MONSEIGNEUR
Mon Séminaire de Québec, appuyé par le Gouverneur de cette Province, a obtenu sans peine du Gouvernement Britannique une charte qui l’autorise à établir une Université Catholique. Il attend maintenant avec confiance l'autorisation apostolique, qu'il a demandée au Saint- Siége par son député, et que Sa Sainteté a daigné promettre de lui accorder aussitôt que cette charte lui serait octroyée.
La première faculté dans la nouvelle Université sera sans doute celle de la Théologie. Le Séminaire ne manque pas d'hommes capables d'enseigner cette science ; mais il conviendrait que ces professeurs, qui seront en même temps membres de l’Université, etrevêtus du droit de conférer les degrés à leurs élèves, fussent eux-mêmes gradués.
J'ose donc vous prier, Monseigneur, de vouloir bien obtenir de Sa Sainteté le degré de Docteur en Théologie pour Messieurs Louis-Jacques Casault et Joseph Aubry, prêtres du Séminaire de Québec ; le premier, qui est un de mes grands-vicaires, en étant le Supérieur, et le second y étant professeur de Théologie depuis plus de vingt-cinq ans. Monsieur Casault, qui a été porter l'été dernier aux pieds du Saint-Père la supplique des Évêques du Canada pour l'établissement de l’Université, est déjà
connu de Votre Excellence. Ces deux dignes ecclésiastiques, aussi distingués par leur vertu que par leur science, une fois élevés au grade de Docteur en Théologie, se trouveront par là convenablement qualifiés à occuper le premier rang, qui doit nécessairement leur appartenir, parmi les professeurs et les chefs de l'Uniyversité.
Veuillez, Monseigneur, m'accorder vos bons offices pour le succès de cette demande. Mon digne coadjuteur, l'Évêèque de Tloa, qui a eu l'avantage de vous connaître pendant son séjour à Rome, il y a deux ans, m'encourage beaucoup à compter sur votre bienveillant appui.
Je suis, etc.,
(Signé,) + P.-F., ARCHEVÈQUE DE QUÉBEC.
Les diplômes en question arrivèrent en effet à Québec, accompagnés d’une lettre d’information de la part de S. E. le Cardinal Franzoni, en date du 14 Janvier 1853.
Nous ne voulons ni apprécier, ni relever aux yeux du lecteur la valeur de ces deux documents, l’un émané de l’Archevêché de Québec, l'autre de Rome. Seulement,’ il nous sera bien permis de dire que nous croyons ce double honneur parfaitement mérité. C'était le digne couronnement d’une longue vie consacrée
à la science et à l'Eglise. La modestie du digne prêtre eut garde de s'en prévaloir; mais les bons juges, ses amis, ses nombreux élèves, qui le connaissaient mieux que tout autre, et le public où la lumière ne manque pas, n’ont pas dissimulé leur satisfaction, ni ménagé leurs applaudissements.
Tout à coup—c’était dans l'hiver de 4854, au mois de février—la nouvelle éclate au Séminaire de Québec, dans la ville, dans tout le pays, que l'abbé Aubry laisse le Séminaire, et se fait religieux. À son âge, avec ses habitudes studieuses, après trente années d'une vie à laquelle il était si éminemment propre, quitter, au milieu même de l’année scolaire, une maison à laquelle il avait voué son cœur et son âme, au momenñt où l'institution se transformait, ou plutôt assumait le noble, mais pesant fardeau de créer la première université catholique du pays ; s’arracher violemment au respect, à la vénération de cette jeunesse qui entourait chaque samedi son confcssionnal ; dire adieu à ses chers élèves du Grand-Séminaire; se séparer pour toujours de
ses confrères, auxquels il était depuis si longtemps uni, et tout cela pour embrasser, loin du pays, la vie sévère des Trappistes, pour laquelle il semblait si peu fait, qui l’eùt jamais pensé ?
Il y eut plus que de la surprise.
Ce fut un étonnement général.
Chacun commenta la résolution à son point de vue.
Nous ne pouvons pas même dire que l’on ait toujours gardé les limites de la justice.
Cependant l’abbé Aubry demeura inflexible.
Il n'avait rien résolu à la légère. Quand il fit part de son dessein à M. l'abbé S. Tassé, alors supérieur du Séminaire de Ste-Thérèse, il lui disait : ‘‘ Enfin, je vais mettre à exécution un projet que je nourris depuis vingt ans.” À Mgr T. Cook, évêque de Trois-Rivières, qui s'efforçait de le retenir ; à ses frères, MM. les curés de St-Léon et de l’Ile Perrot, qui ne lui cachaient pas leurs pensées, il opposait invinciblement la même réflexion.—‘* Eh ! bien, soit, allez, dit Mgr de Trois-Rivières ; mais vous reviendrez, et ce sera ici. Ma maison vous est ouverte.”
Sans doute, comme l'événement le vérifia, l'abbé Aubry, malgré la sincérité de sa détermination, n’était pas appelé à la vie de trap-
piste; mais il n’a jamais cessé de croire, et il l'a souvent répété, avec cette sincérité qui ne lui fit jamais défaut, qu’il se crut appelé à la vie religieuse. Il lui semblait que s’il eût plu à Dieu de mettre sur son chemin un ordre contemplatif, il y serait entré pour n’en jamais sortir : ‘C'est cela, disait-il souvent, c’est cela qu’il me fallait.”
Peut-être même que si le régime de la maison de Gethsémani, au lieu d’être poussé à l'extrême sévérité, oût été tempéré de cette douceur discrète, qui s’accommode bien avec la ferveur, peut-être que l’abbé Aubry eût pu s’y faire, malgré ses habitudes et son âge.
Au reste, l’on n’ignore pas que Dieu demande souvent aux âmes d'élite l’obéissance et non le sacrifice. |
C'est par cette voie, rude en apparence, et extraordinaire aux yeux des hommes, qu’il prétendait appeler le saint prêtre sur un autre théâtre, mieux fait peut-être pour exploiter les lumières de sa science et le feu de son zèle. L'abbé Aubry n’a pas manqué plus tard de reconnaître en tout cela le doigt de Dieu. Nous lui avons entendu dire à lui-même plusieurs fois : A Québec, où il s'agissait d'apporter par le moyen de jeunes étudiants la grande
science théologique de Rome, mon rôle, à moi, déjà vieux, et. qui m'étais formé seul, n’eût pluseu, en quelque sorte, de raison d’être ; et je me fusse trouvé, d’un côté, pour ainsi dire detrop, et de l’autre côté, je n'aurais pu, comme prêtre du Séminaire de Québec, me livrer à ces œuvres que je crois utiles au prochain et agréables à Dieu.
En deux mots, c’est Dieu qui le voulait ainsi.
L'abbé Aubry se rendit donc à Gethsémanie, Kentucky, au mois de février 4854, accompagné de Monsieur le curé de Saint-Léon.
Le R. Père Eutrope, qui l’avait déjà connu à Québec, quand il était venu y prêcher l’année précédente, fit sans délai remarquer au généreux prêtre que son âge—il avait alors 58 ans— constituerait un obstacle insurmontable.
Dans les premiers jours du mois de mai, Mgr Cook écrivait au curé de Saint-Léon :
‘6 Je vous autorise à faire cette absence. Partez ‘ au plus tôt. Que votre frère revienne: je l’at- ‘€ tends pour qu’il m'accompagne dans ma visite ‘6 pastorale.”
Monsieur le curé de Saint-Léon trouva son frère employé comme chapelain à Lorette.
Mgr Spalding lui avait offert cette facile mis-
ce
sion, afin que sa santé n’eût pas à souffrir d’un trop long séjour au monastère,
L'abbé Aubry revenait donc au pays au mois de juin 4854. IL passa quelques jours à Saint- Léon, pour se reposer des fatigues du voyage ; puis il alla rejoindre l'évêque de Trois-Rivières à Gentilly, pour l'accompagner dans sa visite pastorale. Trois fois, en 1854, 55, 56, il eut à
remplir la même fonction.
Tout le temps qu’il passa aux Trois-Rivières fut consacré au ministère le plus actif, le plus varié, le plus fructueux.
Il y était tout à tous. Ses confrères avaient très-fréquemment recours à sa science. Il contribua à l'institution d’un Conseil épiscopal il avait même rédigé à ce sujet un mémoire— ainsi qu’à l'établissement de Conférences ecclésiastiques dans le nouveau diocèse. C’est lui qui en prépara les sujets, et qui se chargea des travaux de la rédaction.
Enfin, dans l’automme de 1857, sur linvitation plusieurs fois réitérée de M. S. Tassé, supérieur du Séminaire de Sainte-Thérèse, et le désir de Mgr de Montréal, M. Aubry se décida à aller reprendre, dans cette maison, l’œuvre calme, mais importante, qui avait eu
déjà la plus grande partie de sa vie, je veux dire la direction des séminaristes et l’enseignement de la théologie. Il a été, là aussi, quelque temps directeur des élèves du Petit-Séminaire. Cependant, il n’a rempli cette fonction que par intervalles et par nécessité. Il n'était pas fait pour cette surveillance constante, ‘assidue, j'oserais dire un peu soupçonneuse, ferme, sévère, et à la fois paternelle, que le poste de directeur exige.
Ilétait en 1874, je crois, vice-Supérieur,
Mais ce qui absorbaiten quelque sorte touteson énergie, c'est le ministère: le confessionnal, la prédicatiou, soit dans la paroisse, soit ailleurs, les missions, et par-dessus tout, son Œuvre des Bourses, dont nous parlerons dans un autre endroit.
L'abbé Aubry porta toujours un intérêt spécial aux Conférences T'héologiques, qui se font à Rome, et dans tous le diocèses du monde autant que possible. Il voyait dans ces exercices le progrès de la science, l'honneur du clergé, le bien des âmes. Aussi travailla-t-il de toutes ses forces à les introduire au Séminaire de Sainte-Thérèse, comme il avait fait à Trois-Rivières. IL y réussit. Chaque semaine, le vendredi, la Conférence Théologique s'y tient. Tous les prêtres attachés à la maison doivent y prendre part.
L'abbé Aubry, jusqu’à ses dérniers jours, y assista. Quand il dut rester à sa chambre, parce: que les forces lui manquaient, il eut soin de demander dispense au Supérieur, et de s’excuser auprès de ses jeunes confrères.
En 1870, le digne prêtre atteignait le cinquantième anniversaire de son élévation au sacerdoce ; et l'abbé Clément, son frère, avait déjà dépassé son demi-siècle de prêtrise. Il était juste qu’on en célébràt la mémoire ; et pour ne pas séparer deux souvenirs qui se touchaient, l'on réunit en un même jubilé, les Noces d’or de l’un et de l’autre.
Ce jnbilé sacerdotal eut lieu le 16 février 1870, au Séminaire de Sainte-Thérèse.
‘€ Il était beau de voir deux frères, tous deux dans la vigueur de leur esprit et de leurs forces, célébrer en un même jour leurs Noces d’or, ayant à leurs côtés un frère de quarante ans de prêtrise, trois neveux, prêtres comme eux, enfants d’une même sœur, et plusieurs autres parents engagés dans les ordres sacrés : famille: bénie, où'le Seigneur semble s'être complu à choisir les ministres de ses autels.
‘ L'importance de l’action qu'il s'agissait de commémorer, et la réputation dont jouissent les
sh)
MM. Aubry, avaient attiré un concours nombreux de leurs amis, accourus de toutes les parties du pays. C'étaient des amis d’enfance, des connaissances d’un autre âge, d'anciens élèves, la plupart blanchis eux-mêmes dans les travaux, occupant tous une haute position dans la société, quelquesuns même au premier rang, qui venaient rendre hommage à la vieillesse verte et vigoureuse, et aux services nombreux rendus à eux-mêmes, à Ja religion, et à la patrie, par ces deux vénérables prêtres, l’un dans l’enseignement de la théologie, la prédication et la direction des jeunes gens, l'autre dans les fonctions de professeur et l’exercice du ministère.
‘ Certes, ce dut être pour les deux vieillards une douce jouissance, que de voir réunis autour d'eux, comme une couronne à leurs mérites, tant d'hommes distingués.
‘D’autres personnages éminents, et entre tous, Sir Narcisse F, Belleau, s'étaient fait excuser de leur absence, et avaignt exprimé, de vive voix ou par écrit, leur regret de ne pouvoir assister à cette fête de l’amitié et de lu reconnaissance.” (1)
(1) Souvenirs du Jubilé Sacerdotal de MM, Clément et Joseph Auhry. Montréal, des presses à vapeur de la Minerve 1870.
Il y eut :— Messe solennelle, chantée par l'abbé Joseph : Aubry lui-même ;
Sermon, prêché par l'abbé T. E. Hamel, ancien élève du vénérable directeur, aujourd'hui Supérieur du Séminaire de Québec, et Recteur de l’Université-Laval ;
La rénovation des promesses sacerdotales ;
Te Deum d’actions de grâces.
L'abbé Hamel terminaïit son discours ainsi :
‘6 En vous faisant voir, M. F., la dignité, la sublimité du prêtre, et la difficulté à remplir tous les devoirs du sacerdoce, j'ai fait l’éloge de ces deux vénérables vieillards qui sont l’objet de cette fête, et qui, pendant un demi-siècle, n’ont jamais cessé de mériter l'estime et la confiance de leurs supérieurs, et des milliers de personnes qui ont eu l'avantage de pouvoir apprécier leur zèle dans l’accomplissement des devoirs de leur ministère. Imitons donc la sage conduite de ces deux vieillards. Ce serait leur faire injure que de nous borner à une stérile admiration. Joignons-nous à eux, pour remercier Dieu des bienfaits qu’il a bien voulu répandre sur ses deux ministres, pendant une si longue et si belle carrière. Prions tous le Dieu des
-miséricordes, pour qu’il daigne nous les conserver encore pendant de longues années, afin que nous puissions jouir longtemps de leur présence au milieu de nous, et nous encourager par leurs bons exemples à mépriser les biens passagers de ce monde, et à mettre notre espérance dans les biens stables de l'éternité. ”
Mgr de Birtha présidait à la fête.
Le G.-V. Truteau, administrateur du diocèse de Montréal, était présent.
Cent vingt prêtres, des diocèses de Québec, de Trois-Rivières, de St-Hyacinthe, de Montréal, étaient venus rendre hommage aux deux vétérans du sanctuaire. L'abbé Edmond Langevin, V.-G., administrateur du diocèse de Rimouski, avec le clergé du même diocèse, avait signé et envoyé une adresse de cordiale félicitation.
Les principales maisons d'éducation du pays étaient représentées à la fête.
On y voyait l’Honorable G. Ouimet, Procureur- Général, et M. C. S. Cherrier, Chevalier de l’Ordre de St-Grégoire-le-Grand,
Le Séminaire de Sainte-Thérèse n’avait rien épargné pour donner à ce jubilé tout l'éclat possible.
Nous ne faisons qu’analyser.
On retrouvera tous les détails de cette grande fête dans la brochure que nous citions plus haut, avec le compte-rendu de la séance littéraire, les discours de Mgr de Birtha, de l’Hon. G. Ouimet, et de M. C. S. Cherrier; ainsi que l’Æommage de l’Hon. Juge Routhier. Il était juste en effet que la poésie fit entendre ce jour-là ses plus beaux accents.
Mais nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ici les belles paroles que le héros de la fête, l’abbé Joseph Aubry, adressa à ceux qui étaient venus lui donner cet éclatant témoignage de leur reconnaissance, de leur respect et de leur amitié Il faut les lire ; et si on les a lues déjà, on aimera à se les rappeler :
‘“ Monseigneur, chers et vénérés confrères dans le sacerdoce, et vous tous, messieurs, qui m'honorez de votre présence.
‘ Voici pour moi un spectacle tout nouveau, me voici l’objet d'une solennité et d'honnebrs auxquels je ne suis point accoutumé.. On veut donc absolument qu'arrivé au bord de ma tombe, j'éprouve un jour de joie et de bonheur. Eh bien! messieurs, vous surtout que je pourrais appeler mes enfants, mes chers élèves, anciens et nouveaux, qui formez en grande
partie cette réunion, je me rends à vos désirs. ,Oui, je veux aujourd'hui goûter avec vous un moment de joie et de bonheur, bonheur d’autant plus doux que je le partage avec le meilleur: de mes amis, avec mon frère aîné.
‘6 J'avoue que c’est’ un grand sujet de joie pour un père, quand, célébrant la cinqantainede son mariage, il se trouve au milieu d’une nombreuse famille, environné de ses enfants, de ses petits-enfants, et de ses arrière-petits-enfants, venus de bien loin pour le voir et le féliciter. Mais permettez-moi de vous le dire, mes bons amis, ce n'est pas un moindre sujet de joie et de consolation, pour un ancien professeur et directeur, de se voir environné d’un grand nombre de ses élèves, venus des différents diocèses du Bas- Canada. Je les considère comme mes enfants, que j'ai vus naître, croître, et se fortifier dans la vie de l'intelligence, et se former à la vertu sous mes yeux, el Sous ma direction.
‘6 Ce qui met le comble à ma joie el à ma consolation, dans ma vieillesse, c’est de voir que la plupart de ces plantes, arrosées par le plus’ indigne instrument dont la Providence pouvait se servir, aient eu un tel accroissement par la bénédiction céleste, et aient pro--
duit tant de fruits, et de si beaux. Mais c’est la conduite ordinaire de Dieu, quand il choisit quelqu'un pour opérer de grandes œuvres, comme le Saint-Esprit nous l’apprend: /nfirma mundi elegit ut fortia quæque confundat.
‘ Si je jette mes regards en arrière, de quelques années, que vois-je ?—une troupe enfantine, joyeuse, sautant, bondissant, criant, chantant. et ces petites créatures, je les appelais alors mes chers enfants; ils m’étaient chers en effet, et voyez si j'ai eu raison. Car ces enfants, appliqués aux études classiques, et formés aux vertus chrétiennes, sont devenus des hommes, et des hommes utiles, importants, et presque nécessaires à notre société. Les uns ayant embrassé l'état ecclésiastique, travaillent avec zèle et succès en différents diocèses, comme curés, vicaires-généraux, professeurs, directeurs, supérieurs dans les maisons d'éducation, et même comme évêques et archevêques, ou administrateurs de leurs diocèses. D'autres, ayant pris rang dans la société civile, exercent avec distinction les professions de notaire, médecin, avocat, ou d’autres professions honorables, et ont mérité d’être choisis pour professeurs à notre belle Université Laval ; quelques-uns sont placés sur les
bancs des juges; plusieurs occupent des siéges dans les Chambres provinciales ou fédérales, et nous avons l’honneur de compter parmi nos élèves plusieurs ministres, dont l’un est l'honorable Premier de la Province de Québec ; un autre est Président du Sénat; et même, si notre mémoire ne nous fait pas défaut, Son Excellence, le premier Lieutenant-Gouverneur du Bas- Canada, aurait aussi été notre élève.
‘ Nous auricns donc, ce semble, sujet de nous glorifier, vous, mes chers enfants, d'avoir eu de tels succès, et moi, d’avoir eu de tels élèves. Mais non, messieurs, n'oublions pas la maxime chrétienne, que Dieu seul étant le principe et l’auteur de tous les dons, de tous les succès, à lui seul en revient toute la gloire, et tout lhonneur : Sol Deo omnis honor et gloria.
‘Une autre raison pour ne m’attribuer aucune gloire des succès de mes élèves, c’est que je n'étais pas seul appliqué à l’œuvre pénible de l'éducation. J'avais des coopérateurs, au Séminaire de Québec, comme j'en ai eu ici: ils onteu leur part de travail, ils doivent donc aussi avoir leur part d'honneur et de mérite.
‘& Permettez-moi de saisir cette occasion pour rendre nos hommages et exprimer notre recon-
naissance aux hommes habiles et laborieux, voués à l'éducation de la jeunesse dans les séminaires, dans les colléges, et dans les écoles nor- -males du Bas-Canada. N'est-ce pas à eux que nous devons l’état florissant dans lequel nous vivons, peut-être le plus heureux qu’il y ait dans le monde ?
‘6 C’est à vous maintenant que je m'adresse, élèves de Sainte-Thérèse. Il est temps que je réponde spécialement à votre discours si élégant, si flatteur pour moi, discours qui fait tant d'honneur à la sensibilité de vos jeunes cœurs. Recevez donc l'expression de ma gratitude, de ma tendre affection, et de mon vif intérêt pour vos succès. J’ai remarqué dans votre adresse, ilest vrai, des éloges immérités, mais je suis persuadé qu'il y a sincérité de votre part. Votre bienveillance pour un vieillard, que vous regardez comme votre père, a sans doute caché ses défauts à vos yeux. Je vous remercie donc de “votre bonne volonté.
‘ Dans tous les rapports que j'ai eus avec vous, depuis quatorze ans, je n’ai eu qu’à me féliciter de votre conduite à mon égard, sirres- ‘pectueuse et si cordiale. 11 est une année surtout que je ne puis oublier: c’est celle où j'étais
chargé de votre direction disciplinaire. Vous avez trouvé moyen de m'en alléger le fardeau, par votre soumission, votre docilité, et votre amour filial. J'aime à vous en rendre témoignage en présence de mes anciens élèves. Oui, mes chers enfants cadets, les Benjamins de cette grande famille, qui se trouve ici réunie en partie, je vous considère en ce moment comme de jeunes arbres encore en fleurs; mais en croissant et en vous fortifiant, vous allez devenir bientôt de grands arbres, et produire des fruits délicieux, abondants, et utiles à cette belle société ecclésiastique et civile, avec laquelle vous ne formerez plus qu’un seul corps. ;
‘6 Merci, Monseigneur, de votre condescendance à vous rendre jusqu'ici, et de l’insigne honneur que vous nous accordez par votre présence.
‘€ Merci, MM. les administrateurs, vicairesgénéraux, représentants des différents diocèses, et MM. les chanoines.
‘“ Merci, MM. les supérieurs et représentants des différentes maisons d'éducation.
‘‘ Remerciment spécial à M. le prédicateur, pour la bienveillance avec laquelle il a prêté le concours de son habile parole, à cette solennité,
sur un sujet aussi sec et aride. Vos éloges, non mérités,sont des instructions pour moi. Ils m’apprennent. non ce que j'ai élé et ce que je suis, mais ce que j'ai dû et ce que je dois être. Je tâcherai d'en profiter. |
‘ Merci, cher monsieur, mon ancien élève, qui, par votre précieux cadeau, avez réveillé le souvenir de mes premiers ancêtres, et m'avez donné la connaissance d’une origine doublement glorieuse.
‘Merci, messieurs les curés ; merci, mes chers compagnons d'étude, vous particulièrement M.
le chevalier de St. Grégoire, qui me faites l’honneur et le plaisir de partager ma joie présente, comme nous partagions nos joies de l'enfance ; et vous tous, mes bien chers élèves dans les différentes professions et postes importants de la société. Merci d’avoir bien voulu vous réunir à moi dans ce jour si solennel de ma vie.
‘ Merci également, MM. les absents, que les devoirs d'état ont empêchés de prendre part à cette fête, et qui m'en avez témoigné si vivement le regret. Que ma voix parvienne jusqu’à vous. Vos bonnes paroles, comme l'acte de tous les messieurs qui sont ici présents, demeureront comme un charmant souvenir dans mon cœur,
bien :apable d'adoucir les fatigues et les infirmités de l’âge.
‘MM. les chantres et musiciens, qui avez su rehausser l'éclat de cette solennité, vos accords ont été un beau symbole de l'affection qui unit tous nos cœurs ; et vous méritez de notre part une gratitude toute particulière.
‘ Enfin, merci, mes très-chers confrères de cette maison, auxquels je ne sais comment exprimer ma reconnaissance, pour toutes les peines que vous vous êtes données dans la célébration de cette fête commune de deux frères, qui ne peuvent vous rendre service qu’en priant Dieu pour vous.
‘ Je termine cette allocution peut-être trop longue, en vous faisant mes adieux, dans la persuasion où je suis, que c’est pour la dernière fois que j'ai le plaisir et l'honneur de vous entretenir, dans une semblable réunion de famille. Car la vie a son terme, que l’homme ne peut ni ne doit désirer franchir.
‘ Adieu, Monseigneur.
‘ Adieu, chers et vénérés confrères dans Île sacerdoce.
‘ Adieu, voustous, mes bons amis, compagnons d’étude, chers élèves, anciens et nouveaux;
adieu en ce monde passager, mais avec le ferme et consolant espoir de nous revoir plus tard dans un monde meilleur, où nous ne nous séparerons jamais.
‘6 Adieu donc, adieu, adieu !
Les paroles du noble vieillard, dit l’auteur de l'opuscule que nous citions plus haut, si simples, si naïves, et à la fin si mélancoliques, produisirent une impression très-sensible sur les auditeurs. Plusieurs parurent vivemert émus en entendant ce discours qui ressemblait presque au chant du cygne.
On a pu lire dans les pages qui précèdent plusieurs flétails qui se rapportent d'eux-mêmes aux divers points que nous nous proposons de toucher maintenant. Mais si l’on se contentait de ce que nous avons dà rattacher au cours rapide des événements, pour donner une idée générale de l’homme, on serait loin de porter sur lui le jugement qui convient. Prenons donc maintenant les choses de plus haut, et considérons l’homme avec plus d’attention.
L'abbé Joseph Aubry fut prêtre.
Nous sommes tentés de nous en tenir à ce * mot; car il dit tout.
Oui, l’abbé Aubry fut prêtre, prêtre dans ses pensées, dans ses goûts, dans ses instincts, dans
ses habitudes, dans ses désirs, dans ses espérances, dans ses affections, dans ses allures ; enfin, en tout, partout, toujours, devant Dieu et devant les hommes, il fut prêtre.
Si un prêtre a eu l'esprit ecclésiastique, c’est lui.
Si un prêtre n’a jamais pensé qu’à l'Eglise et au clergé, c'est lui.
Si un prêtre s’est dévoué et dépensé pour ses confrères, c’est lui.
Si un prêtre fut charitable—nous en savons quelque chose, et nous n’avons pas honte de le dire—c'est lui.
Il n’a pas été, il n'aurait pu être autre chose que prêtre. Il est à peine possible de se demander ce qu'eût été faire dans le monde, ce jeune homme aux goûts calmes, confiant, presque crédule, abstrait, tout-à-fait étranger aux choses profanes, et resté neuf, par nature, à tous les calculs des intérêts humains. Dans l'Eglise, ces imperfections relatives se tournèrent en qualités, qui ornèrent les grands traits du prêtre. Ses distractions n’avaient rien de choquant. Elles ne se produisaient que dans des choses futiles ou indifférentes, jamais dans les fonctions de son ministère. Au contraire, ici,
il s’absorbait d’autant plus que tout le reste exerçait sur son esprit moins d'action. Mgr de Birtha disait de lui: ‘Il se distrait par sa raison.” En chaire, au confessionnal, dans la direction des âmes, ne les revit-il qu’à de rares ‘äntervalles, sa mémoire ne lui faisait jamais défaut. Sa discrétion, sa prudence, était, suivant l'avertissement de l’Ecriture, celle du serpent; mais il restait (toujours cependant simple ‘et doux comme la colombe.
Il avait le don‘d’ouvrir, de dilater les cœurs, don précieux, mille fois précieux, que Dieu n’accorde pas toujours au plus excellent de ses ministres.
Placé lui-même au-dessus des faiblesses cominunes et des défauts du monde, il avait assez de charité pour les regarder en face, sans humilier personne ; toute l'habileté et tout le zèle qu'il faut pour les guérir. Au séminaire, le confessionnal de l’abbé Aubry était assiégé. C’est « lui que s’adressaient la plupart des séminaristes. Combien de prêtres ont continué de recourir à lui, chaque fois qu'ils le purent, en particulier à l’époque des retraites ecclésiastiques ! Plusieurs évêques même lui avaient donné leur confiance ; et l’on sait que l'ami de son cœur,
le grand, le saint archevêque Baillargeon, dans. sa dernière maladie, l'appela i à son chevet, et l’ ÿ retint plusieurs semaines.
Ce redoutable et difficile ministère de juge, de père, de médecin spirituel, l'abbé Aubry l’a exercé toujours, partout, à l'égard de toutes les classes de la société chrétiennne, prêtres ou laïques, lévites, jeunes gens du monde, savants. et hommes de profession, peuple des campagnes, communautés religieuses d'hommes ou de femmes. Nous ne croyons pas qu'il y ait eu dans le pays un confesseur qui ait travaillé comme lui, ou mieux, ou autant. On l’a vu partir de Sainte-Thérèse, malgré son âge, par les mauvais temps et les mauvais chemins de l'automne avancé, pour faire de longs voyages, voire même jusqu’à Québec, afin de répondre aux vœux d'anciens amis dont il connaissait . depuis longues années les consciences, et qu’il avait le secret de rendre tranquilles et keureux.
A une œuvre comme celle de la confession, il faut plus que la science, le zèle et l’expérience; plus même que la sainteté : il faut la doctrine sûre, également éloignée de ce relâchement qui expose au danger ou laisse périr, et de cette rigueur théorique qui, suivant l’expres--
sion de l’Ecriture, grossit le fagot des obligations imposées au chrétien, et comme on l’a dit avec raison, ædificat ad gehennam. Le tact chrétien, la douce charité, autant que l'étude ou ie raisonnement, l'avaient mis en garde contre ce double écueil, si fatal aux âmes.
Ajoutez qu’il était bon, et ne rebutait personne ; qu’il ne s'élevait que contre le mal, sans jamais mortifier le coupable ; au contraire, il lui inspirait le regret, le courage, une sainte assurance; et, ce qui met le comble à toutes ces qualités, il avait cette charité patiente, qui sait guérir sans faire d’incisions fâcheuses, qui espère toujours et ne se lasse jamais.
Cette charité le désignait d'avance pour ces œuvres un peu extraordinaires, qui, par là même qu’elles sont difficiles et pénibles, donnent à un ministre de Jésus-Christ plus de consolation que les autres. Nous connaissons des paroisses auxquelles il imposa, à la fin d’une retraite, une solennelle réparation à l'autorité légitime. Ceux qui ont conservé quelque souvenir du passé savent qu'il fut plus d’une fois appelé dans les cachots où gémit le coupable ; et qu’il à accompagné, dans des cas extraordinaires même, le condamné repentant, jusque sur l’échafaud.
Un mot du théologien.
On sait déjà combien d'années, et avec quel succès, l’abbé Aubry enseigna la théologie au Collége de Saint Roch, et surtout aux Séminaires de Québec et de Sainte-Thérèse.
Nous ne voulons pas y revenir.
Mais s’il nous était permis de juger l'abbé Aubry comme théologien, nous ‘exprimerions franchement notre pensée ainsi: Nous ne croyons pas qu’il ait jamais approfondi ou beaucoup étudié les grands maîtres. Il s'était formé seul, dans une science dont le domaine est immense, et où l'on à plus besoin peut-être que dans aucune autre des leçons du maître, et le l’aide de cours complets et réguliers. Nous ne comparerons donc pas la science théologique de l’abté Aubry à l'édifice majestueux, complet, aux proportions savantes et régulières, où tout se répond, ou rien ne fait défaut, de la base solide au sommet bien achevé. Non, ce serait 4 demander plus que ne peuvent donner les forces humaines livrées, comme celles de l’abbé Aubry, aux travaux incessants du professorat et du ministère.
On sait aussi que la tradition théologique, sans manquer tout à fait, ne laissa pas que d’être
fautive, sous plusieurs rapports, en Canada:
comme en France. Nous n'avons eu pendant longtemps dans nos séminaires, que des auteurs. français, qui étaient loin d’être parfaits ou irréprochables. Nos communications plus fréquen-tes et plus intimes avec Rome, la source et le: centre de la vraie doctrine, ont indubitablement: profité à notre âge, comme elles guideront aussi ceux qui viendront après mous. Mais ce que nous croyons aussi, fermement, et ce que nous n'hésitons pas à dire, c’est que l’érudition théologique de l’abbé Aubry était très-grande, dans toutes les branches de ce qu’on appelle Théologie en général: Apologétique, Dogme, Morale, etc.
Sans doute, il était, comme nous l’avons remarqué déjà, surtout moraliste. Il le fallait. Et en fait de morale, il était surtout casuiste, comme le demandaient la pratique où il était du saint ministère, et les nombreuses consultations. que lui adressaient les laïques instruits, les prêtres, et les évêques ; mais ceci n’empêche pas. qu’il ait acquis dans toutes les branches une science considérable.
Un mérite que personne ne pourra contester ni à store ni à l’abbé Léon Gingras, son:
“collègue dans la direction des séminaristes et dans l’enseignement de la théologie au Séminaire de Québec, c’est d'avoir, ur des premiers en Canada, mis en honneur, et propagé de toutes ses forces, et prêché, au clergé et au peuple, les doctrines du grand Docteur de l'Eglise, saint Liguori. Il a ainsi contribué puissamment à purger la morale de ces traces de jansénisme, de ces sévères enseignements, qui se retrouvent facilement, aujourd’hui encore, dans certains auteurs français.
Tous deux avaient senti, depuis longtemps déjà, peut-être même dès leurs premières années d’études sérieuses, le vide et la fausseté des idées gallicanes. Avec quelle clarté, quel amour ils exposaient les doctrines orthodoxes dans leurs conférences, en chaire, et jusque dans les conversations ! La primauté du Pape, son infaillibilité, le rôle des conciles, toute la divine économie de l'Eglise, son indépendance et son autorité “vis-à-vis de l’Etat—nous avons entendu bien des fois, et beaucoup d’autres avec nous, les abbés Aubry et Gingras exposer tous ces points avec science, clarté, et une pureté de doctrine inattaquable.
Nous n'avons pas sous la main les pages écrites
par l'abbé Léon Gingras sur ces matières, et nous n’avons pas osé les demander à ceux qui se réservent peut-être de les exploiter un jour ; mais nous avons trouvé dans les nombreux manuscrits que l’abbé Aubry a laissés, assez de documents, fussent-ils seuls, pour appuyer ce que nous aflfirmons.
On n'a jamais trouvé chez lui cette âpre ardeur qui ne sert ni la foi ni la charité. Ilne lançait jamais de ces vagues sentences où le sable de l’erreur se mêle à l’or pur de la vérité, que la vraie science réprouve, et qui surprennent le bon sens du peuple. Il n’a jamais dit, par exemple, que l'assistance fût l'inspiration ; que le sujet de l'infaillibilité active fût absolument un, sans aucune distinction. En un mot, il n’a jamais confondu'ce qui doit être distingué : il était vraiment théologien.
En comparant: l'abbé Aubry à l'abbé Léon Gingras, nous n'avons voulu énoncer d'autre vérité que celle-ci, à savoir, que la doctrine catholique, et disons-le, puisque la malheureuse expression existe, que la doctrine ultramontaine avait déjà, à une époque très-reculée, au centre même de notre province ecclésiastique, à Québec, de zélés propagateurs. Or, ces deux
hommes, comme nous l’avons déjà observé, ont formé presque tout l’ancien clergé de l’archidiocèse, de concert avec l’illustre L. J. Casault,. lequel n’eut jamais rien de plus à cœur que de bien faire connaître la théologie romaine, d’en. inspirer l’amour, d'encourager et de soutenir les efforts de ceux qui la mirent en honneur; et c’est lui, L.-J. Casault, qui, le premier en'ce pays, eut l’idée d'envoyer des jeunes gens puiser à la source même la vraie science théologique de Rome, et le premier qui la réalisa.
Cependant, les abbés Aubry et Léon Gingras.
différaient beaucoup sous d’autres rapports, et ils étaient loin de s'entendre sur plusieurs. points de la science. L’abbé Aubry ne voyait que théologie, et il n’en considérait pas volontiers. les questions autrement que de leur côté pratique ; il avait horreur des systèmes; je ne sais. quel tact ou sens pratique, le tenait loin de ces. écarts dans iesquels donnent facilement les âmes. curieuses ou ardentes. Sa piété elle-même n'avait rien de mystique : elle était plutôt ferme, que sensible, sans cesser pourtant d’être fervente. Il en était autrement de l’abbé Léon Gingras.. Il était porté au mysticisme, jusque dans la science. . Le système le captivait. IL eût donné.
volontiers dans les théories lamenaisiennes, sl n’eût été retenu par ceux auxquels il avait confiance; et il avait un penchant marqué pour le traditionalisme, aujourd’hui condamné par l’Eglise, et en général pour tout système qui lui paraissait pieux, et propre à couper court aux prétentions trop souvent exagérées de la raison. Il oubliait un peu que le vrai, le seul terrain où est l'Eglise, et où elle veut que se tiennent ses enfants, est le terrain de la vérité.
Quant à l'abbé Aubry, rien ne l'occupait moins, croyons-nous, qu'un système. Nous ne voulons pas dire qu’il fàt sur ce point indifférent à la vérité, ce qui eût été une faute, puisque l'Eglise elle-même a soin bien souvent, s'ils s’égarent, de les condamner ; mais nous disons que, tout absorbé dans le champ pratique et sur le terrain solide de la science de son choix, il laissait facilement à d’autres le soin de s’occuper de l'accessoire. Ilne donnait pas dans les systèmes: il attendait avec prudence le jugement qu’en apporte le temps. Il voulait, en quelque sorte, les ignorer.
L'abbé Aubry excellait dans la connaissance de la liturgie et des rubriques, parties sèches et arides, s’il en est dans le domaine des sciences
ecclésiastiques. Mais son esprit éminemment sacerdotal lui faisait considérer toutes ces règles comme l'expression des volontés de l'Eglise.
L’habileté, l’aisance avec laquelle il se mouvait au milieu de ce réseau de préceptes et de règles diverses prouve bier, une fois de plus, que son esprit était distrait beaucoup plus en apparence qu'en réalité, ou que ses distractions provenaient plutôt du peu d'importance qu’il donnait à la poussière des choses indifférentes.
Il a prouvé sa capacité comme liturgiste et rubriciste, dans les leçons qu’il donna soit au Séminaire de Québec, soit au Séminaire de Sainte-Thérèse ; en particulier dans les retraites ecclésiastiques, et dans les nombreuses consultations qui lui furent adressées sur ces matières. Quand il se présentait quelque cas embarrassant, qu'on ne savait comment résoudre, l’on disait souvent :—Oh! si nous avions M. Aubry.
On sait qu'il a travaillé plusieurs années à la confection du calendrier.
Une autre auréole qui lui appartient à juste titre, c’est celle de prédicaleur et de missionnaire.
Etant au séminaire, soit à Québec, soit à
La
Sainte-Thérèse, il ne s’est jamais cru dispensé
par. l’assiduité ou la multiplicité de ses travaux, du devoir de rompre le pain de la parole à l’avide multitude. Il a prêché beaucoup, et bien, et en apôtre. Il ne recherchait ni les vains ornements, ni les mouvements de | éloquence humaine ; mais il était naturel, vigoureux, méthodique, clair, et toujours solide, éminemment pratique. C’est le témoignage de tous ceux qui l'ont connu. Il me suflira de citer celui de deux hommes qui s’y connaissaient, Mgr Baillargeon disait de ses sermons : c’est nourri, c’est solide, c’est pratique. Et l’abbé L. J. Casault, qui donnait si souvent à ses jugements une tournure piquante et familière, disait en faisait allusion au peu d’ornements dont l’abbé Aubry revêtait sa parole : — ‘On voit quelquefois la corde, mais enfin la corde y est toujours.”
En dépouillant le grand nombre de ses manuscrits, nous avons retrouvé beaucoup de plans, la plupart très-courts, tracés sur un petit quart de page de papier ordinaire, quelques parties écrites, très-peu de sermons complets.
Nous avons remarqué, dans ce qui est écrit, une diction toujours pure, une phrase coulante, parfaitement correcte au point de vue grammatical. On voit que le zélé prédicateur
espectait la parole de Dieu, et y donnait les ornements nécessaires et convenables. Mais ce qui nous à surpris et vraiment étonné, c’est le nombre de ses instructions, la multiplicité des sujets, la variété, la diversité des points de vue auxquels il a su les envisager, et la richesse avec laquelle il remplit toujours son cadre.
Il isélait souvent le dogme à la morale; il savait exploiter à propos l’histoire de l'Eglise, et en particulier la vie des saints. IL touchait aux questions les plus élevées; il s’arrêtait quelquefois pour expliquer un mot dont la signification cachait un sens profondément théologique, mais sans jamais perdre de vue les applications pratiques, qu'il fesait suivant la composi' on de son auditoire, à chaque classe de ceux qui l’écoutaient, et sans jamais s’écarter du but qu’il voulait atteindre, la conversion des âmes, la perfection chrétienne. C’est ce qui fait qu'il revient si souvent sur les points fondamentaux, buses de tout enseignement moral: récompense et chàtiment, ciel et enfer.
On sait que l’abbé Aubry fut le premier prêtre canadien qui entreprit de prêcher seul, sans le secours d'aucun autre prédicateur, des neuvaines ou des retraites de longue halzine. Nons croyons
que c’est à Charlesbourg, dans l'Ile d'Orléans, et
St-Jean Port-Joly, qu'il fit en ce genre ses premiers essais. Mgr de Forbin-Janson le poussa dans cette voie, l’encouragea. ‘‘ Prêchez, prêchez, lui répétait-il, vous devez prêcher.” IL se fit remplacer par lui à St-Jean Port-Joly ; et, au dire des témoins oculaires, le jeune débutant quoique pris à l’improviste, fit si bien, que l’on n'eut pas à regretter la voix éloquente.&e l’illustre évêque missionnaire.
Avant ce temps, et depuis, quels sujets” n'a-t-il pas traités ? combien de missions n’a-t-il pas faites ? à quels auditoires ne s’est-il pas adressé ? dans combien de circonstances n’a-t-il pas été requis de prendre la parole? Nous n’en finirions pas, s’il fallait répondre avec quelque détail à ces questions.
Neuvaines et retraîtes paroissiales ;
Quarante-Heures ;
Conférences aux ouvriers ;
Retraites de Persévérance ;
Sermons pour tous les dimanches, et les jours de fêtes ;
Hémiéliss sur tous les évangiles de l’année ;
Sermons et Retraites dans les couvents, date des séminaires, dans les écoles-normales ;
Retraites pour les congrégations ou sociétés. pieuses laïques ; Stations du Cärême et de l'Avent ; Prières du Carême ; Sermons de circonstances ; — pour la propagation de la foi; — sur le pauvoir temporel du Pape ; — pour professions religieuses ; —. pour la bénédiction ou la consécra- | tion d’une église ; — sur les bibliothèques paroissiales ; — pour la bénédiction des cloches ; — pour :a bénédiction d'une première pierre d'église ; — pour les ordinations ; — pour un pélerinage ; — sur le Chemin de la Croix ; — à la fête de St. Nicolas, pour les éceles chrétiennes ; — sur le denier de St-Pierre ; — à la fète nationale de la St-Jean-Baptiste ; — pour Triduums; Suite le Sermons sur le Sacré-Cœur de Jésus ; — — surl’Immaculée-Conception; Explications du Symbole, de l'Evangile, du
Catéchisme, des Commandements, des Sacrements ;
Sermons dogmatiques sur l'Eglise ;
Sermons pour les visites pastorales ;
Sermons sur la Sainte-Enfance ;
Sermons sur divers sujets spéciaux, comme le suicide, le duel, la peine de mort, les sociétés secrètes ;
Allocutions diverses relatives aux affaires d'I-talie ;
Allocutions aux sociétés de St-Vincent-de-Paul ;
—- aux volontaires, en 1866 ;
Retraites Ecclésiastiques à Trois-Rivières, à St-Hyacinthe, à Rimouski, aux missionnaires des Cantons de l'Est ;
Sermons pour les Noces d'or des abbés Roque et Dufresne, prêtres du Séminaire de St-Sulpice.
Nous en omettons beaucoup.
Il nous est impos: ‘le de désigner les lieux, et d'indiquer les dates. Il faudrait nommer presque toutes les paroisses, toutes les communautés de la province, et passer en revue les nombreuses années de son apostolat.
Souvent on le prenait à l'improviste, pour un sermon de circonstance, pcar une retraite.
Aux Noces d'or de l'illustre abbé Roque, où il
fit un de ses meilleurs sermons, il dut se confier en grande partie à la préparation éloignée, et à l'inspiration du moment. M. Cherrier, en 4870, au jubilé sacerdotal de son vieil ami, nous le rappelait en ces termes : ‘Les anciens élèves de M. Roque ayant voulu célébrer, comme nous le faisons aujourd’hui le cinquantième anniversaire de prêtrise de leur directeur, s’assemblèrent en grand nombre à Montréal. On désirait un prédicateur éloquent qui rehaussât la fête par l’éclat de sa parole, comme l’a fait le prédicateur de ce jour (1). On s’empare dé mon vénérable ami. Il n’a que trois ou quatre jours pour se préparer. Il monte en chaire, et il mous fait entendre un des plus beaux sermons qui aient été prononcés à Notre-Dame de Montréal.”
Nous nous en rapportons sans peine à un juge tel que M. C.:'S. Cherrier.
Nous savons aussi que dans une circonstance analogue, du haut de la même chaire, devant un immense auditoire, il sut retrouver des accents plus élevés peut-être et plus éloquents que jamais, pour dire la grandeur du sacerdoce, à l’occasion
(1) M. l'abbé T,. E. Hamel, V, G., Recteur de l’Université-Laval.
du jubilé sacerdotal de l’abbé Dufresne, P. S. S. IL avait médité tant de fois sur la dignité du prêtre ; et il avait conservé pour ses anciens maîtres, les fils de Monsieur Olier, tant de respect, de vénération, et d'amitié, qu’il n’eut pas de peine à s'élever ainsi, comme au-dessus de lui-même, à la hauteur d’une véritable éloquence.
Parmi les souvenirs qui se rattachent au célèbre prédicateur, il en est un que la reconnaissance ne nous permet pas d’écarter, et qui se trouve déjà consigné en partie dans le quatrième volume de l’ouvrage, intitulé—Zes Ursulines de Québec, p. 673 :
‘ En 1788, Mgr Hubert permit de dire la messe de minuit dans le chœur des religieuses, à cet autel de l’Enfant-Jésus, que nous avons vu tant dè fois resplendir des plus riches parures pour ‘cêtte circonstance, Cette permission fut continuée jusqu'en 1852.
& Dès 1821, on voit prêcher, à Noël, M. Jos.
Aubrv. du Séminaire de Québec, si connu depuis au monastère. Ce monsieur, qui fut directeur de nosélèves pendant plusieurs années, à partir de 1843, nous rendit de grands services ; entre autres, il inaugura la retraite annuelle du pensionnat.”
Nous savons que, tous les ans, l'abbé Aubry allait aux Ursulines dire la messe et prêcher. L'an dernier, le 16 de juillet, il y parla sur la dévotion du saint scapulaire, avec l’ardeur et l’onction de ses belles années.
Or, le bon vieillard n'avait pas semé en terre ingrate. Ces âmes d'élite, retirées du monde, en communicatian constante avec l’Epoux, donnent toujours beaucoup plus qu’elles ne recçoivent. L'abbé Aubry a vécu dans leur souvenir. Lors du cinquantième anniversaire de son ordination, pendant que l'on rendait à Dieu de solennelles actions de grâce, et que l'on faisait autour de lui éclater la joie, au loin, sous les voûtes silencieuses et recueillies de l'antique et noble monastère des Ursulines de Québec, les illustres filles de sainte Angèle, ces anges de la terre, priaient avec ferveur au pied de l'autel, où s’offrait pour lui le saint sacrifice, et lui transanettaient le mérite de leur sainte communion.
Aux jours mauvais, quand la sévère maladie
vint frapper à sa porte, et l'avertir que le grand jour de la rétribution approchait, le même sacrifice, les mêmes supplications, et la même communion générale s’élevèrent, en signe de propitiation, vers le ciel.
Ce que l’on a dit est bien vrai de la charité et de la reconnaissance tage des âmes
nait pas ; elle s’
la délicatesse e est le parparfaites. Le‘monde ne là conest réfugiée dans le cloître.
Nous touchons à des points délicats.
Il s’agit maintenant de l’homme en quelque sorte social. Le prêtre, comme les autres, le confesseur le plus assidu, le prédicateur engagé dans les travaux incessants de l’apostolat, le savant, le missionnaire, l’humble et pieux prêtre d’un sémanaire, a une autre vie que celle qu'iltrouve dans ses études ou dans sestravaux de tous les jours. Il a des relations avec ses supérieurs, avec ses confrères, avec ses amis du dedans et du dehors. Le côté du caractère n’est pas le moins intéressant, qui se présente à lobservalion. Il y a aussi chez un homme des idées qui rentreraient difficiiement dans le pur domaine de la science. Or, tous ces points ne sau-
raient être que sous un titre spécial, examinés comme ils le méritent.
L'abbé Aubry était gai, affectueux, expansif, confiant, trop confiant peut-être. Cependant, comme il vaut mieux pécher par excès de douceur que de sévérité, selon la pensée de saint . Françüis de Sales—que ce bon prêtre lisait sans cesse et savait presque par cœur—nous sommes loin de vouloir ici exprimer un reproche. On abuse de la confiance, cela est vrai ; mais ceux-là mêmes qui en abusent sentent assez qu'ils ont tort ; et ils emportent dans leur cœur, avec le remords, un sentiment, mêlé de honte d'euxmêmes et d'amitié pour leur maître, qui fait du bien à leur âme, et qui produira de bons fruits, dans son temps.
Hélas ! en sera-t-il ainsi de ceux que la sévérité, füt-elle juste d’ailleurs, aura blessés ?
L'abbé Aubry chérissait les jeunes gens; et rien ne l’intéressait autant que de les élever, de les former pour le sanctuaire. Plusieurs lui ont dû leur entrée dans l’état ecclésiastique. Sa science, son expérience en fait de vocation, ont été précieuses à l'Eglise. Que de décisions n’a-t-il pas données, décisions graves, qui contiennent presque toujours le sort du
‘temps et de l'éternité ! Que de jeunes gens arrivés au terme de leurs études, indécis, inquiets en face de l'avenir, n’a-t-il pas dirigés ou “vers le monde ou vers le sanctuaire ! Et, cependant, des hommes graves, qui ont pu le suivre, en quelque sorte pas à pas, lui ont souvent rendu le témoignage que dans cette direction, il ne s'était jamais trompé.
Ce témoignage s'était gravé dans son âme, et: il resta l’un des plus doux souvenirs de sa vieillesse.
Il s’attachait facilement, et il conservait sans altération l’intérêt qu’il vous avait une fois voué.
En fait de politesse, il rappelait les prêtres d'autrefois, ces dignes représentants de l’ancien clergé de France, avant que la révolution eût décimé cette église et l’eût forcée de recruter tous ses membres dans les humbles rangs du peuple. Aussi fut-il toujours étroitement lié à ceux qui, à la fin du 18° siècle, vinrent chercher un asile sur les bords paisibles de notre grand fleuve.
En fait de délicatesse et de prévenance, il ne se laissait jamais vaincre ; et sa mémoire sur ce point ne lui permettait pas de rien oublier.
Généreux, modeste, franc, il applaudissait sans arrière-pensée au mérite ; et s’il se croyait
obligé de vous reprocher quelque chose, il avait soin de relever le bien, de l’exalter, de vous y faire trouver un nouveau motif de courage.
Avec ses confrères, c'était plus que de la politesse, c'était du respect, une délicatesse extrême, quelque fût leur âge. Eussent-ils été ses élèves, ou ses protégés, il ne voyait en eux que des égaux, des supérieurs, des amis.
Dans les derniers jours mêmes de sa ‘vie, quand chacun s’empressait autour du vieillard, et tenait à honneur de lui rendre les légers services que son âge et sa maladie requéraient, il ne les acceptait jamais qu'avec peine ; il s’excusait. Si vous l’aidiez à monter ou à descendre, il ne cessait de vous remercier. Tantôt, il trouvait quelques paroles aimables, qui vous déconcertaient en quelque sorte, tant elles semblaient exagérer vos petites faveurs. Tantôt, c'était un mot de l’Ecriture, qu'il citait à propos, pour vous rappeler le cas que Dieu devait faire de telle et telle petite précaution, à laquelle vous n’auriez vous-même jamais voulu attacher le moindre mérite.
Ardent, mais jamais aigre ni mordant, il oubliait sans peine le mot désagréable qui pouvait vous échapper. S'il avait à se défendre, ce qui
est arrivé quelquefois, il le faisait à propos, sans récriminations, sans jamais conserver le moindre ressentiment. A quelqu'un qui s’oublia un jour jusqu’à le traiter de gallican, il se contenta de dire :
—Allons, mon cher, quelle théologie avezvous donc dans votre bibliothèque ?
—La théologie de Poitiers, répondit l’accusateur.
Eh bien ! ‘repartit tranquillement et spirituellement l'abbé Aubry; eh bien! je suis vengé.
Ce n'est pas toutefois que ce prêtre distingué n’eût pas d'opinions à lui, et se laissât guider par l'influence, la peur, ou le sentiment, Au contraire, il était ferme, sûr, inflexible sur les principes ; attaché aux vérités, et jusqu'aux : opinions que l’Eglise affectionne. Mais il savait, quant à l’application et aux mille difficultés de la pratique, faire la part de la prudence, de la discrétion, de la patience, et même de l'erreur de bonne foi. Il savait bien que des hommes attachés à la même foi, aux mêmes principes,’ aux mêmes doctrines, avec la même bonne volonté, également sincères et dévoués, peuvent différer sur la voie à suivre en telle ou telle cir: constance donnée. Les grandes vérités du dogme,
les grandes-lignes de la morale ne réunissentelles pas tous les catholiques, et cependant, combien de questions, de cas secondaires ou obscurs, sur lesquels les meilleurs théologiens, les saints eux-mêmes, ont différé d'opinion et diffèrent encore ?
Hélas ! nous pouvons bien le rappeler, puisque personne ne l'ignore, Dieu voulut que l'abbé Aubry ussistât, comme spectateur, à cette violente époque de notre histoire religieuse et politique, qui n’est pas encore terminée.
Nous n’essaierons pas de la peindre.
Cette tâche n'appartient pasaux jours que nous traversons ; elle est réservée à d’autres temps, et à d’autres mains.
Tout ce que nous dirons, puisque la vérité et la justice l’exigent également, c’est que ce prêtre admirable a su, au milieu des conflits, sans faire jamais aucun sacrifice de la vérité, rester docile et respectueux, comme il le fut toujours, envers l'autorité, et juste envers les inférieurs.
Jamais il n’a cru que le zèle pour la maison de Dieu, l’obligeât ou lui permit de calomnier ses frères, de manquer à leur égard de charité ou de reconnaissance.
Jamais il n’approuva que pour être catholique,
il fût nécessaire, en affirmant la doctrine, d’aller chercher dans les rangs des plus orthodoxes, , des contradicteurs imaginaires, sur lesquels on püt tirer, comme sur des ennemis.
Or, nous le disons avec une parfaite certitude, s’il y a eu malheureusement de tels combattants dans l’arène, ils ne furent jamais de ceux qui font du bien à la religion; ni de ceux que l'Eglise, la vérité, ou l’autorité ambitionnent.
Nous croyons devoir parler dans un chapitre à part, de l’œuvre à laquelle l'abbé Aubry consacra les dernières années de sa vie. En la rangeant ainsi à côté de sa dernière maladie et de sa mort, nous ne pensons rien mettre hors de sa place ; car ces trois choses n’ont pas été étrangères l’une à l’autre, et elles resteront désormais unies dans la mémoire de ceux qui ont connu ce prêtre vénérable et dévoué.
L'abbé Aubry est vraiment le père de l'Œ'uvre des Douze Apôtres en notre pays. (C’est lui qui l’a créée ; c’est lui qui l’a soutenue.
Sans doute, il existait déjà et depuis longtemps des bourses, ou pensions gratuites, dans certains séminaires et certains colléges—et c’est
précisément la raison qui engagea le généreux vieillard à procurer le même avantage au Séminaire de Ste-Thérèse, le séminaire de son adoption—mais l’œuvre même des bourses, comme œuvre publique, universelle, en un mot comme apostolat, n’existaif pas encore. Jusqu’àlui, il y avait bien, de temps en temps, des âmes généreuses, des prêtres surtout, qui, à l'exemple de Mgr de Laval, tournaient de ce côté une partie de leurs aumômes; on avait donné, il est vrai, et reçu; mais ce fut l'honneur et le mérite de notre cher défunt, de faire de cetté, pensée privée et secrète une œuvre générale et publique ; de l’organiser, de la montrer au grand jour,. de la prêcher.
C'est en 1860 qu'il en fit agréer le projet par Le Conseil du Séminaire, à Sainte-Thérèse.
Il l’inaugura le 19 mars de la même année, fête de Saint-Joseph. Il était juste, en effet, que le fondateur mit son œuvre, tout apostolique, sous la protection de ce grand saint, à la fois son patron et le patron de l'Eglise Universelle.
Quand la même œuvre naquit en France, à Lyon, ‘la ville des martyrs, des aumônss et de la Propagation de la Foi,” l'abbé Aubry s’y était déjà dévoué depuis trois ans. Il n’eut rien
à changer à son plan; seulement, pour s'unir plus étroitement au bien qui allait se faire ailleurs, et participer de plus près aux bénédictions qui ne pouvaient manquer de tomber sur l’entreprise, il mit de côté le nom d’OŒuvre des Bourse; pour adopter celui d'Œuvre des Douze Apôtres.
Nous ne saurions faire mieux connaître cette belle œuvre, qu’en reproduisant ici la notice que d’abbé Aubry lui-même adressait, en 1873, à messieurs les curés de la Province.
La voici :
‘Cette œuvre, établie depuis 1860, est approuvée par Mgr l’Evêque de Montréal, recommandée par Mgr l'Archevêque de Québec, et louée spécialement par Sa Sainteté Pie IX, comme ‘‘ œuvre excellente, pieuse et salutaire.”
‘649 Son but.—C'est de favoriser les vocations “ecclésiastiques, en venant au secours des étudiants pauvres. Hélas! dans nos campagnes, si pleines de foi, que de jeunes gens distingués par leurs talents et leurs vertus, sont en danger de perdre Jeur vocation, faute de moyens pécuniaires pour <ommencer ou achever leurs'études !
‘99 Sa nature.—L'OŒÆuvre est érigée en société. On peut y appartenir de deux manières :
comme simple membre, en donnant $1.00 en une seule fois, ou $0.25 par année pezdant cinq ans; ou bien à titre de bienfaiteur ou de fondateur, en donnant une somme plus considérable.
‘Toutes les receties de l’'OŒuvre sont réunies en capital, pour former des bourses en faveur des étudiants pauvres.
‘€ Le capital nécessaire pour formér une bourse complète, ou fonder une pension perpétuelle, est de $81,200.00. Mais cette bourse ou pension perpétuelle peut n'être que partielle, v. g., de 8600.00, ou $400.00 seulement.
‘* Or, le fondateur d’une telle bourse ou pension, a droit de présenter lui-même au Séminaire de Ste-Thérèse, ou de lui désigner par son testament, le sujet qu’il jugera à propos, pourvu que ce sujet soit doué des qualités requises pour aspirer à l’état ecclésiastique, au jugement du Séminaire ou de l’évêque diocésain.
‘63° Ses avantages.—Chaque membre de l’OEuvre (et aussi toute sa famille, si sa mise est double) a part, durant sa vie et après sa mort, à douze messes basses, et à deux grand’messes, l’une pour les vivarts, l’.utre pour les defunts, fondées à perpétuité au Séminaire de Ste-Thérèse.””
Telle est l’œuvre à laquelle l’abbé Aubry consacra les dernières années de sa vie, l'effort suprême de son zèle, de sa charité, de son amour pour l'Eglise.
Sa pensée, son cœur étaient là.
Nulle œuvre à ses yeux n’égalait, ou du moins ne surpassait l’'Œuvre des Douze Apôtres. Il y avait voué toute sa vie. Pendant plusieurs années, on l’a vu, ce vieillard à cheveux blancs, appesanti par l’âge, ne pouvant que se traîner à peine, on l’a vu sur le chemin de Sainte-Thérèse à Montréal, sur les bateaux-à-vapeur, sur les chemins de fer, dans une foule de paroisses de la province, jusque dans le bas du fleuve, jusqu'aux Etats-Unis, prêchant son æuvre; on l’a vu dans les rues de Montréal et de Québec, allant frapper aux portes généreuses, et mendier ainsi, au nom de Dieu et de l'Eglise, pour ses chers jeunes gens, l'espérance du sanctuaire.
L'année dernière encore, le 25 de mai, il adressait, de l’Ecole Normale Jacques-Cartier,aux principaux citoyens de Montréal, la circulaire suivante :
‘ Monsieur, —J’ai l'honneur de vous envoyer ‘ par la présente, la Notice (ci-facluse) sur ‘l'Œuvre des Douze Apôtres. Cette œuvre à
LS
LS