne retrouvait pas dans le collégien la gravité, la perfection que ce titre à ses yeux réclamait. En y met-
tant successivement ses deux fils, il n'avait cédé qu'aux instances réitérées de leur mère. Il lui en coûtait beaucoup, aussi, eu égard à sa fortune, quoiqu'il fàt à l’aise, pour y tenir deux enfants, les deux aînés surtout, à lui, cultivateur, quand leur sœur n'avait encore que neuf à dix ans ; et le sacrifice allait redoubler, s’il restait seul.
Cependant Clément Aubry respectait trop sa vertueuse épouse, qu'il regardait comme une sainte, pour lui refuser, à un pareil moment, la dernière faveur qu’elle demandait. Il promit donc, malgré les répugnances qu’il y avait d’ailleurs. La pieuse mère mourut heureuse et rassurée ; car elle ne doutait pas que laloyauté de Clément, qui n'avait jamais failli, loyauté qu’il a transmise à ses descendants comme la plus belle portion de leur patrimoine, ne lui permettrait jamais de reculer devantle sacrifice qu’il venait d'imposer à sa modeste fortune, et à Pi inciination naturelle de ses idées.
Après les funérailles de leur mère, un jour se passa, sans qu'il fût question de collége. Les deux jeunes étudiants s'imaginèrent volontiers que leur père avait dû renoncer à la tâche. Ils ne furent donc pas peu surpris, lorsque, le soir
même du second jour, il les appela près de lui, et leur dit d’un ton décidé qui n’admettait pas de réplique, qu’il fallait retourner sans délai au collége. Et comme ils manifestaient quelque répugnance, soit par une inconstance naturelle à leur âge, soit par pitié pour leur père : ‘ Oh! ‘ leur dit-il, c’est maintenant, mes braves, que ‘* vous devez vous rappeler ce que j'ai promis ‘ devant vous à votre mére#”
On sait quelle récompense Dieu préparait à ce fidèle et généreux époux.
Quand il mourut, en 1840, à l’âge avancé de quatre-vingt-trois ans, trois de ses fils, Clément, Joseph et Luc étaient prêtres depuis longtemps ; et de ses petits-fils, un déjà marchait sur les mêmes traces.
Telle fut sa couronne. |
Il vit de ses yèux ce que la mère elle-même n’eût osé demander.
Il me semble qu’alors, rendu enfin au terme de sa laborieuse carrière, après une tâche si bien remplie, il dut, à l’heure du repos, évoquant l'ombre chérie de sa vertueuse épouse, qu’il allait biéntôt revoir, répéter avec un surcroît de satisfaction et d'espérance : Nous avons donné ces bons prêtres à l'Eglise.
La vie de collége, tout importante ou décisive qu’elle est, offre peu de matériaux pour lhistoire.
Jours de bonheur, les meilleurs jours qui nous soient donnés.
On ignore cette vérité quand on est jeune, ou on la méconnaît peut-être. Iln’est pas encore possible, au collége, de comparer les jours de la vie, La comparaison demande deux termes, et l’un de ces éléments fait défaut. Cela peut contribuer, il est vrai, à faire oublier la jouissance du moment. Cependant, il n’en est pas.
moins certain qu'en réalité l’on jouit, et que l'heure de la vie réelle n’a pas encore sonné.
Jours précieux, aux yeux de la religion et de: la patrie.
Jours pleins, aux yeux de Dieu, comme ceux du printemps ou de l’été.
Telle fut pour Joseph Aubry la vie de collége; car il y a été ce qu’il est resté plus tard: pieux, studieux, docile, et régulier.
Il y entra en Sixième, à l’âge de 12 ans.
Nous avons remarqué parmi ses confrères de classe, Dominique Mondelet, qui a été juge à Trois-Rivières, M. O. Chauvin, Vicaire Général, et notre honorable concitoyen C. S. Cherrier, CO. R., qui forma dès lors avec le jeune Aubry une de ces liaisons qui, comme il disait Jui-même, plus de soixante ans après, aux /Voces d'or de son ‘‘vénérable ami,” sont ‘ les plus pures et les plus solides de toutes.”
Comme tant d’autres dont la vie creusa pourtant un large sillon, le jeune Aubry ne se révéla pas de prime abord comme un prodige. Maisily a tant de ces prodiges, dont l’éclat trop précoce diminue de bonne heure, et s'éteint dans les murs mêmes qui l'ont vu naître ! Sans être faible en Sixième, dans une classe nombreuse pour l’époque, puisqu'il y avait seize élèves, il n’eut pas l'honneur cependant de voir son nom mentionné dans le Palmare. C’est en 1811, qu'il y paraît pour la première fois. On sent déjà que l'élève
intelligent et sérieux a gagné du terrain; si bien qu’en 1812, 1813, 1814, il avait conquis sur les /mperatores d’autrefois la seconde, et même la première place, en des matières importantes, comme le discours latin et la composition française.
Plus tard le bon élève ne se démentit pas.
Il n'eut jamais, il est vrai, d'ambitions littéraires, mais il maniait facilement sa langue. Nous avons entendu dire plus d’une fois qu'il s’exprimait en latin avec aisance. Quand des étrangers nous vinrent des vieux pays, en particulier de la France, pendant !: révolution, l'abbé Aubry était un des latinistes qui figuraient au milieu d’eux avec le plus d'honneur.
Dans un âge déjà avancé, il ne dédaignait pas l’art favori de sa jeunesse : la poésie latine. Il lui arrivait quelquefois d’invoquer les muses ; et il savait retrouver l'inspiration, quand il se présentait quelque sujet digne d’être chanté. Nous nous rappelons, en particulier, quelques stances à l’occasion du nom de Maiïzerets, donné à la maison de campagne des élèves du Petit- Séminaire, et une hymme qu’il composa en l'honneur de la Sainte-Vierge, dans sa pieuse solitude du Grand-Séminaire.
Et cependant ce n’est pas dans les lettres que le jeune étudiant se distingua le plus,mais en philo: sophie. Il n'eut garde de négliger cette matière fondamentale. Son esprit, naturellement sérieux et porté à la méditation, devait mieux goûter que tout autre sujet, les graves et substantielles doctrines de la science philosophique; et son mai- * tre, l'abbé Houdet, joignait à une profonde connaissance de la matière qu’il enseignait, tout le talent et tout l’entrain nécessaire pour en inspirer le goût à ses disciples. Aussi la philosophie est-elle restée, pour l’abbé Aubry, le complément obligé d'un cours classique, la base nécessaire de toutes les études auxquelles l’homme doive se livrer plus tard.
Rien ne le chagrinait autant que de voir ces jeunes empressés, qui croient avoir la clef de leur avenir dès qu’ils ont atteint le sommet de ce qu'ils appellent leur rhétorique. Hélas ! en suivant les choses de près, le savant abbé a dû constater plus d’une fois que ses convictions sur ce point étaient loin d’être erronées.
Aujourd’hui encore, il faut bien l’avouer, l’étude de la philosophie n’est pas en ce pays ce qu’elle devrait être. Elle est plus soignée qu’en France, généralement, mais de beaucoup infé-
rieure à ce qu’elle est en Italie et dans l’Allemagne catholique. D’abord, le temps qu’on y consacre est trop court ; ensuite, on donne trop et trop peu à faire à l’élève. Quand le jeune homme sort de la rhétorique, tout neuf, tout enfant, il a besoin d’explications claires, lucides, répétées; et si on veut lui démontrer une vérité, il faut aller jusqu'au roc solide, écarter ces demi-preuves, ces ‘arguments vagues, incomplets, qui ne sont pas des arguments. Mais le jeune philosophe a-t-il une fois mis le pied sur le terrain ferme, c’est le temps, appelez-le lui-même à l’action. IL faut qu’il se défende, qu’il sache distinguer, écarter, repousser, en un mot soutenir un siége en règle, sauver la place, comme un brave, contre les coups répétés de l'argumentation.
Votre élève n’est fort qu’à ce prix.
Voilà le moyen, le seul moyen, de préparer l’homme aux luttes de l’avenir.
Cependant, pour en revenir à notre jeune étudiant, ce qui vaut mieux que le succès littéraire ou scientitique, Joseph Aubry avait, au collége, grandi en sagesse comme en âge et en savoir, et vérifié cet axiome de nos saints livres, que ‘‘ la piété est utile à toutes choses; qu'elle a les promesses de la vie présente, comme celles
de la vie future.” Il jouissait de l’estime et de la confiance de ses maîtres, tels que MM. Rivière, Houdet, et Roque, d'illustre mémoire.
Aussi la voie semblait-elle toute tracée. Ses études classiques finies, Joseph Aubry, à la suite de son frère aîné, se donnait à l'Eglise, selon les espérances de sa mère. Aucune hésitation, aucune de ces commotions où le Seigneur n’est pas, aucun de ces déchirements qui annoncent Je partage du cœur, quelquefois même chez des jeunes hommes généreux et bien disposés d’ailleurs, que le Seigneur appelle, aussi bien qu'Aaron, et qu'il destine à de grandes choses.
Le jeune Aubry embrassa donc l’état ecclésiastique.
C'était en 1817.
A cette démarche déjà grave par elle-même, l’abbé Aubry rattachait dans sa mémoire un souvenir particulier : celui de son baptême. On se rappelle qu’il avait été ondoyé à la maison, et qu’à l’église, on s'était contenté de suppléer les cérémonies du baptême. Or, quand il lui fallut présenter le certificat de son haptfine, il vint luimême consulter les registres de la paroisse Saint-Laurent. IL vit alors, peut-être pour la première fois, ce qui avait cu lieu ; ou, s’il le
savait déjà, il y donna plus d’attention qu’auparavant. Il voulut donc prendre des informations auprès de la personne qui l’avait baptisé. Or, les réponses qu’il en eut lui parurent moins que satisfaisantes. A yanttout rapporté à l’homme de sa confiance, M. Roque, il finit par conclure qu'il lui fallait recevoir de nouveau le baptême, sous condition.
Le jeune homme se crut un nouveau chrétien. Il n’oublia jamais ce jour ; tous les ans, il en célébrait avec piété la douce mémoire.
Cette année même, et les deux années suivantes, 1818 et 1819, on le retrouve au collége de Montréal,commerégent et professeur d’Eléments, de Syntaxe, de Méthode, sous l’habile direction de M. Roque, à côté de ses anciens maîtres Rivière et Houdet, avec l'abbé Louis Gingras, son futur confrère au Séminaire de Québec.
On aurait voulu le garder au collége.
Mais Mgr Plessis avait déjà jeté les yeux surlui.
Au mois d'octobre 1819, le jeune lévite fut donc appelé au Séminaire de Québec. Il lui en coûta beaucoup de dire adieu à ses anciens maitres, à ses élèves, à sesamis, à sa famille ; et ce qui contribuait beaucoup à augmenter son chagrin, c’est qu’il allait à Québec : l'abbé Aubry,
voyez-vous, était de Montréal. IL nous parla quelquefois d’un de ses voyages à Québec, peutêtre celui de 4819, qu'il fit à pied, de St-Laurent; car il était vaillant, alerte, et grand amateur du jeu de balle. Les longues courses ne l’effrayaient pas. Il s’y accoutumait, surtout pendant les vacances ; car il savait dès lors s’amuser quand il le fallait. Tout jeune écolier, il avait fait ses preuves. Un jour qu'il s'agissait de se rendre aux Cèdres, chez l'oncle Laurent, avec son frère, les deux jeunes collégiens, plus impatients qu'il ne fallait, prirent les devants, quitte à profiter de la voiture de l'oncle lorsqu'elle les rejoindrait. Mais les fruits qui bordaient le chemin les tentèrent, eux aussi. Petit à petit, ils s’enfoncent dans le bois. La voiture passe, sans qu’ils en aient connaissance. Quand ilsreviennent à eux, elle est déjà loin, très-loin. Ils crient,courent quelque temps. L’oncle reste sourd. La situation devenait grave. Wallait-il retourner ou continuer? Continuons, se dirent-ils ; et en peu de temps, les deux touristes, qui avaient bu du bon lait en chemin, arrivèrent au presbytère des Cèdres moins fatigués que le vieil oncle. Ce bon exercice valait bien, après tout, le douteux agrément, que l'abbé Aubry goûta aussi,
dans sa jeunesse, de s’embarquer sur un de ees bateaux élémentaires d'autrefois, et d’y dépenser, pour descendre à Québec ou monter à Montréal, trois semaines sur une vacance d’un mois.
L'automne même où il arriva à Québec, le jeune séminariste entra dans les ordres et fut ordonné diacre.
Les ouvriers étaient rares.
* Mgr Plessis, en partant pour l’Europe, avait déjà réglé que le nouveau diacre irait comme assistant-chapelain à Saint-Roch de Québec.
Naturellement il y fut chargé des baptêmes.
Il eut aussi dès lors à y prêcher à son tour. Maïs ce qui prouve mieux la confiance que l'illustré évêque avait en lui, c’est qu'à la fonction ordinaire de chapelain, le jeune abbé eut à remplir la charge importante de professeur de théologie.
On sait, en effet, que Mgr Plessis, non content d’avoir contribué beaucoup à l’église de Saint-Roch, et d’avoir, à côté de la maison de Dieu, fondé une école, crut aussi bien faire en établissant dans ce faubourg, à côté de l'antique et puissant Séminaire de Québec, un petit collége où l’on fit en trois ans ce-qui en demandait six. Nous croyons que l’illustré évé-
que se trompait. Quoiqu'il en soit, ‘‘en conséséquence de cette résolution, au mois d’octobre 1818, des classes furent ouvertes dans la vaste maison qui servait de presbytère ; quelques ecclésiastiques, placés sous la conduite des chapelains qui desservaient l’église, furent employés comme régents, et bientôt l’établissement entra en pleine opération. Il fournit un bon nombre d'élèves, qui terminèrent avec succès leurs études dans d’autres maisons, et honorèrent ainsi le petit collége où ils avaient reçu: leurs premières lecons dans les lettres et les sciences.” (1)
C’est donc à ces jeunes régents employés au collége de Saint-Roch, que l'abbé Aubry fut chargé d'enseigner la théologie.
Parmi ses premiers élèves, ou ses amis, se trouvaient C.-F. Baillargeon, qui fut plus tard archevêque de Québec, l'abbé Angers, mort curé de Saint-Joseph de Lévis, et l'abbé Fortier, mort curé de Saint-Michel. Or, des élèves comme ceux-là obligeaint uñ professeur. On savait qu'il venait d’un collége étranger. Il était.
(1) Foyer Canadien, Vol. 1, p. 199.
jeune. On aimait peut-être, même sans qu’on s’en rendit bien compte, à l’éprouverun peu. Les questions, les cas ne faisaient donc pas défaut. Mais bientôt l’on s’aperçut que le jeune professeur n'était déjà plus novice, et ces préventions défiantes se changèrent en respect, en confiance, et en amitié.
Joseph Aubry fut ordonné prêtre le 13 février 4820, par Mgr Panet, coadjuteur de Mgr Plessis, et, pendant l'absence de ce dernier, administrateur de l’archidiocèse. Mais rien ne fut changé. Il resta attaché à Saint-Roch comme chapelain ou comme professeur, avec Monsieur Hudon, premier chapelain, jusqu’en 1823, où il devint lui-même premier chapelain, avec C.-F. Baillargeon comme assistant.
Il resta à Saint-Roch cinq ans en tout.
Mais la vie de l'abbé Aubry allait prendre une nouvelle direction. Depuis longtemps, M. Ant. Bédard, alors curé de Charlebourg, et” l’abbé C.-F. Turgeon, directeur du Grand-Sérhinaire, le pressaient d’entrer au Séminaire de Québec. Il s'agissait surtout de soulager l'abbé Turgeon, dont la santé ne pouvait se faire aux fonctions sédentaires et assidues de directeur du Grand-Sémi
noire. M. Demers, qui s’y connaissait en hommes, appuyait l’abbé Turgeon dans cette démarche,
L'abbé Aubry se décida. 1l alla trouver Mgr Plessis et lui exposa sa pensée. Mgr Plessis en fut un peu contrarié. Il destinait le jeune prêtre à un autre poste. Il se proposait de le nommer chapelain des Dames Ursulines des Trois-Rivières, comme successeur de M. de Calonne, qui venait de mourir. Cependant, l’évéque ne voulut pas se refuser aux désirs bien prononcés du jeune professeur, et l'abbé Aubry entra sans délai au Séminaire de Québec.
L'abbé Aubry a consacré trente années de sa laborieuse carrière au Séminaire de Québec, de 1824 à 1854. Dix-sépt ans il a été directeur du Grand-Séminaire, la première fois en 1824, la dernière en 1853-54. Six ans il a été directeur du Petit-Séminaire, la première fois en 1833, et la dernière en 1842-43.
Pendant presque toute la durée de son séjour dans cette maison, il a enseigné tour-à-tour la théologie morale, dogmatique, pastorale, et l'Ecriture sainte.
De concert avec M. Léon Gingras, l’abbé Aubry a donc contribué, pour sa large part, à former presque tout l’ancien clergé du diocèse de Québec.
Son enseignement était clair, méthodique, toujours bien préparé. ‘‘ C'était un excellent professeur, ” disait Mgr l’Archevêque ; et ce mot renferme le plus bel éloge.
Tout en possédant les différentes parties de l'enseignement théologique, son expérience et ses études lui avaient surtout rendu familier le domaine de la morale. Que de fois on eut recours à ses lumières pour obtenir la solution des questions difficiles suscitées par l'exercice du saint ministère ! Avant de donner ses réponses, il faisait lui-même les plus scrupuleuses recherches, pesait les raisons de part et d'autre, et s’absorbait singulièrement dans son travail. Qui sait même si les nombreuses distractions qu'on lui attribue ne venaient pas, pour la plupart, de l’application de son esprit à la solution de quelques problèmes théologiques ? Plusieurs se rappellént l'avoir vu à Saint-Joachim, complètement étranger aux jeux bruyants auxquels on se livrait autour de sa personne. Voyez M. Aubry, se disait-on l’un à l’autre, il n'est pas avec nous. — ‘Non, fit ôbserver M.
Désaulniers, de Saint- - Hyacinthe, il n’est pas avec nous ; il est à répondre À à quelque bon curé
qui le consulte ! ”
Maître de la confiance des membres du clergé lorsqu'il s'agissait de science théologique, l’abbé Aubry ne commandait pas moins le respect au point de vue de Ja direction des âmes. Il était le père spirituel d’un nombre considérable de prêtres. On venait puiser à ses conseils pour s’affermir dans la pratique des vertus sacerdotales, et pourquoi ? — Parce que, au petit Séminaire comme au grand, on avait déjà apprécié tout ce que son cœur renfermait de bonté, tout ce que son âme contenait de zèle.
Il y a un genre d'instruction où les meilleures qualités de l’abbé Aubry se révélaient, et où
il excellait : c'est celui qui est connu dans nos+;
grands Séminaires sous le nom de pathos ou conférences spirituelles. (Ceux-là qui l'ont
entendu peuvent redire ce qu'il y mettait:
de piété et d'onction, et avec quel bonheur il y appliquait l’Ecriture sainte. Quel plus beau triomphe, que de créer dans le cœur des jeunes lévites un ardent désir de la perfection ? Ce
triomphe, notre regretté défunt l’a remporté:
Cans ses {nombreux entretiens avec ses chers élèves du grand Séminaire.
Le séjour à Saint-Joachim forme en quelque sorte partie intégrante de la vie d’un prêtre du
Séminaire de Québec. L’abbé Aubry a toujours aimé le Petit-Cap. Il y passait une bonne partie de ses vacances, quand le zèle ne l’attachait pas à la prédication de quelque retraite. Il faisait peu partie des expéditions lointaines, mais il aimait à visiter les fermes, où il causait fort avec les bonnes gens. Puis; aux soirées de Liesse ou sur le perron du Château, il prenait une part très-large aux amusements. Le reste du temps que lui laissaient ses exercices de piété, vous l’eussiez vu très-souvent dans les belles allées du bois enchanteur, se promener lentewent, occupé à méditer ses plans d'instruction, ou à revoir, un livre à la main, quelque partie de la théologie ou de l’histoire ecclésiastique.
Aimé et respecté de tous comme un bon père, il avait su cependant se gagner, d’une façon toute particulière, l’affection de deux de ses confrères: c'était M. C.-F. Baillargeon, alors curé de Québec, et depuis notre archevêque, et M. L.-T. Bédard, chapelain de l’Hôpital- Général. Il exista entre ces trois prêtres une union vraiment fraternelle. C’est qu'on eût facilement découvert entre eux plus d’un trait de ressemblance: un même “wèle pour le salut des âmes, une application égale à l’ac-
complissement du devoir, même respect créé autour d'eux par la dignité et les vertus personnelles. N'y avait-il pas aussi chez tous les trois une certaine ingénuité d'âme, qui : devait les attirer l’un à l’autre? Monseigneur Baillargeon apportait à cette réunion une élévation d’esprit à laquelle les deux autres n’atteignaient peut-être pas complètement ; il y avait aussi chez lui une perspicacité plus vive, plus de connaissance des hommes ; mais pour ceux qui ont conservé le souvenir de ces trois amis, il est facile d'admettre que la bonté du cœur, et je ne sais quelle candeur, formaient un élément du caractère de chacun d'eux, et devaient amener entre eux une liaison intime.
L'action de l’abbé Aubry, comme membre du Séminaire de Québec, ne s’est pas bornée à ce que nous pourrions appeler, dans une grande institution comme dans nos chambres législatives, les affaires de routine. Il avait sa place et sa voix dans les conseils. Or, un tel honneur demande plus de qualités qu’on ne serait tenté de lc croire de prime abord. Les directeurs de nos grandes maisons ont en main les intérêts matériels, intellectuels et religieux, d’une institution qui doit non-seulement vivre, mais
encore prospérer. Il y a des crises à traverser, des intérêts à soigner, des progrès légitimes à réaliser. Quelquefois l'Eglise et l'Etat attendent de l’humble Conseil d'un Séminaire une réponse qui influera sur le présent et sur l’avenir. Ce qu'il faut, à ces hommes, de science, de sagesse, de prudence, de fermeté, de résignation et d’abnégation, on le voit aisément, en y réfléchissant un peu. N'y eût-il que le soin ordinaire des études, l'éducation morale et religieuse, ce serait encore assez pour occuper les conseils des hommes les plus sages.
Au Séminaire de Québec, l’abbé Aubry n'occupait pas la première place, mais il a eu le mérite de savoir seconder les efforts de ceux qui se trouvaient spécialement chargés de l’administration. Il tenait aux améliorations de bon aloi. Son intérêt se portait jusque sur les matières les moins en rapporl avec ses études ordinaires ou les sciences qu’il aimait, comme sur la géographie, l’histoire, les langues. IL ne fut pas étranger à l'introduction du grec dans le cours d’études ; et c’est lui, du moins en grande partie, qui réussit à assurer au Séminaire les services de l'abbé Brien, qui connaissait bien cetteriche et harmonieuse langue.
Toutes les fois qu’il s’est agi d'établir entre le: travail et les congés une juste proportion, de procurer. le bien-être d2s élèves jusque dans la nourriture, il donnait aux débats toute son attention.
L'instruction religieuse surtout excitait som zèle. Il s’est chargé bien des fois, lui, aussi bien que lesabbés Léon Gingras et L. J. Casault, pour ne pas mentionner les vivants, d'enseigner aux élèves la doctrine chrétienne, et cela dans un temps, et à une époque de leur vie, où, sans doute, ils eussent été parfaitement justifiables de confier cette fonction à des mains plus novices.
Et nous parlons ici de choses de notre temps, que nous avons entendues de nos oreilles, vues. de nos yeux ; nous parlons d’un enseignement religieux, vraiment, réellement chrétien, que les études subséquentes de n’importe quel homme sérieux ne font ni méconnaître, ni oublier.
Des prêtres comme les abbés Aubry, Léon Gingras, L.-J. Casault, et nous oserons nommer aussi Mgr l’Archevêque actuel, dont personne n’a oublié les savantes leçons, de tels prêtres ne se reprocheront jamais d’avoir négligé l’éducation religieuse de la jeunesse, ou de FAO reléguée au second rang.
Le nom de l'abbé Aubry figure parmi ceux des fondateurs de l’Université-Laval. Hélas ! ils s’éclaircissent les rangs de ces hommes qui ont doté notre pays de cette grande et noble institution ! Deux seuls survivent : Mgr l’Archevêque Taschereau et l’abbé Forgues. Joseph Aubry vient d'aller rejoindre ses anciens confrères, MM. L.-J. Casault, A. Parant, J.Holmes, Léon Gingras, Louis Gingras, E.-J. Horan. Leur mérite à tous—et il le partage avec chacun d'eux— c’est d'avoir parfaitement compris le bien que la Religion et la Patrie devaient retirer de leur œuvre ; c'est d’avoir, de concert avec l’un des plus illustres d’entre eux, M. Casault, fait taire les appréhensions de l’avenir, et surmonté vaillamment les obstacles du présent.
Monsieur Aubry, jusqu’à sa mort, a aimé le Séminaire de Québec, et porté le plus vifintérêt au développement de l’Université-Laval ; et il a emporté avec lui la consolation de la voir se raffermir, grandir, prospérer, pour le bien et l'honneur de la Religion et de la Patrie.
Pourquoi faut-il qu'une institution si grande, si noble, si généreuse, si riche, si dévouée, et si nationale, n’ait pas encore réuni dans un même cœur et une même âme tous les enfants de Laval et de Champlain ?
Nous n’accusons personne.
Mais l’histoire répondra. ,
En 1850, l'abbé Aubry était membre du Conseil de l’Archevêque. C’est pour la première fois qu’on voit ce digne et savant ecclésiastique en possession d’un tel honneur; mais depuis bien des années, il, jouissait comme prêtre et comme théologien de la confiance des évêques. Mgr Plessis lui confiait bien des choses: ‘ J'en étais tout confus, ” ‘disait souvent l’humble prêtre. Messeigneurs Panet, Signay, le consultaient à tout instant sur la thébôgie: le droit, sn AA les rubriques. Bien des fois aussi, ils lui confièrent la rédaction des documents les plus importants.
Enfin, en 1852, l'archevêque de DHbUE. Mgr P.-F. Pigeon, crut devoir solliciter le titre de Docteur, pour lui et pour M. L.-J. Casault. C'était à ses yeux à la fois une récompense pour de longs services rendus, un honneur bien mérité, et une mesure de convenance.
Voici, du reste, le texte même de la lettre que Mgr Turgeon écrivit alors au Secrétaire de la Propagande.
Québec, 26 Novembre 1852.
A Son Excellence Myr Al. Barnabo, Secrétaire de la S. C. de la Propagande, Rome.